DU TEMPS QUE J'ÉTAIS PETIT
Du temps que j'étais petite je me promenais une fois dans un jardin et je vis sortir de derrière un rosier une fée qui était habillée en dragon. Ha ! le joli dragon, si mignon, si bien fait, de tout point pareil à Mlle Déja^et au troisième acte de Gentil Bernard. Ayant vu jouer cette pièce au théâtre de Toulouse quelques jours auparavant, je reconnus bien vite le costume flambant et galant, et la rondeur
des cuisses soits le maillot bien tendu, hors des hautes bottes qui marchent dans un bruit d'éperons et de sabre. Le dragon avait au bras une Fanchon très grasse, le ne\ retroussé, fort bien ébourriffée; il avait une bourse d'écus à la ceinture, — le prix sans doute de son enrôlement, — et au coin de la bouche une pipe qui fumait. « Je suis une fée qui te veux du bien, dit-il ; et, puisque te voilà déjà grandelet, je viens t'ojffrir le choix entre les seules choses qui vaillent la peine d'être désirées sur la terre. Veuxtu V amour ? prends la Fanchon, elle a la gorge belle et napas le cœur faux. Veux-tu la- richesse ? prends ma bourse, elleestpleine de beaux écus d'or. Quant à ma pipe, sans doute elle ne te plaît guère.
— C'est ce qui vous trompe, madame la fée, ou monsieur le dragon, répondis-je, après avoir regardé non sans quelque concupiscence la belle fille au corsage qui bâille et non sans quelque cupidité le luisant métal à travers les mailles de la bourse.
— Quoi ! c'est la pipe que tu choisis ? — Non pas même la pipe, dis-je en levant les yeux, mais la fumée qui en sort, et qui monte ! » Cest depuis ce temps-là que je préfère, à tout ce qui existe, tout ce qui n'est pas, et que, tout en feignant d'écouter
ce que Jo et Lo disent à leur amie Zo, je poursuis d'un si grand amour les chères beautés vaines de la pensée et de lidéal, et les vagues nuées, à rhoriion, qui sont du rêve et de la fumée, très loin !