‹ Les boudoirs de verreChapitre 19 sur 102 · SURE D'ELLE-MEME · texte numérisé non relu

SURE D'ELLE-MEME

L'adorable maîtresse dit :

— Si je mourais, que ferais-tu, cher homme ?

— Je te suivrais dans la mort, dit-il.

— Non ! non ! tu mé survivrais, jure-le ! et jure-moi aussi que tu ne serais pas fidèle à ma mémoire.

Elle ajouta :

— Je voudrais que, moi morte, ton cœur

s'ouvrît à tous les autres amours. Il y a tant de pures jeunes filles, les yeux si bleus, l'âme si blanche! tu t'agenouillerais devant ces vierges, n'est-ce pas, avec la ferveur d'un pèlerin extasié ? Il y a tant de belles courtisanes, superbes et triomphantes, impérialement effrontées, qui offrent dans l'or de leurs cheveux l'impudeur magnifique de leur gorge ! tu les désirerais, n'est-ce pas, et tu les posséderais, dans une folie de luxure et d'ivresse? Et les délicates mondaines qui, dans leurs boudoirs bien machinés, sont habiles aux manèges des flirtations, tu les adorerais aussi, — oh ! fais-m'en le serment ! — et, torturé sans fin de leurs consentements qui ne donnent jamais tout, tu te tordrais à leurs pieds de déhce et de rage ?

— Hélas ! demanda-t-il, pourquoi donc voudrais-tu que, toi morte, j'aimasse ainsi toutes les belles personnes ?

— Ce serait, dit l'adorable maîtresse consciente de sa forme parfaite et de son charme

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non pareil, ce serait pour être certaine d'être tous les jours plus désespérément regrettée I

Jo considéra avec une condescendance à peine dépourvue de mépris cette jeune provinciale, jolie, assez bien faite, ~ trop de gorge, cependant, — qui, pour avoir eu cinq ou six amants et pour s'entendre au choix d'un chapeau ou d'une robe tout aussi bien que la plus experte Parisienne, s'imagine qu'elle est une vraie amoureuse et une Parisienne en effet, qu'il ne lui reste plus rien à

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apprendre, qu'elle peut, en un mot, se comparer sans désavantage — oh ! la pauvre petite ! — à Madame de Portalègre ou à Madame de Ruremonde, à ces incomparables mondaines, les Précieuses de l'amour, subtiles, minutieuses, toujours maîtresses d'elles-mêmes, n'abandonnant rien au hasard, n'ignorant rien de ce qu'il est défendu de connaître, ayant mérité enfin, à cause de leur érudition parfaite dans les choses du péché, d'être appelées, non des Bas Bleus, mais des Bas Roses!

— Enfant ! dit Jo, avec un haussement d'épaules.

Puis, la regardant bien en face, non sans l'air sévère et pédant d'un examinateur qui gourmande un médiocre élève :

— Tu sais t'habiller, je l'accorde ! Mais sais-tu te déshabiller? Or, je te le dis, tout est là.

Elle continua :

— Je ne nie pas l'importance des corsages

qui collent trop, des jupes étroites qui s'enflent en rondeurs lisses et se creusent où il sied en petits plis libertins; je reconnais la nécessité, sur les chapeaux, des fleurs en touffes, par qui l'on a tout le printemps dans les cheveux, et j'approuve les étranges parfums,— inventions admirables de la chimie moderne, — qui nous mettent dans les frisons de la nuque toutes les odeurs de l'alcôve. A qui veut se rendre digne d'être aimée, la science de la toilette dans ses plus menus détails est, certainement indispensable. Mais elle est si facile à acquérir, cette science, que ce n'est pas la peine d'en parler. Prends dans un village des Vosges n'importe quelle belle fille, gardeuse de vaches ou gauleuse d'oies, hâlée, les cheveux bruns en broussaille, un jupon de bure reprisé, chaussée de bouse ou de crotte sèche, sentant le poulailler ou Fétable, et donne-lui cinquante mille francs de rente: au bout de six mois, tu la retrouveras, à une première des Bouffes ou aux courses d'Au-

teuil, aussi délicatement vêtue, aussi perversement odorante que Lo et Zo, et que moimême ! Les petites cocottes — photographies de grandes dames avec des retouches de Grévin, — qui étonnent et qui affolent par le charme endiablé des froufrous de soie cassée, des chignons roux et de tous les maquillages, on les voyait, il y a un an encore, les mains rouges, en bonnet, un panier au bras, faire le marché d'une famille d'employé au marché desBatignolles. Mais l'art de la toilette n^estpas seulement aisé, — ce qui diminue sa valeur, puisqu'il n'est d'intéressant que ce qui est presque mipossibîe, — il a en outre cette médiocrité d'être absolument vain, chimérique, non avenu, ea ce qui concerne l'amour, s'il n'est complété par son contraire, par l'art d'ôter après avoir mis ! Se vêtir, c'est-à-dire s'armer, rien de plus simple ; il n'est pas besoin d'être un héros pour endosser une cuirasse. Mais se dévêtir, c'est-à-dire rendre les armes, — notre victoire, à nous, —

voilà la difficulté terrible. Eh ! la première venue peut entrer dans une robe ; le diable, c'est d'en sortir ! J'entends d'en sortir de telle façon que la convoitise de l'amant devienne la joie sans perdre aucune des illusions du désir.

« Petite, apprends ceci :

» Quel que soit l'homme qui, tombé à tes pieds dans le demi-jour du boudoir, te supplie de ne lui rien refuser ; qu'il soit jeune ou vieux, riche ou pauvre, financier ou artiste, gentleman ou bohème ; cet homme, immédiatementi te prendra en dédain ou en mépris, regrettera joliment de ne pas être à la Bourse ou à l'atelier, au cercle ou au Bois, si, au moment suprême, — celui où les bras nus se dégagent des manches, — tu déconcertes, par la plus légère maladresse, le rêve qu'il a conçu. Oui, le rêve! Tous les Parisiens modernes, — même les sots! même les blasés, les blasés surtout ! — sont des poètes, le plus souvent sans le savoir, n'importe, des poètes,

qui, à propos de toute femme, vierge, fille, mondaine, cabotine, se forment un idéal, sublime, crapuleux, élégant, bon enfant, mais un idéal enfin ! et tu es perdue, — je veux dire que tu ne seras pas aimée, non, pas même une heure, — à moins qu'à l'instant décisif du premier abandon tu ne sois ou ne réussisses à paraître l'espèce d'amoureuse que ton amant voulait trouver en toi.

» Or, de toutes les déconvenues que peut redouter un homme doué de quelque délicatesse, — je suppose, petite, que vous êtes incapable de vous résoudre à des choix médiocres,— il n'en est pas de plus cruelle, de plus désillusionnante, que celle d'un bouton qui sort de la boutonnière trop tôt ou trop tard, d'un jupon qui a glissé maladroitement, d'un corset qui ne se dégrafe pas à propos. Le ridicule d'un pantalon de flanelle rouge, l'entêtement d'un nœud qui aurait dû être une rosette, — il fallait songer à tout ! — la bouffonnerie d'une tournure qui tombe sur ie

tapis et sautille avec des cordons qui pendent, peuvent annuler la plus ardente passion. Evite la possibilité du sourire !

Quelques-unes s'imaginent que, dans l'exaspération de la convoitise, l'amant perd la faculté d'observer les menus détails de leur défaite. Très grave erreur ! C'est à ce momentlà, justement, où tous les sens s'affinent, que rien ne lui échappe, qu'il distingue même l'imperceptible. Et les résultats de la moindre faute, je le répète, sont étrangement redoutables. Jamais M. de Fronsac n'a voulu revoir la marquise de Montsouris, parce qu'elle avait, disait-il, retiré ses bas comme une chambrière !

» Pour éviter les mille périls du lent dévêtement, il y a des femmes qui prennent le parli de brusquer les choses. Elles imitent cette princesse Saratoff qui, un soir, à Saint- Pétersbourg, entrant dans la chambre d'un comédien, laissa glisser sans une parole son peignoir de satin noir, l'unique voile qu'elle

eût ! et tomba sur le lit, toute nue. Je ne dis pas que cette méthode, qui supprime les délais et les indécisions, soit sans offrir de sérieux avantages ; Zo et Lo m'ont affirmé que plus d'une fois elles s'en sont fort bien trouvées. Cependant je la blâme ; elle ne triomphe pas des difficultés, elle saute par-dessus ; elle est comme un aveu de l'impuissance de les vaincre une à une. Trancher le nœud gordien, la belle malice ! il fallait le dénouer. La soudaineté de l'abandon, chez la femme, la brutalité, chez l'homme, c'est le fait de gens mal sûrs d'eux-mêmes, incapables d'agrémenter le peu à peu de l'amour. Garde-toi de toute brusquerie, petite I Cette bravoure-là , au fond, c'est de* la poltronnerie. Résigne- toi à la lenteur, malgré les inconvénients possibles. Ils sont nombreux et redoutables, je le sais bien ! Raison de plus pour ne pas s'y dérober.

» Tâche d'être si attentive aux plus petites choses, — avec un air de perdre la tête ce-

pendant, — qu'aucune dissonance ne gâte le premier dao d'amour. 11 va sans dire — je suppose le cas ou tu es allée à un rendez-vous — que tu as le droit de quitter, avant toute attaque, comme par mégarde, avec un air de confiance distraite, ton manteau, ton chapeau, tes gants aussi ; il y a bien assez d'autres sujets d'embarras, et c'est toujours autant de fait. Mais, après cela, la situation devient très délicate. Tu peux t'asseoir, oui, tu peux t'asseoir. Mais pas sur une chaise longue ! la préméditation, trop visible, aurait quelque chose de choquant. Sur un fauteuil, assez bas. Il est impossible d'en rien conclure, et les effets cependant sont à peu près les mêmes. Je ne te conseille pas de permettre, tout d'abord, l'agenouillement. Il t'exposerait, trop tôt, à cette brutalité dont je parlais tout à l'heure. Non, à côté l'un de l'autre, lui, sur un tabouret, presque à tes pieds ; cela concilie tout, les premières tentatives près du cou, et la possibilité,

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plus tard, — dame, il le faut bien, — des témérités définitives. Ah ! ces commencements ! Résister et cédera la fois, c^est le comble de l'art. Ta main qui s'effarouche doit défendre le bouton de la robe d'une façon si adroitement maladroite qu'il s'échappe précisément dans l'effort pour le retenir, et si, par ton mouvement de recul, tandis que l'amant tient le bord du corsage, sautent quatre boutons de plus, c'est un grand pas de fait. Ce que je dis ici des boutons de la robe peut s'appliquer, en général, à tous les autres boutons, à toutes les boucles, à tous les nœuds des cordonnets de soie. Jusqu'à la dernière minute, il convient que rien ne se fasse qui n'ait l'air de se faire malgré toi. Naturellement, s'il est doué de quelque usage du monde, ton amant ne manque pas de faciliter ton hypocrite manège, — qui l'amuse et dont il te sait gré, — en feignant de le croire sincère et de prendre tout à fait au sérieux ta mignonne résistance. Le corset — on en est bientôt là — donne lieu à une

lutte plus sérieuse ! Tu dois l'avoir dégrafé toi-même, d'une main rapide, sans être vue ; mais, quoiqu'il ne tienne plus à rien, il faut qu'il ait l'air de tenir, et qu'il ne te soit pas arraché sans un combat quelque peu prolongé. Un joli mouvement, c'est de le saisir, dès qu'il est hors des étoffes, comme pour le remettre ; mais on ne le remet pas, on se borne à en faire un éventail de satin rose et de peluche, pour cacher son visage qui doit, à ce moment, être couvert d'une très vive rougeur. Ce procédé m'a toujours réussi, et il a plu à diverses personnes avec qui je l'ai expérimenté ; il offre l'avantage de fournir un prétexte tout à fait vraisemblable à l'immobilité des mains... Mais à quoi bon t'en dire plus ? les meilleures leçonsne sauraient suppléer à l'expérience personnelle. Ah ! que de fois il te faudra, petite, t'asseoir chez de beaux jeunes hommes, dans un fauteuil bas, avec un joli tremblement de fauvette prise au piège, avant d'en arriver à cet art parfait

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du dévêtement, qui fait servir toute la pudeur à tout l'abandon, et qui, fût-ce à l'instant suprême des bras qu'on ne repousse plus, ne permet pas un pli de mauvais goût à la chute glissante des soies et des batistes !»

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