‹ Les boudoirs de verreChapitre 21 sur 102 · LE SOUFFLET PARDONNÉ · texte numérisé non relu

LE SOUFFLET PARDONNÉ

moustache courte qui se rebiffe en pointes, et que ses yeux, très vifs, extraordinairement vifs,;ont\ je ne sais quoi de troublant que n'ont pas les autres yeux. Ah ! les jolies heures qu'ils ont eues ! Comme il avait une façon hardie, — très impertinente, à vrai dire, — de la prendre et de l'emporter, tout à coup, dans des retroussements où les bottines battent l'air ! Finissez donc, monsieur ! il n'en finissait pas. C'était très amusant. Mais n'importe ! Le crime dont il s'est rendu coupable est de ceux qu'on ne peut pardonner. Trois fois, dans la même semaine, il lui a défendu d'aller au bal ! Vous pensez bien qu'une femme comme elle ne saurait tolérer une pareille tyrannie ; et la séparation s'impose, en attendant le divorce. Le difficile, c'était de faire naître un incident qui permît d'engager le procès avec quelque chance de réussite. Trois bals manques, les juges auraient pu ne voir là qu'un grief insuffisant. Par bonheur, elle, avait vu jouer je ne sais quelle comédie

OÙ une femme, dans l'espérance d'obtenir la séparation judiciaire, — le même cas, tout à fait, — veut se faire donner un soufflet par son mari. Rien de plus ingénieux. « Sévice grave », le texte de loi est formel. Elle n'a pas hésité un instant ! et toutes les mesures sont prises. Pendant que, dans sa chambre, elle taquine, querollc, exaspère son mari, — elle aura le soufflet, elle l'aura ! — deux voisines, qui serviront de témoins, se tiennent apostées derrière la porte, attentives au moindre bruit, prêtes à entrer, le moment venu, pour constater l'outrage. D'abord, elles peuvent espérer qu'elles n'attendront pas longtemps. La discussion est chaude ! Madame a déjà renversé des chaises, cassé deux ou trois porcelaines, et, par instants, la grosse voix de Monsieur jure avec une colère pleme de promesses. Un peu de patience, et, très certainement, un bon soufflet, bien appliqué, sur les deux joues peut-être... Pas encore. Dans la chambre, les bruits se sont

LE SOUFFr.ET PARDONNÉ

calmés. Que se passe-t-il donc? Ah! sans doute, après les taquineries acerbes, et les défis, Madame essaye de la bouderie. Excellent moyen ! Rien de plus irritant qu'une femme assise, qui tourne le dos, sans une parole, et a l'air de penser à autre chose tandis que vous grincez les dents. Le silence continue. « Tout va bien ! » se disent les voisines. Hors de lui enfin, le mari va se précipiter, la main levée, et elles entendront.. Elles entendent ! Oui, un soufflet, violent, bien sonore ! Et les voilà dans la chambre, les bras en l'air, criant : « Ah ! Monsieur, c'est indigne ! » Mais elles n'ajoutent pas un mot, demeurent stupéfaites, carie mari et la femme, là, devant elles, sont couchés dans le lit de batiste et de soie ; et il y a, sous le drap secoué, les petits rires de Madame. Que veut dire ceci? Elles se retirent, en s'excusant; il faut leur pardonner, elles avaient bien cru entendre... « Un soufflet? dit la petite épouse en levant sa tête ébouriffée où luisent toutes

ses dents heureuses; eh ! oui, oui, j'ai reçu un soufflet, seulement, — elle pouffe de rire — ce n'est pas sur la joue ! »

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