L'IMPERTINENTE
Il est midi. Zo a sonné. Rosette, la femme de chambre, entre vivement, va et vient, avec le petit bruit d'un rat qui furette, ramasse les jupes, les jette sur le sopha, écarte les rideaux, et se tourne vers sa maîtresse pour lui demander s'il faut apporter le chocolat. Mais, au lieu de parler, elle pousse un cri d'étonnement, et, la bouche grand ouverte, lève les bras au plafond. Qu'est-ce qui la sur-
prend de la sorte? Est-ce de voir sur run des oreillers, à côté de Zo qui bâille de toute sa petite bouche et se frotte les yeux dans ses frisons défaits, un jeune homme encorde endormi de ce sommeil profond et doux qui suit les laborieuses nuitées ? Hypothèse invraisemblable. Rosette est une camériste qui sait son monde, subtile et futée, experte en toutes choses, n'entrant jamais dans le boudoir sans avoir regardé par le trou de la serrure, assez longtemps quelquefois, et s'entendant mieux qu'aucune autre à répondre : « Impossible de voir Madame, elle s'habille, » lorsque Madame, précisément, est en train de faire tout le contraire. Une perle ! et, pour tout dire, Jo l'a cédée à Lo qui l'a donnée à Zo. On pense bien qu'une telle personne n'est pas pour s'étonner d'une moustache blonde ou brune qui ronfle un peu dans les dentelles de l'oreiller. Cependant Rosette ne cesse pas de donner les signes de la plus parfaite stupéfaction ! Si bien que Zo, tout à fait
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réveillée, s'impatiente dé à. « Eh bien, mademoiselle, que vous prend-il ? Avez-vous fini de me regarder avec ces yeux effarés ? Je n'ai pas l'habitude de dormir seule, je pense, et vous avez déjà vu hier et avant-hier ce jeune homme qui est là. — Eh ! justement, madame, dit enfin Rosette dans un fou rire, ce qui m'étonne, c'est que soit le même ! »
Comme ils étaient accoudés au balcon, par la belle soirée tiède, la bouche près de la bouche, les cheveux mêlés aux cheveux, il arriva que quelque chose de léger se posa sur la lèvre de la petite amoureuse ; ce qui fut cause d'un grand émoi. « Oh ! une vilaine bête! » Mais l'amoureux, d'un souffle précurseur d'un baiser, fit tomber la chose légère, et ils reconnurent que c'était une graine ap-
portée par le vent. Alors elle battit des mains, la mignonne. « 11 faut la semer tout de suite ! là, dans cette caisse. Quelle graine est-ce, devine? Moi, je me connais très bien aux menus détails de la botanique, et mon jardin, au couvent, était beaucoup plus joli que celui des autres demoiselles. C'est une graine d'héliotrope, monsieur ! et nous aurons, entre les vignes folles et les volubilis, de petites grappes parfumées, aux pointes violettes, et des feuilles de velours vert ! » A partir de ce jour, elle ne cessa pas de songer à la graine semée; c'étaient mille soins, ave^, des inquiétudes. Il faut arroser le terreau trois fois par jour pour que le germe se développe à l'aise, mais l'arroser d'une pluie très légère, avec ménagement. La question de l'engrais est une grosse question. Quant à ce soleil, il était beaucoup trop ardent, ou trop tiède, et ne valait rien du tout. Tant qu'enfin, après beaucoup de sollicitudes et d'appréhensions, l'époque arriva où devait
apparaître une fine pointe de verdure. Elle apparut à peine, devint plus visible, et ce furent des cris de joie, et vingt fois par jour la petite amoureuse allait s'agenouiller devant la caisse verte, pour regarder pousser l'héliotrope. Mais, bientôt, elle devint rêveuse, un peu maussade. Est-ce qu'elle se serait trompée? Serait-elle obligée d'avouer qu'elle se connaissait beaucoup moins qu'elle n'avait dit aux choses du jardinage? Le certain, c'était que la plante naissante ne ressemblait guère à celle qui était attendue. Ce qui s'élevait maintenant, c'était un frêle et grêle arbuste, aux ramilles déliées, épineuses çà et là, aux feuilles dentelées, éparses ; et, un beau matin, à l'une des menues branches, une fleur de rosier, toute rouge, s'épanouit. « Ah ! dit la jardinière, en tapant du pied, ce n'était pas une graine d'héliotrope, et je suis une grande ignorante. » Mais l'amant, avec un sourire : « Non, chère âme, tu ne t'es pas trompée. Seulement, tu t'en souviens, la graine appor-
tée par le vent s'est posée un instant sur tes lèvres, et c'est le souvenir de ta bouche qui fleurit en rose rouge ! *