JO ET LO
inattendu, je ne sais quoi de crâne et d'endiablé. Le bas est gai, ou élégant, la chaussette est coquine. Et lorsqu'on monte en voiture, avec un petit saut léger, et que le vent fait le diable dans la jupe, ce ne doit pas être un spectacle sans attrait qu'une fine lueur de peau rose qui apparaît et s'évanouit dans le fouillis des dentelles.
— Oui, dit Lo. J'accorde que la chaussette peut avoir, dans cette occasion, son agrément, et son utilité. Mais songe à une chose, petite Jo ! Ce n'est pas toujours le vent qui joue avec les jupes, et il y a des circonstances où nous ne saurions défendre à des amis très intimes d'imiter sa familiarité.
— Eh bien ? dit Jo.
— Eh bien dit Lo, t'imagines-tu la surprise, et peut-être l'épouvante d'un amoureux à genoux qui, au lieu des bas accoutumés, charmants, si féminins, verrait brusquement de garçonnières chaussettes ? Il y aurait là» petite Jo, de quoi faire fuir les gens.
— En effet, dit Jo, inquiète.
Mais, ayant réfléchi :
— On peut parer à cet inconvénient !
— Et de quelle façon? dit Lo.
— Écoute bien, dit Jo. Ce qu'il y a de trop garçonnier, à ton gré, de trop viril dans la mode nouvelle, rien n'empêche de le compenser par le renoncement à un vêtement bien plus masculin encore ; et les jours où on met les chaussettes, ces jours-là, petite Lo, on ne met pas de pantalons 1
A QUATRE MAINS
C'était l'heure des toilettes intimes, la femme de chambre était sortie après un : « Je vous sonnerai, Louisette. » Entre la psyché penchée et la longue table voilée d'une mousseline qui se colore, comme une chemise sur la peau, du rose soyeux de la doublure, la comtesse Amédine retira son peignoir, lentement ; car le corsage ne voulait pas glisser, manches qui regrettent les bras, s'arrêtait
étroitement au-dessus des coudes, faisait se rapprocher de la tête les fines épaules haussées, pareilles à des ailerons d'oiseau trop serré dans la main. Il tomba enfin, puis le corset de faille et de peluche ouvert d'un seul coup dans un arrachement d'agrafes, puis la batiste suprême, toute fripée de plissures défaites ; maintenant, hors du gonflement bouillonné des jupes, la jeune femme, inclinée vers les flacons de jade, laiteux et bleus, et dorés de ses armes, qui encombrent latoilette, était aussi nue dans la petite chambre close que l'Hamadryade qui frissonne un pied au courant de la source ou que le marbre des statues dans les boulingrins princiers ; plus nue en vérité, car elle avait gardé ses bas de soie très sombre, bien tirés, luisants, montant au-dessus du genou, qui donnaient à son corps d'albâtre rose des jambes de jaspe noir. Ce qui paraîtrait inattendu et parfaitement invraisemblable ce serait qu'à ce moment-là la porte ne se fût pas ouverte î Elle
A QUATRE MAINS
s'ouvrit, comme il convenait, et la comtesse sursauta dans un joli cri de pudeur. A vrai dire, celui qui entrait n'était pas sans avoir quelque droit à ces intrusions soudaines ; ce n'était point la première fois, — amant ou mari, — qu'il lui était donné d'admirer la comtesse Amédine aussi dévoilée que les Vénus du parc ou la Nymphe du bois. N'importe ! une telle surprise était tout à fait impertinente. Il aurait dû frapper, ou avertir par une petite toux, demander : « Etes-vous là? » donner le temps de trouver un vêtement, peignoir, jupe, ou chemise : une chemise même transparente, c'est toujours quelque chose. Non, brusquement, comme dans un moulin, et la meunière n'avait pas la ressource de se fourrer dans un sac. « Ah ! monsieur, monsieur ! vous n'y pensez pas ? Voulez-vcus bien sortir ! » Et, rose partout, dans un effarement qui ne sait où donner de la tête, elle allait, venait, courait presque dans la chambre étroite, aurait
voulu s'enfoncer dans la muraille capitonnée de soie mauve à boutons d'or. Elle était si sincèrement éperdue, qu'elle ne songeait même pas à ramasser pour s'en faire un voile l'une des étoffes tombées ; il y a de ces minutes où, à force d'épouvante, on ne s'avise pas des choses les plus simples ; et à présent, réfugiée dans un coin du cabinet de toilette, près de la psyché, — non pas derrière, — c'était avec ses seules mains, toutes petites, qu'elle essayait de défendre tant de précieux mystères, révélés, hélas ! Ah ! comme elle était affairée, la pudeur des petites mains. Un sein caché, c'était l'autre offert aux yeux. Elles montaient, descendaient, voulaient être partout, n'étaient nulle part ; et il y avait, sur tout le corps parcouru de frissons, comme un éparpillement inquiet de colombes qui battent des ailes. Lui, pendant ce temps^ — amant ou mari, — regardait avec un sourire toujours plus tendre la chère vision nue ; on aurait dit même qu'il prenait plaisir aux fuites, aux
A QUATRE MAINS
retours, à toute l'instabilité frémissante des doigts écarquillés ou unis. Pourtant il se sentit pris de quelque pitié sans doute pour la pudeur de son amie, car il dit enfin, charitablement : « Ce ne serait pas assez de deux petits paniers pour contenir toutes les fleurs d'une prairie, ni de deux petits boisseaux pour couvrir toutes les étoiles ; et vos mains auront beau faire, vous ne parviendrez point à cacher tant de charmes, si vous ne permettez que j'y aide, des miennes ! »