COMMENCEMENT DES CHOSES
que je t'explique. Figure-toi que, depuis bien longtemps, le polichinelle de monsieur Paul rôdait autour de Lili ;il avait des intentions, poursûr ! et ce n'était pas difficile avoir. Aux Tuileries, au parc Monceau, aux Champs- Elysées, autour de Guignol, près de la marchande de gaufres, dans la voiture des chèvres, partout, il nous guettait, nous suivait. Nous, nous avions l'air de ne pas remarquer tous ces manèges-là. C'est comme cela qu'il faut faire, n'est-ce pas, maman? Enfin, la semaine dernière, monsieur Paul, un petit garçon très bien, s'est décidé à parler. Il m'a déclaré que son pantin était tout à fait amoureux de ma poupée et ne reculerait devant aucun sacrifice pour parvenir à lui plaire. Je le laissais dire. Il était bon de savoir ce qu'il entendait par des sacrifices. Il entra dans des détails. Il offrait un ménage, très complet, acheté passage Delorme, une voiture attelée de deux moutons, et la toilette, naturellement. En outre, une somme, le premier de
Tïnivert/TJJ' WBLIOTHECA
chaque mois. C'était des propositions convenables, dis, petite mère ? Et le polichinelle, très bien mis, avait l'air d'un gentleman. J'ai pensé qu'il ne fallait pas laisser échapper l'occasion, et voilà pourquoi ma poupée a quelques nippes, en attendant mieux. Pour une petite qui commence, c'est gentil d'avoir une voiture.
La mère pouffait de rire.
— Tiens, continua Bébé, on dirait que ça t' étonne, tout ça ? Tu n'as donc aucune idée de ce qui se passe ? Mais, maman, de ces arrangements-là, il s'en fait tous les jours. C'est une habitude. On ne s'en cache pas. Toutes les poupées de mes amies sont fort bien entretenues. Tiens, la poupée de Jeanne est avec le clo\vn de monsieur Maxime, celle de Renée avec le bébé chinois de monsieur Adrien, et celle de Régine avec le général circassien de monsieur Philibert I Elle a eu de la chance, celle-là; il faut dire aussi qu'elle est admirablement faite, et qu'elle a un chic !
COMMENCEMENT DES CHOSES lOI
— En voilà assez ! dit la mère en essayant de reprendre son sérieux. Votre poupée me fera le plaisir, mademoiselle, de rompre toutes relations avec le polichinelle de monsieur Paul.
— C'est déjà fait, maman ! Lili lui a signifié son congé, aujourd'hui même. Elle avait, je crois, quelque amitié pour lui. Mais elle a compris qu'elle ne devait pas s'en tenir à une liaison qui ne l'aurait conduite à rien de sérieux. Il tenait ses promesses, je ne dis pas, mais si pauvrement ! Une vraie pitié ! Est-ce qu'elle pouvait supporter, — tandis que la poupée de Régine étrenne chaque dimanche une robe nouvelle, — de porter, elle, une méchante toilette de quatre sous, toujours la même? Ah ! si elle pouvait s'arranger avec le général circassien !