‹ Les boudoirs de verreChapitre 42 sur 102 · FIDÉLITÉ AU SERMENT · texte numérisé non relu

FIDÉLITÉ AU SERMENT

— Je veux un serment ! dit Tamoureux.

— Qu'à cela ne tienne ! dit l'amoureuse, et le serment sera tel qu'aucune femme au monde n'oserait y manquer. Car je ne jure point sur des têtes chères ni sur les cendres vénérables des ancêtres, mais je jure par l'azur ensoleillé de mes yeux, par la neige rose de mon visage, par la sanglante fleur de mes lèvres ; et puissé-je, dans le miroir

vengeur, voir mes regards éteints, et livide ma joue, et ma bouche fanée, si je ne tiens pas l'engagement solennel que je prends cette nuit, la tête sur ta poitrine, en parlant sous tes baisers !

A la place de i'amoureux, qui n'eût été tranquille? il le fut, et fut charmé aussi; peu longtemps, à la vérité ; dès le lendemain, elle le trompait effrontément pour le baryton d'un théâtre d'opérette.

— Ah! parjure! parjure! dit-il avec des larmes.

— Mais pas le moins du monde ! En exigeant une promesse sacrée, il ne fallait pas négliger d'en préciser l'objet, et ce que je jurais, hier, la tête sur votre poitrine, en parlant sous votre baiser...

— C'était? demanda-t-il.

— Eh ! monsieur, dit-elle, c'était d'en aimer un autre.

La petite madame de Courtisols, — vous savez ses jolis airs d'innocence obstinée, et sa façon de s'écrier : « Mais, monsieur, que voulez-vous, enfin ? » quand on n'a plus rien à lui demander ! — la petite Hélène de Courtisols est allée à la foire de Saint-Cloud avec la comtesse de Ruremonde. Elles, ces deux mondaines, dans cette foule qui coudoie et c ui braille ? oui, toutes seules, en v^ater-

proof, des chapeaux de cinquante francs, l'air de demoiselles de magasin qui profitent du dimanche. Une escapade, une folie. Et comme elles se sont amusées ! Le lendemain, en déjeunant dans la salle à manger où deux valets de chambre offrent le chaufroix d'oiseaux de Corse dans de l'argent blasonné et versent un doigt de Château-Yquem dans les verres laiteux où le jour s'opalise, elles se souviennent en pouffant de rire des grésillements de fritures sous la tente, des cuisines et de l'attablement dans les cabarets de planches.

— C'est égal, ma petite belle, dit la comtesse de Ruremonde, vous avez poussé le s choses un peu loin, et vous avez été trop miséricordieuse pour ce jeune homme inconnu assez bien fait de sa personne, j'en conviens...

— Quel jeune homme, ma chère ?

— Eh ! vous le savez bien.

— Mais non, pas du tout, je vous jure. Ah ! pourtant, oui, attendez, il me semble que je me rappelle à présent. Vingt-cinq ans

environ, n'est-ce pas ? blond, l'air pas commun? Oui, oui, je me souviens. Il s'est approché de nous, dans la foule, au moment où nous venions de grimper sur un banc pour mieux voir la parade des lutteurs.

— Approché je le crois bien ! Il était derrière nous, et si près, pas de moi, que l'on eût dit en vérité qu'il vous tenait par la taille et qu'il vous parlait à l'oreille.

— Ah ! comtesse, pour l'amour du ciel, quelle pensée avez-vous là ? Peut-on imaginer des énormités semblables ! A l'oreille ! un inconnu ! Pas le moins du monde. Il ne m'a pas dit une seule parole. Vous pensez bien que je n'aurais pas souffert qu'il me parlât ! Pour ce qui est de m'avoir pris la taille, c'est la plus insigne fausseté. Eh ! comment l'eût-il fait, à moins d'être un géant, puisque j'étais debout sur le banc de pierre ?

— Oh ! vous savez, je n'insiste pas en ce qui concerne la taille, précisément. Je reconnais

qu'il était assez mal placé pour atteindre si haut. Mais il m'avait bien semblé que ses mains...

— Fi ! comtesse ! Un instant, je crois qu'il m'a touchée en effet, à peine ; mais c'était dans d'excellentes intentions. Comme il y avait tant de monde, il craignait sans doute que ma jupe ne fût froissée ; il a étendu les bras pour la garantir, — mais respectueusement, oh ! très respectueusement.

— Il a poussé le respect aussi loin que cela ?

— Aussi loin que.possible ! Je crois même que j'ai remercié M. Gaston Rivelin.

— Comment ! dit Mme de Ruremonde, stupéfaite, vous avez appris son nom ?

Mais la petite Hélène de Courtisols ne montra pas le moindre trouble !

— Mon Dieu, oui, et de la façon la plus extraordinaire du monde. Je ne m'explique pas du tout ce quia dû arriver. Figurez-vous qu'hier soir, en me déshabillant, j'ai trouvé la carte de visite de M. Rivelin. ..

— Dans votre poche ?

— Non, dit avec un sourire de petite fille l'imperturbable innocente, dans mon bas de soie noire, au-dessus de lajarretièreî

PRELUDES EN MINEUR

Ce jeune homme de province eût été le plus ingrat des amants heureux s'il n'eût reconnu qu'il recevait chaque jour un accueil fort convenable, — chaque jour, à la même heure, depuis deux semaines, — dans le boudoir rose et mauve de la petite Zo. Ah ! la jolie coupable ! Toutes les complexités perverses des délires subtils, tous les emplois exquis de la double rose des lèvres, des doigts me-

PRELUDES EN MINEUR

nus et prompts comme des piétinements de mouche, elle les savait mieux que pas une, et surtout elle excellait dans l'art des exaspérations qui soupirent et du ralentissement suprême ! Délices données, et partagées. Car elle n'était point, dans le duel de Tamour, de ces personnes trop maîtresses d'elles-mêmes qui, en attaquant toujours, n'oublient jamais de parer ; il lui plaisait d'être blessée. Avant même le premier baiser, elle avait déjà, tout de suite, au bord des paupières, de petites larmes douces qui étaient, dans ses yeux pâles, comme une rosée de bluets. Cependant le jeune homme de province ne montrait pas une satisfaction entière, et une fois, l'imprudent ! il s'avisa de dire : « Vous êtes, sans nul doute, la plus jolie et la plus tendre des amoureuses, mais il y une chose qui me choque et dont je suis chagrin. C'est? dit Zo. — C'est, dit—il, que je n'entre jamais dans votre boudoir, tous les jours, à la même heure, sans y trouver, assise trop près de votre chaise

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longue, ou s'échappant dès que j'arrive, la petite Jo ou la petite Lo. Ces visites, avant la mienne, ne sont pas pour m'être agréables, et vous ferez bien, je pense, de ne plus les permettre. — Bon, pourquoi? demanda Zo avec une moue où riait un peu de malice. Au surplus, puisque je n'ai d'autre souci que de vous complaire, je ne manquerai pas de dire à Lo : « Va-t'en, » et à Jo : « Ne reviens plus. » Elle tint parole. Désormais, en pénétrant dans le boudoir rose et mauve, le jeune •homme de province ne vit plus la toque de Jo, tombée sur le tapis, ni la traîne de Lo s'enfuir entre les deux battants d'une porte vite refermée. Mais qu'est-ce donc qui était arrivé, et quel changement, hélas ! Tout ce qu'elle savait, Zo l'avait oublié, et ne montrait que rarement le désir de s'en souvenir. Ah! l'honnête petite prude, à présent, avec des complaisances d'épouse résigaée. Elle, prude, la petite Zo! Elle consentait, puisqu'il fallait consentir, s'étonnait que l'on demandât, en

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