ZO PERSPICACE II
— Et peu de bagues ?
— Aucune.
— De mieux en mieux ! Quelles bottines ?
— En chevreau, à bout de cuir.
— Qui se lacent?
— Non, madame, à élastiques.
— Parfait ! dit Zo avec un sourire qui devine.
Cependant les indices ne doivent pas lui paraître tout à fait suffisants, car elle interroge encore Rosette à mi-voix, presque à l'oreille.
— Beaucoup de poudre de riz sans doute ?
— Très peu et très essuyée. Seulement les yeux faits, plus qu'à l'ordinaire, ce qui donne à Madame un petit air méchant, tout drôle.
— Mais de la poudre blonde ?
— Non, madame.
— Comment ? pas même...
— Nulle part !
— Des parfums pourtant?
— Pas de parfums du tout. L'hylang-hy-
Il8 LES BOUDOIRS DE VERRE
lang, dans le flacon, n'a pas diminué d'une ligne. En revanche, Madame a mis dans ses poches, dans son corsage, où elle a pu, — je n'ai pas compris pourquoi, — tous les petits objets en cuir de Russie qui étaient dans les tiroirs.
. ■ — En cuir de Russie !
— Puis elle a traversé le salon, très vite. Mais, quoiqu'elle eût l'air pressé, elle est restée dans l'antichambre, debout, un grand quart d'heure, à fumer trois cigarettes de feresli.
— Trois cigarettes ! coup sur coup ? par grosses bouffées ?
— Oui, madame.
Alors Zo s'écrie en tapant des mains :
— Ah! la folle! Ce n'est pas chez M. de Puyroche qu'elle est allée, ni chez M*^ Les Brouzils, ni chez M. de Marciac, ni chez le vicomte d'Argelès.
— Eh ! chez qui donc, madame ?
— Cela ne te regarde pas, Rosette.
ZO PERSPICACE Iig
Puis, dans un fou rire, elle descend l'escalier, rapide, sautillante, avec les menues façons d'une souris qui dégringole, et monte dans son coupé en criant au cocher ; « Chez madame Lo, très vite ! »
Ils lisent au lit, se tournant le dos, le mari et la femme, lui à la clarté de la lampe sur la table de nuit, elle à la lueur des bougies roses dans le bras de cristal de Venise qui s'applique au mur capitonné. Que lit-il? la « Revue de l'Angleterre coloniale ; » Monsieur est un homme dj commerce, très sérieux. Que lit-elle ? « Pour se damner, » de Jeanne Thilda ; Madame est une mondaine,
très frivole. Ah ! l'exquis petit livre, si joli et si coupable. Tous les sourires qui trompent, avec tous les baisers qui mentent. Tous jes conseils d'aimer, pas longtemps. Un livre bon à mettre parmi les bijoux, dans le coffret en bois de santal que l'on apporte à la marquise de Portalègre, ou à Lila Biscuit, comme la corbeille de noces des caprices d'un soir. Chaque historiette éveille un souvenir ou fait naître un espoir, — souvenir de baiser, espoir d'enlacement ; chaque phrase, où un peu de tendresse sincère soupire sous le caquetage parisien, est comme une rose des bois trempée dans de l'opopanax. Le moyen de ne pas perdre la tête, en lisant ces mignonnes folies 1 Etre l'une de celles à qui l'on parle d'amour dans cet adorable volume, quelle femme ne le rêverait? « Ah ! monsieur, je ne veux pas, laissez-moi ! » Non, c'est l'une des pages, qui a passé les bornes, l'impertinente î Et cependant dans le lit où le mari et la femme sont chastement couchés, celle-ci ne
s'inquiète pas du tout de Jeanne Thilda ni de son livre. Elle fait semblant de lire, n a pas lu une ligne. Elle a vingt ans, son mari tourne le dos. Elle a, sous le drap, de petits mouvements de pied, qui se fâchent. Comme l'air, dans la chambre, est tiède, si doux ! Elle bâille un peu, en élevant un bras d'où glissent des malines, un bras qui sort d'une aile. Elle se retourne à demi, jette un regard de côté : il lit toujours ! Elle s'approche, à peme, avec des glissements de soie. Décidément, oui, il fait très chaud. Elle écarte le bord de la chemise d'oii la gorge sort un peu avec un gonflement qui aspire. Elle s'approche encore. Elle fait un léger bruit, du bout de l'ongle, sur la batiste de l'oreiller. Elle avance une jambe, elle a presque peur de rencontrer une autre jambe, une peur qui voudrait bien. « Ah ! mon ami, pardon, je vous ai touché, je crois ? — Mais non, mais non. » Il se remet à lire. Elle a écarté la chemise tout à fait. « C'est donc bien inté-
ressant, cette revue? — Pas trop. — Voulezvous que je vous prête mon livre? » Et elle lui offre le volume de Jeanne Thilda, si coupable et si joli, conseiller de caresses. « Ce serait vous priver, ma chère. » Elle est tout près, maintenant. « Oh ! moi, dit-elle, très câline, je n'en ai pas besoin ! »
LA CHARITE RECOMPENSEE
Sur ce grand chemin d'Espagne, où les belles filles et les beaux garçons, bras dessus bras dessous, revenaient de la corrida, le jeune mendiant, bien drapé dans sa cape en loques, demandait l'aumône en disant qu'il n'avait pas mangé depuis deux jours ; et malgré la santé ferme de la chair de son buste, si hâléf^ qu'elle semblait d'or aux déchirures des haillons, on devinait qu'il ne mentait pas,
LA CHARITÉ RECOMPENSEE 125
rien qu'à considérer son air lamentable et ses joues creusées par le jeûne. Cependant, les gens ne s'inquiétaient guère de lui, occupés de chansons et d'amour. Le laisserait-on mourir de faim, le beau mendiant, sur la route ?
Seules, trois filles s'arrêtèrent, vingt ans, grasses, rieuses, et le prirent en pitié.
La première lai donna un réal.
— Merci ! dit-il.
La seconde lui donna une piécette,
— Dieu vous le rende ! dit-il.
La troisième, — la plus pauvre et la plus jolie, — n'avait ni piécettes ni réaux : elle lui donna un baiser sur la bouche. L'affamé ne prononça pas une parole ; mais avisant un marchand de fleurs qui passait, il paya de tout l'argent mendié un gros bouquet de roses, et l'offrit à la jolie fille.
sous LA MOUSTACHE
Quatorze ans, bientôt jolie, avec sa grêle sveltesse de jeune rosier qui va se couvrir de roses, mademoiselle Hélène était déjà une petite fille passablement curieuse î Aux dernières vacances, jouant à la poupée dans le salon où son grand cousin, — dix-sept ans, tout à fait un homme, — traduisait à coups de dictionnaire les satires de Perse, elle remarqua que l'écolier ne pouvait rester une
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minute sans mettre au bord de sa lèvre, sous la moustache naissante, très lentement, très doucement , la barbe de sa plume d'oie. Même, il la faisait aller et venir, ici et là, un peu plus bas, un peu plus haut, comme dans une intention de chatouillement. Quel plaisir pouvait-il prendre à cela? Pure manie sans doute de lycéen absorbé par la recherche du sens qui se dérobe. Mais mademoiselle Hélène ne l'entendait pas ainsi. A se chatouiller la lèvre avec la barbe de sa plume, le grand cousin devait trouver quelque satisfaction particulière. Elle n hésita pas à tenter l'expérience sur elle-même. Elle vola une plume, s'enferma dans sa chambre, et, devant la glace, elle commença de promener la fine caresse glissante entre la lèvre à peine rouge et le petit nez qui se retrousse. Rien, ou presque rien. A peine un frémissement, plutôt désagréable. Elle continua, s'acharna. Toujours rien. Elle allait en conclure que le grand cousin était un imbécile, lorsqu'elle
s'avisa de penser que, si elle n'éprouvait aucun plaisir, c'était parce qu'elle n'avait pas de moustaches! Les moustaches, naissantes, devaient être indispensables à la perfection de ce jeu. Hélas, elle n'en avait pas, et, tapant du pied, avec un dépit très drôle, elle pensait qu'il lui faudrait toujours ignorer l'agrément que l'on trouve à promener la barbe d'une plume sous le rebroussement des jeunes poils follets. Elle s'assit dans un grand fauteuil, toujours colère, un peu rêveuse. A quoi donc pensait-elle, maintenant, avec un commencement de sourire, et cet air indécis qui a l'air de dire : eh ! eh ! Autour d'elle, la chambre que baignait la douceur du crépuscule, était mystérieuse et discrète. La solitude, aucun bruit, à peine un cri d'oiseau pa'r instants à travers la mousseline des rideaux baissés. Une langueur de soir, propice aux abandons du rêve. Quand la cloche du jardin sonna l'heure du dîner, Mlle Hélène se leva très vite, courut à son miroir, se re-
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garda, lissa ses cheveux embrouillés. A table, elle montra des façons étranges, qui pensent à autre chose, étonnées et ravies. Et, depuis, dans le salon où elle joue à la poupée, chaque fois que le grand cousin se passe la plume sous la moustache, la fait aller et venir, ici et là, un peu plus bas, un peu plus haut , elle a, en se détournant à demi, une vague rougeur, et, quelquefois, un petit rire, qui a l'air d'être tout à fait au courant des choses.
L'EPROUVETTE
— Quant à ce qui est de moi, dit Jo, il y a des jours où je suis tout à fait embarrassée, où je ne sais comment m'y prendre pour démêler mes véritables sentiments. Parmi tant d'affaires, lorsque tant de jeunes hommes nous sollicitent de n'être pas cruelles, le moyen de discerner avec certitude celui qui nous plaît en effet et pour lequel nous pouvons, sans crainte d'une désillusion immédiate, nous départir de notre réserve
l'éprouvette i3]
habituelle? En pareil cas, Terreur, quoique toujours réparable, a quelque chose de fâcheux. Avoir choisi Paul ou Léon, et reconnaître, la chose faite, que c'était Gaston ou Ludovic que l'on préférait, tout le monde conviendra que cela est pénible. Ah ! que de baisers perdus! On est comme un gourmand qui s'apercevrait, après dîner, qu'il a précisément mangé du plat qu'il ne saurait souffrir; tu penses s'il regretterait ses. coups de dents. J'ai eu de ces mésaventures, — qui n'en a pas eu ? — et je suis devenue circonspecte. Malgré cela, il m'arrive de retomber dans mes méprises. L'autre jour encore, je me croyais certaine... Eh bien, pas le moins du monde, je m'étais trompée, du tout au tout. C'est que je suis très ingénue, au fond. Pour un petit battement de cœur, je crois à une grande passion. Un amoureux se jette à mes pieds tandis qu'un omnibus roule avec fracas dans la rue ; je ne peux pas m'empêcher de tressaillir, en m'imaginant que c'est à cause de
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l'amoureux ! Hélas ! non, c'est à cause de l'omnibus; et, par malheur, quand je m'explique les choses, il y a une heure ou deux que la voiture a passé. Il est véritablement regrettable que l'on n'ait pas trouvé un moyen de se rendre compte, nettement, avant toute imprudence, des inclinations tendres que Ton croit éprouver ; cela nous épargnerait beaucoup de petits quiproquos qui ne sont pas pour plaire à des personnes vraiment soucieuses de leur dignité.
— Je pense comme toi, et j'ai trouvé le moyen.
— Tu l'as trouvé ! dit Jo.
— Je l'ai trouvé, dit Lo. ,
— Ah ! mignonne, indique-le-moi !
— Avec plaisir, mignonne. Chaque fois qu'il m'a semblé être vaguement troublée à la vue de quelque jeune homme, je ne manque jamais de penser à lui, très longtemps, très longtemps, le soir, avant de m'endormir. Je le vois en idée tel qu'il m'est apparu. Je m'i-
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magine qu'il s'agenouille devant moi, qu'il me prend les mains, qu'il me dit, les yeux mouillés, toutes les tendres paroles. Et je laisse aller ma rêverie, encore. Je sens, sur mes lèvres, la caresse fine de sa msustache. Il était déjà si près, il se rapproche encore. Il soulève la dentelle de ma manche, son souffle rebrousse le duvet d'or de mon bras. Peu à peu, très délicatement, avec l'air de toucher un oiseau qui pourrait s'envoler, il se hasarde aux suprêmes audaces, sa bouche est presque sur ma bouche, et alors...
— Alors? dit Jo.
— Alors, dit Lo, sans me divertir de mon rêve, — ceci est un point très important! — je prends l'une de mes bagues, celle, un peu lourde, en vieil or, où s'allume un rubis, et, d'un geste léger, qui ne touche pas à la peau, je la mets, comme à un petit doigt, entre la batiste écartée, au bouton de rose-thé, dont se fleurit mon sein gauche, mon sein gauche, tu entends bien !
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— J'entends, mais je ne comprends pas.
— Tu es très ingénue en eifet ! De deux choses l'une arrive: la bague lourde glisse, ou bien elle reste suspendue; si elle tombe, je ferai sagement d'éconduire le nouveau prétendant, mais, si elle ne tombe pas, c'est que je puis, sans m'exposer à de cruelles déceptions, me permettre une douce défaillance.
Jo réfléchit pendant un grand moment.
— Oui, murmura-t-elle, le moyen est joli. Mais elle ajouta, avec un soupir :
— Seulement, il ne vaudrait rien pour moi ; car, si je rêvais comme tu Tas dit, la bague, — on se connaît, n'est-ce pas? — la bague, même très lourde, ne tomberait jamais I
LA PONNE MALADll^;
C'était donc cela, le mariage ? Après quelques mois de tendresse, l'abandon, la solitude. Toute seule au coin du feu, l'hiver, toute seule à la fenêtre, l'été, la comtesse Amédine, maintenant, attendait avec des larmes l'ingrat qui rentrait si tard, quand il rentrait ! Les plaisirs de jadis, le cercle, les boudoirs de cocottes l'avaient repris, ne le lâchaient plus. Qruel? non, mais oublieux. Et comme elle
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n'était pas de celles qui apprennent, dans les vaines joies du monde, à ne plus regretter le charme des intimités perdues, elle souffrit tant, et si longtemps, qu'elle devint malade. Malade au point qu'à cette question : « Est-ce grave, docteur ? » le médecin répondit un jour : « Si grave qu'elle en mourra. » Alors, brusquement, le comte fut tout autre. L'amour éteint se ralluma, très ardent. Plus de cercles, plus de boudoirs. Toujours au logis, toujours près d'elle, avec des agenouillements qui demandent pardon, avec des larmes qui ont peur de se laisser voir. On avait conseillé les voyages dans les pays d'azur et de soleil. Il l'emporta. Ils eurent, à Naples, sur les bords de la mer bleue et dorée, la jolie maison calme avec des fleurs et des oiseaux tout autour. Oh ! comme elle était heureuse, à présent. Comme les mélancolies du mal toujours grandissant s'évanouissaient dans l'amour reconquis ! Pourvu que son mari fût là, sans cesse, qu'importait
LA BJNNE MALADIE iS'J
le reste ? Elle bénissait la souffrance qui lui valait tant de joies. « Tu m'aimes, tout est bien ! » Elle songeait, rarement, comme à un cauchemar oublié, à ses tristesses, naguère, quand elle était bien portante. Lui, cependant, s'inquiétait affreusement. Pour prolonger cette vie qui lui était plus précieuse que sa vie, que n'eût-il pas tenté ? Il pensait à d'autres voyages, faisait venir au chevet de la comtesse les praticiens les plus illustres. Un jour, enfin, il eut une grande joie. « Amédine, dit-il, tu es sauvée ! — Moi I dit-elle en pâlissant. — Sauvée ! la semaine prochaine, nous recevrons la visite d'un médecin de Londres qui guérit en peu de temps, tout le monde le proclame, la maladie précisément dont tu es atteinte, cher ange I » Elle ne répondit pas. Mais elle fut triste pendant sept jours, bien triste. Et elle ne retrouva son pâle sourire de moribonde heureuse qu'à la fin de la semaine, quand elle fut bien sûre
que le médecin de Londres, - à qui elle avait écrit en secret, -ne viendrait pas la guérir de sa délicieuse agonie.