LES DEUX BOUQUETS
des palmes vertes de pâles nymphéas ; une libellule, çà et là, frémit. MaisM. de Roseboise, mari plein d'inquiétude, ne regarde ni l'étang fleuri, ni les vapeurs, ni les demoiselles qui tremblent. Il ne saurait se dissimuler que, depuis un temps, sa femme montre une humeur passablement acariâtre ; tenant à peine en place, querellant à tout propos, brisant volontiers, sans motif, les petites bergères de Saxe ou les bonbonniers des étagères, avec des yeux qui pétillent de dépit ou brusquement s'éteignent de larmes. Elle, hargneuse et toujours agacée comme une vieille fille, avec ses vingt-trois ans de blonde un peu grasse et sa santé rose et blanche ! Le pis est que M. de Roseboise — homme équitable, — ne se juge pas tout à fait innocent de la méchante humeur de sa femme ; il n'ignore point pour quelle raison, le matin, à déjeuner, dans son peignoir à peine croisé, — chemise de dentelles sur la chemise de batiste, — elle a, en le regardant, un petit retroussis de narines
l58 LES BOUDOIRS DE VERRE
tout à fait méprisant et qui a Tair de le prendre en pitié. Résultat fâcheux d'un long abus, en cabinet particulier, du homard à l'américaine, et des lèvres aussi rouges, plus pimentées encore ! En songeant à ces choses, au bord de l'étang, M. de Roseboise a la mine fort penaude. Il s'avoue à lui-même que si, tel qu'il est à présent, il se fût promené, en l'an 6i de notre ère, dans une rue de Pompéï, il n'eût pas obéi le moins du monde au signe d'entrer que faisait, au-dessus de la porte, le Cupidon libertin des petites mosaïques. Quel parti prendre? Pour qu'on lui pardonnât les veuvages du lit qui s'étonne et qui s'impatiente, il n'a négligé aucune excuse ; afin d'expliquer sa fidélité à fêter tous les saints du calendrier des vieillards, il est ailé jusqu'à se faire recevoir d'un cercle catholique. Le devoir religieux prime le devoir marital ; il espérait que le jeûne de la journée autoriserait le jeûne de la nuit. Mais madame deRoseboise n'est pas une personne que Ton
LES DEUX BOUQUETS tSq
peut abuser par de médiocres supercheries ; elle prétend que l'on pratique, de tout autre façon ; et, de jour en jour, le petit retroussis de narines s'est fait plus moqueur et plus impertinent. Pendant qu'il songe, avec amertume, aux suites possibles de ce dédain, M. de Roseboise remarque enfin les nymphéas qui s'épanouissent, entre les palmes vertes, sur le silence glacé de l'eau. Une lueur lui traverse l'esprit. O froide fleur languissante, ennemie des étreintes, endormeuse des baisers, toi que redoutent, à l'égal de la mort, les chaudes nymphes des bois qui se réjouissent dans les bras des Faunes, et que déchire avec fureur la danse nue des Ménades nocturnes, c'est toi qui le tireras d'affaire ! Il n'a pas Tespoir que madame de Roseboise consente à boire, en insipide tisane, l'ensommeillement que tu recèles, mais tes seuls arômes, longtemps évaporés dans la chambre bien close, suffiront à calmer les dangereux désirs. Au risque de se noyer, il entre dans l'étang, arrache
l(50 LES BOUDOIRS DE VERRE
les tiges à pleines mains, revient en courant vers le château, offre triomphalement à sa femme le pâle bouquet tout humide où frissonne encore l'aile d'une libellule ! Et, depuis ce jour, il ne manque pas d'apporter tous les matins une touffe de nymphéas qu'il place lui-même, dans un vase du Japon, aussi près que possible de l'inquiétante alcôve. Résultats admirables. Une semaine s'écoule sans que madame de Roseboise ait cassé une seule bergère de Saxe, ni un seul bonbonnier; elle ne querelle guère, il lui arrive de rester, toute une heure, étendue sur la même chaise longue ; plus de dépit dans ses yeux, ni de larmes ; et même sa jolie narine rose ignore maintenant le retroussis qui méprise et se moque. O nymphéas de l'eau glacée, exhalaisons apaisantes des belles fleurs de neige ! Il se réjouit, maintenant, le mari naguère inquiet ; c'est avec une reconnaissance attendrie qu'il va se promener au bord de l'étang; ignorant que, chaque soir, depuis une
LES DEUX BOUQUETS l6l
semaine, un voisin de campagne s'introduit dans la chambre en vain conjugale, et que la touffe de nymphéas, outrageusement jetée par la fenêtre, fait place dans le vase du Japon à un ardent bouquet de roses rouges, qui , toute la nuit , mêlent leurs chaudes odeurs, conseillères de délices, aux parfums des haleines mêlées.