‹ Les boudoirs de verreChapitre 52 sur 102 · LA BONNE NOTE · texte numérisé non relu

LA BONNE NOTE

distinguant mal les lettres à cause de la pénombre de la chambre où les rideaux étaient encore fermés.

Mais Evariste ne songeait plus du tout à réciter ses leçons. Les yeux écarquillés, il dévorait du regard les jolis bras de sa cousine, les cheveux qui caressaient l'épaule, les gonflements troublants des draps ; et la tête lui tournait, dans la tiédeur molle de l'air, à cause de l'odeur jamais respirée qui montait de la chevelure, de la douce peau blanche, des étoffes glissées, de tout le lit, comme d'une corbeille de fleurs inconnues et délicieusement parfumées.

Zo leva latête pour dire: «Eh bien, voyons, j'attends ! » Elle ne souffla mot. Elle regardait le petit homme, tout près d'elle. Oui, vraiment, un homme, et si joli, avec ses fraîches lèvres et ses yeux très doux, mais très allumés ! plus joli, à cause de son trouble et de son effarement heureux. Ah! si elle n'avait pas été une aussi vertueuse personne!

A vrai dire, elle eût sagement fait de fourrer ses bras dans le lit et de ramener les draps jusqu'à son nez. Elle ne s'avisa point de cela, n'ayant pas l'habitude. Autour d'eux la chambre était mystérieuse et tendre. Il y avait des câlineries dans le silence, dans le désordre des couvertures pendantes, dans le çà et là des jupes, du corset, des bas tombés sur le tapis, où le livre tomba aussi, sans que Zo eût fait exprès de le laisser choir ; et elle ne .songeait pas du tout à le ramasser lorsque la pendule, — comme le temps passe vite ! — sonna brutalement.

— Ah ! mon Dieu, cousine ! Neuf heures ! Il faut que je me dépêche. Et vous n'avez pas encore mis les notes sur le cahier du lycée !

Elle prit la plume qu'il lui tendait, et, avec un joli rire dans tous ses cheveux défaits, elle écrivit, non sans raison: « Très bien. »

LA REINE CŒLIA

Cœlia est la reine d'un royaume chimérique, peut-être sur la lisière de la Forêt des Ardennes, peut-être sur la ri ve de l'île d'Avalon. Dans l'un des cent boudoirs de son palais, où des roses grimpantes fleurissent la soie des tentures, — pendant que les oiseaux du jardin viennent, par les fenêtres ouvertes, se quereller avec les oiseaux captifs derrière le treillis des cages d'or léger, —

elle parle à ses demoiselles d'honneur qui jouent aux tables ou font ruisseler des colliers de perles et de béryls dans les coffrets ouverts. « Il est vrai, dit la reine Cœlia, que ce jeune étudiant s'est laissé mourir de faim, l'an dernier, dans la capitale de mon royaume, mais l'on ne vous a pas raconté toute son histoire. Depuis longtemps il étaittriste, à cause d'un rêve qu'il avait, et souvent on le rencontrait, mélancolique, sous la fenêtre de l'oratoire où je joue du clavecin, le soir. Puis ses compagnons d'étude ne le virent plus. Personne ne savait dans quelle solitude, dans quel silence il cachait ses langueurs. Une fois, des gens qui entrèrent dans son logis le trouvèrent étendu, très pâle, un sourire aux lèvres pourtant, sur son lit en désordre. Il était mort, il n'était pas moins beau. Un médecin appelé reconnut que le pauvre enfant avait trépassé faute de nourriture. — Cela est d'autant plus étrange, dit l'une des demoiselles d'honneur, qu'il y avait sur le lit, sur la ta-

LA REINE CŒLIA 178

ble, sur le tapis, beaucoup de pièces d'or, à l'effigie de Sa Majesté, et dont une seule eût suffi à payer le plus riche festin. — En effet, dit Cœlia. Mais, ajouta-t-elle, tandis qu'une larme lui glissait de la paupière et lui descendait le long de la joue jusqu'à mouiller le sourire, le pauvre étudiant avait mieux aimé mourir que de se séparer d'aucune des belles pièces d'or... »

Pendant que Valentin sommeille à demi, délicieusement las, le front dans l'oreiller de dentelles tout parfumé des baisers récents, la porte du cabinet de toilette, à peine refermée, s'entre-bâille un peu, si peu, et le plus joli des bras, nu, avec un duvet d'or et des fossettes au coude, s'allonge dans la chambre, et remue, inquiet.

— Valentin I Valentin ! c'est une chose ter-

rible. J'ai oublié sur le fauteuil ma chemise de malines, et, en vérité, je me sens rose des pieds à la tête, rien qu'en songeant qu'il me faudrait traverser toute cette lumière, sans la défense de quelque voile. Vous n'ignorez pas que je suis, malgré les abandons dont votre amour m'a fait une loi cruelle, la personne la plus décente du monde, et que je rougis pour les moindres choses.

Mais Valentin, dans des intentions certainement répréhensibles, feint de ne pas entendre cette plainte touchante et de ne point voir l'inquiétude du bras nu.

— Valentin I dormez-vous ? ou si c'est que vous ne savez pas où j'ai laissé la chemise de malines? Elle est sur le fauteuil, vous disje. Donnez-la-moi bien vite. Car, enfin, vous ne sauriez exiger que je me montre dans un état peu convenable pour une femme qui a quelque sentiment des convenances.

Mais Valentm, qui fait le sourd, se borne à rire un peu dans les dentelles de l'oreiller.

— Oh ! Valentin ! vous êtes un homme absolument dénué de pudeur, et je ne vous pardonnerai jamais une telle vilenie. Je devine parfaitement votre pensée, monsieur ! Vous aimeriez à jouir de ma confusion. Il vous plairait, — fi ! monsieur, fi. I -^ de me voir mourir de honte, et, peut-être, vous avez formé le plan tout à fait machiavélique de me regarder dans la glace, avec l'air de dormir, tandis que, pleine d'épouvante, osant à peine poser les pieds sur le tapis, je m'avancerais pareille' a une baigneuse dont on a volé les habits.

Tout porte à croire que tel était en effet le plan de Valentin, car il ne cessait pas de rire, et le lit, dans les secousses de cette gaieté coupable, avait l'air de rire avec lui.

— Mais je déjouerai vos desseins, monsieur ! Je ne vous donnerai point la satisfaction que vous espérez. C'est en vain que vous me refusez le voile que j'implorais, que je n'implore plus ! Je sai ^i, même sans che-

mise, rentrer dans la chambre avec convenance, et vous dérober le spectacle de mon embarras. Une femme comme moi trouve toujours quelque ressource dans le sentiment de ses devoirs.

Valentin ne riait plus, redoutant quelque adroite supercherie. Peut-être, en entrant, soufflerait- elle les bougies, très vite ? ou bien elle avait eu l'idée de se faire un pagne avec quelque lambeau d'étoffe? Il est certain qu'elle avait imaginé un moyen remarquable de sauvegarder sa délicate pudeur : elle poussa vivement la porte, et apparut aussi nue que le marbre des statues ou la neige vivante des nymphes I Mais une grosse houppe à poudre de riz, qu'elle tenait entre ses dents, lui cachait tout le visage, du menton rose aux petits frisons recroquevillés des cheveux.

Page 1