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chons rien, nous, où vas-tu, tous les soirs ? As-tu quelque amourette inconnue, quelque bonheur secret qui n'est possible , ou qui n'est doux qu'à un moment précis ? Apprendsnous cela, chérie, et sois assurée que nous ne révélerons à personne le mystère de ton escapade.
— Où je vais, à neuf heures ? dit Zo toute pensive.
Puis elle ajouta:
— Je vais manquer le train,
— Hein ? dit Jo.
— Hein ? dit Lo.
— Je vais manquer le train, mignonnes I Mais vous ne sauriez rien comprendre à cela, si je ne vous contais une histoire. Vous savez que je suis mariée ? Mon mari habite Rouen, et ce n'est point un méchant homme, bien qu'il s'avise quelquefois de m'écrire des lettres où il semble avoir des doutes sur ma fidélité. Eh bien, il y a six mois, je pris une résolution héroïque. Je quitterais Paris, je
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rejoindrais mon mari, et je vivrais paisiblement, en province, comme une honnête bourgeoise ! Remarquez bien que ce n'était point là une résolution frivole. J'étais absolument décidée à la vie de famille, pour laquelle j'ai toujours eu une vocation marquée. Je fis mes malles, je montai en fiacre et j'arrivai à la gare à huit heures quarante, dix minutes avant le départ du train express. J'étais vraiment contente de moi. Mais, hélas ! il est bien difficile d'être une personne vertueuse I
— Je le crois bien ! s'écria Jo.
— A qui le dis-tu ? soupira Lo.
— Comme je tendais la main vers le guichet pour prendre mon billet, je commis l'imprudence de tourner la tête, et je vis, tout près de moi, un jeune homme, un très jeune homme...
— Aïe I dit Jo.
— Pas de chance ! dit Lo.
— Un très jeune homme qui ressemblait, à s'y méprendre, à Ludovic. Vous savez, Lu-
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dovic , qui avait de si jolies moustaches? C'est une chose extraordinaire, — mais c'est plus fort que moi, — je ne puis voir des moustaches un peu pareilles à celles de Ludovic, — et il y en a beaucoup ! — sans éprouver, comment dirais-je, un je ne sais quoi qui me trouble, m'allanguit, me rend capable de soudaines imprudences. Ce que c'est que de nous, mes petites, et comme les plus solides vertus sont fragiles en effet ! Le jeune homme, qui s'était sans doute aperçu de mon émotion, ne me quittait pas des yeux. Il s'approcha, d'un air tout à fait bien, et me parla, — la voix de Ludovic, aussi ! Enfin, je ne sais comment cela se fit : il est certain que, ce jourlà, je manquai l'express de Rouen.
— Mais le lendemain ?
— Le lendemain, je le manquai aussi ! Et, le surlendemain, je ne partis pas davantage.
— Pour les mêmes raisons ?
— Hélas ! pour des raisons analogues. Que
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voulez-vous ! Des moustaches comme en avait Ludovic ne sont pas les seules qui ont de quoi me troubler, et lorsque j'en vois qui ressemblent à celles de Gontran ou de Gaston...
— Rien de plus dangereux que les souvenirs !
— Après la troisième tentative de départ, je reconnus que le guignon s'en mêlait et qu'il serait toujours plus fort que moi. L'heure n'était pas encore venue, évidemment, où je devais connaître les douces joies du foyer ! Il fallait me résigner à rester une petite Parisienne frivole. Je me soumis, — avec douleur. Vous reconnaîtrez, je pense, que j'ai toujours parfaitement réussi à dérober ma tristesse ; et personne, à me voir sourire et faire quelques folies, — bien à contre-cœur, — n'a pu deviner que j'avais en moi la nostalgie de la province et de la vie régulière.
— Personne, en effet, dit Jo.
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— Oh ! non, personne ! dit Lo.
— Cependant, puisque j'avais formé la résolution de partir, puisque je m'étais juré à moi-même de prendre l'express de Rouen, je ne pouvais pas me soustraire tout à fait à cette obligation ; et je fais mon devoir avec régularité, sans défaillance. Seulement, — puisqu'il serait tout à fait vain de lutter contre le sort, — je m'arrange de façon à n'arriver à la gare qu'un peu après le départ du train : il y a six mois que je vais manquer le train tous les soirs ! De cette façon, tout en cédant à la destinée, je me sens la conscience tranquille, ce qui est une bien grande consolation.