LE TETON DE VENUS
lentement, et lève les yeux parfois. C'est un très beau jeune homme, avec delà force et de l'élégance aussi ; un paysan, mais un monsieur ; car il a fait ses études dans un collège de la ville. Elle le regarde, elle sourit. Il y a dans l'air une tiédeur qui alanguit et qui charme, et donne de tendres conseils.
— Monsieur Georges ? dit-elle.
Il s'approche très vite.
— Vous m'appelez, madame ?
— Oui, dit-elle. Voyez donc, ici, à ma droite, à côté d-e la fenêtre, dans les feuilles de l'espalier, cette grosse pêche mûre ; elle est vraiment très belle, et sent bon comme une fleur. Elle a une petite pointe rose, d'un côté.
— Alors, c'est une de ces pêches qu'on appelle « tétons de Vénus », dans notre pays.
— Oh ! le drôle de nom. Vous la voyez ?
— Non, madame.
— C'est qu'il fait un peu sombre et que vous êtes trop loin. Grimpez donc à l'espalier.
Obéissant, il s'accroche des doigts au
treillis, s'aide des pieds contre la muraille^ fait un effort, et monte ; sa tête est déjà à la hauteur de la fenêtre.
— Vous voyez la pêche ? demande la belle dame.
— Non, dit-il.
— Grimpez encore un peu, dit-elle.
Il se hisse de nouveau ; d'une main, il se tient au rebord de la croisée, il écarte de l'autre les ramilles et les feuilles.
— C'est étrange, je ne vois rien.
Mais, alors, elle se penche, et, l'attirant, d'un bras autour du cou, dans les bouillons du peignoir qui bâille :
— C'est que vous cherchez trop loin, ditelle, et puis, ces fruits-là, c'est surtout avec les lèvres, monsieur Georges, qu'on les trouve !
C'était dans le cabinet de ce directeur de théâtre qui a repris tant de féeries qu'enfin il ne trouve plus de féeries à reprendre, et qui, un jour, comme quelqu'un lui reprochait — oh ! le chimérique reproche ! — de ne pas monter des pièces envers, répondit en tapant deux fois sur le maillot de sa plus grasse pensionnaire : « Dites donc, est-ce que ça ne rime pas, ces cuisses-là ? »
A peine introduite, Mme Bertillot — irréprochable entre les épouses bourgeoises ! poussant le sentiment de ses devoirs jusqu'à l'adoration d'un quinquagénaire ventru et chauve et jusqu'à la confiture de coings, orgueil des repas de famille, — s'écria d'une voix suppliante :
— Monsieur, le bonheur de ma vie est entre vos mains.
— Hein ? fit le directeur.
— Mon mari a un défaut, monsieur ! il parle en rêvant. Eh bien ! toute la nuit dernière,— ah ! pourquoi avais-je eu la curiosité de connaître l'opérette-féerie que l'on joue sur votre théâtre! — toute la nuit dernière, dans les agitations d'un sommeil coupable, il n'a cessé de penser à Mlle Constance Chaput, oui, à cette grosse fille qui remplit, au troisième tableau, le rôle de la Reine du Carnaval, et qui profite d'un costume de bal masqué pour ne cacher que son visage. Dans quels termes il s'adressait à elle I Je sens que
je rougis rien qu'à m'en souvenir. Vous n'exigerez pas que je les répète, et il vous suffira de savoir que M. Bertillot, — dont les mœurs, monsieur, avaient été jusqu'à ce jour d'une austérité exemplaire, — - est totalement affolé hélas ! par les jambes de cette demoiselle.
— Eh ! eh ! elle n'est point mal bâtie, en effet, la grosse Constance.
— Elle n'est pas la seule, dit l'épouse irréprochable en se détournant à demi, deux pivoines sous la voilette.
— Je n'en doute pas, madame, répondit le directeur, galamment. Mais, jusqu'à présent, je ne vois pas....
— Ce que vous pouvez pour moi ? Tout. Et elle ajouta, avec un air de se jeter par la
fenêtre :
— Laissez-moi jouer, ce soir, le rôle de Constance Chaput !
— Vous voulez, vous, madame?...
— Je le veux ! et rien n'est moins impossi-
ble, puisque la Reine du Carnaval, qui n'a pas une parole à prononcer, se borne à se tenir debout sur une table en buvant du Champagne, et puisque de tout l'acte elle ne quitte pas son masque.
— Mais, le diable m'emporte si je comprends...
— Mon intention ? Ecoutez-moi. Ce soir M. Bertillot viendra certainement au théâtre, tout seul, pour revoir les jambes de Mlle Chaput, et, cette nuit, dans ses rêves, il leur parlera encore, à ces jambes. Alors je l'éveillerai,
e lui dirai : « Ce n'était pas elle, c'était moi ! » Et il faudra bien qu'il reconnaisse la bêtise des hommes qui se montent la tête à cause des étoffes de toutes les couleurs, du fard, de la lumière électrique, et qui ne font attention aux jambes qu'à cause du maillot.
— Une bonne farce! dit le directeur en riant d'un gros rire, et, ma foi...
— Vous consentez ?
— Pour vous être agréable^ madame.
Tel fut le concours de circonstances, grâce auquel Mme Bertillot, — la plus irréprochable des bourgeoises ! — but du Champagne, debout sur une table, un pied en l'air, et, dans un enveloppement d'oripeaux, au milieu des ohé ! ohé ! d'une foule carnavalesque, montra à quinze cents personnes des jambes que son miroir lui-même n'avait jamais vues, car, tous les soirs, en retirant ses bas, elle avait l'honnête coutume de tenir sa chemise pudiquement baissée.
Le rideau tombé, elle se rhabilla à la hâte, se jeta dans une voiture, fut de retour, avant son mari, au domicile conjugal. Oh! comme elle allait triompher, tout à l'heure ! comme elle se moquerait de lui ! Sûrement, ce serait une excellente leçon ; il ne s'aviserait plus de lui dire quand ils iraient au théâtre ensemble: « Passe-moi donc la lorgnette, ma bonne! »
M. Bertillot rentra enfin ; avant qu'elle eût dit une parole, il vint se mettre à genoux devant sa femme.
— Qu'y a-t-il donc ? demanda- t-elle.
— Il y a, dit-il, la tête basse, d'un ton de repentir, que je suis bien coupable et que j'implore mon pardon. J'ai eu de mauvaises pensées, ma bonne, à cause d'une figurante, tu sais, dans la féerie. Mais je te jure bien que cela ne m' arrivera plus.
— Ah! bah? dit-elle, étonnée.
— Jamais plus ! il faut croire que j'étais fou. Le chambertin, peut-être, que nous avions bu à dîner. Mais, ajouta-t-il, d'un air piteux, je l'ai revue, ce soir, et si tu savais les jambes qu'elle a !...