‹ Les boudoirs de verreChapitre 71 sur 102 · LA RELIQUE · texte numérisé non relu

LA RELIQUE

— Madame, c*est l'huissier I

— Eh ! qu'il entre ! dit Colette Hoguet. Et sautant du lit, elle s'enveloppa d'un

peignoir de soie écrue.

— Faites, faites, messieurs.

Puis, tandis que l'huissier, en marchant par la chambre, dictait à l'un des praticiens les phrases accoutumées , elle se laissa tomber dans un fauteuil, croisa les jambes,

roula une cigarette, l'alluma, et, la tête renversée sur le dossier dans tous ses cheveux roux, défaits, elle riait d'un petit rire silencieux, en lançant de temps à autre de fines bouffées de fumée, en rond, très drôles, qui avaient l'air de se moquer, elles aussi.

Non, cela ne lui faisait rien du tout, vraiment, cette saisie. Les bibelots de la cheminée et de l'étagère en bois des îles, chimères japonaises, bergères en biscuit, éventails, brûle-parfums, on pouvait tout lui prendre, elle s'en « fichait » pas mal. Tiens, parbleu, on lui en achèterait d'autres. Et les tableaux aussi, les tentures, les tapis, — qui avaient coûté si cher pourtant, plus de vingt mille francs dans une seule chambre, — elle en faisait l'abandon sans chagrin. Ecrivez, verbalisez, saisissez, vendez ! A votre aise ! Une occasion de renouveler son mobilier. Et les bouffées de fumée avaient toujours l'air de se moquer, en l'air.

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Mais elle devint sérieuse, et un peu pâle, tout à coup, au moment où l'huissier dictait :

— Item, une chaise longue, en assez mauvais état.

— Oh ! monsieur, dit-elle en se levant, est-ce que vous êtes forcé de saisir cela aussi ? Il y a tant de choses dans l'appartement.

Elle avait avancé le bras, elle mettait la main sur le meuble, comme pour le défendre ; dans ses yeux si fous tout à l'heure, il y avait une tristesse mouillée qui allait peut-être devenir une larme.

— Comment? dit l'huissier, vous tenez à cette chaise longue ? C'est curieux, elle n'est pas belle pourtant, et ne vaut pas grand'chose. Tenez, même, elle est cassée.

— Justement, dit Colette Hoguet.

Et, dans ses yeux à présent il y avait une petite larme, tout à fait.

— Il faut avouer, s'écria Zo, que les liorrimes sont étrangement rusés et qu'ils n'ont pas de plus grand plaisir que de tendre des pièges à notre ingénuité.

— C'en est au point, dit Lo, qu'il faut une vertu considérable pour se tirer saine et sauve de leurs embûches.

— Et que, malgré cette vertu, dit Jo, il nous arrive trop souvent de laisser dans

leurs lacs quelques-unes de nos plumes d'anges.

Zo reprit :

— Toute l'aile parfois !

Et elle continua :

— Mais jamais la malice des hommes ne s'était révélée à moi d'une aussi exécrable façon que dans l'aventure d'hier. Ah ! mes mignonnes, ce que c'est que de nous, et comme, avec les meilleures intentions du monde, on peut tomber dans le péché. Figurez-vous que j'avais pris l'express du matin pour aller voir mon mari, à Rouen. L'express du matin, vous entendez ? de peur des dangers nocturnes : vous n'ignorez pas que certains voyageurs, la nuit, quand le lumignon du compartiment, derrière la soie tirée, a des complicités de veilleuse mourante, se permettent de vous tenir, à voix basse, des propos fort répréhensibles? Enfin, l'express du matin ; et j'étais tout à fait rassurée ; car le jeune homme assis en face de moi portait

des lunettes d'un bleu sombre, presque noir. Quoiqu'il fût bien fait de sa personne et qu'il y eût, dans le retroussis de sa moustache, un joli air de fatuité, il était évident que je n'avais rien à craindre ; les gens qui portent des lunettes sont des gens sérieux. A vrai dire il avait, en me regardant, une expression de plaisir qui ne laissait pas d'être inquiétante, et j'eus un instant le soupçon que, s'il avait mis des lunettes, c'était uniquement pour épargner à ses yeux la poussière de la voie ou les braises envolées de la locomotive. Mais je chassai vite cette pensée ! un jeune homme très grave, à coup sûr ; et ce n'était pas lui qui s'aviserait d'étendre le pied sous la banquette vers la rencontre possible d'une bottine. Je m'installai dans mon coin, pleine de confiance, fouillant dans le petit sac, déboutonnant et reboutonnant mes gants avec cet air affairé et mignon que vous me connaissez. Mais pas la moindre coquetterie, oh I pas la moin-

dre. D'abord, j'étais toute au plaisir de revoir mon mari. Vous savez, on a beau être un peu folle, on ne perd pas pour cela le sentiment de ses devoirs. C'est si bon de se retremper dans la vie de foyer, quelquefois, une ou deux fois par an ! Voulez-vous bien ne pas rire? Je vous jure que j'étais une très honnête petite femme. Malheureusement mon compagnon de voyage ne fut pas du tout l'homme que j'avais espéré. Ah ! bien, oui, comme les autres, malgré les lunettes noires. Ses yeux, sous le verre, — je les voyais, tant ils brillaient ! — me regardaient partout, et je m'aperçus qu'il considérait particulièrement, avec une insistance fort déplacée, les gonflements de mon corsage et de ma jupe. Dame, on a beau être vertueuse, on n'est pas maigre. Le pied, près de la bottine, il n'y manqua pas ! C'était en vain que je prenais un air très austère, en faisant la moue, — vous connaissez ma moue, quand je ne veux pas? — l'imperti-

nent ne cessait point ses petits manèges, et je commençais à être tout à fait inquiète. Je le fus bien plus encore quand nous entrâmes dans un tunnel, qui était très long, je m'en souvenais. Qu'allait-il se passer hélas ? Pour être prête à tout événement, je cherchai de l'œil la sonnette d'alarme : il n'y en avait pas. Et déjà nous étions dans l'ombre. Mes chéries, il se comporta aussi mal que possible ! tenant mes deux mains dans l'une des siennes, cherchant de l'autre, dans les ténèbres, tout ce qu'il avait vu en pleine lumière, et le trouvant ! Qu'auriez-vous fait à ma place? Crier? Qui m'eût entendue?

Me défendre? Il devait être singulièrement robuste. Je pris le seul parti possible: me laisser faire, avec une dignité froide. Aucun péril sérieux, en somme, puisque nous serions bientôt hors de la voûte, si longue qu'elle fût ; et, après la clarté revenue, il verrait bien à la sévérité de mon attitude, à l'indignation de mes regards, ^-^ oh î quels

LE LONG TUNNEL QSj

yeux indignés j'aurais ! — que j'étais une personne absolument vertueuse avec qui de pareilles insolences ne sont pas de mise. Vous approuvez ma conduite, n'est-ce pas? Encore quelques secondes, et j'allais être hors d'affaire ; je me réjouissais d'avance en songeant à la mine attrapée qu'il aurait devant la solennité de mes muets reproches. Mais, mon Dieu, que ce tunnel était long ! Les ténèbres encore, les ténèbres toujours. Et le voyageur, prenant sans doute mon immobilité pour un consentement, — il verrait tout à l'heure ! — me serrait les mains plus ardemment, me prenait par la taille, me mettait au front, au cou, aux oreilles, la brûlure de ses lèvres. Ah ! ça, ce tunnel ne finirait donc jamais! Il était temps, je vous assure. Non, il ne finissait point, — le voyageur non plus. Pas une lueur, pas même une promesse de jour prochain ! Il devait y avoir un quart d'heure que nous étions dans le souterrain, une demi-heure, davantage

peut-être. J'entendais maintenant des froissements d'étoffes, qui n'étaient plus des froissements de soie... Je poussai un cri ! Trop tard. Et, en même temps, je sentis, dans un éclaboussement de jour, quelque chose me tomber du visage. Ah ! mes chéries, il y avait beau temps que nous étions sortis de la voûte ; mais, par une exécrable ruse, il m'avait mis sur le nez ses lunettes noires, pour me faire croire que c'était toujours le tunnel !

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