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LE PRIVILEGE ET LE COMMERCE

Étranger aux intérêts agricoles, comme à ceux de la viticulture, le privilège des bouilleurs de cru cause en outre au commerce un préjudice réel et des plus considérables.

(( Les chiffres, si inférieurs à la réalité qu'ils soient, montrent que le privilège des bouilleurs de cru est un privilège, et la Déclaration des droits de l'homme a proclamé l'égalité des contribuables devant l'impôt. Gomme tous les privilèges, il est une spoliation.

Des bouilleurs de profession paient la patente, sont soumis à l'exercice et à la permanence, doivent payer le droit de 220 fr. par hectolitre, pour chaque centilitre d'alcool qu'ils produisent. A côté d'eux les bouilleurs de cru produisent de l'alcool sans que cet alcool soit pris en charge. Ils peuvent l'écouler plus ou moins discrètement par la fraude au détail ou par la fraude en gros sans qu'ils aient un sou à payer à la Régie. Tandis que le bouilleur de profession est chargé de 220 fr. par hectolitre d'alcool, le bouilleur de cru n'a pas un sou à payer. De o à 220 fr. voilà la marge existant entre ces deux citoyens (^). »

On voit dans quelle situation le privilège place les distillateurs de profession, les négociants et les débitants. Dans cette lutte forcément inégale entre les bouilleurs et eux, le commerçant qui satisfait à la loi doit à la longue succomber devant celui qui la transgresse.

La situation même des bouilleurs de cru et les conditions dans lesquelles s'effectue leur fal)ricalion

(') Yves GuTOT. {Le Siècle.)

io8 LE POINT DE YTE Ér0X0MfQ[-E

leur donne, sous le coiiverL du j)rivilège, loiiles les lacilités pour alimenter la consommation rurale en IVaiicliise de Timpôt. Pour une notable partie, ils approvisionnent directement le cousommaleur. Puisqu'on les laisse produire sans (piil soit possible de se rendre compte avec exactitude des (Quantités fabriquées par eux, alors pourtant qu'elles devraient acquitter un impôt de 220 ir. riiectolitre lors de leur mise en circulation, comment peut-on, en efïet, empêcher le bouilleur de cru de transporter dans les plis de sa blouse ou de son paletot, dans sa voiture, sa brouette ou son sac de petites quantités d'eau-de-vie. Gomment pourrait-on percevoir les droits dans ces conditions ? Quand la production de Talcool, s'exerçant sans contrôle, coudoie ainsi la consommation, la circulation journalière de maison à maison, par quantités transportables sans fûts, sans véhicule est insaisissable. Si Ton n'a eu soin de prendre en charge la production, la fraude est inévitable. Le bouilleur de cru ne se prive pas de la pratiquer et l'on conçoit quel tort il cause au commerce puisqu'il le supplante ainsi frauduleusement et dans l'ombre.

Aussi voit-on s'établir une relation inverse entre le nombre des débitants et celui des bouilleurs de cru. Là où ceux-ci progressent et dominent, ceux-là végètent et leur nombre se restreint sans que les hygiénistes et les moralistes aient lieu de s'en réjouir puisqu'il n'y a pas, de ce fait, une diminution de la consommation de l'alcool, mais une substitution des bouilleurs aux débitants, pour l'approvisionnement du consommateur. Cette substitution amène presque toujours une augmentation des quantités consommées, encore que le fisc constate l'abaissement du

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produit des droits, puisque Talcool imposé fait place à Talcool des bouilleurs, écoulé sans payer Fimpot.

Le Trésor, le commerce de détail et le commerce de gros perdent à cette situation. Elle se résume dans une concurrence déloyale que font les bouilleurs an commerce, sous le couvert du privilège. Ceux-ci ont beau faire observer que leur alcool est d'un prix d.' revient supérieur aux alcools d'industrie, et que la position favorable appartient aux commerçants. Lorsqu'un produit acquitte, comme l'alcool, un droit de 220 fr. par hectolitre, ce qui règle son prix de vente est bien plus l'impôt, que le coût de production. 11 n'est pas besoin de longs calculs pour se rendre compte que le commerce ne disposant que d'alcool, d'un coût de production de 25 à 3o fr. l'hectolitre, auquel s'ajoute le montant de l'impôt qu'il ne peut éviter, se trouve, avec un produit lui revenant alors à 25o fr. l'hectolitre, dans l'impossibilité de lutter avec les bouilleurs qui offrent, à la consommation, un alcool dont lev prix de revient ne dépasse pas le coût de production, environ loo fr. à iio fr. riieclolitre en moyenne, puisqu'il se soustrait frauduleusemenl aux droits. C'est pour cela que dans les années de production abondante des bouilleurs de cru, l'on peut voir leur alcool peser lourdement sur le marché et faire baisser les cours. En même temps qu'il prive alors le Trésor de recettes importantes suilesquelles il était en droit de compter, le privilège des bouilleurs de cru cause un préjudice considéraJ)le aux négociants et aux distillateurs soumis au régime du droit commun.

On a présenté le privilège des bouilleurs de cni comme une condition essentielle pour tirer |)arti (\c la |)roduclion, dans certaines régions, d'eaux-de-vie

iio . U: POINT DE VUE ÉCONOMIQUE

d'un grand prix. On a aflirmé que la suppression du privilège diminuerait la production des eaux-de-vie de marque et ruinerait le commerce, si important, qui s'en fait. Or, il n'est personne de plus qualifié, pour répondre à ces allégations, que les propriétaires charentais.

' « Si la fraude fiscale, résultant de TexonéTation frauduleuse d'une quantité considérable de l'alcaol consommé en France, n'est pas arrêtée, c'est notre région, c'est-à-dire, la région viticole des deux Charentes, la région productive d'eau-de-vie de vin par excellence qui en souffrira le plus.

11 faut, en effet, ne pas perdre de vue que les Gharentes sont un pays de production et boh de consommation et qu'il en est tout autrement dans les régions du Nord-Ouest de la France, notamment en Bretagne et en Normandie. Là, la production coudoie à chaque porte la consommation, là, la fraude, c'est-à-dire, l'absence totale de toute perception de droits sur l'eau-de-vie qui sort de chez le bouilleur de cru pour aller se boire chez son voisin, simple consommateur, prend fatalement des proportions considérables, au détriment de qui ? de la production régulière, du commerce régulier, comme le sont la production et le commerce charentais, et aussi au détriment du fisc.

Les eaux-de-vie des Gharentes ont deux débouchés possibles: le marché extérieur et le marché intérieur.

Pour le marché extérieur, encore qu'il soit gravement compromis, nous n'avons pas ici à nous en inquiéter, puisque tout ce qui s'en va d'alcool par cette voie, à destination de l'étranger, est naturellement exempt des droits de consommation.

Mais quant aux eaux-de-vie destinées au marché

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intérieur, elles ne peuvent échapper, elles, à ces droits. En effet, nos produits — à nous propriétaires charentais — en passant de nos chais dans ceux des négociants, ne circulent que suivis de pièces régulières de mouvement, e.n vertu desquelles, au moment où ils entrent chez l'assujetti, ils sont pris en charge jusqu'à l'heure où livrés à la consommation, toujours sous expédition, ils ont à acquitter l'impôt. De sorte qu'ils ne peuvent pas plus être soustraits à la perception des droits — bien que distillés par un bouilleur exempt de tout contrôle à la production — que ceux distillés par les bouilleurs de profession, ou que les alcools d'industrie.

Pourquoi ? parce qye notre acheteur — à nous — est un assujetti. Pendant ce temps-là, que se passet-il en Bretagne, en Normandie, dans toutes les régions avoisinantes ? Alors que nous, nous avons comme acheteurs des commerçants tenus de prendre en charge les eaux-de-vie que nous leur livrons, là, le producteur qui, lui aussi, a transformé sa récolte en eau-de-vie, a comme acheteur un consommateur du voisinage, c'est-à-dire que l'alcool passe de chez lui — non exercé — sans l'intermédiaire d'un commerçant assujetti, chez un consommateur — également non exercé — et cela sans que le déplacement opéré au jour le jour, par petites quantités, puisse être constaté.

Gomment voulez-vous, dans ces conditions, ([ue notre commerce régional — qui est notre acheteur, en (h'finitive, à nous propriétaires — et à la |)rospér rite ducjuel nous sommes, j)ar conséquent, intéressés — puisse continuer à faire figure sur le marché intérieur et lutter avec dos eaux-de-vie, ayant à payer 156 fr. u5 (aujourd'hui 'j/j.o fr.) de droits, contre Toau-

de-vie circulant en fraude de maison en maison (^) ». Ainsi la circulation en exemption frauduleuse de droits, par suite du privilège, d'eaux-de-vic fabri- (|uées dans les régions où elles sont consommées, (constitue donc, au commerce régulier, luie concurrence déloyale dont le commerce des eaux-de-vie de marque souflVe tout le premier. Cette concurrence est d'autant plus active et désastreuse pour le commerce régulier, que la fabrication des bouilleurs de cru va se répandant sur tout le territoire, mettant de plus en plus, toujours en fraude, le produit à portée du consommateur. Les produits des bouilleurs de cru prennent la place de ceux des vignobles réputés s'imposant partout, grâce à leur prix peu élevé, parce qu'ils n'acquittent pas les droits, qu'ont 5 supporter, les autres eaux-de-vie. Aussi, a-t-on pu dire (-) : « Il sort aujourd'hui, de nos départements charentais, à destination de tous les points de la France, moitié moins d'eau-de-vie qu'il y a cinq ans, en attendant l'époque prochaine où l'autre moitié sera si fortement entamée que la plus grande partie des négociants des Gharentes sera fatalement obligé de renoncer à ce commerce, ne pouvant même plus y gagner la valeur de ses frais généraux. C'est précisément l'augmentation colossale des bouilleurs de cru qui nous vaut la déroissance constante de nos expéditions et nous mène à la ruine. Penseriez-vous que le sort réservé au commerçant ne serait pas également réservé au propriétaire et que le premier ne soit pas l'auxiliaire

(') A. Vivier, propriétaire-viticulteur à Cognac, La question des bouilleurs de cru au point de vue de la viticulture et du commerce charentais. Paris, 1895.

(*) BorTHiLLiER, propriétaire-viticulteur, conseiller général de la Charente-Inférieure. Réponse à M. Bisseuil. Paris, iSqS.

LE PRIVILEGE ET LE COMMERCE Ii3

indispensable du second ? Si vous enlevez à Tun la faculté d'acheter à l'autre, n'est-ce donc pas la ruine pour tous les deux ? »

Voilà comment le privilège des bouilleurs de cru peut favoriser la production des eaux-de-vie de marque !

Ainsi les viticulteurs, les commerçants, les agriculteurs, peuvent s'unir aux autres contribuables pour demander la répression de la fraude. Tous, à des titres divers, sont en droit de demander au législateur de faire rentrer dans le droit commun ceux qui ne peuvent profiter du régime de faveur à eux concédé que pour en abuser. A tous les points de vue il est contraire aux intérêts généraux du pays comme à ceux des finances publiques. C'est par la pratique de toutes les fraudes, qu'il procure aux bouilleurs les bénéfices illicites que ceux-ci n'osent avouer, tout en défendant le régime grâce auquel ils les obtiennent, ce privilège qu'ils appellent le droit des récoltants, et qui en fait, n'est à leurs propres yeux, que le droit à la fraude.

Antiiealmi;. I}ouill<Mirs d*

SoMMAïUK. — § I. Le préjugé de rinnociiilé de rcau-do-vie naturelle el en particulier de celle distillée par les bouilleurs de cru. — Ce qu'est l'eau-de-vie dite naturelle. — Analyses chimiques des différents types d'eaux-de-vie produites par les bouilleurs; leur richesse en impuretés ; leur degré alcoolique élevé. — Les eauxde-vie de fabrication industrielle moins chargées en impuretés et moins riches en alcool que les eaux-de-vie naturelles. — L'expérimentation et les équivalents toxiques. — Les eaux-de-vie naturelles plus toxiques que les eaux-de-vie de fantaisie ; évaluation de cette toxicité. — La question des alcools naturels et des alcools d'industrie. — ^2. Les bouilleurs de cru et l'alcoolisation; consommation familiale et consommation alimentée en fraude par les bouilleurs. — La suppression du privilège des bouilleurs de cru s'impose comme moyen de prophylaxie contre l'alcoolisme.

La question des bouilleurs de cru, considérée dans ses rapports avec l'hygiène, peut être envisagée successivement à deux points de vue différents : l'un concernant l'eau-de-vie produite par le bouilleur, eau-de-vie étudiée dans sa composition, sa fabrication et sa toxicité ; l'autre relatif à l'alcoolisation chez le bouilleur et par le bouilleur à l'aide de la susdite eau-de-vie, alcoolisation dont peut être très largement rendu responsable le maintien du privilège que l'on connaît.

Pour le médecin, un des reproches les plus fondés qu'on puisse adresser aux bouilleurs de cru.

LE Ai' -DE- VIE NATURELLE ii)

('/est qu'à la faveur de leur privilège et sous les auspi(;es de l'État, ils enracinent de plus en plus dans le public la légende de l'innocuité de l'eau-de-vie, pourvu qu'elle soit naturelle, et l'on sait assez quel est, dans la genèse de l'alcoolisme, le rôle important dévolu à ce préjugé! Si puéril que cela paraisse, pour beaucoup de nos concitoyens, cette épithète de naturelle semble douée d'un pouvoir magique et leur permet de se dispenser do tout autre explication en matière de toxicité des alcools.

Entrez cliez un brave paysan qui distille tous les ans ses prunes et ses cerises, il ne manquera pas de vous honorer en vous offrant un verre de son eaude-vie, et pour vous décider, il aura bien soin d'ajouter : « Celle-là, je vous la recommande, c'est de la bonne, elle est naturelle^ c'est moi qui l'ai faite. » Comme l'a fait justement remarquer le professeur Cornil au Sénat : « Qu'il consomme ou vende le produit de sa distillation, le bouilleur de cru vante son eau-de-vie ; il lui est impossible de penser que ses pommes, que ses poires contiennent des poisons après avoir passé par son alambic ; de telle sorte (ju'il est convaincu que l'alcool ([u'il a fabri(|ué est tout ce qu'il y a de meilleur. »

Enumérez dans la classe élevée de la société les méfaits de l'alcoolisme, tout le monde sera d'accord •avec vous pour les déplorer, mais si vous accusez les eaux-de-vie des bouilleurs d'avoir, en celle matière, leur bonne part de responsabilité, on plaidera pour l'alcool naturel les circonstances allénuanles et l'on accusera de tout le mal l'alcool induslriel.

X'oilà où nous en sommes a(;luellemenl et cette disposition d'espril <jim' l'IOlal, cm ([ucbpu^ sorte, îiccrrdilc oflicirlIciiH'iil vn |Mi\iI<''gi;ml le bouilleur de

ii6 LE roi NT DE VUE IIYGIEMQl'E

<'ru, est même propagée par certains médecins. En \o\v\ quelques exemples. Parlant au sujet de Falcool et de l'alcoolisme, le D'" Davillier('), cité par Verhaeglie, ne craint pas de s'exprimer en ces termes :

« Nos pères n'étaient pas ennemis de la joie de la table et des vins, et la race française n'a jamais engendré la mélancolie. En France, on est foncier rement gai et lorsque c'est le moment de s'amuser, on y va, comme on dit, « franc jeu, bon argent ! » La chanson après boire est de tradition immémoriale et dans notre beau pays lorrain, j'ai pu, maintes fois, observer les physionomies rubicondes et épanouies des convives pendant qu'un amateur débitait une chanson bachique avec un fort goût de terroir local et gouailleur.

C'est un spectacle réjouissant et il ne saurait venir à ridée de personne de déblatérer contre cette divine liqueur qui met tant de beau sang dans les joues et tant de verve au cerveau des humains. Mais ces humains n'ont bu que du vin naturel, du jus de raisin authentique... Et si ces mêmes Lorrains viennent à compléter leur gai repas par du café et de l'eaude-vie, ils ont encore des produits naturels, des marcs ou des kirschs de leur récolte et de leur fabrication et non ces alcools amyliques pernicieux au dernier degré'. Voilà pourquoi il n'y avait pas tant

{') Davillier. L'alcool et l'alcoolisme, Paris, 1889.

(^) Cette assertion est doublement erronée parce que d'une part il n'existe aucune eau-dc-vie industrielle qui soit à basé d'alcool amylique et que fort peu en contiennent des traces, et que d'autre part on a singulièrement exagéré la toxicité de cet alcool par rapport à l'alcool étbylique. Ainsi en 1879, S. Stenberg expérimentant sur des lapins avec de l'alcool éthylique additionné d'alcool amylique à doses croissantes, n'a pu découvrir de différence notable entre l'action toxique d'un alcool pur et celle d'un alcool contenant 4 p. loo d'alcool amylique. En 1888, Strassmann opérant sur des chiens a constaté que l'addition de i p. 100 d'alcool

i: EAU-DE-VIE yATURELLE 117

d'ivrognes autrefois, voilà pourquoi nos pères vivaient vieux sans infirmités, tout en consommant autant que nous de vins et d'alcools. Les produits dont ils faisaient usage étaient naturels. »

Lors de l'enquête sénatoriale de 1886 sur la consommation de Talcool en France, qui aboutit au rapport du sénateur Claude, les médecins en chef de nos asiles départementaux furent consultés sur Finfluence qu'ils attribuaient à l'alcool. Parmi les réponses qui furent faites, quelques-unes sont à noter :

L'avis du médecin en chef de l'asile de Bron (Rhône) est que l'intoxication serait due ix l'invasion des alcools d'industrie qui servent à fabriquer des vins alcoolisés et des cognacs artificiels, pour lesquels les l)uveurs de la région, « dédaignant leurs produits, abandonnent leurs caux-dc-vie de marc, consommées sans danger depuis des siècles, [)ar leurs ancêtres ».

Pour le médecin en chef de l'asile de Maréville (Meurthe-et-Moselle), « il faut regretter amèrement que les paysans des Vosges délaissent ou vendent leur kirsch pour ingurgiter de Teau-de-vie de pommes de terre ».

Le médecîin en clief de l'asile de Dijon écrit : « Le Bourguignon a eu de tout temps, paraît-il, l'habitude de déjeuner le matin avec un verre d'alcool et du pain; autrefois, l'alcool absorbé était de l'eau-de-vie de marc provenant de la distillation du raisin ; il n'en résultait aucuin mal. Tous les médecins que j'ai consultés ici, et ils sont nombreux, ont été una-

iiiiivli(jU<î à l'iil» ui.l tllis lii|ii<' piii- acroiilno à |)oino les oflfets ilc «•<' deniit'i'. Ziinlz (iHyi) iiffirinc <{u'uih; proportion de o.'Jà o,i p. loo d'alcool ninvlicpie, djins l'cau-dc-vic, rente sun.s itinuonec (expériences sur l'honuue).

ii8 LK POINT D F VUK IIVdlÉMqUE

nimes à attril)iior à la siiljslitiilion des eaiix-de-vie de commerce à l'eau-de-vie de marc de raisin les nombreux cas d'alcoolisme aujourd'hui constatés ».

Pour formuler de telles assertions, il faut évidemment avoir une conception toute particulière des causes de l'alcoolisme puisque cela revient à attribuer les progrès évidents de cette intoxication aux seules impuretés contenues dans les boissons spiritueuses d'origine industrielle !

Lors de la discussion parlementaire de 1896 sur le régime des boissons, un autre médecnn et non des moindres, le professeur Lannelongue, est venu donner à cette interprétation l'appui de sa parole éloquente en prenant la défense des alcools naturels et par contre-coup celle des bouilleurs de cru. Pour ce clinicien éminent la question de l'histoire de l'alcool en France présente deux phases : « La première antérieure à 1 854-1 855, peut être dénommée période des eauxde -vie naturelles^ parce qu'on consommait surtout, à cette époque, des eaux-de-vie fabriquées avec les raisins, pommes, poires, fruits à noyaux. A ce moment on ne connaissait guère que l'alcoolisme aigu.

En 1 854-1 855, iLse produit un fait nouveau; le vin et l'alcool manquent tout d'un coup, une fabrication presque inconnue en France, celle des alcools de substances farineuses, de bettteraves, de mélasses se développe rapidement et avec elle l'alcoolisme chronique : c'est la péi'iode des eaux-de-vie industrielles.

La conclusion semble s'imposer : Falcoolisme chronique a remplacé l'alcoolisme aigu parce que l'alcool industriel a remplacé l'alcool naturel; ce qui prouve que ce dernier est inoffensif et le premier dangereux.

C'est là cependant une erreur complète, contre

LES OlilGLXES DE L ALCOOLISME 119

laquelle on ne saurait s'élever avec trop de véhémence : i] n'y a pas ici de relation de cause à effet, mais une simple coïncidence, un trompe-l'œil. Et le professeur Riche auquel nous sommes redevable de celte afïlrmation catégorique combat de la manière suivante Targumentation spécieuse de M. Lannelongue : (( Il est incontestable qu'aujourd'hui et depuis dix ou quinze ans, l'alcool d'industrie livré à la consommation de bouche est voisin de l'état de pureté. En admettant que l'alcool industriel n'ait pas été rectifié, vers i855, aussi bien qu'aujourd'hui, il est certain aussi qu'il était moins chargé d'impuretés à cette époque que ne l'est maintenant l'alcool naturel, parce ({u'une eau-de-vie de grains ou debetterave^ au degré d'impureté que possèdent les eaux-de-vie de vin et de cidre, esta la fois infecte et imbuvable.

La cause réelle de la différence réside à peu près exclusivement dans la quantité de boissons alcooliques consommées.

Le dév^eloppement de la consommation de l'ah^ool et de l'alcoojisme en France trouve son explicîation dans les modifications économiques qui se sont passées dans notre pays, il en est la suite et la conséquence.

Vers i853, s'est inaugurée en Franco une ère de prospérité matérielle. L'industrie, le commerce, les travaux publics et privés dans les villes ont pris rapidement un essor extraordinaire qui a déterminé l'émigration des campagnes vers les villes et les centres inchistricls. L*ac(!roissement de la fortune pu])lique, l'augmenlalioii (bs salaires ont suscité le goût et ral)us (b's jouissances; \{\ luxe sous toutes ses formes a envalii bi bourgeoisie, et l'amour tb» la boisson tout spécialement l'ouvrier des villes»

120 LE POL\r DE VUE IIYGIÉNIQrE

A lîi nièmc époque, vers i85.'], la récolle de la vigne a faibli et l'alcool devin a manqué; on s'est jeté sur l'alcool d'industrie dont la consommation a naturellement précipité la produ(;lion : de 76500 hectolitres qu'elle était en i8;h), elle est montée à 5o6ooo de i853 à 1857.

Lorsque les récoltes de vin revinrent aux proportions normales, l'alcool industriel avait conquis la place et, pour la conserver, le fabricant n'a cessé d'améliorer les produits et surtout d'en abaisser le prix. La crise du phylloxéra, qui a frappé ensuite nos vignes, est venue compléter la victoire de l'alcool d'industrie. A l'état voisin, de sa pureté, il vaut 3o à 35 (centimes le litre à 95° qu'on ramène avec de l'eau à 35*^ ou 40^^ pour en faire de Teau-devie.

De fait, le grand coupable est, il est vrai, l'alcool d'industrie; mais ce n'est pas à cause de ses impuretés, c'est en raison de son extrême bon marché qui permet de fabriquer, d'année en année, à des prix plusbas, le cognac, l'absinthe ettoutesles liqueurs. (^) »

Mais de ce que la production industrielle a joué et joue encore un tel rôle dans ledéveloppementde l'intoxication alcoolique est-ce une raison pour méconnaître la complicité des eaux-de-vie naturelles et surtout cela autorise-t-il à les innocenter des méfaits de l'alcoolisme sous le prétexte erroné qu'elles seraient moins riches en impuretés que les alcools industriels ? Assurément non, car d'abord « le tort de l'un n'excuse pas celui de l'autre » selon le dicton populaire

{') Riche. — La loi sur les boissons alcooliques, l'alcoolisme. Brochure publiée chez Masson et extraite du Journal de pharmacie et de chimie (lO'' et i5 octobre, i" et lo novembre iSgfï). Paris.

i: EAU-DE-VIE NATURELLE 121

et, ensuite la bonne réputation dont jouissent les eaiixde-vie naturelles au point de vue de la santé, est absolument injustifiée.

Cette question de toxicité de l'alcool naturel est celle qui se pose en ce moment, et elle présente un grand intérêt pour l'Etat, ca;" s'il entre à bref délai, comme on doit l'espérer, dans la voie des réformes hygiéniques et fiscales et s'il demande au Parlement soit de restreindre, soit d'abolir le privilège des bouilleurs, ces derniers par l'intermédiaire de leurs représentants, ne manqueront pas, au cours de la discussion, d'invoquer, à titre d'argument hygiénique, les prétendues propriétés inoffensives des eauX'de-vie naturelles et de réclamer le maintien du privilège au nom de la santé des agri(uilteurs!

Une fois lancé dans cette voie, soyez certains qu'on ne s'y arrêtera pas de sitôt et que, dans le feu d'une controverse paradoxale, ces mêmes représentants iront jusqu'à {)rétendre que retirer leur privilège aux bouilleurs, c'est favoriser, dans nos campagnes, le développement de l'alcoolisme à l'aide de \'d « mauvaise eau-de-vie », celle qui est industrielle, au détriment de la «bonne eau-de-vie », celle qui est naturelle !

A la faveur de celte polémi(|ue, tout en fulminant contre l'alcoolisme contemporain, on essaiera de jeter une certaine confusion dans la question des causes d(; l'alcoolisme, (confusion dont les bouilleurs espèrent profiter en réclamant, au nom de je sais (juelle hygiène, le maintien (h^ leur situation actuelle. Or, c'est cela (ju'il est urgent d'éviter (buis riiilérèl bien (!om|)ris de la santé de nos agriculteurs et de leur entourage : ii ne faut pas qu'il y ait de malentendu,

l-ii JJC l'OLM iJh' \i K llïGIK.MqrK

il faut qu'on louche du doigt le danger, il j'anL (ju'on sache, en un mot, (•onil)ien de par la chimie, Ja physiologie et l'expérimentation, ces fameuses eaux-devie naturelles sont nuisibles pour l'organisme.

Au point de vue chimique, les analyses exécutées depuis quelques années par de nombreux expérimentateurs prouvent sans réplique (^), que les eaux-clevie naturelles, aussi bien celles des petits que celles des grands bouilleurs, renferment les produits étrangers signalés depuis longtemps dans les alcools d'industrie, et tant incriminés. Rappelons seulement qu'il se trouve dans les uns et les autres de l'aldéhyde, du furfurol, etc.; des acides nombreux, acétique, butyrique, succinique, etc. ; des alcools dits supérieurs, notamment les alcools propylique, isobutylique, amylique; des éthers résultant de l'action des acides sur les alcools; des bases comparables aux alcaloïdes organiques; des glycols, etc. (^).

Les impuretés semblables qui souillent les diverses sortes d'alcools sont-elles en plus forte proportion dans les alcools industriels que dans les eaux-de-vie naturelles ? Les recherches comparatives faites par Riche, Daremberg, Rocques, Girard, Cuniasse, Depaire, etc., prouvent qu'au point de vue du taux des impuretés, les eaux-de-vie naturelles des bouilleurs doivent être considérées comme

(*) Riche. — Loco citato.

(*) La nomenclature des corps qui peuvent se former par la réaction de ces principes et qui doivent se former en réalité dans une eau-de-vie et surtout dans une eau-de-vie naturelle (eau-dc-vie de grande rriarque, de prix, etc.) pendant son vieillissement est très considérable; peu de ces corps ont été isolés ; mais au fond d'après Riche « cela impoi'te médiocrement pour le contrôle hygiénique, parce que l'on possède aujourd'hui des réactifs permettant de caractériser ces genres de principes et par suite de classer les alcools au point de vue de leur pureté »

LES ni PURETE S DES EAUX-DE-VIE

plus impures, que les eaux-dc-vie de provenanee industrielle. Sous ce rapport, la différence entre les unes et les autres est assez appréciable pour que, par l'analyse chimique, on puisse distinguer d'une manière certaine les liqueurs naturelles de leurs imitations, par la forte .quantité d'impuretés qu'amène Teau-de-vie naturelle (Riche).

Le tableau suivant retrace à première vue cette dilTérenoe.

Composition en grammes^ par litre, de quelques eaux-de-vie naturelles et artificielles.

Degré alcoolique.

Extrait

Akh'liyflos . . . .

Furfui'ol

Acides

Alcools siip«'ri<Mirs

Utiiers

EAU-Di:-VIK

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