‹ Les bouilleurs de cruChapitre 13 sur 62 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Sommaire. — § i. Le privilège et la viticulture : dangers du sucrage et du vinage qui, sous le couvert du privilège, tendent à augmenter les stocks de vins qui pèsent sur le marché. Graves inconvénients des systèmes qui, comme les projets de prime à la distillation des vins ou de taxe différentielle, conduisent à considérer la transformation des vins en alcools comme un débouché de nature à résoudre la crise viticole. De toutes façons on aboutit, sous le couvert du privilège, à une surproduction indéfinie, alors que cette surproduction est précisément la cause du mal à laquelle il faut parer. — | 2. Le privilège et l'agriculture : La progression du nombre des bouilleurs, sans prolit pour la prospérité agricole indique combien le privilège lui est étranger. Ce qui intéresse l'agriculture, ce n'est pas la fabrication de l'alcool, pas plus par les petits bouilleurs que par les gros bouilleurs de cru. — La fabrication de l'alcool d'industrie sert seule les intérêts agricoles, par l'emploi qu'elle fait de produits agricoles qui sont tirés du sol national, par l'utilité des résidus de distillerie pour la nourriture du bétail et la fumure des terres. — § 3. Le privilège et le commerce : Préjudice causé tant au commerce de détail qu'au commerce de gros par les bouilleurs de cru ; concurrence déloyale par la vente on fraude des eaux-de-vie du privilège.

Le privilège des l)ouilIeurs de cru a longtemps réuni, malgré l'atteinte qu'il porte au principe d'égalité et le préjudice qu'il cause au Trésor, de nombreux partisans qui lui croyaient au moins une portée économi(|uo suffisant à justifier son existence.

Il semblait d'abord, dans l'esprit de beaucoup, (juc

les intérêts de la viticulture étaient liés à la jouissance sans entrave des immunités concédées aux bouilleurs de cru.

Quand- les vignobles furent ravagés par le phylloxéra et tant que leur reconstitution ne fut pas assurée, la production resta, pendant de longues années, inférieure aux besoins de la consommation. Pour suppléer à Finsullisance des récoltes dans le Midi on eut recours aux raisins secs, aux figues, au sucrage, au vinage, aux additions de tout genre, capables, non pas d'améliorer la qualité, mais d'augmenter la quantité. ' Le sucrage et le vinage ont tous les deux le même but : l'élévation du degré alcoolique du vin. La différence essentielle, entre les deux, consiste en ce que le sucrage, qui a besoin de la fermentation alcoolique pour produire ses effets, ne s'applique qu'aux moûts ou à la vendange, tandis que le vinage constitue une opération faite après coup sur des vins déjà terminés.

L'opération du vinage consiste à jeter de l'alcool sur des vins faits, en d'autres termes, sur des vins dont Ja première fermentation est terminée. Exceptionnellement toutefois, on jette de l'alcool aussi sur des vins dont la fermentation n'a pu dissoudre tous les principes sucrés pour les transformer en alcool, et sur ceux dont on veut enrayer la fermentation pour les maintenir doux sans les exposer à se gâter à la suite d'une reprise tardive de la fermentation, provoquée par l'élévation de la température.

Le sucrage, au contraire, ne peut s'appliquer qu'à la vendange en cuve, dans laquelle on jette du sucre ou de l'eau sucrée avant toute fermentation, cette dernière étant indispensable pour transformer le sucre en alcool.

Mais aux termes de la législation actuelle, le su-

crage, ou addition de sucre à la vendange elle-même, est une opération qui ne doit avoir pour but que d'améliorer la qualité du vin en remédiant au défaut de maturité des raisins. En aucun cas, il ne doit devenir un moyen d'augmenter la production des vins de première cuvée en facilitant une addition d'eau qui constituerait le délit de mouillage, prévu et puni par la loi du 24 juillet 1894. L'emploi du sucre en première cuvée ne se justifie donc que dans les années où le raisin n'a pas complètement mûri, en raison, soit des intempéries, soit des maladies dont la vigne est atteinte. Il n'offre, alors, que peu de dangers. On ne sucre, en première cuvée, que les moûts qui en ont réellement besoin. « Un récoltant ne va pas, de gaîté de cœur, risquer de sacrifier une première cuvée pour le seul avantage d'augmenter légèrement la force alcoolique de son vin. Il ne le sucre qu'en cas de nécessité et dans la mesure strictement nécessaire. Mais il ne faut pas qu'une faveur accordée dans un but nettement défini, en vue d'une utilisation limitée, puisse servir à faciliter la fraude. Or, si le sucrage des premières cuvées, des moûts, se justifie en certains cas, il n'en est plus de même pour le sucrage des deuxièmes cuvées, pour le sucrage des marcs (*) ».

Si on sucre les moûts lorsque l'opération est nécessaire, on sucre les marcs toujours, en tout temps, (jue l'année ait été bonne ou mauvaise, on les sucre pour en faire des vins artificiels qu'on mélange aux vins naturels et qu'on vend comme tels, et c'était là un usage très employé pour remédier à la diminution des récoltes ; on les sucre aussi pour fournir un ali-

(*) Salis. Rapporta la Chumbrc, i3 novembre i8<j4.

ment aux distillations clandeslines des bouilleurs de cru. La législation fixe à 24 IV. par 100 kilogrammes au lieu de 60 fr. l'impôt sur le sucre dénaturé en présence des employés delà régie par son addition aux marcs de raisin. Or, théoriquement, 100 kilogrammes de sucre donnent 64,3 volumes d'alcool pur. Dans la pratique, on peut retirer jusqu'à 58 litres d'alcool à 100'' de 100 kilogrammes de sucre mis en fermentation ('). Si on admet que les bouilleurs de cru n'en retirent que 40 à 45, par suite de la conduite, plus ou moins mauvaise de leurs opérations, qu'arrive-t-il ? Qu'au lieu de consommer en nature le liquide provenant de cette fermentation, le bouilleur de cru le passe à l'alambic : il obtient pour un droit de 24 fr., entrant dans les caisses du Trésor, 4o litres, au minimum, d'alcool pur, soit 80 litres à 5o°. Ces ^o litres d'alcool pur livrés en fraude à la consommation, comme cela se voit tous les jours dans les pays vignobles devraient acquitter un droit autrefois de 62 fr. 5o, à raison de i56 fr. 75 l'hectolitre, aujourd'hui de 88 fr. avec le tarif de 220 fr. l'hectolitre. Dans ce cas, le Trésor perd, par chaque dénaturation de 100 kilogrammes de sucre, en vue de la falsification des vins, 64 fr. de droits que la fraude lui enlève. Le sucrage des moûts pouvait bien être une opération vinicole. Le sucrage des marcs ouvre la porte à la spéculation et à la fraude.

L'emploi du sucre en deuxième cuvée, c'est-à-dire le versement d'eau et de sucre sur les marcs en vue de la production d'un vin de sucre doit donc avoir pour unique objet de fournir au récoltant la boisson nécessaire pour son usage, celui de sa famille et de

ij) Grandeau. L'alcool, la santé publique et le budget. Paris,

son personnel. Il est absolument interdit de livrer à la vente ces boissons, soit en nature, soit après mélange. Mais ces interdictions portées par la loi du 6 avril 1897 n'ont pas été respectées, et l'importance des quantités de sucre employées en viticulture suffisait à le révéler clairement. Se basant sur ce que la quantité de sucre qu'un récoltant peut employer légitimement à la préparation du vin de sucre dépend du nombre des personnes composant sa famille et sa domesticité, la loi du 29 décembre 1900 a édicté que le bénéfice du droit réduit de 24 fr. serait limité aux quantités de sucres bruts ou rafïinés employés jusqu'à concurrence d'un maximum de 40 kilog. par membre de la famille et domestique attaché à la personne (art. 16).

Au delà des limites qui viennent d'être indiquées, le sucrage devient une opération manifestement suspecte, paraissant dénoter une intention frauduleuse de la part de celui qui s'y livre.

Et cette intention frauduleuse ne peut exister que chez un bouilleur de cru. La fraude sur les vins est facilement reconnue par les laboratoires d'analyse. D'ailleurs, dans la situation actuelle du marché des vins, avec la mévente provenant de la surabondance de l'offre relativement à la demande, on ne voit guère l'intérêt qu'il y aurait à mettre en circulation les vins de sucre ainsi produits : ils seraient d'un placement aussi diiïicile et se vendraient à un cours aussi peu élevé (jue les autres. Mais où l'intérêt devient évident, c'est lorsque la production des vins de sucre, disproportionnée aux besoins de la (îonsommalion du récollanl, a |)our but d'alimcMiter la dislillation clandestine (jui procure (le si l)eaux l)éné(ices. En sorte (jue dans l'état actuel des choses, le sucrage, s'il n'est

8o LE POINT DE VUE ÉCONOMIQUE

pas Strictement limité aux premières cuvées, et, en première cuvée, à la production de vins de consommation familiale, ne tend qu'à Tun ou l'autre de ces deux résultats : si les vins fabriqués sont mis en vente, contrairement à la loi, ils viennent augmenter les stocks qui pèsent sur le marché déjà si lourdement ; si, au contraire, ils sont distillés, ils viennent alimenter en fraude la consommation, sous le couvert du privilège des bouilleurs de cru. On ne voit guère jusqu'ici en quoi ce privilège intéresse la viticulture honnête.

Si en effet les bouilleurs de cru obtiennent par le sucrage des quantités de vins supérieures à ce qu'exige les besoins de leur consommation, ou bien, en jetant les vins ainsi obtenus dans la circulation, ils augmentent le caractère d'acuité de la crise viticole et avilissent les cours, ou bien, en les distillant, ils profitent de leur situation pour réaliser des bénéfices dont le Trésor fait les frais, par des agissements frauduleux, d'une malhonnêteté évidente. 11 est permis de se demander pourquoi la législation vient les encourager par la concession d'immunités au moins intempestives.

Les bouilleurs de cru ont essayé de se faire avec le vinage, toujours au nom des intérêts de la viticulture, un rempart contre les attaques que leur mérite leur privilège. Leur moyen de défense n'a pas plus de valeur, et leurs prétentions ne sont pas davantage, en quoi que ce soit, fondées.

Le vinage ou versement d'alcool sur les vins peut, à la rigueur, se comprendre quand il est destiné à rehausser le degré des vins faibles et manquant de consistance, et que la pénurie de la récolte générale du pays oblige à assurer la conservation et l'utilisa-

LE PRIVILEGE ET LA VITICULTURE 8i

tion de toutes les quantités de vins récoltées. C'est dans cet esprit que le législateur avait autorisé, dans de certaines limites, le vinage chez le producteur, au temps des ravages de l'invasion phylloxérique. Et encore était-ce une porte ouverte à la fraude, par où l'on ne se fit pas faute de passer. Il était en effet lucratif d'alcooliser à Texcès le vin, puisque c'est un moyen de livrer au commerce un alcool affranchi de droits : c'est une prime à la fraude, et il faut avouer que notre législation, en ces questions, a été vraiment très tutélaire.

Il semble qu'on se soit longtemps ingénié à multiplier pour les bouilleurs de cru les occasions de frauder et à augmenter l'intérêt qui pouvait les pousser à en profiter. Il ne faut peut-être pas trop s'étonner s'ils croient aujourd'hui avoir des droits acquis à se (U'éer des bénéfices par la fraude.

Mais lorsque les vignes redevinrent luxuriantes, que les fûts se remplirent et que la mévente se fit craindre avec le retour de l'abondance, on proscrivit le vinage, qui ne pouvait d'ailleurs mettre en circulation que des produits très inférieurs, n'ayant souvent de vins que le nom (car il dissimulait les coupages et les fabrications les moins scrupuleuses), et qu'on acceptait faute de mieux. Cependant depuis la loi de 1894, celte opération du vinage a continué de se pratiquer à l'aide des alcools produits sous le couvert du i)rivilège des bouilleurs de cru, malgré toutes les prohibitions. La législation est cependant formelle sur ce point, puisque la loi du 14 août 1889 déclare que « nul ne peut expédier, vendre ou mettre en vente sous la dénomination de vin, un produit autre que celui de la fermentation des raisins frais ».

Toute addition d'alcool a donc pour effet de faire

Antiibaume. Bouilleurs de eru. (>

LE POiyr DE VUE ÉCOyOMIQUE

perdre la qualité de vin naturel, et cela est ai en réalité, qu'au point de vue légal. Que le propriétaire remonte son vin avec de l'alcool d'industrie ou des eaux-de-vie provenant de sa vendange, peu importe, ce vin est passible, s'il est mis en circulation, d'une double contravention : l'une à la requête du procureur de la République pour délit de falsification (art. 4^3 du Gode pénal, lois de i85i-i855 et du i4 août 1889) ; l'autre, à la requête de la Régie, pour déclaration inexacte de la boisson expédiée et inapplicabilité du titre de mouvement (lois du 28 avril 1816 et i4 août 1889). La loi du 24 juillet 1889 est venue confirmer cette législation en décidant que les pénalités édictées par l'article 4^3 du Gode pénal, et la loi de i85i seraient applicables même dans le cas où la falsification par addition de Talcool serait connue de l'acheteur. Le décret du 19 avril 1898 et la circulaire du 29 juin 1898 rendus en conformité de la loi de i894 ont déclaré en termes encore plus précis que le législateur prohibe l'addition d'alcool au vin. La Gour de cassation (^) a consacré l'application des dispositions législatives et fixé la jurisprudence : toute addition d'alcool esl prohibée ; il n'y a pas à distinguer si l'alcool est de provenance industrielle, ou s'il provient de la distillation d'une partie de la récolte du producteur (').

Malgré cela il est avéré que les bouilleurs de cru pratiquent le vinage, ce qui est une fraude de plus à ajouter à la liste de toutes celles auxquelles ils se livrent, et ils prétendent qu'à ce titre leur privilège

(') 17 avril jSqG. — i8 juin 1896. — 17 déc. 1896.

(*) Dalloz. Supplément, Vente de substances falsifiées n» 63. — Labori. Répertoire encyclopédique : Fraudes et délits dans les ventes n° 244. — VÂLLAT. Commentaire sur les vins artificiels 1897, p. 235.

est indispensable à la viticulture. Le vinage, môme avec paiement des droits, est une opération formellement interdite par la Joi ; elle n'est pas plus licite parce que, sous le couvert du privilège, elle s'effectue en franchise. De plus, comme le rappelait M. Caillaux, (( c'est sur l'initiative même des représentants les plus autorisés de la viticulture, qu'ont été votées les lois du i4 août 1889 ^^ '^4 juillet 1894, et l'on est fondé à se demander si le vinage, en même temps qu'il est contraire aux lois précitées, n'est pas aussi contraire à l'intérêt bien compris de l'industrie viticole, et si l'autorisation du vinage, en favorisant la production en très grande quantité de vins très médiocres, ne contribuerait pas à pousser la culture dans une voie où elle s'est peut-être déjà trop engagée, la recherche des gros rendements au détriment de la qualité ('). » 11 est difficile d'admettre, en effet, que pour permettre aux vins défectueux de trouver une place dans la consommation, on autorise une pratique dont le premier et inévitable effet serait de jeter la déconsidération sur la production viticole tout entière et de discréditer l'usage du vin parmi les consommateurs. En réclamant la faculté de viner, en franchise, les bouilleurs de cru ont une singidière façon de comprendre les intérêts de la viticulture. Il peut bien s'agir là des intérêts de certains viticulteurs, producteurs de vins de qualité inférieure et de mauvaise tenue, mais non des intérêts généraux de la production viticole. D'autant qu'à l'égard de ces récoltants dont le vinage remonterait les vins, la nécessité qu'ils invoquent peut exister peut-être, mais en tous cas n'est pas une nécessité naturelle résul-

(') J. Gaillajx. Lctrc ùM.Pams, député, ao février lyoi

8î l.E POL\r DE VIE ÉCONOMIQUE

tant (le la force même clés choses. C'est une nécessité qui n'a son origine que dans Textension de la culture de la vigne, dans certaines Régions, à des terrains ([ui ne la comportaient pas, dans le choix des cépages qui ne se recommandent que par leur productivité et auxquels ne s'arrêtent pas les viticulteurs soucieux avanttout de la qualité de leurs produits. La recherche exclusive des gros rendements a pu être pour ceux qui s'ysontadonnés une spéculation très lucrative dans les années où pour Tensemble du pays la production ne sufïisait pas à subvenir aux besoins de la consommation. Aujourd'hui, cette spéculation a contribué pour la plus grande part à déchaîner la crise qui sévit sur la viticulture, elle a provoqué la mévente. C'est une singulière prétention que de vouloir, malgré tout, compromettre les intérêts des autres viticulteurs, et arriver à venir concurrencer leurs produits sains et de bonne qualité, par des vins que les tripotages, les falsifications et les additions d'alcool permettent seuls d'amener sur le marché où leur présence ne peut qu'accélérer la baisse des cours. Ceux qui se sont livrés à cette spéculation autrefois prolitable et qui ne l'est plus maintenant, n'ont d'autre moyen de sortir de la situation oîi ils se sont mis, qu'en renonçant à suivre la voie où ils s'étaient engagés. Ce n'est pas en augmentant, parle vinage et la coloration artificielle, les stocks pesant déjà sur le marché qu'on peut venir en aide à la viticulture. C'est là, au contraire, aggraver le mal. C'est en renonçant aux pratiques de culture intensive au delà de toute limite raisonnable^ c'est en s'attachant à la qualité, non à la quantité, qu'on pourra guérir les maux causés par la surproduction.

Les vrais intérêts de la viticulture sont ceux-là ; ils

LE PRIVILEGE ET LÀ VITICCLTUIiE 85

n'ont rien de commun, on le voit, avec le privilège des bouilleurs de cru, ils sonl, au contraire, bien plutôt en opposition complète avec lui.

Le privilège, par cela seul qu'il permet de jeter sur le marché, des vins vinés grâce aux immunités qu'il confère, ouvre largement la porte à la fabrication ; il porte préjudice à la production naturelle en contribuant à répandre l'idée que tous les vins sont falsifiés ; en augmentant les quantités olTerles à la consommation il n'aboutit qu'à les déprécier davantage. Les bouilleurs qui, avec l'alcool qu'ils doivent au privilège, étendent leurs vins et multiplient leur production, deviennent les premiers agents de la décadence viticole ; c'est autant de débouchés qu'ils suppriment aux vins naturels, livrés par suite à l'avilissement des cours.

La viticulture ne saurait davantage trouver un remède efficace à la crise qui l'éprouve dans la distillation des vins sous le couvert du privilège. Déjà les cours de l'alcool se sont fort abaissés (^), ils se tiennent à un niveau peu rémunérateur pour les producteurs actuels. Venir jeter sur le marché les produits obtenus en passant à l'alambic les vins récoltés serait déchaîner une crise nouvelle et ajouter à la mévente des vins celle des alcools, ce dont les viticulteurs pâtiraient alors des premiers.

La production considérable d'alcool qui résull(u-ait de la distillation de quantités de vins toujours croissantes, porterait d'ailleurs préjudice à la consommation des vins. Cotte transformation des vins en alcool n'arrêterait en rien la surprodiu;lion, cause de la crise

(') Vuir tableau tlt; la produclion du prix et de la consommation des uicools en France depuis iS.'io. Annexes, tableau II.

viticole. En s'ingéniant seulement à créer des débouchés à des produits s'offrant sur le marché en quantités de beaucoup supérieures aux besoins de la consommation, on arrive à être fatalement débordé, car la production ne ralentissant pas, se maintient toujours au-dessus du niveau de la demande. C'est donc perpétuer le mal, avec cette aggravation qu'on a diminué la demande de vin en proportion de ce qu'on augmente l'offre d'alcool. Car la consommation du vin est en raison inverse de celle de l'eau-de-vie. Dans les débits, on boit d'autant moins de vin qu'on boit plus d'alcool, et on boit Falcool parce qu'il ne coûte que o fr. o5 ou o fr. lo le petit verre. Ce n'est assurément pas en augmentant la fabrication d'alcool et en la favorisant d'une taxe différentielle, ou d'un privilège comme celui des bouilleurs de cru qui ouvre la porte "à toutes les fraudes, qu'on peut se flatter de remplacer par le vin la consommation des boissons alcooliques. On ne peut aboutir en s'engageant dans cette voie, qu'à diminuer la consommation des vins en les concurrençant par l'alcool. Fut-il produit par la distillation de vins, il n'y aurait aucune compensation puisque la production du vin n'en resterait pas moins à un niveau dépassant, dans la même proportion qu'auparavant, la consommation qui peut s'en faire.

Admettons même que l'intérêt de la viticulture exige comme remède, à la crise actuelle, la transformation en eau-de-vie de la plus grande quantité .possible de vins. Il va de soi que le produit de cette distillation étant destiné, non à la consommation familiale, mais à la vente, sera, par suite, soumis au payement des droits. Mais il est aussi évident qu'il ne pourra s'introduire dans la consommation qu'à la

condition, tout d'abord, qu'il ne soit pas concurrencé par Feau-de-vie de fruits, indemne d'impôt, ou par les eaux-de-vie de vin mises en circulation frauduleusement par les bouilleurs de cru. C'est donc la suppression du privilège qui se présente avant tout comme nécessaire. A ce point de vue encore, c'est \\ même conclusion qui s'impose : le privilège n'a rien d.^ commun avec les véritables intérêts de la viticulture.

Une fois débarrassés de la concurrence des eauxde-vie du privilège, les alcools provenant de la distillation des vins auraient encore à lutter contre la concurrence de la production industrielle. Les moyens proposés pour leur assurer la suprématie sur le marché, malgré les conditions économiques dans lesquelles il se trouve, sont de pures duperies.

Pour permettre aux caux-de-vie de vin de lutter avantageusement avec l'alcool d'industrie, le projet Auge propose de donner une prime de o fr. 5o par degré aux vins soumis à la distillation. Cette allocation, de nature à favoriser la distillation du vin, serait fournie par un relèvement du droit de circulation, porté de i fr. 5o à 2 fr. 5o par hectolitre.

(>elte façon de remédier à la crise engendrée par la surproduction semble bien devoir atteindre un résultat tout à fait opposé au ])nl visé. Lorsque tout vin inférieur qui passera èi l'alambic recevra une prime de o fr. 5o par degré d'alcool, il est à craindre ({iK' la production des vins de chaudière ne connaisse phis de> limite.

Kt pour(juoi se borner, en effet, à la l'ahiicMlion cb' vins titrant au moins ;") à (>", puisque l'Etat payera l'alcool de toutes les piquettes, de tous les lavages de marcs. « On présente ce moyen comme panacée contre la surproduction ? Erreur funesle ! Ce serait

fl3 LE POL\T DE VUE ÉCONOMIQUE

une prime à l'indéfinie surproduction (*). » Cette surproduction inévitable de vins, à peine dignes de ce nom, ne pourra qu'amener, s'ils vont tous à Talambic, une surproduction d'eau-dc-vie dont les résultats sont faciles à prévoir : encombrement du marché, avilissement des cours.

Mais tous ces petits vins seront-ils brûlés ? 11 est probable qu'en raison de leur bas prix, le commerce les achètera de préférence à d'autres exigeant une dépense supérieure. Il les achètera non pour en faire de l'eau-de-vie, mais pour les vendre en nature, escomptant, pour les écouler dans la consommation, le bon marché auquel permettra de les vendre le taux peu élevé du prix d'achat. Ce sera là, certes, une manière efficace de venir en aide à la viticulture que ruine la mévente ! La valeur des choses étant subordonnée au besoin que nous en avons, croît dans la rareté et diminue dans l'abondance.

Or, de même que, lorsque des produits sont en quantité inférieure aux besoins, la valeur de tous tend à se régler sur le coût de production maximum, de même, lorsqu'ils sont en quantité supérieure aux besoins, la valeur de tous se règle sur le coût de production minimum.

Le prix d'un produit, mis en vente dans les conditions où la surproduction place le marché des vins, tend inévitablement à être le prix de celui qui a la moindre valeur. Il se fixe à ce niveau et c'est là l'éternel résultat de l'offre et de la demande qui agissent sur les cours. Ce sera donc ces vins inférieurs qui établiront la cote immuable et définitive des vins.

(') Valayer, ancien président de la Société de Viticulture de Vaucluse [Éclair de Montpellier),

Ainsi on arrive à ce résultat, pour soulager les maux causés par la mévente : un nouvel abaissement des cours.

Cette prime, d'ailleurs, de deux choses Tune, sera payée par les viticulteurs ou par les consommateurs. Si ce sont les consommateurs qui la paient, ce sera pour eux une charge nouvelle, pour arriver, comme premier effet, à augmenter la quantité de vins défectueux et de qualité inférieure qui seront livrés à la consommation. Si ce sont les viticulteurs qui la paient, ceux qui en feront les frais seront ceux qui, n'ayant pas cédé à la folie de la production à outrance, ne sont pas responsables d'une crise à laquelle ils n'ont pas contribué, et qui auront à payer une prime à ceux qui l'ont déchaînée. Aces vrais vignerons de France, qui produisent des vins de bonne qualité, en ne sacrifiant pas tout au vain mirage d'une culture destinée à accroître le rendement à l'hectare au delà des limites raisonnables, à ces vignerons qui ne brûlent pas leurs vins, on viendra demander de payer une surtaxe pour constituer une prime au profil de ceux qui se sont livrés à une spéculation devenue peu profitable et qui voudraient faire payer par les autres les pertes que leur cause une situation dont ils sont seuls responsables.

De tels résultats sullisent à juger un projet capable de les engendrer.

La proposition d'une taxe différentielle ne semble pas davantage de nature à porter ellicaciement remède aux maux de la production viticole.

Gomme la précédente, elle est inspirée par cette pensée que la distillation, en offrant un débouché aux vins, est le salut pour la viticulture, et que c(^ débouché ne peut être ouvert que par un système de

90 LE POL\r DE VUE ECONOMIQUE

taxation qui permette la lutte entre les eaux-de-vie de vin et les alcools d'industrie, en assurant la victoire aux premières.

On a pu trouver plus simple, pour permettre à Teau-de-vie, produite par la distillation des petits vins et des vins défectueux, de s'introduire dans la consommation, de supprimer toute concurrence en supprimant les concurrents. Tel est l'objectif que vise la proposition Gunéo d'Ornano, qui tend : i° à abaisser à i56 fr. 25 le droit de consommation sur les alcools, sauf les absinthes, qui restent taxées à s>2o fr. ; 2^ à interdire, sous peine d'amende et de prison, l'emploi des alcools d'industrie comme boisson, ces alcools devant être obligatoirement dénaturé s pour les usages industriels ; 3° à favoriser l'emploi de ces mêmes alcools au chauffage et à l'éclairage, par un relèvement des droits de douane sur le pétrole. C'est là, tout au moins, avouer franchement que l'on rêve d'assurer aux alcools de vin le monopole de la consommation de bouche.

Mais indépendamment de cette proposition de nature vraiment radicale, la Chambre est saisie d'une proposition de M. Lauraine, qui tend à porter à 270 fr. le droit de consommation sur les alcool^ d'industrie, ce droit restant fixé à 220 fr. pour les alcools de vins et similaires.

Cette proposition est fondée, nous l'avons déjà dit, sur l'idée que la viticulture, écoulant difficilement ses vins en nature à cause de la surproduction, trouverait des débouchés nouveaux par la transformation du vin en alcool si l'alcool de vin n'était pas concurrencé par l'alcool d'industrie. Celui-ci revenant à meilleur marché, on veut balancer cet écart du prix de revient par une difFérence d'impôt.

Avant tout, il est permis d'observer que se lancer dans une voie semblable, c'est poser, en principe^ rinstabilité dans le régime fiscal du pays. C'est faire l'Etat juge des conditions de fabrication et du quantum des prix de revient et l'instituer arbitre de la taxation à imposer à l'un ou l'autre des produits rivaux pour égaliser soi-disant les conditions de la concurrence entre eux. Un tel rôle ne lui convient guère : il est, en outre, fort délicat et très dangereux. La Belgique en a fait l'expérience, précisément dans le régime de l'alcool (^). La législation instaurée en 1896 tout en transformant la base d'imposition et en substituant le rendement effectif au rendement présumé, a voulu s'ingénier à traiter différemment la distillerie agricole, par rapport à la distribution industrielle.

Le droit était fixé à 200 francs par hectolitre d'alcool pur, avec une détaxe de i5 francs par hectolitre en faveur des distilleries agricoles. Cette réduction, fort analogue à ce qu'on nous propose sous le nom de taxe différentielle avait aussi pour but d'équilibrer les conditions de concurrence, de handicaper selon l'expression de M. le ministre Liebaert, les différents concurrents. Qu'est-il arrivé ? qu'à la faveur de cette détaxe, la distillerie agricole a écrasé complètement la distillerie industrielle et que celle-ci ne parvenant pas à trouver d'autres débouchés, a été livrée à une crise des plus violentes.

Pour premier remède, on a ramené de i5 à 9 francs la réduction consentie aux distilleries agricoles et ac4;uellement, en présence des désastres menaçants et des plaintes s'élevant de toutes parts, contre la

(') Léon Anlhcuuinu. L'alcool en Belgique. Paris, Vigot, ujni

9'i LE POIXT DE VUE ECO.XOM/QVE

production agricole qui en est arrivée à s'industrialiser tout en bénéficiant toujours de sa situation privilégiée, la question se pose de la refonte d'uru^ législation vieille au plus de six ans, afin de rétablir l'égalité de tous au regard de l'impôt. C'est folie, — et l'exemple belge est là pour le montrer, — que de vouloir réaliser législativement l'équilibre entre deux branches de production. Le coiit de fabrication est sujet à varier et il faut alors, avec chaque variation, mettre en branle tout l'appareil législatif pour revenir à ce qu'on croit être le pointd'équilibre. Car ce point, s'il est difficile à atteindre, est encore plus difficile à conserver.

Si cependant l'une des branches de production trouve dans la législation des dispositions favorables qui font pencher la balance de son côté, c'est la ruine pour l'autre branche. Or il est inadmissible de soutenir que l'Etat puisse favoriser l'une au détriment de l'autre. Tous les citoyens ont un droit égal à sa protection, et il ne lui est pas permis, pour aider les uns, de sacrifier les autres.

On sent si bien tout ce qu'aurait d'injuste le fait de fermer de piano le débouché de la consommation de bouche aux alcools d'industrie, pour le réserver aux alcools de vins, qu'on prétend accorder aux premiers une large compensation par les mesures destinées à assurer l'emploi industriel de l'alcool. On cite à ce propos avec complaisance, l'exemple de l'Allemagne. Il est certes, instructif, mais on oublie facilement que nous ne sommes pas arrivés au développement industriel de l'Allemagne; que d'ailleurs, toutes proportions gardées, nous ne pouvons guère compter arriver à consommer plus de 600 000 hectolitres par an. On risque donc, par une taxe différentielle, de causer un grave

LE PRIVILEGE El LA VITICl LITRE 93

préjudice à rincliistrie de la distillation, pour venir en aide à une région malheureuse sans doute, mais beaucoup par son propre fait. Pourquoi demander aux autres la rançon des fautes commises?

Pour brûler les vins qui ne se vendent pas et pour trouver un débouché aux alcools de vin on s'efforce d'arriver, à reléguer les alcools de grains, de mélasse, et de betteraves dans les emplois industriels. Or ces emplois ne peuvent suffire à les absorber. Atteindre la distillerie industrielle c'est aussi ruiner l'agriculture de toute une région, c'est accroître l'acuité de la crise qui sévit sur la culture betteravière et précisément à l'heure où la grosse question du régime des sucres soulève à nouveau des difficultés, de nature à préjudicier gravement à la culture de la betterave de sucrerie. Que laj)etterave de distillerie soit atteinte à son tour et c'est la prospérité de la région du Nord entièrement compromise. Sans compter qu'il serait souverainement injuste de sacrifier le cultivateur de l)etterave aux cultivateurs d'autres régions; que d'ailleurs la culture du blé est intimement liée à celle de la betterave.

Il est bon de faire remarquer aussi que depuis les droits prohibitifs sur tes mélasses et maïs étrangers les alcools d'industrie sont des produits du sol national au même titre que les alcools de vins ou de fruits, et que la betterave est un produit éminemment national au même titre que la vigne, puisque le producteur est bien obligé de s'adonner aux cultures (pie lui permettent à la fois la nature du sol et le climat des régions qu'il habite.

Au sur[)lus, il n'est plus possible de soutenir aujourd'hui (|iie les alcools d'industrie soient beaucoup plus toxicpics (jiir les alcools de vin.

La science a heureusement fait justice de cette légende du peu de toxicité, voir même de Vinocuilé^ des eaux-de-vie naturelles ; légende au nom de laquelle on accusait les seules eaux-de-vie de provenance industrielle, des méfaits de Talcoolisme, encore même que celles-ci soient moins riches en impuretés que les meilleurs produits distillés parles bouilleurs de cru (^).

En réalité, les deux sortes d'alcools — industriels ou naturels — peuvent à tout le moins, être renvoyés dos à dos au point de vue anti-alcoolique, et riiygiène n'a rien à attendre de la substitution des eaux-de-vie naturelles à la consommation des alcools d'industrie. Si autrefois on voyait moins d'alcooliques, ce n'est pas parce qu'on buvait de l'eau-de-vie de vin au lieu d'eau-de-vie de grain ou de mélasse, c'est surtout parce qu'on buvait moins, ayant moins d'eau-de-vie à boire.

Au point de vue financier, cette question du droit différentiel ne paraît pas moins dangereuse qu'au point de vue purement économique. Déjà le régime des boissons a vu les premiers temps de son application marqués par un déficit, dans le produit du droit sur l'alcool, qui pour Tannée 19Ô1 n'a pas atteint moins de 82 millions. 11 n'est guère douteux que la détaxe des eaux-de-vie de vin ne ferait que creuser davantage le gouffre et porter davantage atteinte aux recettes du Trésor.

La proposition d'une taxe différentielle ne tend à rien moins qu'à protéger une industrie française contre une autre industrie française, qu'à couper ainsi

(') Voir à ce sujet le chapitre m de la deuxième partie du présent ou- ■age.

vrage

le pays en deux et à mettre en conflit deux régions différentes, en ruinant Tune au profit de Tautre. Elle aboutirait dans la pratique à une instabilité de la législation des plus préjudiciables aux intérêts des producteurs et du commerce.

Elle ne pourrait se réaliser que par une surcharge des consommateurs ou par une diminution des recettes de l'État.

On veut aveuglément s'exposer à tous ces dangers pour secourir une catégorie de producteurs de vins qui ont été pour le moins impudents et dont la conduite déraisonnable a déchaîné la crise dont ils se plaignent si fort.

Le mal, on ne saurait trop le redire, provient de la trop grande abondance des vins, et surtout des vins faibles et de conservation difficile. Etcette abondance de produits défectueux provient du mauvais choix des cépages, fait dans le but d'un développement de la production qui, avec l'extension des cultures n'a pas tardé à devenir excessive.

Les réponses envoyées à la Commission viticolede la Chambre des députés, sont démonstratives à cet égard.

« Avant l'invasion phylloxérique, le vignoble s'établissait de préférence sur les coteaux ; c'est dans ces situations que les raisins acquièrent le plus de finesse. Les crus les plus réputés sont toujours parfaitement exposés. Mais depuis quelques années les plaines se sont recouvertes d'immenses vignobles donnant des rendements extrêmement élevés. La fraîcheur et la richesse du sol communiquent aux ceps une végétation (les [)lus luxuriantes. Par contre le degré alcoolique est beaucoup moins élevé (juc sur les coteaux et le sol entrelient une humidité qui favorise le

cjG LE POINT DE VUE ÉCOSOMIQUE

développement des maladies cryptogamiqiies. Les vins de plaine, extrêmement abondants, sont venus encombrer le marché. On a employé des greffons donnant surtout la quantité. Les surfaces énormes, plantées en Aramon dans le Midi, en sont un exemple frappant. Ce cépage produit très abondamment. On a cité des rendements dans les plaines s'élevant à 2, 3 et 400 hectolitres à Thectare ; mais ce vin pauvre en alcool est de conservation difficile.

(( Avec les vignes greffées sur les vignes américaines bien adaptées on arrive à des rendements très élevés, plus élevés que si la vigne était franche de pied ; et comme fréquemment qualité est le contraire de quantité, les vins devenus plus abondants sont moins bons au goût et de conservation plus aléatoire (^). »

C'est donc l'extension de la culture viticole à des terrains dont la constitution devait fatalement modifier la production des ceps, développant à la fois non seulement la quantité de raisins sur un même pied, mais aussi la quantité et la grosseur des grains sur un même raisin, et le choix de cépages particulièrement susceptibles de subir cette augmentation de la quantité au détriment de la qualité, qui, par une conséquence naturelle et logique, ont faussé le rapport entre la production et la consommation, entraînant une baisse persistante des cours.

Les régions qui ne se sont pas laissées entraîner dans cette voie dangereuse de la surproduction ne sont pas sans supporter les effets de la crise. Celle-ci devait en effet se généraliser, à raison de ce fait que par suite des facilités des transports, des communi-

(*) M, GuiLLON, directeur de la Station viticole de Cognac.

cations, et des relations commerciales, la France ne constitue qirun unique marché pour les produits de son sol. Or il est naturel que sur un même marché les prix tendent à se fixer sensiblement au même niveau pour un même produit. Cependant c'est là un phénomène qui, dans la réalité des choses, se manifeste plus régulièrement pour le blé produit, dc3 conservation et de transport relativement plus faciles que le vin. Aussi peut-on dire que la qualité défectueuse des petits vins produits en surabondance, leur a fermé Taccès de certaines régions trop éloignées du lieu de la récolte, précisément par suite de la difficulté de leur conservation. En sorte que c'est la mauvaise constitution de ces produits qui les empêchant de bénéficier du développement des voies de communication, les a concentrés sur le marché des régions de production, morcellant ainsi le marché national, et par une justice distribu tive a laissé la crise peser de toute son acuité là où Timprudence àw viticulteur s'était donné libre carrière, et en a atténué les effets là où ils n'avaient écouté que les conseils de la prévoyance ou de la raison.

Le Syndicat du Loiret s'exprime ainsi à ce sujet : « Le département est grand consommaleur des vins frais et IVuités (jue produit notre sol ; l^\ris et la région qui nous entoure recherchent aussi ces crus. Dans les replanlations successives qui ont suivi l'invasion phylloxérique, nos viticulteurs se sont efforcés de maintenir par des greffages appropriés nos cépages anciens, et ont ainsi pu conserver, du nu)ins e;i [)arlie, l(;s (jualités d'anlan.

a II est résulté de ces diverses causes que nos vins ont trouvé des acheteurs à des prix suffisants e( (|u'il nvw est resté que fort peu au vignoble. En somme la Antiieaumk. Uouillcurs do « 1.1. 7

9» LE roi. M i)i: VIE KCoyomqvE

crise générale a élé 1res allémiée dans le Loiret. Il semble évidciil (|U(' dans le Midi des lorrains ont été plantés à lorL, el les vins ainsi produits, de qualité très inférieure, ont grandement influé sur la crise ».

C'est donc à la cause qu'il faut s'attaquer pour remédier au mal. 11 n'est pas besoin pour cela de se lancer dans d'inextricables difficultés, de bouleverser le régime fiscal, de porter atteinte au principe d'égalité des citoyens devant l'impôt, de protéger les uns avec l'argent des autres. Ce qu'il faut, ce n'est pas pousser la viticulture à produire pour distiller, ce que feraient infailliblement .tous les moyens proposés. L'écoulement des vins est fort difficile à raison non seulement de leur abondance mais aussi de leur qualité défectueuse; abondance et mauvaise qualité étant étroitement liées l'une à l'autre. Il ne sert à rien de s'ingénier à chercher les moyens de faciliter l'écoulement des récoltes si l'accroissement général de la production doit continuera transformer la crise actuelle en une situation durable et permanente. Ce qu'il faut prévenir, c'est l'abondance extrême des récoltes en même temps que leur qualité défectueuse qui rend leur conservation difficile.

En se rendant compte de la nécessité de diriger les efforts dans le sens d'une réduction de la quantité et d'une amélioration de la qualité, on en est venu à examiner l'idée d'une concentration des moûts avant la fermentation, en évaporant dans le vide une partie de l'eau qu'ils contiennent en excès.

11 est toujours à craindre que l'emploi de semblables procédés jettent la suspicion sur la nature des produits mis en vente sous le nom de vins. Il n'est cependant pas impossible de concevoir que l'on

LE PMWLEGE ET LA VITICULTUHE 99

puisse arriver ainsi à une production qui cependant ne perdrait ni sa valeur ni sa qualité. Le Moniteur i>i/iicole écrivait à ce sujet: « Nous sommes convaincus qu'en se servant de bons appareils et en prenant les précautions voulues on obtiendra des produits de tenue. Mais nous nous demandons si c'est bien ainsi que sera résolue la crise viticole actuelle, et à cet égard nous avons des doutes. En effet, il faudra organiser de véritables usines pour pouvoir pratiquer cette concentration artificielle soit par la chaleur, soit par le froid (car on propose aussi ce sysitème). Or, il n'y a que les propriétaires* fortunés, les grosses Sociétés viticoles et financières qui pourront les avoir. La masse des vignerons n'en disposera pas. Dès lors, si l'on poursuit le genre de culture intensive déjà trop en honneur jusqu'ici, on continuera à produire (juantité de petits vins légers et débiles dont les prix pèseront toujours sur les marchés.

(( Certes, nous ne sommes pas ennemis de l'emploi des méthodes scientifiques et des innovations en viticulture et en vinification, et nous applaudissons volontiers aux découvertes des savants. Toutefois, il nous semble que nos vignerons feraient bien de songer avant tout à opérer une concentration naturelle, qu'il leur est facile d'entreprendre eux-mêmes, sans le secours d'aucun appareil coûteux et (jui leur donnerait, nous en sommes certains, de très bons résultats. Cette concentration consisterait à revenir à l'ancienne culture des bons cépages et, en attendant une modification des plants (jui s'impose, à la il 1er court et à réduire un peu les fumures. Ils arriveraient de la sorte à diminuer la quantité au profit de la qualité : ils concentreraient ainsi, normalement, plus de sucre et de sels utiles dans les rai-

lOO LE POINT DE VUE ECONOMIQUE

sins ; partout, les vins obtenus seraient plus riches eu alcool et en extrait. »

M. Laurent de TArbouset, dans le Journal d' Ai^riciiUare^ donne le même conseil aux vignerons.

« Les propriétaires, dit-il, comprennent déjà cju'il faut sacrifier la quantité à la qualité. Et s'inspirant de cette idée, ils abandonneront en grande i)artie les Bouschet, et en partie aussi les Aramon, bien que leur vin léger soit bon et fort agréable, lorsque ce cépage vit dans les terrains secs. Ils regrefferont, s'il le faut, les Espars ou Mourvèdres, les Garignans, les Alicantes jaunes, les Ginseaux, les .Œillades, les Terrets, les Terrets Bourrets et les Glairettes rouges ou blanches dans la région du Sud-Est.

« Avec ces cépages, ils n'obtiendront ni 200 ni 100 hectolitres à Fhectare, mais ils récolteront 4^ ou 5o hectolitres d'un vin solide, clair, généreux, pesant de 10 à 12 degrés d'alcool, capable de supporter toutes les températures et tous les transports et qui vaudra toujours son prix, soit de i5 à 25 fr. l'hectolitre.

« Voilà le seul remède qui puisse guérir, à coup sûr, la crise viticole. La force des choses obligera à son application, mais le plus tôt sera le mieux. »

Tout cela nous mène un peu loin des bouilleurs de cru. Gependant une conclusion s'impose, à savoir que les intérêts de la viticulture n'exigent ni la faculté du sucrage ou du vinage, ni la liberté de distiller en franchise et que, par conséquent, la prospérité viticole ne se rattache en aucune façon à l'existence du privilège puisque au contraire celui-ci ne peut qu'y faire obstacle par toutes les manières dont i! pousse à la surproduction.

LE PRIVILEGE ET L^ AGRICULTURE loi

La prospérité de ragricultiire ne se trouverait non plus nullement atteinte si les bouilleurs de cru rentraient sous le régime de droit commun.

Pour se rendre compte, à première vue, que les bouilleurs de cru ne rendent aucun service à l'agri- (îulture, il suffit de remarquer que leur nombre a progressé d'une façon rapide et dans des proportions énormes sans que la situation agricole se soit notablement améliorée.

De 90 869 en 1869, le nombre dés bouilleurs do cru s'est élevé à 926910 en 1900.

1898 8'i3ooa

Ce sont d'ailleurs les région^ de la Beauce, du Nord et de la Brie où l'agriculture est dans la situation la plus favorable qui comptent le moins de bouilleurs de cru. Si donc on peut voir se développer la production et le nombre des bouilleurs de cru sans (jue l'agriculture en tire le moindre avantage et si, d'autre part, les départements où l'industrie agricole est le plus en progrès sont aussi ceux où il y a le moins de bouilleurs de cru, on est déjà autorisé à en

conclure que le privilège n'est d'aucun intérêt pour l'agriculture.

Cela ne veut certes pas dire qu'il n'y a aucun lien entre la fabrication de l'alcool et l'industrie agricole. Il y a, au contraire, entre les deux, une connexité d'intérêts très réelle, mais si l'on peut dire que la fabrication de l'alcool intéresse vivement l'agriculture et est de nature à lui prêter un encouragement et un secours précieux, ce n'est certes pas de la fabrication des bouilleurs de cru qu'il peut être question en pareil cas.

Les bouilleurs de cru sont de deux sortes, encore qu'il soit délicat de vouloir législativement les diviser en deux catégories, pour leur appliquer un traitement différent, selon l'importance de leur production.

Ceux qu'on peut appeler les petits bouilleurs font de l'eau-de-vie avec les marcs, avec des fruits, cerises, prunes, pommes ou poires. Une fois terminée la distillation de ses substances, que reste-t-il pour l'agriculture ? Ni drèche, ni résidu qui puisse être utilisé, même comme engrais. Ils ont distillé pour disposer d'une quantité d'alcool qui alimente la consommation de famille pour une part, et... la fraude pour une autre part, mais dans tout cela, si l'hygiène et le Trésor y perdent, l'agriculture n'y gagne rien non plus.

Les gros bouilleurs, ceux dont la production est plus importante, mettent en œuvre des vins ou des cidres. C'est, au fond, le même résultat qu'avec les petits bouilleurs, la distillation donne lieu également à la production d'alcool, en plus grande quantité, parce qu'on opère plus en grand, mais il ne reste non plus aucun déchet utilisable pour l'agriculture.

Il n'en est plus de même avec la distillation des

LE PRIVILEGE ET V AGRICULTURE i(>3

betteraves, mélasses, grains, etc., que met en œuvre la distillerie industrielle. C'est la fabrication des alcools d'industrie qui, en même temps qu'elle procure au Trésor de gros revenus, sert utilement les intérêts agricoles.

Les substances employées par l'industrie pour la fabrication de l'alcool sont, au premier chef des produits agricoles : grains, betteraves, mélasses, etc. Elle offre donc pour ces produits de précieux débouchés à l'agriculture. Tout au plus pourrait-on contester l'utilité de la distillerie industrielle pour l'agriculture nationale, si elle avait recours à la production étrangère pour se procurer les matières premières qu'elle met en œuvre. Mais il n'en est rien, et avec le régime douanier et les droits prohibitifs sur les mélasses et maïs étrangers, ce sont bien les produits du sol national qu'emploie l'industrie de la distillerie. Les surfaces cultivées en betteraves et en céréales pour produire de l'alcool ne sont pas aujourd'hui moindres de iioooo hectares. Elles représentent en journées de labeur agricole plus de dix millions de francs et le prix de la main d'œuvre industrielle pour la distillation dépasse 8 millions de francs. Le travail des distilleries exige plus de 4t)o ooo tonnes de houille et un outillage considérable qui pour les constructeurs de machines est un élément de travail fort important. Les résidus salins des betteraves fournissent pour 4 millions et demi de francs de carbonate de potasse. La distillerie sert donc de la manière la plus efficace les intérêts agricoles puisqu'elle procure à la culture le placeiiKMit rémunérateur d'une bonne [)art de sa produclion. Elle est même (Taulair plus utile, (jue c'est surtout des betteraves et des mélasses (pielle tire les (|uanlités les plus considé-

lO-i I.E l'OI.yr DE VIE ECONOMIQUE

rables tralcool. Car la prospérité de ragriculUirc eu <>énéral est intimement liée à celle de la culture des l)etterâves. Or, aujourd'hui, de très vives alarmes surgissent au sujet de la culture de la betterave de sucrerie. Le régime des sucres est à la veille de subir des modifications que rendent plus délicates à la fois et j)lus dangereuses les nécessités de la lutte avec l'Allemagne et rAutriche. Les conditions de la fabrication du sucre exigent, en outre, des betteraves de jour en jour plus riches, en sorte que la cullure des betteraves à sucre se trouve limitée aux régions oîi leur densité n'est pas inférieure à 7,5 ou 8. De sorte que pour ne pas entraver la culture si utile de cette racine, il faut que les terres qui ne peuvent produire des betteraves possédant une richesse saccharine suffisante pour qu'elles soient admises en sucrerie, travaillent pour les distilleries. Il semble, d'ailleurs que les champs de betterave renfermant de prodigieuses réserves d'énergie , et de force motrice, la culture de la betterave à distiller doive devenir une source de véritable prospérité pour l'agriculture. Peut-elle attendre rien de semblable de la fabrication des bouilleurs de cru ?

Non seulement la production de l'alcool désigné sous le nom d'alcool d'industrie est la seule production d'alcool qui ait véritablement le caractère agricole par la nature des matières premières qu'elle emploie, mais encore, et c'est là un mérite appéciable, elle procure la nourriture du bétail par ses résidus et enrichit ainsi l'exploitation de tous les engrais naturels que produit ce bétail.

Tandis que la distillation des marcs, des fruits et des vins ne laisse aucun produit utilisable, la distillation des betteraves procure des pulpes qui secondent

LE PRIVILEGE ET VAGRICULTURE lOD

activement Télevage du bétail et facilite ainsi la ramure des terres, en même temps que par les résidus abondants qu'elle laisse au sol. Les vinasses des distilleries de betteraves sont en effet un excellent engrais. Par mètre cube de vinasse, on trouve :

Matières organiques i5,95o kg

Matières minérales 75^90

Azote 1,024

Acide phosphorique 0,470

Potasse 1,674

La fonction de l'industrie do Falcool comme de celle du sucre est d'enlever aux matières premières les bydrates de carbone. La transformation des grains en alcool se fait aux dépens de l'amidon, qui est d'abord transformé en sucre, puis le sucre est transformé à son tour en alcool. La distillation achevée, les éléments nutritifs : phosphore, azote et potasse suljsistent dans le grain; après l'évaporation de l'eau pour le desséchage, ces éléments n'en subsistent toujours pas moins et la drèche, comme la pulpe et les mélasses, reste un résidu précieux pour l'alimentation du bétail.

Dans une de ses savantes leçons, M. le professeur Joffroy donne des renseignements précis sur la valeur nutritive des drècheset des pulpes : « Pour fabriquer un hectolitre d'alcool à loo*', il faut 2.000 kg. de betteraves, I 4'-*8 de to[)inambours, i 200 de pommes de terre, 4t)o de seigle ou d'orge, 333 de maïs.

Or, avec les pulpes provenant de la distillation des •j. r)oo kg. de betteraves, on peut nourrir une bôle il corne pendant i3 jours, pendant i •>. jours et d(;mi ave(! les résidus de la distillation dos loj)inamboiirs, pendant 18 jours avec les pulpes de pommes

io6 LE POINT DE VUE ÉCONOMIQUE

de terre, pendant 19 jours avec les résidus dumaïs, et pendant 23 jours avec les drèches de seigle ou d'orge.

Le résidu provenant de la récolte distillée d'un hectare est capable d'alimenter pendant un jour 118 hôtes à corne s'il s'agit de seigle ou d'orge, 175 à 180 s'il s'agit de topinambours ou de pommes de terre, et 260 s'il s'agit de betteraves (*).

Gela suffit pour faire saisir tout le profit que l'élevage et l'agriculture peuvent retirer de la production d'alcool provenant de la distillation des produits du sol proprement dits: grains, betteraves, pommes de terre, orge, maïs. Aussi l'Allemagne, dans le but de secourir l'agriculture, à-t-elle une législation qui favorise les distilleries usant de ces matières premières.

La nature même des substances mises en œuvre exigeant l'installation des distilleries dans les régions agricoles assure aux ouvriers des campagnes une ressource assurée de travail qui ne peut que contribuer à les retenir au village et à les empêcher de courir à la ville se heurter à toutes les difficultés et toutes les misères.

Ainsi c'est bien à tort que les partisans du privilège des bouilleurs de cru invoquent à leur profit la nécessité d'apporter un encouragement à l'agriculture. Il ne lui est, et ne peut lui être d'aucune utilité tandis qu'au contraire c'est la fabrication, sans aucun privilège, de l'alcool des mélasses, des betteraves et des grains qui seule, en même temps qu'elle procure au Trésor des revenus considérables, vient efficacement en aide à l'agriculture.

(') JoFFROY. Gazette des Hôpitaux du 5 déc. 18^6. Les bouilleurs de cru et l'alcoolisme.

Page 1