Correspondance administrative de Louis XIV, t. VI
décision, Boulle, à partir de 167?, figura seul, avec la veuve Zomer, sur le Tableau des officiers qui ont gages pour servir générallement dans toutes les maisons et Bastimens de Sa Majesté. Quant au fils de Jean Macé, il dut déménager, mais on lui laissa vraisemblablement achever les travaux commencés par son père, car, jusqu'en 1677, il continua de travailler pour la Couronne. On relève, en effet, dans les Comptes des Bâtiments un certain nombre de fournitures faites jusqu’à cette date par un certain « Macé, ébéniste », sans autre désignation1. Plus prudent que Jean Macé, André-Charles Boulle, après cinquante-trois ans de séjour au Louvre, eut soin d’assurer son logement à ses fils, en obtenant pour eux la survivance.
S’il restait, au surplus, un doute relativement à la part d’honneur qui rejaillissait sur les titulaires de ces logements, la teneur des deux Brevets attribués à Boulle suffirait à le lever. Jamais distinction ne fut accordée dans des termes plus honorables. Le premier de ces Brevets était conçu comme suit :
Aujourd'hui, vingt unième jour de may mil six cent soixante douze, la Rcyne estant à St Germain en Laye, sachant l’expérience que André Charles Boulle ebéniste, faiseur de marqueterie, doreur et siseleur s’est acquise dans cette profession, et qu'il mérite l’honneur de loger avec les autres artisans de réputation dans la Gallerie du château du Louvre destinée à cet effet, Sa Majesté déclare veut et entend qu'il soit logé présentement dans l’appartement qu’occupoit en cette Gallerie feu Massé, pour par luy en jouir aux honneurs, autoritéz et droits y appartenons, tels et semblables qu’en jouissent tous les autres ouvriers demeurans dans la d. Gallerie, mande et ordonne Sa Majesté au Sur Intendant et Ordonnateur général des Bastimens, Arts et Manufactures de F'rance, de faire jouir le dit Boulle pleinement, et paisiblement du contenu au présent brevet quelle a pour asscurance de sa volonté signé de sa main et fait contresigner par moy con" secrétaire d’Estat et des commandcmens et finances de Sa Majesté. Signé Marie Thérèse et plus bas Colbert et à costé est escrit : Veu par nous conor du Roy en tous ses conseils et en son Conseil Royal Surintendant et Ordonnateur général des Bastimens, Arts et Manufactures de France le présent brevet pour jouir de leffet d'iceluv par le d. Boulle a Paris le 21° may 1672. Signé Colbert.
1. Les Comptes des Batiments mentionnent un certain nombre d’artisans du nom de Macé: d’abord Jean; puis le Macé qui de 1672 à 1677 est qualifié ébéniste et dont nous ignorons le prénom, mais qui paraît être le fils de Jean. Ensuite viennent un certain Nicolas qui était menuisier et un Denis Macé, voiturier. On trouve encore trois Macé sans prénoms qui exercent les professions de jardinier, serrurier et tapissier; mais sauf pour les deux premiers, aucun lien familial ne paraît rattacher les uns aux autres ces divers homonymes.
Le second était rédigé dans les termes suivants :
Aujourd’hui vingt-neuvième jour du mois d’octobre mil six cent soixante dix neuf, le roy estant à St Germain en Layc bien informé de l’expérience qu’André Charles Boulle, Ebéniste, faiseur de marqueterie, siseleur et ; doreur s'est acquise dans son art, dont il a donné des preuves par les ouvrages qu'il a faits pour le service de Sa Majesté, et voulant en cette considération le traiter favorablement et accroître son logement sous la Gallerie du Louvre, Sa Majesté luy a accordé et fait don du demy-logement qu’occupoit cy-devant le nommé Petit sous la d. Gallerie du Louvre, vaccant à présent par son déceds, voulant que ledit Boulle en jouisse conjointement avec celuy qui luy a esté accordé par brevet du 21" may 1672, aux mesmes hon-
P R O J F. T DE TABLE COMPOSÉ PAR BOULLE. (D'après un dessin à la sanguine conservé au Musée du Louvre.)
neurs privilèges et exemptions dont jouissent les autres artisans qui sont logéz sous la Gallerie tant qu’il plaira à Sa Majesté, laquelle mande et ordonne au Surintendant et Ordonnateur général de ses Bastimens, Arts et Manufactures de France de mettre le d. Boulle en possession du d. logement, et l’en faire jouir conformement au présent brevet que Sa Majesté a signé de sa main, et fait contresigner par moy cons" secrétaire d’Estat et de ses commandemens et finances. Signe Louis et plus bas Colbert et à costé est escrit : Veu par nous Surintendant et Ordonnateur général des Bastimens de Sa Majesté, Arts et Manufactures de France le présent brevet pour jouir de l'effet d’iceluy par le dit André Charles Boulle suivant l’intention de sa dite Majesté le seizième jour de Novembre 1679. Signé Colbert 1.
Ces documents, que M. Asselineau n’a certainement pas connus, et dont il n’aurait pas manqué, sans cela, de tirer des conséquences, qui sautent aux yeux, éloignent toute pensée d’un asile inviolable' offert
1 . Archives de l’Art français, Documents , t. I, p. 222 à 224, et Nouvelles Archives de l’art français, année 1873, p. 67, 74 et ij2.
à un artisan dans l’embarras’. En outre, il convient de ne pas oublier qu’André-Charles Boulle obtint d’être logé aux Galeries en 1672, c’està-dire à l’âge de trente ans. A cette époque, il pouvait être déjà dans la fleur de son talent, mais il ne connaissait certes pas la détresse. Enfin, il redoutait si peu ses créanciers que, bien loin de chercher à s’abriter derrière les murailles du roi, il continua de demeurer au faubourg Saint- Germain, pendant près de quinze années. C’est là, en effet, que naquit, le 11 décembre 1 685 , un de ses enfants, baptisé le lendemain à Saint- Sulpice et désigné comme « fils d’André-Charles Boulle, ébéniste, et de Anne-Marie Leroux, sa femme ». Cependant l’emplacement qui lui avait été concédé au Louvre et qui portait le titre de « quinzième logement », était vaste, et qui plus est bien disposé, car dès l’origine il avait été occupé par des ébénistes. En 1608, le célèbre Laurent Stabre en avait pris possession. A sa mort, sa veuve y était demeurée avec Vincent Petit qui continua de diriger les ateliers. Le 16 mai 1644, Jean Macé, dont nous venons de parler, nommé « menuisier en ébène du Roy en raison de l’habileté qu’il s’estoit acquise en son art par une longue pratique dans les Pays-Bas », avait été gratifié d’un brevet de logement « pour prendre la première place qui viendra à vacquer ». Le i5 octobre suivant, il fut mis en possession du logis précédemment occupé par Stabre et par sa veuve, et il l’habita avec ses fils jusqu’en 1672. Quant à Petit, il se vit relégué dans un demi-logement, où il s’occupa plus spécialement d’incruster des fûts d’armes à feu et, en 1679 (29 octobre), étant mort à son tour, son atelier, nous l’avons dit, fut concédé à Boulle et procura à son logement un accroissement assez considérable. La place ne faisait donc pas défaut à notre artiste, et cependant c’est seulement
1. Ce qui a pu causer la me'prise de M. Asselineau, c’est que le Louvre, comme toutes les maisons royales, était placé en dehors des juridictions ordinaires et que le pouvoir des officiers judiciaires expirait à son seuil. Ils ne pouvaient y instrumenter, en effet, comme dans le reste de la ville, et étaient tenus de solliciter préalablement l’autorisation royale. Nous verrons par la suite que les créanciers de Boulle eurent maintes fois recours à ces sollicitations. Quant aux débiteurs, qui pour échapper à leurs créanciers se réfugiaient au Louvre, ils en étaient tout simplement expulsés. La lettre suivante, écrite de Compiègne le 10 mars i6S3 par le marquis de Seignelay ( Correspondance administrative de Louis XIV, t. II, p. 697), le prouve :
« Le roy estant informé que le nommé Neret s’est retiré dans la galerie du Louvre, pour esluder l’exécution des contraintes par corps qui ont été décernées contre luy, S. M. m’a ordonné de vous escrire que son intention est que vous l’en fassiez sortir et que vous ne souffriez jamais de ces sortes de gens dans le Louvre. »
en 1688, que nous le trouvons définitivement installé dans sa résidence officielle.
Le 29 août de cette année, il eut, en effet, un autre fils qui vint au monde dans l’appartement occupé par lui aux Galeries du Louvre. Cet enfant, qui fut baptisé le 3o, reçut les prénoms de Charles-Joseph. Enfin on possède encore l’acte de baptême d’un troisième fils, Henri-Auguste, daté du 16 août 1690, né également au Louvre. La collection de ces actes de baptême demeure toutefois incomplète.
La postérité de Boulle fut un peu plus nombreuse, car il laissa quatre fils qui lui succédèrent dans sa profession. A ces quatre fils, nommés Jean-Philippe , Pierre-Benoit, Charles-André et Charles-Joseph , il convient d’ajouter Henri- Auguste, dont nous venons de relever la mention baptismale, puis un autre fils nommé Nicolas, né en 1679 et mort en 1688, et enfin une fille nommée Constance-Légère, sur laquelle on manque de détails : soit en tout sept enfants.
Le nom de cette dernière nous est révélé par l’acte de baptême de Henri-Auguste, dont elle fut la marraine, et l’existence de Nicolas, qui paraît avoir été le premier-né de cette féconde union, par son acte de décès. Cet acte, daté du 25 juin 1688, contient encore une particularité assez curieuse. Parmi les personnes qui assistent à l’inhumation de cet enfant de neuf ans, inhumation qui eut lieu à Saint-Germain-l’Auxerrois, figure le Sr Jean Poiret, ecclésiastique « précepteur dud. deffunt ». Ce détail montre que Boulle, bien loin d'être à cette époque traqué par ses créanciers, avait une fortune suffisante pour soigner l’éducation de ses fils, et se donner quelques airs, sinon de grand seigneur, du moins de bourgeois enrichi.