BAS DE BIBLIOTHÈQUE EN MARQUETERIE DE BOULLE
Pierre et de Jean deux frères, dont on serait autorisé dans une certaine mesure à associer l’activité et à mélanger les travaux.
Ce n’est pas, au reste, la seule obscurité qu’on rencontre dans cet acte. Ainsi que le constate J al, Boulle savait assez mal son âge. En 1677 il se donnait trente ans, alors qu’étant né le 11 novembre 1642, il en avait déjà trente-quatre et quatre mois. Toutefois, si l’on remarque que la mariée n’avait que vingt années, .on pensera sans doute que le futur époux, pour complaire à sa fiancée, aura essayé de se rajeunir. Ces choses-là sont de tous les temps.
Le certain, l’essentiel, c’est que, dès cette époque, André-Charles
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LES ARTISTES CÉLÈBRES
Boulle était un artiste éminent. Son talent apprécié avait reçu une sorte de consécration officielle par son admission et son logement dans les Galeries du Louvre. C’est le 20 mai 1672, cinq ans par conséquent avant son mariage, qu’il avait obtenu cette haute faveur. Il avait alors vingtneuf ans, et ainsi se trouve justifié ce que dit le père Orlandi de la forte éducation artistique qu’il avait reçue. Cette date a encore une autre importance ; elle réfute une allégation singulière de M. Charles Asselineau *, prétendant que Louis XIV avait admis notre artiste au Louvre par une sorte de charité. « Le roi, touché de sa détresse, écrit-il, l’avait logé au Louvre. » Ces quelques lignes contiennent une erreur assez lourde et qu’il importe de rectifier.
Les Galeries du Louvre ne constituaient pas à cette époque, comme semble le croire M. Asselineau, un lieu d’asile, mais une suite d’ateliers privilégiés, institués par Henri IV, et où les plus habiles artistes étaient logés aux frais de la Couronne. Ce grand roi, nous dit Sauvai, avait établi dans son propre palais « une colonie de sculpteurs, d’architectes, de tapissiers et autres semblables occupant les galeries du Louvre», avec l’intention d’y loger « les plus grands seigneurs et les plus excellents maîtres du royaume, afin de faire comme une alliance de l’Esprit et des Beaux-Arts avec la Noblesse et l’Épée ».
Cette préoccupation royale est consignée, du reste, tout au long dans les Lettres patentes du 22 décembre 1608, par lesquelles furent institués ces logements du Louvre. « Comme entre les infinis biens qui sont causéz par la paix, y est-il dit, celluy qui provient de la culture des arts n’est pas des moindres.... nous avons eu cest esgard en la construction de nostre gallerie du Louvre, d’en disposer le bastiment en telle forme que nous y puissions commodément loger quantité des meilleurs et des plus suffizans maistres qui se pourroient recouvrer, tant de peinture, sculture, orfèvrerie, orlogerie, inscuîture en pierreries, que aultres de plusieurs et d’excellentz artz, tant pour nous servir d’iceulx, comme pour estre par mesme moyen employéz par nos subjectz en ce qu’ils auroient besoing de leur industrye, et aussy pour faire comme une pépinière d’ouvriers de laquelle soubz l’aprentissaige de sy bons maistres, il en sortiroit plusieurs qui, par après, se répandroient par tout nostre Royaulme et qui sauroient très bien servir le publicq. »
On voit qu’il y a loin de cet établissement à la fois ingénieux et
1. Voir son article du 20 mars 1 85 3 dans le Monde littéraire.
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généreux, habilement conçu après avoir été sagement médité, au refuge dont parle M. Asselineau. Ajoutons qu’en ouvrant son propre
MEUELE DE BOULLE.
(■Anciennes collections de Hamilton Palace.)
palais aux artistes d’un mérite reconnu, le roi ne leur accordait pas seulement une des marques les plus considérables d’estime et de protec-
LES ARTISTES CÉLÈBRES
tion qu’il leur pût donner; il les débarrassait encore de toutes les entraves inventées par les Communautés industrielles, et de la surveillance des jurés et syndics des Corporations.
L’acte que nous citons ne laisse place à aucun doute sur la portée et les conséquences de cette émancipation : « La plupart de ceulx que nous avons logés en nostre gallerie ayans été choisis et attiréz de plusieurs endroicts de nostre dict royaulme et hors de ceste ville de Paris où ils n’ont esté passéz maistres, se trouvent à présent en une sy mauvoise condition, qu'ilz sont empeschéz de travailler pour les particuliers et aussy que ceulx qui font apprentissaige soubz eulx ne sont pas receuz à maistrise... à ces causes et aultres bonnes considéracions à ce nous mouvans... voulions et nous plaist que ceulx que nous mettons ès places et maisons, qui ne sont encore remplies en icelle (galerie), ensemble ceux qui leur succéderont à l’advenir de quelque art et science qu’ilz soient, puissent travailler pour nos subjectz tant esdictes maisons et bouticques d’icelle gallerie, que en aultres lieux ès endroictz où ils les vouldront employer, sans cstre empeschéz ny visitéz par des aultres maistres et juréz des artz dont ilz font profession, de nostre dicte ville de Paris; auront et leur avons permis de prendre à chascun deulx apprentiz... lesquelz seront receus maistres tant en nostre dicte ville de Paris qu’en toutes les aultres villes de nostre royaulme, tout ainsy que s’ilz avoient faict leurs apprentissaiges soubz les aultres maistres desdictes villes, etc. »
C’était là, on le voit, une émancipation glorieuse réservée à un petit nombre d’élus, un privilège d’un prix exceptionnel; et cette admission aux Galeries du Louvre était du reste si bien considérée, même au xvme siècle, comme étant à la fois une haute faveur et un honneur considérable, que Mariette n'hésitait pas à faire miroiter aux yeux de Rosalba Carriera la promesse d’un logement au Louvre, parmi les avantages capables d’attirer à Paris cette pastelliste célèbre.
Pour achever def aire le jour sur cette délicate question, il suffit, au surplus, de raconter comment André-Charles Boulle fut mis en possession de son logement. Ce local était antérieurement attribué au célèbre ébéniste Jean Macé, qui y travaillait pour le roi avec ses trois fils, Claude, Isaac et Luc, si nous en croyons l’abbé de Marolles1, avec un
i. Voir Paris ou la Description succincte et néantmoins asse % ample de cette grande ville (Paris, 1677, P- 53). L’abbé de Marolles, très sujet à caution, ne se pique
J. PAUl GüTTY MUSEUM
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seul collaborateur, si nous nous en rapportons au contraire à un document singulièrement plus probant. Nous voulons parler de la lettre que Colbert écrivit au roi à l’occasion de la vacance de ce logement. En 1672, lorsque Jean Macé mourut, Louis XIV venait de partir pour la Flandre, et se préparait à effectuer ce mémorable passage du Rhin, qui devait prendre une place capitale dans l’histoire de son règne. Mais, de loin comme de près, le roi entendait gouverner et ne laisser à ses ministres aucune décision importante à prendre. Aussi, dans une missive
COMMODE EN TOMBEAU, MARQUETERIE DE BOULLE. (D'après un dessin de Bérain.)
qu’il lui adressait de Saint-Germain, à la date du 22 mai, Colbert s’empressa-t-il de porter le fait qui nous occupe, à la connaissance royale, dans les termes qui suivent :
Massé l’ébéniste qui faisoit les panneaux des grenouilles est mort; il a un fils qui n’est pas habile dans son mestier; le nommé Boulle est le plus habile de Paris. Votre Majesté ordonnera, s’il luy plaist, auquel des deux elle veut donner son logement dans les galeries.
Et Louis XIV, retournant la lettre à son ministre, écrivait en marge : « Le logement des galeries au plus habile1 ». En conséquence de cette
pas d’une scrupuleuse exactitude. Dans le présent cas, notamment, il désigne comme travaillant de son temps aux Galeries trois ébénistes, Stabre, Jean Macé et Boulle; or Stabre était mort en 1628, Macé lui avait succédé, et nous voyons que Boulle avait à son tour, en i6j3, pris la place de ce dernier. La confusion faite par l’abbé poète est au moins singulière.