‹ Les BoulleChapitre 23 sur 33 · Charles Perrault était mort en · texte numérisé non relu

Charles Perrault était mort en

Déposés sur les tablettes qui faisaient le tour de la chambre, ou entassés dans des tiroirs de commodes et dans des caisses, se trouvaient une quantité de portefeuilles contenant, le plus souvent en doubles exemplaires, les œuvres des graveurs illustres de ce temps, de Le Pautre, d’Israël Silvestre, de Nanteuil, de Chauveau, de Cornélis Vischer, de Claude Mellan, de Cochin, et des gravures à la manière noire de Smith. Puis venaient des suites des tailles-douces et des bois déjà très rares, d’Albert Durer, une réunion curieuse d’estampes d’après le Titien, Van Dyck, Adrien van Ostade et Le Brun ; « toutes celles exécutées d’après les études de Gérard de Lairesse; une quantité prodigieuse de dessins de Wilhem Bawr, de Polemburg, de Waterloo, de Sw:anenburg, du chevalier Leli, de Sébastien Le Clerc, de Brebiette ». Quinze portefeuilles contenaient des plans de villes et de fortifications, de vues et de paysages de la main même de Vauban. Trois portefeuilles renfermaient des dessins de Mansart. Un carton était plein de croquis représentant des modèles de vaisseaux et de meubles compose's par P. Puget, Le Brun et Bérain ' ; et au milieu d’un amas de pièces d’importance moindre, figuraient des recueils factices du plus haut intérêt. Une Histoire naturelle de Pline, notamment, en trente-six volumes, augmentée d’une multitude de figures d’animaux, de fleurs, de plantes, etc.; onze mille portraits d’empereurs, rois, princes et autres personnages célèbres; une Bible en huit volumes, bourrée de toutes sortes de dessins et de gravures de maîtres différents, se rapportant aux divers passages de l’Ancien et du Nouveau Testament; toute une série de portefeuilles contenant des dessins de machines et de physique, et cinquante-deux grandes cartes roulées.

Aux murailles étaient accrochés une quarantaine de tableaux, du Corrège, de Le Sueur, de Le Brun, de Mignard, de N. Berchem, de Tilborg, de Snyders, de Paul Bril, du Bourguignon, de S. Bourdon, pour ne citer que les principaux. Différents meubles, en outre, renfermaient une profusion de pierres gravées, de bas-reliefs d’or et d’argent, de statuettes de bronze et d’ivoire, des modèles de chapiteaux ciselés par Ballin, des tabatières d’argent, d’acier et d’ivoire, des modèles de clefs en acier et en argent, des émaux, des miniatures, etc. Enfin, nul ne songea à taxer André-Charles Boulle d’exagération quand il estima lui-même

1. Voir ce que nous disons plus haut de la collaboration probable de Bérain et

de Boulle.

LES ARTlStES CÉLÈBRES l’ensemble des objets détruits dans ce néfaste incendie à plus de deux cent mille livres. Aujourd’hui ce chiffre devrait être décuplé.

Hâtons-nous d’ajouter qu’en dehors de ces richesses si malheureusement disparues, Boulle possédait un nombre considérable d’œuvres précieuses qui purent être préservées. « L’incendie, écrit Mariette', fit de grands ravages; on ne put presque rien sauver en comparaison de ce qui périt, et cependant ce qui fut soustrait était prodigieux. On en fit une vente publique qui dura longtemps et où furent exposés les tristes restes d’une des plus belles collections qui aient été faites. » Mariette va plus loin encore. Il attribue à cette passion de Boulle les embarras d’argent qui poursuivirent notre ébéniste pendant une bonne partie de son existence. « Cet homme qui a travaillé prodigieusement, écrit-il, et pendant le cours d’une longue vie, qui a servy des roys et des hommes riches, est pourtant mort assez mal dans ses affaires. C’est qu’on ne faisoit aucune vente d’estampes, de desseins, etc., où il ne fut, et où il n’achetta, souvent sans avoir de quoi payer; il falloit emprunter, presque toujours à gros intérêt. Une nouvelle vente arrivoit, nouvelle occasion pour recourir aux expédiens. Le cabinet devenoit nombreux, les dettes encore davantage, et pendant ce temps le travail languissoit. C’étoit une manie dont il ne fut pas possible de le guérir ».

Mariette était trop bien renseigné sur le compte de Boulle pour que nous n’ajoutions pas une foi entière à ce qu’il nous dit, mais il faut bien admettre aussi que le manque d’ordre fut pour quelque chose dans ces embarras sans cesse renaissants, ou bien que notre artiste commença très jeune de collectionner avec fureur, car presque au lendemain de son mariage, il se trouva aux prises avec des difficultés d’argent. Jal2, étonné de voir Boulle, qui avait obtenu d’être logé au Louvre, prolonger son séjour au faubourg Saint-Germain, s’est posé cette question : « Pourquoi Boulle n’occupa-t-il pas tout de suite l’appartement agrandi dont ses brevets lui assuraient la jouissance? Je ne saurais le dire. Ce qu’il y a de certain, c’est que sa femme accoucha de son troisième fils au faubourg Saint-Germain et que ce fut seulement entre 1 68 5 et 1 688 qu’il alla s’établir au Louvre. » Jal commet une erreur. Notre artiste n’eut garde de ne pas occuper de suite son logement du Louvre, mais il l’occupa en y installant ses ateliers. Le privilège qui lui était con-

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