PENDULE MONUMENTALE AVEC SA GAINE EN MARQUETERIE DE BOULLE
(Anciennes collections du palais de San Donato.)
LES ARTISTES CÉLÈBRES
cédé, nous l’avons dit, ne présentait pas seulement l’avantage de lui assurer un local gratuit, il lui permettait d’exercer ses talents en dehors du contrôle étroit et gênant des Communautés, de se soustraire aux visites des jurés et syndics, et d’embrasser plusieurs professions dont la pratique simultanée était interdite par les règlements régissant les corporations.
On aura remarqué que, sur son brevet de logement au Louvre, Boulle est qualifié « Ebéniste faiseur de marquetterie, ciseleur et doreur ». Or Savary des Bruslons * parlant des ébénistes, et après avoir soigneusement énuméré tous les ouvrages rentrant dans leur compétence, dit expressément : « Ce sont eux qui posent les bronzes (dont leurs meubles sont ornés) mais ce sont les fondeurs ou sculpteurs qui les jettent en moule et qui les réparent, et les doreurs sur métal qui les dorent soit d’or en feuille soit d’or moulu ». Et ce passage de Savary est confirmé par l'intervention constante dans les Inventaires des ébénistes et dans leurs Règlements de Comptes , d’artisans appartenant à des industries différentes, qui devenaient par suite de la division réglementée du travail les collaborateurs obligés du producteur principal. Ces sortes de documents « nous révèlent, en outre, comment il arrive souvent que des meubles sortis de diverses maisons ont un caractère analogue, et présentent un air de famille. Le même fondeur ayant fourni des modèles à deux concurrents, ceux-ci ont été amenés à recourir aux mêmes formes générales pour les bien faire valoir. Ils font comprendre enfin comment les ébénistes favorisés, logés par le roi au Louvre ou aux Gobelins, pouvaient produire des meubles plus parfaits que leurs confrères de la capitale. N’étant pas soumis à l’observation étroite des règlements corporatifs ces artisans favorisés pouvaient, en effet, avoir à demeure chez eux des modeleurs, des sculpteurs, des ciseleurs, des fondeurs qui travaillaient exclusivement pour eux, d’après leurs besoins et sur leurs indications, ou même, quand le génie les servait ils pouvaient être tout cela par eux-mêmes, et sans le secours d’autres artistes 2. »
On voit de suite quel avantage énorme Boulle devait trouver à occuper son logement au Louvre. L’importance considérable que les bronzes ciselés et dorés prennent dans ses meubles; le rôle capital qu’ils y jouent soit comme motifs principaux, soit comme ornements acces-
1. Dictionnaire général de commerce , à l’art. Ebéniste , t. II, col. 178.
2. Dictionnaire de l’ameublement et de la décoration , t. II, col. 227.
soires; les bas-reliefs, masques, couronnements, frises, encadrements, baguettes, etc., dont il décore si magnifiquement ses beaux panneaux où l’ébène et l’étain marient leurs colorations contrastantes, constituaient assurément des raisons suffisantes pour lui faire souhaiter de pouvoir se dérober au joug de collaborateurs étrangers. Bien mieux, sitôt installé dans les galeries, il s’appliqua à modeler, à fondre, à ciseler et à dorer des chenets, des candélabres et des lustres, c’est-à-dire des objets mobiliers qui ne rentraient pas dans l'ébénisterie, et par la confection desquels il s’acquit une prompte renommée. Différents documents cités plus haut montrent que, meme après sa mort, ses bras et ses candélabres demeurèrent extrêmement recherchés. Il n’y a donc pas à se demander avec Jal pourquoi il tarda tant à venir s’installer au Louvre, mais comment il se décida à abandonner le faubourg Saint-Germain où il avait son appartement particulier, et à prendre, sur l’emplacement occupé par ses ateliers, les locaux nécessaires pour l’installation de sa famille. Eh bien! cette raison nous la connaissons aujourd’hui. Ce sont les embarras d’argent qui le forcèrent à renoncer à son domicile personnel ; ce sont les difficultés pécuniaires qui l’obligèrent à venir chercher au Louvre un logis moins accessible à ses créanciers de toutes sortes.
Dès 1 684 , en effet, nous voyons Boulle poursuivi par les réclamations acerbes et les dettes criardes. Le 28 mars de cette même année, un aubergiste du voisinage fait informer contre lui au sujet de la nourriture de certains de ses ouvriers pour lesquels il a répondu, et qu’il refuse de payer. Nicolas Parizot, commissaire au Châtelet de Paris, est chargé à la requête d’un nommé François Béguet (alias Bédier) de faire une enquête. L’illustre Girardon, son voisin aux Galeries du Louvre, interrogé, constate que les réclamations de Béguet datent de six mois, qu’elles ont été renouvelées à maintes reprises, et que Boulle a toujours demandé du temps. Un des collaborateurs de l’orfèvre Germain, Charles du Hontoir, va plus loin et déclare que notre ébéniste, lors du règlement de leurs gages, a retenu aux nommés Gérard, Cieppe et Gaspard, ses ouvriers, le montant des dettes contractées par eux et qu’il refuse ensuite d’acquitter. Tout cela semble quelque peu misérable.
L’année suivante, ce n’est plus par un aubergiste que Boulle se trouve relancé, mais par ses propres ouvriers qui lui réclament le paiement de leurs gages; et le 20 mars 1 6 S 5 , à leur requête, intervient une sentence de la Prévôté qui mérite d’être consignée ici in extenso , parce qu’elle
72 LES ARTISTES CÉLÈBRES
nous révèle les noms des principaux collaborateurs de notre grand
artiste.
Après avoir veu les pièces sur le bureau et entendu les partyes en la Chambre du conseil, nous avons condamne' la partye de Colleau à payer à celle de Loys •, les journées à eux deubz pendant le temps qu’ils ont travaillé pour la partye de Colleau, sçavoir : A Jacques la Neuville 7 J liv. pour ses journées, en rapportant main levée de la saisye faite par la veuve Bocquet; à Jean Saint-Yves la somme de 53 liv.; Antoine Aztigues 45 liv., à la desduction de 34 liv. qu’il est convenu d’avoir reçeu ; Maurice Degra 67 liv. à la desduction de 3 liv. qu’il est convenu avoir reçeu; Ulrich Cemelmer, la somme de io5 liv.; Léo Rhindorffe, 58 liv. g s.; Simon Chotepot la somme de 60 liv., à la desduction de 3 liv. qu’il est demeuré d’accord avoir reçeu; Adam de Vaux, la somme de 60 liv.; Michel Chastelier, la somme de 3o liv.; à Joseph Lutier 9 liv. 3 s.; à Léo Veneman la somme de 20 liv. en affirmant par eux que lesd. sommes leur sont bien légitimement deubs. Et à l’esgard de Zacarie Strague, Dominique Poulain, Jean Maugin et Denis Desforges, ordonons que, dans lundy pour tout déliais, la partye de Colleau sera tenu d’arrester compte avecq eux et leur payer le reliqua, sinon dès à présent, et en vertu de la présente sentence, sans qu’il en soit besoing d’autre, ordonnons qu’il payera aud. Strague la somme de ig3 liv.; aud. Poulain 25 liv.; aud. Maugin 82 liv. 10 s, et aud. Desforges 62 liv. 10 s., en affirmant par eux que les sommes leur sont entièrement deubz. Avons donné acte ausd. Neufville, Sainct-Yves, Oztigues, Maurice de Gréa, Cemdelme, Rhindorfe, Chotepot, De Vaux, Chastelier et Veneman de leurs affirmations; en conséquence la sentence exécutée à leur esgard et condamne la partye de Colleau aux despens, chacuns à leur esgard, que nous avons liquidéz à 3o s., non compris le coust de la présente sentence, despens réservéz à l’esgard de Strague et consors jusqu’après l’affirmation exécutée sans préjudice de l’appel 2.
Boulle ne se priva point d’user de la faculté que lui laissait la dernière phrase de cette désagréable sentence. Il appela de la décision des prévôts de l’hôtel et le 3 1 décembre i685, une nouvelle sentence fut rendue qui, mettant « l’appellation à néant », ordonnait que le premier jugement sortît « son plein et entier effect » et condamnait l’appelant aux dépens et à une amende de 12 livres.
Une fois engagé dans cette voie déplorable, Boulle ne devait plus s’arrêter. Bientôt ce n’est plus seulement avec ses ouvriers et leurs gargotiers qu’il est en procès, mais avec ses clients les plus riches et les plus distingués. En 1696, notre artiste avait eu cette bonne fortune de
1. Il n’est pas besoin de faire remarquer que « la partie de Colleau » c’est Boulle lui-même, alors que Loys représente « plusieurs ouvriers ».
2. Nouvelles Archives de l’Art français , 1880-81, p. 317. Nous avons cru devoir reproduire ce document dans sa teneur textuelle et avec les variantes assez singulières d’orthographe que le scribe officiel adopte pour les noms des collaborateurs de Boulle.
devenir le fournisseur de Grozat l’aîné ou a le riche », comme on l’appelait alors, et qui après avoir longtemps habité sur la place des Victoires, se faisait construire un hôtel sur la place Vendôme. Crozat avait commandé à Boulle quatre piédestaux, deux armoires et un socle qui devaient être placés dans son cabinet. Il lui avait fourni les modèles de ces beaux meubles et lui en avait remis les mesures exactes. En outre, connaissant son homme, il lui avait fait des avances assez importantes contre nantissement de meubles et d’objets d’art. Malgré cela, Boulle ne s’exécutant pas, le 20 décembre 1697, une première assignation lui fut signifiée ;