COFFRE EN MARQUETERIE DE BOULLE
(Collection de M. H. L. Bischoffsheim, à Londres.)
sidérables à cet ouvrier, Sa Majesté m'a ordonné de sçavoir de vous ce qui s’est passé depuis et s'il luy est encore deu quelque-chose.
Et Mansart répondait à Pontchartrain :
Monsieur, le Roy a bien voulu accorder encore, pour cette fois, à Boulle, ébéniste, un arrest de surséance, pour six mois, pour luy donner lieu d’acquitter le reste de ses créanciers, à condition que ce sera la dernière grâce qua Sa Majesté luy fera là dessus;
je vous supplie d’en prendre l’ordre de Sa Majesté, et de me croire, avec un attachement très respectueux 1.
Enfin on verra plus loin que l’un des fils de [notre artiste, s’étant rendu en 1725 à Fontainebleau, y fut appréhendé au corps pour une réclamation de 12,000 livres, et enfermé dans les prisons du roi. Ainsi, pendant les deux tiers de sa vie, Boulle se vit en proie à une persistante détresse. Ses créanciers le harcelèrent jusqu’à sa dernière heure, et l’on peut dire qu’il mourut chargé d’années et de dettes. Il s’éteignit, en effet, à quatre-vingt-dix ans, et son acte de décès, qui figure sur les Registres de Saint-Germain-l’Auxerrois, fut ainsi rédigé :
Mars i732. Du Samedy premier. André-Charles Boulle, ébéniste du Roy, veuf d’Anne-Marie Le Roux, âgé de quatre-vingt-dix ans ou environ, décédé hier à neuf heures du matin en son appartement aux galleries du Louvre, a été inhumé en présence de Jean-Philippe Boulle, de Pierre-Benoît Boulle, d’André-Charles Boulle et de Charles-Joseph Boulle, tous les quatre ébénistes du Roy et fils du deffunct; et ont signé : — Boulle — Boulle de Sève — Boulle le Jeune — Boulle — Rouget.
Ses obsèques eurent lieu le lendemain. On l’enterra très simplement dans le petit cimetière, qui entourait alors l’église Saint-Germainl’Auxerrois. Il ne paraît pas que ses fils aient pris soin d’élever un monument, même modeste, à sa mémoire. En 1760, on reconnaissait encore les tombes d’un grand nombre d’artistes qui, après avoir habité aux Galeries du Louvre, étaient venus chercher à l’ombre de la vieille église un repos définitif. Jacques Stella et sa nièce Claudine Bouzonnet, Jacques Sarrazin, Israël Silvestre, les architectes Louis Levau et François d’Orbay, le miniaturiste J. Bailli, Yan den Bogaert, Antoine Coyzevox, Bérain, Houasse, Noël et Antoine Coypel, l’orfèvre Claude Ballin, le médailliste Jean Varin, le peintre J. B. Santerre dormaient là de l’éternel sommeil. Leurs épitaphes n’avaient point cessé d’être lisibles ; celle de Boulle avait déjà disparu, et cependant il était mort sans avoir connu les amertumes d’un oubli anticipé.
Jusqu’à sa dernière heure il avait vu ses travaux recherchés, son mérite apprécié, son talent estimé, et le Mercure , assez avare de ces sortes de réclames pour les gens non titrés, lui avait consacré une nécrologie élogieuse : « André-Charles Boulle, natif de Paris, architecte, peintre et sculpteur en mosaïque, ébéniste, ciseleur et marqueteur ordinaire du Roy, né en l’année 1642, le 10 novembre, est mort le
1. Correspondance administrative de Louis XIV, t. II, p. 843.
76 LES ARTISTES CÉLÈBRES
17 février 1732 à Paris, dans les galleries du Louvre où il avoit l’honneur d’être logé depuis l’année 1672. Cet illustre artiste, dont le mérite étoit connu en France et dans les pays étrangers, est infiniment regretté par les amateurs des Beaux-Arts. Il laisse des fils de sa profession, héritiers de ses talents et de son logement aux galleries du Louvre. »
Ainsi la vieillesse, comme la vie de ce grand artiste, fut partagée entre le juste hommage que ses admirateurs rendaient à ses travaux, et les incessantes réclamations de ses créanciers toujours déçus et toujours acharnés au recouvrement de leurs créances.
DESSUS DE GUÉRIDON EN MARQUETERIE DE BOULLE
Ainsi que nous venons de le voir, Pacte de décès de notre illustre ébéniste fut signé par quatre de ses fils : Jean-Philippe , Pierre- Benoît, Charles-André et Charles-Joseph. Tous quatre exerçaient la profession paternelle. Deux travaillaient avec leur père aux Galeries du Louvre, et avaient obtenu la survivance de son logement.
Cette survivance avait été
attribuée à Jean-Philippe et Charles-Joseph par un brevet du 29 mai 1725, qui les qualifiait : « Ebénistes, ciseleurs et doreurs pour Sa Majesté ». Ce brevet nous apprend en outre que tous deux habitaient déjà avec Boulle. Le récit de Pincendie de 1720 parle d’un troisième frère logeant à cette époque dans ce même appartement du Louvre; mais on ne nous dit pas lequel. Ce que nous savons, par exemple, c est que Charles-André ouvrit un atelier à peu près vers ce temps, non loin de la barrière de Sèvres, et que Pierre-Benoît alla s’établir au faubourg Saint-Antoine, qui commençait, dès cette époque, à prendre une importance considérable dans le commerce de l’ameublement.
Indépendamment de ces quatre fils qui lui survécurent, André- Charles Boulle eut de sa femme Anne-Marie Le Roux plusieurs autres enfants, une fille notamment qui, nous Pavons dit, reçut les prénoms
78 LES ARTISTES CÉLÈBRES
de Constance-Légère, un cinquième fils nommé Nicolas, né en 1679 et mort en 1688, et enfin un dernier fils, Henri-Auguste, qui fut baptisé le 16 août 1690. Nous n’avons pas, à cette place, à nous occuper de ces divers enfants, qui vraisemblablement moururent jeunes, et en tout cas n’exercèrent point la profession paternelle.
Parlant de Jean-Philippe et de Charles-Joseph qui furent, jusqu’à sa dernière heure, les collaborateurs assidus de leur père, le Mercure — nous venons de le voir — disait qu’il laissait « des fils de sa profession héritiers de ses talents* ». Mariette, moins généreux et peut-être plus compétent, écrit : « Les fils qu’il a laissés n’ont été que les singes de leur père »2. Il est assez difficile d’accorder deux opinions aussi contradictoires. La vérité est peut-être à chercher entre ces deux assertions extrêmes. Sans atteindre à la perfection géniale de leur père, ces quatre frères furent sans doute d'excellents ébénistes, et leurs ouvrages très recommandables furent vraisemblablement appréciés de leurs contemporains. Pour les pouvoir juger en connaissance de cause, il nous faudrait avoir sous les yeux un certain nombre de meubles conçus et exécutés par eux, et les comparer à ceux de leurs concurrents. Malheureusement, si l’œuvre de Boulle est impossible à cataloguer, celui de ses fils échappe encore davantage aux investigations que l’on pourrait tenter. Tout contrôle devient donc impossible. Aussi nous borneronsnous, pour terminer cette monographie, à donner, sur chacun des quatre frères, les détails biographiques que nous avons pu réunir.