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CHAPITRE IV

L’emploi dans les arts du mobilier de la marqueterie et de l’incrustation, qui s’est longtemps confondue avec elle, remonte à une époque fort ancienne.

On rencontre des traces de ces délicats travaux jusque dans l’Antiquité. Un grand nombre de petits meubles, cassettes, coffrets, échiquiers, incrustés ou marquetés d’ivoire , figurent dans les Inventaires du xive siècle. Généralement ils sont d’origine orientale et sont catalogués comme étant « de l’œuvre de Damas », c’est-à-dire fabriqués sinon dans cette ville, du moins en Asie Mineure. Des versets du Coran, qu on désignait sous le nom de « lettres sarrazines », mêlés à des arabesques gracieuses, faisaient le fond de cette décoration très caractéristique.

En Europe, et plus spécialement en France, on exécutait des travaux d'incrustation et de marqueterie, mais d’une façon moins courante. Nous savons par les Comptes de l’Argenterie et par ceux de 1 ’Hostel des Rois de France, qu’au Moyen-Age, la couleur des couteaux dont on se servait

pour la table royale variait suivant les époques de l’année. Ils étaient blancs à Pâques, noirs en carême, à la Pentecôte noirs et blancs. Les manches de ces derniers étaient bien certainement en ébène incrustée d’ivoire. Nombre de coffrets « d’ybenus », dont il est fait mention dans ces documents lointains, devaient être décorés par le même procédé. Quant aux meubles marquetés, on en rencontre dès la seconde moitié du xive siècle dans les grands Inventaires. Celui de Charles V (i38o) décrit un double « lectrin entaillé et marqueté » enfermé dans un étui de cuir, sur l’une des faces duquel était représentée l’Annonciation et sur l’autre saint Louis et sainte Agnès. C’était bien là un ouvrage français. On en peut dire autant d’un écrin de cyprès, marqueté et ferré d’argent, qui se trouvait dans « l’étude » de ce prince. L 'Inventaire du duc de Berry' dressé trente-six ans plus tard (1416) mentionne : « un grand tableau où est la Passion de Nostre-Seigneur faict de poins de marqueture » et « une table marquetée du jeu des eschaz et de tables et de mareliers ». Dans un Inventaire de Charles VI (1418), nous relevons également « un coffret marqueté et ferré d’argent ». Dans Y Inventaire de Charlotte de Savoie (1483) figure un petit coffre « oeuvré à la coustume de Flandres... fort ouvré et menuysé et marché (c’est-à-dire marqueté) d’os et d’yvyère (ivoire) ». Un Inventaire d'Anne de Bretagne (1498) comprend « un coffret faict de musaycque de boys et d’ivoire », etc.

Ces exemples, qu’on pourrait corroborer de quelques autres, montrent que la marqueterie a été fort anciennement employée en France à la décoration des meubles, et qu’elle était d’un usage courant au Moyen- Age. A l’époque de la Renaissance elle ne cessa pas d’être en honneur. Parmi les meubles précieux qui garnissaient la bibliothèque d’Anne de Beaujeu ( 1 52 3), on remarquait « une belle table carrée faicte à marqueterie, où sont plusieurs villes painctes à piesses raportées, faicte en Allemaigne ». Dans Y Inventaire de Marguerite d’Autriche (1524), nous notons également « une belle riche table fort bien ouvrée et menuisée d’escailles de parle, d’ivoire et autres choses à X parcquets ou rondeaux, dont deux sont aux armes d'Espaigne ». On sait, en outre, que Jean Michaël de Pantaléon fut attaché à la Maison de François Ier, en qualité de « marqueteur du Roy », et que ce même titre fut accordé en i5~6 à l’Allemand Hans Kraus. Enfin les admirables lambris exécutés au château de la Bastie, par ordre d’Anne Durfé et qui nous ont été conservés, attestent l’habileté des marqueteurs de cette époque, et prouvent

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qu’ils étaient capables d’entreprendre des travaux de grande décoration.

Ajoutons qu’indépendamment des meubles marquetés, fabriqués en France, on continuait d’en importer d’Espagne, d’Italie, de Flandre et même des Indes. Les Dépenses secrètes de François Ier mentionnent, en effet, à l’année i52g, l’achat à Pierre Lemoyne « marchant demourant à Portugal », « d’un chalict marqueté à fueillages de nacle de perle, faict au pays d’Indye », et d’une chaire de même travail marchant avec ce lit. Tous les grands Inventaires de cette époque, au surplus, décrivent de ces meubles. L’ Inventaire du Cardinal d' Amboise (Gaillon, 1 5 5 o) , ceux du château de Nérac ( 1 5 5 5) , de Claude Gouffier, duc de Roannès, grand écuyer de France ( 1 5 7 2) , de Catherine dé Médicis (1389) et de Gabrielle d’Estrées (1599), etc., décrivent un nombre relativement considérable de tables, de chaises, de buffets, de coffres, de cabinets, de miroirs, couverts de marqueterie. Le 3 novembre 1600, les hauts personnages qui s’étaient rendus à Marseille au-devant de la reine Marie de Médicis, virent arriver, spectacle inattendu, une galère « royallement belle et telle que la mer n’en avoit porté de longtemps une plus riche ny plus superbe... Le bois de la poupe estoit marqueté de canes d’Inde, de grénatines, d’ébène, de nacre, d’ivoire et de pierre bleue. » L’auteur anonyme de Ylsle des Hermaphrodites était donc l’interprète fidèle des préférences de la société raffinée de son temps, lorsque, parlant des meubles de bois, il recommandait qu’ils fussent tous « doréz, argentéz et marquetéz et que lesdicts meubles principallement les chalicts soient, si faire se peut, de boys de cèdre et rose et autres boys odorans, si quelqu’un n’ayme mieux en faire d’ebeyne et d’ivoire ».

Cette dernière citation est à retenir, car elle signale l’entrée en scène des bois exotiques. Jusqu’au milieu du xvie siècle, en effet, la marqueterie n’avait guère associé dans ses meubles que l’ébène et l’ivoire, à quelques métaux précieux. Parfois on avait essayé de varier et d’égayer ce fond un peu monotone, par des adjonctions de nacre ou de pierres de rapport. Avec le xvue siècle, nous voyons un certain nombre de bois exotiques entrer en lice, et à leur suite l’écaille teintée, le cuivre et l’étain viennent enrichir la palette du marqueteur de leurs colorations chaudes et brillantes.

Tout le monde sait comment on procède à ces précieux travaux de marqueterie. On prépare tout d’abord les feuilles de bois, de nacre,

d’écaille, d’étain ou de cuivre dont on aura besoin selon la nature de l’ouvrage que l’on veut exécuter, et en prenant garde que toutes ces feuilles soient parfaitement planes et exactement de la même épaisseur.

PANNEAU CENTRAL d’üN CABINET EN MARQUETERIE DE BOULLE. (Galerie d'Apollon, au Louvre.)

On colle ensuite l’une sur l’autre et deux par deux celles dont on entend se servir. On assujettit la pièce dans un étau à mâchoire élastique, puis à l’aide d’un burin bien trempé ou d’une scie extrêmement fine on tranche et débite les deux feuilles en suivant un dessin préalablement tracé. Cette opération faite, on décolle le tout, et au lieu de deux

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feuilles, on en a quatre s'emboîtant parfaitement et deux par deux l’une dans l’autre.

Les décorations composées par les feuilles unies et emboîtées de la sorte — et dont la réunion fait penser à ce qu’on appelle un jeu de patience — portent, d’après la façon dont elles sont composées, les noms de première partie et de contre-partie. Ainsi, quand on découpe, comme cela a lieu pour les marqueteries dites de Boulle, soit une feuille de cuivre et une feuille d’écaille, soit une feuille d’étain et une feuille d’ébène, la plaque présentant un dessin formé par le cuivre ou l’étain, qu’on modèle après coup à l’aide de traits de burin, constitue la première partie; alors la plaque ou le dessin qui est formé soit par l’écaille, soit par l’ébène, prend, au contraire, le nom de contre-paitie.

Indépendamment de cette première espèce de marqueterie, la plus somptueuse, la plus savante et celle qui produit les plus remarquables effets, on en exécute d’autres à l’aide de petits polygones de bois de couleurs variées, dont les contours, s’adaptant les uns aux autres, forment, quand ils sont réunis, une sorte de mosaïque. Enfin, pour les oeuvres de fabrication courante, on prépare d’avance, à l’aide de bois assortis avec soin et découpés suivant un dessin préalablement arrêté, de petits motifs d’ornementation qui, encadrés ensuite par un jeu de fond, constituent des panneaux d’un décor très agréable. Dans Y Inventaire dressé par Boulle lui-même à la suite de l’incendie qui dévora ses ateliers (1720), nous relevons : « Cinq caisses remplies de différentes fleurs, oyseaux, animaux, feuillages, et ornemens de bois de toutes sortes de couleurs naturelles, la plupart du Sr Boulle père, faits dans sa jeunesse. — Douze caisses de toutes sortes de bois de couleur, rares, servant aux ouvrages de pièces de raport. » Boulle estimait le contenu de ces dix-sept caisses à huit mille livres, somme très considérable pour le temps.

Cet article de l’ Inventaire a une importance toute particulière. Il nous apprend, en effet, qu’André-Charles Boulle ne se bornait pas à exécuter ces marqueteries brillantes qui associaient l’étain, le cuivre et l’écaille teintée, mais qu’il confectionnait également des marqueteries de bois de rapport. Il établit ensuite la perfection de travail à laquelle le père de notre artiste était parvenu, puisque son fils, arrivé au comble de la réputation, ne dédaignait pas d’utiliser, dans la fabrication de ses beaux meubles, des motifs composés et préparés par le vieux Jean Boulle. Il

nous ramène, en outre, après un assez long détour, à la proposition qui termine notre précédent chapitre, à constater qu’ André-Charles Boulle ne fut pas l’inventeur de la marqueterie qui porte son nom.

Vingt ans avant que notre artiste commençât à travailler, il existait, en effet, des coffres et des bureaux marquetés en métal, offrant de très frappantes analogies avec les ouvrages qu’on désigne d’une façon générale sous le nom de « Meubles de Boulle ». Dès i65o, on voit l’écaille et le cuivre poli allier leurs chauds reflets dans les cadres et surtout dans les

TABLE EN BOIS NOIR GARNI DE BRONZES DORES. (Mobilier national.)

cabinets alors fort à la mode. Un de ces derniers, qui figure dans l’Inventaire du cardinal de Ma^arin, dressé en 1 6 5 3 , — à une époque, par conséquent, où André-Charles Boulle n’avait que onze ans, — présente déjà ces caractères brillants dont le génie de notre grand ébéniste tirera, par la suite, un si merveilleux parti. La minutieuse description de ce meuble commence ainsi : « Un autre cabinet d’escaille de tortue et d’ebeine, profilé de cuivre doré par les costéz, porté sur quatre monstres de cuivre vermeil doré, les quatre coins garnis de cantonnières de cuivre vermeil doré percées à jour, à feuillages, masques, cartouches et animaux, le devant des tiroirs de cuivre vermeil doré, à figures de bas-relief représentant diverses fables des Métamorphoses d’Ovide, enchâssées dans des corniches d’escaille de tortue... etc. »

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On voit que, n’étaient les dates qui ne laissent place à aucune confusion, ce meuble superbe pourrait être attribué à notre grand artiste. Il en est de même pour l’association de l’étain à l’ébène dont on a fait également honneur à Boulle. Cet Inventaire de 1 6 5 3 décrit : « Un cabinet d’ebeine tout uny par le dehors, profilé d’estain... — Un autre cabinet d’ebeine tout uny par les costéz profilé d’estain... » Bien mieux, on peut voir au Musée de Clunv un bureau, qu’on dit provenir du palais du Luxembourg, et avoir appartenu à Marie de Médicis, et qui présente des marqueteries d’étain de ce genre.

Enfin, lorsque la personnalité d’André-Charles Boulle arrive à se dégager, lorsque les Comptes des Bâtiments nous signalent sa présence à Versailles, au Louvre, à Fontainebleau, et nous le montrent occupé pour le service royal à des travaux importants de décoration, il n’est pas le seul artiste de sa profession dont on utilise le talent et auquel on témoigne de l’estime. Jean Macé, son prédécesseur dans le logement qu’il occupera plus tard au Louvre; Jacques Sommer ( Alias Zomer), qualifié également ébéniste du roi, et dont la veuve devait continuer pendant de longues années à figurer sur la liste des Artistes à gages travaillant pour les Maisons royalles ; Philippe Poitou qui exécutait aux Gobelins, sous la direction de Le Brun, des meubles admirables, et qui, conjointement avec la femme même d’André-Charles Boulle, tint sur les fonts baptismaux la fille de Pierre Lochon, le graveur en taille-douce1 ; Combord, autre ébéniste du roi, et Pierre Golle qui fut le collaborateur de notre artiste pour le cabinet du Grand Dauphin 2, tous ces artisans habiles et fort appréciés étaient employés aux mêmes ouvrages que lui.

Comme lui, ils travaillaient, pour la Chambre du roi et celle de la reine, à ces estrades, à ces lambris, à ces alcôves merveilleuses qui faisaient l’admiration de la Cour et l’étonnement des étrangers. En présence de ces constatations nouvelles, on est naturellement amené à se demander si Boulle n’a pas — un peu injustement — synthétisé en sa personne une gloire qui devrait être plus équitablement répartie entre ses nombreux et assez obscurs collaborateurs. En tout cas, on est forcé de convenir que certainement il ne fut pas l’inventeur de ces marqueteries brillantes, qu’on désigne exclusivement aujourd’hui sous son nom.

1. Ce baptême eut lieu le 23 mai 1 683. Voir Archives de l’Art français, Documents, t. IV, p. 1 33.

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