CHAPITRE XIII
Le général dp Benrnonvillo ù Berlin. — Ses entrevues avec M. d'Haugwiz et le roi do Prusse. — Symptômes des intentions du tzar. — Effort de Talleyrand pour ouvrir les relations avec la Russie. — Bourgoing et Mourawief. — Histoire d'une lettre. — L'actrice Clievalier agent politique. — La Chevalier et Koutaïkof. — Impatiences de Beuvnonville. — Son entrevue avec Krudener. — La mission du général de Sprengporteii. — L'opinion de Fouché. — L'expulsion de Garaman explicpiée par une intrigante.
Telle était la situation qui se dessinait déjà lorsqu'en janvier 1800, le «énéral deBeurnonville vint à Berlin prendre possession de son poste comme successeur de Sieyès. La première nouvelle quile salua à son arrivée, fut celle del'ordredonné par le tzar au maréchal Souvarof d'avoir à rétrograder. Ce fut M. d'Haugwiz qui la lui apprit. Elle lui permit d'aborder sans tarder ce qu'il considérait comme le principal objet de sa mission.
Ses premiers entretiens avecle ministre prussien n'étaient pas faits pour décourager ses espérances: « Il faut finir cette malheureuse et trop longue guerre, lui dit M. d'Haugwiz. Votre gouvernement
régénéré promet aujourd'luii plus de solidité dans les arranorements. Nous y trouvons l'unité d'action et de volonté, désirée depuis longtemps. D'un autre côté, le tzar retire ses troupes. C'est le moment de poser une digue à l'ambition autrichienne. Tout cela peut se concilier en faisant quelque chose pour la Russie. Cédez Malte à l'empereur. C'est sa folie. Je crois qu'il donnerait une partie de son empire pour cette possession. »
A ces premiers conseils, le roi Frédéric-Guillaume ajoutait bientôt l'autorité de ses appréciations. En recevant le ministre de France, il lui parlait en termes amers de l'avidité « incalculable de l'Autriche ». Il disait de l'Angleterre : « Elle voudrait h jamais détruire la France sa rivale, dont elle craintla résurrection. » Restait la Russie. « Elle veutvous donner un roi, ajoutait Frédéric- Guillaume, en réservant pour elle la grande maîtrise et la propriété de Malte. Vous avez cependant une ressource, c'est qu'elle s'oppose à l'agrandissementdel'Autriche et que l'Autriche ne veut pas voir passer Malte dans ses mains. Cela pourra vous être utile. »
A ces ouvertures, Reurnonvillese contentait de répondre que le premier consul voulait la paix. Mais il transmettait à son gouvernement les confidences qu'il venait de recevoir, et Talleyrand
lui écrivait : « Ce serait une bonne manière de procéder à la pacification générale que d'opérer d'abord un rapprochement entre la France et la Russie. » Dès ce moment, pour Bonaparte et Talleyrand, l'idée exprimée en ces termes par ce dernier, allait devenir, comme pour Beurnonville, une idée fixe.
Le ministre de France, cependant, redoublait d'efforts pour arriver au but qu'il se proposait. Il essayait de se rapprocher de son collègue de Russie, M. de Krudener. Ses premières tentatives échouaient. Mais les renseignements qu'il recueillait entretenaient ses espérances.
Au mois de juin, M. de Rosenkrantz envoyé de Danemark à Berlin, chargé d'une mission à Saint-Pétersbourg, vint le voir, après l'avoir longtemps évité. La démarche était significative. Le diplomate danois s'excusa de sa circonspection. Il allégua la nécessité où il s'était trouvé de ménager les susceptibilités des agents d'Anglete rre et de Russie. Il exprima l'espoir d'être, à son retour, en état de se conduire autrement. Et comme Beurnonville s'étonnait que le cabinet de Saint-Pétersbourg n'eut pas encore répondu aux avances du gouvernement français, M. de Rosenkrantz lui disait : « Le tzar est retenu par l'amour-propre. Il aime les Bourbons et veut de bonne foi le rétablissement du trône. Aussi est-il
furieux tV avoir été dupe des coalisés. Il est avide de vengeance. C'est ce qui le rapprochera de la République. »
Enfin, M. de Rusenkrantz promettait de profiter de son séjour à Saint-Pétersbourg pour sonder les intentions de la Russie. Rientôt après, il faisait savoir qu'il avait tenu parole et provoqué une réponse satisfaisante. « Je ne suis pas éloigné de m'entendre avec le gouvernement français, lui avait dit le tzar. Mais si, pour cela, je fais l'eilort de renoncer à soutenir Louis XVII I, je me crois en droit d'espérer que mon intervention en faveur de mes autres alliés ne sera pas sans succès. »
Mais, tandis que Reurnonville transmettait ce langage à Paris, il apprenait que Caraman avait été reçu à Saint-Pétersbourg comme ministre du roi de France. La nouvelle était pour le désorienter. Il courait porter ses doléances à d'Haugwiz. Le ministre prussien s'attachait à le rassurer en lui rappelant que le tzar avait une amitié particulière pour le roi de Mitau, mais que, dans l'accueil fait à son représentant, il ne fallait voir « qu'un acte de commisération pour des amis malheureux )) .
D'Haugwiz, en cette circonstance, poussa si loin le désir de dissiper les appréhensions du général de Reurnonville qu'il n'hésita pas à le tromper. Il affirma, contrairement à la véritée, qu Gara-
mail n'avait pas été admis en présence du tzar, mais seulement auprès du comte de Panin, et uniquement à titre d'envoyé du chef de la famille des Bourbons. 11 insinua même que la mission de Garaman avait pour but d'obtenir que, parmi les domaines dont il disposerait à la paix générale, on donnât à Louis XVIII, en échange de sa renonciation à la couronne, un territoire où il pût vivre à l'abri du besoin. Beurnonville ajouta foi à ces affirmations. Elles le rassurèrent et il attendit l'effet des bons offices de la Prusse.
A Paris, Talleyrand se préoccupait de trouver des voies parallèles à celle de Berlin. Le ministre de France à Copenhague, M. de Bourgoing, reçut à Hambourg, où il attendait des ordres pour se rendre à son poste, des instructions conformes à celles qui avaient été précédemment adressées au énéral de Beurnonville. c( Nous manquons dei gmoyens directs d'agir à Saint-Pétersbonrg, lu mandait Talleyrand, nous sommes obligés de recourir à l'intermédiaire de la Prusse et nous ne pouvons douter qu'il ne. soit pas moins officieux au fond qu'en apparence. Il conviendrait donc que vous examinassiez autour de vous s'il n'y aurait pas quelque voie bonne à employer près la cour de Bussie, soit pour bien connaître l'intensité de ses déterminations, soit même pour les exciter dans le sens qui nous est favorable.»
La Russie avait pour représentant à Hambourg M. de Mourawief. Mais ce diplomate était trop ouvertement favorable aux émigrés pour que le ministre de la République pût compter sur son concours. Rourgoing eut alors l'idée de s'adresser au ministre de Suède. Il le trouva disposé à s'employer pour le rapprochement de la France et de la Russie, mais peu confiant dans l'initiative de Mourawief, et convaincu que le meilleur moyen d'aboutir consistait dans l'entremise plus active de la cour de Rerlin. En faisant connaître à Talleyrand cette opinion commune aux divers amis de la France à Hambourg, Rourgoing ajoutait : c( Hs pensent qu'en cajolant indirectement Paul T', on tendrait également à ce but, qu'il suffirait pour cela d'agir dans l'esprit que respirent depuis quelque temps nos journaux officiels, en y ajoutant quelques démarches qui prouveraient nos ménagements pour la nation russe et surtout pour ses troupes, de prendre à l'égard de ses prisonniers de guerre des mesures d'humanité, peut-être même de les laisser rentrer dans leur pays, en alléguant qu'ils pourraient souffrir d'un plus long séjour sous un climat si différent du leur. »
Ce conseil, soit qu'il coïncidât avec des projets déjà formés par le premier consul, soit qu'il les inspirât, fut suivi sur-le-champ. Le 20 juin.
Talleyrand adressait au comte Panin une lettre dans laquelle il était dit qu'après avoir vainement essayé d'échanger les Russes, prisonniers en France, contre des Français prisonniers en Angleterre et en Autriche, le premier consul venait d'ordonner qu'ils seraient renvoyés en Russie, sans échange, avec tous les honneurs de la guerre, habillés à neuf, réunis, et leurs drapeaux restitués. On en comptait six mille environ, et Talleyrand s'informait de la route qu'ils devaient suivre. Un exemplaire de cette lettre fut conlié à Bourgoing, qu'on croyait en état de la faire parvenir à destination; un autre exemplaire à un officier russe qu'on mit en liberté afin qu'il pût la porter à Saint-Pétersbourg.
Bourgoing était toujours à Hambourg. Au reçu des ordres du premier consul, il se décida à tenter une démarche auprès du représentant russe, Mourawief. Il chargea son secrétaire, M. de Rayneval, d'aller. demander en son nom, « un entretien intéressant pour les deux gouvernements .» Mais il fut impossible à Rayneval d'arriver à Mourawief, ni môme de faire accepter par les gens de la légation le billet de Bourgoing.
Ce dernier écrivit alors, et deux fois de suite, l ai' la petite poste ; ses lettres restèrent sans réponse. Il en expédia une autre plus pressante. Il y donnait à entendre que Mourawief, se com-
promettait en repoussant les ouvertures du gouvernement français ; puis il ajoutait : « Empruntez pour me répondre une main étrangère. Ne me nommez ni sur le dessus, ni dans le corps de la lettre; n'y insérez pas un mot qui indique le sujet de la mienne. Enfin, adressez-la-moi sous le couvert de M. de La Croix, chez qui j'irai la prendre sans lui rien laisser soupçonner, ou bien à la môme adresse, sous l'enveloppe de mon hôtel d'Altona. » Cette instance nouvelle, en dépit des précautions qu'elle conseillait, n'eut pas plus de succès que les précédentes. Il y fut répondu en ces termes : a Ne pouvant converser avec M. de La Croix sans une autorisation expresse, on saurait moins encore se charger d'une lettre quel qu'en soit le contenu. C'est la seule réponse qu'on soit en état de faire. »
En faisant connaître à Talleyrand l'insuccès de ses premières tentatives, Bourgoing l'attribuait à la pusillanimité de Mourawief. « Il n'a de fortune dans le monde que sa place et il sait que le plus léger caprice de Paul I" peut la lui faire perdre ^ Je ne doute pas cependant
1. Pour aider à comprendre les craintes de M. do Mourawief, il faut rappeler la rigueur avec laquelle Paul I»"" traitait ceux de ses fonctionnaires qui excédaient ses ordres. Accepter une lettre des mains du ministre de France, c'eût été paraître supposer que le tzar pourrait, malgré son aversion pour les principes révolutionnaires, se rapprocher un jour
qu'il ne l'ait informé de cette première ouverture, comme il lui transmettra fidèlement mes billets, et je les ^ai libellés en conséquence. M. Panin sera informé de la tentative dans quinze ou vingt jours. »
Malgré la confiance qu'il laissait paraître, Bourgoing n'en restait pas moins fort perplexe. Il venait d'apprendre l'admission de Caraman auprès de l'empereur, au titre de représentant du roi de France, alors qu'il s'était llatté jusquelà, de l'espoir que Louis XVIIl serait contraint de quitter la Russie. Mais il ne se décourageait pas, et ses réflexions lui suggérèrent un autre moyen d'aboutir.
Au mois d'avril précédent, il avait reçu un Français qui lui était présenté par Beurnonville comme pouvant lui fournir d'utiles renseignements. Ce Français senommaitM. de Bellegarde. Ancien cornette dans le régiment colonel-général-dragon s,, émigré en Russie, il y avait pris du service dans l'artillerie et y était devenu l'ami du comte Rostopchin. Il se préparait à y retourner après un voyage en Allemagne. Avant de repartir, il était venu s'offrir à Beurnonville d'abord,
du gouvernement français, et cette supposition, pas un de ses ambassadeurs n'aurait osé la faire. Un de ses généraux, traversant Hambourg, refusait d'aUer dîner chez le banquier de Russie « marié à une Française. »
l'ENDANT LA REVOLUTION 211
à Bourgoiiig ensuite. Il avait promis de leur écrire eu chiffres pour les informer de ce qui se passerait à Saint-Pétersbourg.
Grâce à ses lettres, Bourgoiug se trouvait à même d'aflirmer que l'empereur restait toujours indécis, sans plan arrêté, tiraillé entre les résolutions les plus contraires, et c'est sans doute en se rappelant les récits de Bellegarde sur la cour moscovite qu'il imagina une combinaison nouvelle. « On pourrait aussi, écrivait-il à Talleyrand, arriver à Paul T' par la voie de son favori, autrefois son barbier, Koutaïkof, qui est épris d'une actrice française, Mme Chevalier. Elle a été quelque temps à Hambourg. Elle y a laissé d'agréables souvenirs, mais n'y a pas conservé de relations. Elle est très avide, ditron, mais son amant satisfait à tous ses caprices et elle mettrait sans doute ses services politiques à un haut prix. J'ai pensé cependant qu'on pourrait la faire sonder par le Français (Bellegarde). J'ai des moyens de correspondance avec lui et je vais, sans délai, tenter cette voie. Je vais aussi la proposer au général Beurnonville, qui est encore plus à portée que moi de l'employer avec succès. »
Quel que soit le caractère des personnages qu'il rencontre sur sa route, l'historien n'a pas le droit de les écarter quand ils sont mêlés aux événements qu'il raconte. A ce titre, il y a lieu dd
s'arrêter un moment à ceux qui entraient en scène, associés par l'ingénieux Bourgoing au grand changement politique qu'il s'agissait de provoquer. La Chevalier était engagée au Théâtre- Français de Saint-Pétersbourg depuis 1798 *. Liée avec Barras, elle lui avait promis, au moment d'aller exercer ses talents en Bussie, de lui faire tenir les renseignements politiques qu'elle recueillerait en route. En traversant Hambourg, elle y donna quelques représentations; ses succès l'obligèrent à y prolonger son séjour durant trois mois. Elle excita l'enthousiasme et conquit l'amitié de la princesse
1. Il y a ou plusieurs actrices de ce nom. La plus célèbre Lrilla dans la seconde moitié du xviii'^ siècle. Une autre reçut un prix de chant au concours du 14 janvier 1800, après avoir chanté un morceau de la Médée de Chérubini. Le prix était ainsi libellé : « Racine à Médée intéressante; Corneille à Médée vindicative. » {Moniteur du 24 nivôse au viii.) Il nous paraît bien que celle dont il est question dans notre récit était au théâtre Louvois en 1792. C'était la lille d'un maître de danse de Lyon. Restée orpheline, elle rencontra un maître de ballet, le nommé Chevalier, qui avait brillé à l'Opéra au temps de Gardel et de Vestris. Il trouva l'orpheline belle, et l'épousa. Je n'ai pu reconstituer, malgré le concours empressé que m'a donné M. Ch. Nuitter, l'érudit archiviste de l'Opéra, l'histoire du ménage. Il est vraisemblable qu'à Paris, comme plus tard à Pétersbourg, Chevalier s'essaya à tirer parti de la beauté de sa femme et qu'il l'emmena en Russie pour assurer à leur commune habileté un théâtre lucratif. Le peu que j'ai découvert permet de croire qu'elle figura dans les fêtes républicaines comme déesse de la Raison. C'était une jolie femme, facile et sans préjugés, qui trouva dans son mari un complaisant complice de ses ambitions.
d'Holstein-Beck, qui recevait chez elle les notabilités de la ville, des émigrés et des républicains.
La princesse combla la comédienne des témoignages de son intérêt, la chaperonna, lui présenta ses amis et, entre autres, un jeune émigré, le comte d'Espinchal S dont la bonne mine et l'esprit la séduisirent. Une liaison passagère s'ensuivit. D'Espinchal paraît avoir été le premier confident de la mission que la Chevalier avait reçue de Barras. Mais il est douteux que cette confidence l'ait rendu circonspect; il est même probable que c'est grâce à lui que la belle put fournir au directoire divers renseignements sur les émigrés. Elle rencontra aussi chez la princesse une Mme d'Argens ', un curieux type d'aventurière, qui se fit son amie et de qui elle obtint de précieuses révélations.
Thauvenay, agent du roi de France à Hambourg, qui avait pénétré ces intrigues, s'indignait des marques de faveur que recevait la Chevalier.
1. Originaire d'Auvergne. Il a laissé des Mémoires manuscrits conservés à la bibliothèque de Glermont-Ferrand.
2. Femme d'un officier dont elle avait été la maîtresse, après avoir vécu publiquement avec un sieur Piconid'Andrevet, major du régiment de Mortemart. Mariée une première fois, on prétendait que son premier mari, M. Thomassin, conseiller à la cour des comptes de Nancy, n'était pas mort. On racontait aussi que, zélée pour le magnétisme et la secte des illuminés, elle s'était présentée à Louis XVI, comme envoyée de la vierge Marie, pour lui donner des conseils.
Sa correspondance avec d'Avaray, en mars 1798, révèle son indignation : « Je vois avec satisfaction qne vous avez approuvé ma franchise au sujet de Chevalier et de sa femme*. Ces deux individus viennent, véritahlement à la honte de la société, de recevoir, pour ainsi dire, des hommages publics. Ils devaient partir hier. De tous les côtés, des prières , des bassesses ont été faites , des sommes considérables leur ont été offertes pour rester encore quinze jours. La princesse leur a donné dimanche un grand festin et de nouveaux cadeaux. Elle les a très souvent à sa table et presque tous les jours dans son intérieur. Presque tous nos compatriotes y sont successivement invités avec ce trio comique. »
Le trio comique cependant nourrissait une haute ambition, celle d'être présenté au roi de France, en traversant Mitau, où il devait passer pour se rendre à Saint-Pétersbourg. La princesse et Mme d'Argens firent demander à l'agent du roi une lettre d'introduction auprès du comte d'Avaray. L'honnête Thauvenay refusa tout net, malgré la colère de l'amoureux d'Espinchal, qui s'était chargé de la commission. Il alla expliquer à la princesse les causes de son refus et supplia Mourawief d'écrire en Russie pour faire
1. Us étaient accompap;nés fl'iin fvèro do la femmo, danseur, et à ce titre, enî?afîô -aussi h Saint-Pétersl)our».
connaître « ces histrions ». Mourawief promit. Mais, soit qu'il se fût abstenu de tenir sa promesse, soit qu'il n'eût pas assez de crédit pour lutter contre le charme personnel de la Chevalier, elle trouva, dès son arrivée à Saint-Pétersbourg, les mêmes succès qu'à Hambourg, succès de beauté et succès de talent, qui durent la consoler de n avoir pu présenter ses hommages au roi de Mitau.
Ses débuts au Théâtre-Français, où elle chantait l'opéra et jouait la comédie, furent pour elle l'occasion d'un triomphe qui ébranla la position de la tragédienne Valville. Ils attirèrent sur la nouvelle venue l'attention de Koutaïkof, grand écuyer de la cour et favori du tzar. Dès ce moment, elle régna en souveraine.
Singulier personnage aussi, ce Koutaïkof. D'origine lartare, ramassé à dix ans dans les rues de Bender, lors du sac de cette ville en 1770 \ épargné en raison de sa jeunesse par le soldat entre les mains duquel il était tombé, vendu au prince Repnin, qui l'avait offert à l'impératrice, donné par celle-ci à son fils l'archiduc Paul, il était devenu successivement valet de chambre, barbier du futur empereur, et enfin son
1. D'après une autre version, à laquelle son nom donne beaucoup do vraisemblance, il aurait été pris à l'assaut de Koulaïs» au Caucase.
ami. Élevé au trône, Paul P', pour reconnaître son dévoùment, le nomma grand écuyer, lui fit don des biens des Narishkin. Personne ne jouit au même degré que Koutaïkof de la faveur impériale ^ Son crédit était aussi grand qu'était vive la haine qu'il inspirait. Protégé par lui, le ménage Chevalier eut tout à souhait.
Le mari, bien qu'on l'accusât d'avoir été un des plus cruels instruments de laTerreur, devint directeur du Théâtre-Français. Il reçut à titre
1. Le trait «nivant donnera une idée de cette faveur. En décembre 1800, le jeune roi de Suède, Gustave-Adolplic IV, étant venu à Saint-Pétersbourg pour négocier au sujet de la ligue des neutres, le tsar lui demanda pour son favori le grand cordon de l'ordre royal des Séraphins. Le roi refusa, en alléguant que Koutaïkof n'était pas grand cordon de l'ordre impérial de Saint-André. Il était déjà en route pour retourner dans ses États quand le tzar eut connaissance de ce refus. Furieux, il rappela la suite qu'il lui avait donnée pour lui faire honneur jusqu'à la frontière et assurer son bien-être. Il rappela jusqu'aux cuisiniers, et le même jour, il créa Koutaïkof comte et grand cordon de Saint-André. {Recueil de la Société historique de Russie.) La faveur de Koutaïkof et celle de la Chevalier finirent en même temps que la vie de Paul I". On sait que Tempereur périt dans la nuit du 23 au 24 mars 1801 (style russe). Ce soirlà, Koutaïkof soupait chez la Chevalier. On lui remit une lettre qui portait sur l'adresse ce mot : Citissime. Il la posa sur la cheminée sans l'ouvrir. Comme la dame l'engageait à en prendre connaissance, il répondit : « J'en reçois tant de pareilles! » Il ne l'ouvrit que le lendemain, en aprenant la mort de l'empereur, et y trouva la révélation du complot qui venait de réussir. Il prit la fuite et se réfugia à Kœnigsberg. Peu après, la comédienne, dont le mari était à Paris pour y engager des artistes français, fut arrêtée la nuit dans son lit et conduite à la frontière. Elle rejoignit son amant. Ici nous perdons ses traces. En 1809, la police de Napoléon ne savait ce qu'elle était devenue.
honorilique le orade de major dans la garde, la dignité de conseiller de collège; il fut fait chevalier de Malte.
La femme put trafiquer de son influence, vendre à un haut prix ses services. Elle les vendit à des émigrés français aussi hien qu'à des sujets russes. Sa vénalité était proverbiale. Elle abusa de son pouvoir. Elle ne voulut pas que d'autres qu'elle participassent aux plaisirs de l'empereur. La Valville ne fut plus admise qu'à de rares intervalles, à jouer la tragédie sur les théâtres de Gatschina et de l'Hermitage. Les comédiens italiens, allemands et russes en furent bannis. L'empereur, désireux d'entendre une comédie d'Auguste Kotzebue qui dirigeait le théâtre allemand, commanda quatre fois le spectacle, et quatre fois, la Chevalier parvint à l'empêcher. Il n'était question, dans la capitale, que du luxe de ses toilettes et de ses appartements où, assistée de son mari, tout enflé d'orgueil, elle recevait la haute société. Elle touchait un traitement fixe de treize mille roubles. Ses représentations à bénéfice lui en rapportaient vingt mille. On tenait à honneur d'y assister pour s'assurer sa protection, à payer les places au prix qu'elle en exigeait. Tous les mois, son banquier expédiait hors de Russie, les fonds qu'elle déposait chez lui.
Telle était la femme qui, par l'intermédiaire de B^llegarde, allait être chargée de faire parvenir au comte de Panin et d'appuyer, auprès de l'empereur, la lettre de Talleyrand, et d'annoncer que le premier consul n'attendait qu'une réponse pour écrire lui-même au tzar. Est-ce par cette voie que la lettre arriva à sa destination ? Est-ce, au contraire, par l'officier russe à qui Talleyrand en avait confié un exemplaire? Probablement parles deux côtés à la fois. Ce qui est certain, c'est qu'elle arriva et que, dès ce jour, le crédit de la Chevalier fut acquis au gouvernement français. Déjà, elle était devenue hostile à l'exilé de Mitau, grâce à l'habileté de la Gourbillon, cette femme de chambre de la reine, chassée par Louis XVIII et qui, venue à Saint-Pétersbourg, avait intéressé la comédienne à son sort.
A Berlin, les lenteurs des négociations causaient au général de Beurnonville autant d'impatiences que d'inquiétudes. M. d'Haugwiz s'appliquait à contenir les unes, à calmer les autres. « Mon général, je vous réponds, ainsi que le roi, de l'empereur de Russie, disait-il. Ayez pitié d'un amour-propre un peu déplacé. Mais vous connaissez Paul T' par tous les rapports qu'on vous a faits. Ce n'est pas un homme qu'on puisse mener comme on veut. Laissez-moi faire. Pourvu que je réussisse, c'esttout ce qu'il faut, et je vous
en réponds. Que le premier consul daigne persévérer dans sa confiance. Nous nous conduirons de manière à donner une paix honorable à la République et profitable à toute l'Europe qui en a grand besoin. »
Enfin, le 13 septembre, M. d'Haugwiz prévint Beurnonville que, d'après le tzar, « tout ce qui concernait la France devait se traiter à Berlin )\ et que M. de Krudener avait reçu des instructions pour négocier. Le même jour, Bourgoing recevait, à Copenhague, un avis analogue avec les excuses de Mourawief. La diplomatie française avait atteint son but.
Une première entrevue, entre Beurnonville et Krudener, eut lieu le 28 septembre, chez d'Haugwiz qui les avait invités à dîner. Après le repas, il les conduisit dans son jardin, où il les laissa en disant : « Messieurs, je voulais avoir le plaisir de vous faire rencontrer. Je sais que vous avez besoin de'causer ensemble ; je vous quitte et je. m'estimerai très heureux si le résultat de votre entretien peut opérer un rapprochement que je désire de tout mon cœur. » Krudener prit aussitôt la parole : « Vous avez dû, monsieur le général, trouver jusqu'à ce jour ma conduite fort extraordinaire, dit-il. Mais, tels étaient mes ordres que je ne pouvais entrer en relations avec vous, ni même vous parler. J'en éprouvais les regrets