LOUIS XVIII A GUSTAVE IV, ROY DE SUÈDE
Monsieur mon frère et cousin, ayant quelques motifs de supposer que je pourrois perdre Tasyle dont je jouis en ce moment, je m'adresse avec la plus grande confiance, à Votre Majesté, pour la prier de m'en accorder un dans son Duché de Poméranie. Ce n'est point le roi de France qui fait cette demande à Votre Majesté, c'est le comte de l'Isle qui la supplie de le recueillir dans un nouveau naufrage avec sa famille et un petit nombre d'amis. La générosité de Votre Majesté m'est trop connue pour que j'ayebesoin d'invoquer aucun titre auprès d'Elle; mais j'en possède un trop cher à mon cœur pour ne pas m'en parer, Gustave III fut mon ami.
Je prie Votre Majesté de recevoir l'assurance des sentimens aussi vifs que sincères, avec lesquels je suis, Monsieur mon frère et cousin,
De Votre Majesté, Le bon frère et cousin, Louis.
A Varsovie, ce 2 mars 1803.
Monsieur mon frère et cousin,
L'aimable empressement, la grâce mille fois plus touchante que le bienfait, avec lesquels Votre Majesté a bien voulu se prêter à la demande éventuelle que je lui lis Tannée dernière d'un asyle dans ses États de Poméranie, m'ont fait envisager comme un bonheur, ce que je ne regardois d'abord que comme une ressource. J'aurois désiré que les suites de l'affaire dont Votre Majesté a été, si je puis m'exprimer ainsi, le premier confident, m'eussent mis sur le champ dans le cas d'en profiter, et, si je n*ai pu alors en trouver un prétexte suffisant, je n'ai cessé depuis de travailler à le faire naître.
Je me crois au moment d'y réussir. Ce prétexte, ce motif, sera le désir, la nécessité même, de revoir mon frère que les circonstances tiennent éloigné de moi depuis plusieurs années, de lui mener ses enfans qu'il n'a pas vus depuis leur mariage et de lui épargner une partie du chemin. Armé de cette raison, je compte, à moins d'obstacles dont je ne serois pas le maître, me mettre en chemin vers lel*' mai prochain. J'annoncerai à la vérité mon retour, mais Votre Majesté, qui ne m'a fixé pour terme de mon séjour dans ses États que le moment où j'aurois la volonté d'en sortir, pense bien "que cette volonté ne me viendra pas aisément et que je tiendrai ce langage, uniquement par égard pour le Souverain qui me tolère ici depuis trois ans. Je supplie donc Votre Majesté de renouveler, s*il en est besoin, les ordres qu'elle a bien voulu donner l'année passée à son Gouverneur de Stralsund; mais je la supplie en même temps d'ordonner, à ce Gouverneur et à tous autres, d'observer un secret sans lequel l'exécution de mon plan deviendroit peut-être problématique.
Votre Majesté me permet-elle de profiter de cette occasion pour la remercier des bontés qu'elle a témoignées à Munich, aux François fidèles qui s'y trouvent et de la grâce éclatnnte qu'elle a daigné] accorder à M. de "Manson?
Je prie Votre Majesté d'être bien convaincue des sen timens aussi vifs que sincères avec lesquels je suis, Mon sieur mon frère et cousin,
De Votre Majesté,
Le bon frère et cousin, Louis.
A Varsovie, ce 4 mars I8O/1.
Monsieur mon frère et cousin, j'ai reçu, avec la plus vive sensibilité, et la lettre de Votre Majesté et le conseil qu'elle m'a fait donner par son Ministre à Berlin. Ayant à conférer avec mon frère et quelques uns de nos parents sur les circonstances importantes dans lesquelles nous nous trouvons, et ne pouvant convenablement leur assigner un rendez-vous à Varsovie ; partagé entre le désir de profiter des offres généreuses de Votre Majesté et celui de suivre ses conseils, je n'ai pas crû pouvoir mieux faire que de remettre la décision de ce point à l'Empereur de Russie lui-même. Je pars donc incessamment et seulement accompagné de mon neveu le duc d'Angoulême, pour aller au devant de la réponse que j'attends de Pétersbourg, et cependant, me prévalant de l'amitié de Votre Majesté et de ce qu'elle m'a fait dire par M. de Brinckmann, je mande à mes parents de se rendre d'abord à Calmar. A moins d'obstacles insurmontables, j'irai les y joindre, ou ils viendront me trouver en Lithuanie, suivant la réponse que je recevrai de sa Majesté Impériale. Je me flatte que ces mesures obtiendront le suffrage de Votre Majesté et qu'elle y reconnoîtra surtout mon désir ardent de cultiver de plus en plus son amitié, [et de déférer à ce que sa prudence lui a dicté pour moi.
Je prie Votre Majesté d'être bien persuadée de§ senti-
mens aussi tendres que véritables, avec lesquels je suis, Monsieur mon frère et cousin.
De Votre Majesté,
Le bon frère et cousin, Louis,
A Varsovie, ce 25 juin ISO'i.
Monsieur mon frère et cousin, j'ai reçu la lettre de Votre Majesté, en date du 6 juillet. Elle m'a rappelé celle que Gustave III m'écrivit à la terrible époque de Varennes. Mon amitié pour le père, ma tendresse pour le fils (Votre Majesté pardonnera cette expression à la différence de nos âges) se sont confondues dans mon cœur,'et des larmes d'admiration et d'attendrissement ont coulé de mes yeux; je le savois bien, que Buonaparte mentoit, lorsqu'il a osé imprimer qu'aucun souverain ne répondroit à ma lettre du 6 juin!
Je comptois, ainsi que je l'ai mandé à Votre Majesté, partir de Varsovie le 25 juillet. Retenu quelques jours dans cette ville par les soins qu'exigeoit l'horrible affaire dont j'ai faitpasser le récit sous les yeux de Votre Majesté ', et qui, d'après les nouveaux rapports qui me sont faits à l'instant, devient un dédale infâme où cet homme, qui a dénoncé le crime et que les autorités se sont refusées à saisir, auroit joué le rôle d'un scélérat artisan ou complice, je me suis mis en marche le 30, et je suis arrivé ici le 4 de ce mois. J'y ai reçu l'accueil le plus empressé de la part des autorités militaires et civiles et, si je prends la liberté de le dire à Votre Majesté, c'est parceque je suis
1 Allusion à la tentative d'empoisonnement dont il fut l'objet à Varsovie. ^
certain que son amitié pour moi n'y sera pas indifférente. Je prie Votre Majesté d'être bien convaincue des sentimens tendres et véritables avec lesquels je suis, Monsieur mon frère et cousin,
De Votre Majesté,
Le bon frère et cousin,
Louis.
A Grodno, ce 6 août 1804.
Entre les lignes de la lettre du G août 1804 la lettre suivante est écrite en encre sympathique; -elle n'est pas autographe, mais signée delà main du roi.
J'ai trouvé en arrivant ici la réponse de l'Empereur de Russie. Sa Majesté Impériale, guidée sans doute par des circonstances politiques que je dois respecter, et en me renouvelant les assurances de son intérêt, n'a pas jugé que ma réunion avec une partie de ma famille dût avoir lieu dans ses États. J'en reviens donc à profiter avec'confiance des offres généreuses de votre Majesté et je vais incessamment me remettre en route vers la Baltique afin de me rendre à Calmar. Une seule circonstance pourroit empêcher l'exécution de ce projet, ce seroit celle où des obstacles insurmontables s'opposeraient à ce que mes parens quittassent l'Angleterre pour se rendre en Suéde. Je n'ai point encore reçu leurs réponses; eux-mêmes n'avoient pas encore le 17 juillet, date de leurs dernières lettres, reçu les miennes du 25 juin; mais il est impossible qu'avant huit jours, je ne sache à quoi m'en tenir sur leur marche. Jusqu'à ce moment, la reconnaissance eût suffi pour m'engagQi' à faire part à Votre Majesté de l'objet pour lequel je rassemble les miens; aujourd'hui une confiance sans bornes est devenue envers elle un devoir. Je dirai doncfï Votre Majesté, et je lui en demande le secret, qu'en m'cnvironnant de mes parens, mon intention est de conférer
avec eux sur le nouvel acte que je prépare et que je veux adresser à mon peuple. Sans doute, il eût été bien satisfaisant pour moi de placer les trois fleurs de lys à l'abri des trois couronnes ; mais je n'abuserai point do la généreuse amitié de Votre Majesté ; la compromettre serait pour moi un malheur et une source de regrets éternels. Je lui donne donc ma parole d'honneur que rien ne sera ni daté, ni publié de ses états. Je prie Votre Majesté de m'excuser si cette partie de ma lettre n'est pas de ma main; j'ai si peu l'habitude d'une telle manière d'écrire, que je craindrais, en l'essayant moi même, de me rendre illisible.
Je m'en suis donc reposé sur mon ami le comte d'Avaray.
Louis.
Monsieur mon frère et cousin, mon premier devoir, mon premier soin, en débarquant dans les États de Votre Majesté, est de lui exprimer ma vive reconnoissance des ordres qu'elle avoit bien voulu d'avance donner à mon égard, et de la manière dont ils ont été remplis ])ar M. le Général d'Anckarsward des soins et des attentions duquel je ne saurois assez me louer. J'ai, je l'ose dire, reconnu Votre Majesté et la Nation qui a le bonheur de vivre sous ses lois, dans l'accueil touchant, dans la généreuse hospitalité que j'ai trouvés ici. Je me pouvois manquer d'y être sensible, mais les devoir à Votre Majesté en double encore le prix à mes yeux.
Je ne sais combien de temps j'en profiterai; je suis parti de Pùga le 14 de ce mois, ayant presque la douloureuse certitude de ne pas voir mon frère, et me flattant tout au plus que M. le Prince de Coudé viendroit me trouver, chargé des pouvoirs et des instructions de tous. Les lettres qui m'attendoient ici m'ont rendu quelque espérance de pouvoir effectuer la réunion que je désire si
vivement. Cette espérance esta la vérité bien faible, mais elle me devient plus chère que jamais, depuis que je sais que Votre Majesté a bien voulu donner pour ma famille les mêmes ordres que pour moi.
Que Votre Majesté me permette de lui exprimer la joye que je ressens en voyant celle que sa prochaine arrivée répand dans le cœur de tous ses fidèles sujets et d'ajouter que,personnellement, j'en ai aussi ma part. Il me sera bien doux de pouvoir, au moins pendant quelque temps, respirer le même air que Votre Majesté.
Mon neveu prend la liberté de se joindre à moi pour peindre à Votre Majesté une reconnaissance que nous sentons tous deux également.
Je prie Votre Majesté d'être bien persuadée des sentimens aussi tendres que sincères, avec lesquels je suis, Monsieur mon frère et cousin,
De Votre Majesté Le bon frère et cousin Louis.
A Cahiiar, ce 2^^^ soptembrc 1804.
Monsieur mon frère et cousin, j'ai reçu les deux lettres de Votre Majesté en date du 8 septembre et 3 o ctobre; je ne saurais lui exprimer à quel point je suis sensible à l'amitié qu'elle veut bien m'y témoigner, je n'y puis mieux répondre que par la plus entière confiance.
J'ai arrêté, de concert avec mon frère, les bases de la déclaration que je me propose de publier ; il ne reste plus que .la rédaction, et ce sera le premier objet dont je m'occuperai à mon retour. Votre Majesté semblerait penser que je dois la publier sans délai; j'espère cependant qu'elle approuvera la marche que j'ai déjà corn-
mencé à tenir à cet égard. En partant de Riga, j'ai annoncé à l'Empereur l'intention où je suis d'adresser la parole à mon peuple ; mais, en môme temps, je lui ai déclaré que je lui ferais connaître cet acte avant sa publication; je l'ai prié aussi, à l'exemple de son père, qui fit déposer dans les Archives du Sénat le contrat de mariage de mes enfants, de vouloir bien être dépositaire de ma déclaration. Enfin, quant à mon séjour ultérieur, je m'en suis également remis aux conseils de Sa Majesté Impériale.
Je n'ai point encore reçu la réponse de Sa Majesté Impériale, je désirerais la recevoir ici, mais la saison ne me permet pas d'y prolonger davantage mon séjour, et j'ai été obligé de fixer mon départ au commencement de la semaine prochaine.
Quant à la date que portera ma déclaration, j'ai promis à Votre Majesté, et j'y serai fidèle, que rien ne porterait celle de ses États. Votre Majesté pense qu'il suffirait qu'elle ne portât celle d'aucun lieu. Mais, qu'elle me permette de le lui dire, tout le monde saura l'instant de mon arrivée et celui de mon départ de Suède. Je craindrais de la compromettre encore, et ce sera du sein môme de la mer que je daterai, j'aurai ainsi un lieu positif qui n'appartient à personne, et je n'appréhenderai pas que mon malheur s'attache à ceux dont l'amitié fait ma consolation.
Je viens de dire à Votre Majesté que j'ai prié l'Empereur de Russie d'être dépositaire de ma déclaration, et je suis bien sûr qu'elle m'approuvera de lui donner cette marque de déférence. Mais si, comme il faut tout prévoir, Sa Majesté Impériale ne juge pas à propos d'accéder à ma demande, serait-il indiscret de prier Votre Majesté de recevoir privativement des mains un acte, conservateur des droits d'une maison dont les victoires du Héros que Votre Majesté retrace par le nom, par le sang et par les hautes qualités, contribuèrent tant jadis à affermir la puissance ?
Il ne me reste plus qu'à exprimer à Votre Majesté mon regret de quitter sitôt ses Etats, et ma reconnaissance d
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Faccueil que j'y ai reçu. M. L'Evêque de Calmar m*a prié de rendre à Votre Majesté témoignage de ses attentions pour moi et je m'en acquitte avec plaisir. Mais à qui je dois surtout, c'est au général d'Anckarsward, j'ai déjà partagé sa reconnoissance pour les bontés que Votre Majesté lui a témoignées en apprenant mon arrivée, et si mon séjour ici pouvait contribuer à l'avancement de son fils aîné, jeune homme vraiment distingué et lieutenant au 1^^ régiment des gardes de Votre Majesté, ce serait une marque d'amitié personnelle qu'elle me donnerait et à laquelle je serais infiniment sensible.
Je prie Votre Majesté d'être bien convaincue des sentiments aussi tendres que sincères, avec lesquels je suis, Monsieur mon frère et cousin.
De Votre Majesté,
Le bon frère et cousin, Louis,
A Calmar, ce 17 octobre 1804.
Monsieur mon frère et cousin, l'Empereur de Russie m'a transmis par sa lettre en date du 31 mai, 12 juin, l'ouverture que Votre Majesté lui a faite pour moi de me rendre dans ses Éiats, afin de concerter avec elle les moyens de former et d'utiliser le corps de François que la constance de ses résolutions lui a suggéré l'idée de rassembler, idée si bien d'accord avec le plan que j'avais proposé ici et qui, agréé, est trop malheureusement resté sans eôet. J'avais à l'instant accepté la proposition avec autant de joye que de reconnoissance envers Votre Majesté et l'auguste intermédiaire qui m'avait lait passer
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son invitation de la manière la plus amicale. Je m'occupais des moyens les plus prompts de suivre la route qui m'était tracée et dont je ne pouvais me promettre que de grands avantages, lorsque des événements subits et désastreux, que je n'aurais jamais crû aussi prochains, lors même que j'osais les annoncer à l'Empereur au cas où il tarderait à donner à la guerre un autre caractère, sont venus me forcer de tout suspendre. Je prends donc le parti d'envoyer auprès de Votre Majesté un de mes serviteurs; si malgré ce funeste changement de scène, j'ajourne mon passage en Suède, ce n'est pas non plus dans la crainte de rencontrer des obstacles du côté de la Russie, je suis parfaitement tranquille à cet égard, c'est par rapport à Votre Majesté elle-même, c'est pour m'a cquitter en tout ce qui peut dépendre de moi.
Je connois son âme et son caractère, mais je puis juger sa position et je dois réfléchir qu'au moment où un traité se négocie avec l'usurpateur, l'épée seule d^^'otre Majesté ne peut rester hors du fourreau. Dans cei^e supposition qu'il me faut nécessairement admettre, Gusmve IV, trnnquille en apparence à Stockholm, me représenterait Gustave Vasa, forgeant dans les mines de la Dalécarlie, les armes qui délivrèrent son pays, brisèrent le joug du Néron du xvi"* siècle et préparèrent de si grandes destinées à la Suède. Mais, en même temps, je trouverais fort simple que la prudence de Votre Majesté lui interdît une entrevue que son cœur, j'en suis certain, souhaite autant que le mien.
Cette entrevue, je dois l'avouer cependant, je la désire vivement, parce qu'il m'est de la plus haute importance de m'aboucher avec un souverain qui, si j'ose m'expliquer ainsi, entend et parle mon langage ; parce que, soit pour le présent, soit pour le futur, il m'est nécessaire de conférer avec Votre Majesté. Enfin je la désire pour divers objets que je charge le comte de Blacas d'exposer à Votre Majesté.
Je la supplie donc de recevoir avec bonté et d'écouter avec attention ce fidèle serviteur. Il mérite et possède ma confiance, et j'ose espérer qu'après l'avoir entendu, Votre
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Majesté voudra bien lui répondre avec la même ouverture.
Pour me résumer, si Votre Majesté pense que mon voyage auprès d'elle soit dans le cas de la compromettre, je la conjure de me le dire avec cette franchise et cette loyauté qui la caractérisent, et, de ce moment, tout est ajourné. Dans le cas contraire, je la prie de me renvoyer le comte de Blacas sur une de ses frégates, qui me servira ensuite à me rendre auprès d'elle, c'est le seul moyen d'allier la sûreté avec la célérité, lorsque toutes deux sont également nécessaires.
Je prie Votre Majesté d'être bien convaincue des sentiments vifs et sincères avec lesquels je suis. Monsieur mon frère et cousin,
De Votre Majesté,
Le bon frère et cousin, Louis.
A Mitau, ce l*"" juillet 18(J7.
Monsieur mon frère et cousin, je serais depuis longtemps en route pour me rendre auprès de Votre Majesté, si le comte de Blacas n'avait été retenu à Liebau, et qu'aujourd'hui des dispositions nouvelles relatives à la sortie de l'Empire ne fissent un devoir aux autorités du pays de demander à Pétersbourg les ordres nécessaires à mon voyage. J'ai écrit de mon côté à l'Empereur et je prends tous les moyens possibles pour accélérer mon départ et mon embarquement. Votre Majesté concevra facilement avec quelle impatience je vois retai'der le moment de faire sa connaissance personnelle, de lui exprimer moi-même toute mon amitié, de conférer avec elle, de jeter peut-être ensemble les fondements du salut de l'Europe, et surtout combien les circonstances où elle
se trouve ajoutent à cette impatience d'aller la joindre et de lui présenter mon neveu qui veut absolument me suivre et en faveur duquel je sollicite d'avance ses bontés.
J'espère n'être plus dans le cas d'écrire à Votre Majesté; mais, en attendant l'instant auquel j'aspire, je la prie de recevoir les expressions de ma vive sensibilité aux deux lettres qu'elle m'a écrites par les comtes de la Chapelle et de Blacas, ainsi qu'à l'envoi de la frégate que je suis si fâché de faire attendre dans le mauvais mouillage de Liebau.
Je prie également Votre Majesté d'être convaincue de l'amitié tendre et sincère, avec laquelle je suis. Monsieur mon frère et cousin,
De Votre Majesté,
Le bon frère et cousin, Louis.
A Mitau, ce 18 août 1807.
Monsieur mon frère et cousin, si je n'avais suivi que le mouvement de mon cœur, cette lettre ne serait assurément pas la première que j'écrirois à Votre Majesté depuis que j'ai le bonheur de la connoître personnellement. Mais j'ai crû devoir à ses grandes occupations, au soin même de sa santé, d'attendre pour lui exprimer les sentimens dont mon. âme est remplie, le moment où mon départ ne dépend plus que du vent et de l'avis de M. le lieutenant-colonel Nordenenkar. Assez d'autres diront à Votre Majesté qu'il est impossible de l'approcher sans prendre une nouvelle énergie, sans être pour ainsi dire électrisé ; dans ma bouche, ces vérités seraient suspectes, l'amitié est accusée d'exagéVation, je ne ferai donc parler que ma reconnoissance. Les soins, les attentions sans nombre, que j'ai reçus à Garlscrona de M. l'Amiral de
Puke et de M. le gouverneur Hakanson,à Jonkioping, de M. le Baron de Roye, ici de M. le général de Garpelan,et dont je suis vivement touché, c'est à Votre Majesté que je les dois; c'est elle que je supplie, pour y mettre plus de prix, de vouloir bien faire connoître à ces MM. combien j'y suis sensible. M. le baron de Gyllenstjerna qui veut bien se charger de cette lettre, partage avec eux ma reconnoissance pour ses soins envers le duc de Berry, que je vais ramener avec moi sur la frégate, en supposant l'agrément de Votre Majesté.
Elle a voulu que, partout dans son royaume, je fusse traité selon le rang qu'il a plu à la Providence de m'assigner; j'ai dû l'accepter, parce que les honneurs rendus à un souverain dans l'infortune sont un titre de gloire pour celui qui les lui fait rendre. Mais Votre Majesté a également ordonné que mon voyage se fît à ses frais; si j'en avais été prévenu, je l'aurois conjurée de n'en rien faire; je la prie néanmoins d'en recevoir mes jdus sincères remerciements.
Il est une autre charge bien pesante et qu'un de mes plus vifs regrets est de ne pouvoir moi-même épargnera Votre Majesté. Elle m'a paru disposée à proposer à l'Angleterre de s'en charger, et de quelque manière que cet arrangement se fasse, je souhaite qu'il soit promptement terminé. Dans tous les cas, je recommande le Duc de Piennes aux bontés de Votre Majesté; il désire la servir comme simple colonel et ce n'est pas la première fois que son zèle lui fait oublier son grade. J'ai pris la liberté de m'expliquer avec Votre Majesté sur le désir qu'elle voulut bien me témoigner, il y a deux ans, que nous eussions des ministres respectifs. Le Duc de Piennes pourrait, sans titre (la grâce cy-dessus motiverait suffisamment son séjour), nous servir d'intermédiaire, lorsque l'un de nous ne jugerait pas à propos de traiter directement avec l'autre.
Le comte de Blacas, qui a l'honneur d'être connu de Votre Majesté, remplit depuis trois ans, à ma très grande satisfaction, les mêmes fonctions à Pétersbourg. Sa situation, beaucoup plus pénible qu'avant la paix de
Tilsitt, peut d'un moment à l'autre devenir critique, quoique cependant rien ne l'annonce, depuis qu'il est rentré à Pétersbourg. Je ne me crois pas indiscret en suppliant Votre Majesté, à l'exemple de Catherine II qui voulut bien attacher à ses légations plusieurs de mes représentants dans différentes cours, d'attacher le comte de Blacas à la sienne près de l'Empereur de Russie, avec la laveur de porter au besoin ses "couleurs. Cette faveur ne peut, à ce qu'il me paraît, tirer à conséquence, et elle mettrait un de mes fidèles serviteurs sous une égide respectable.
Oserais-je supplier Votre Majesté de me rappeler au souvenir de Sa Majesté la Reine, de lui parler du bonheur que j'ai eu de faire sa connoissance et de l'attachement que je lui porte. J'espère que Son Altesse Royale Madame la Princesse Sophie voudra bien quelquefois se souvenir de moi et qu'un jour ma filleule en entendra parler.
Le Duc d'Augoulême, (jue la discrétion empêche d'écrire lui-même à Votre Majesté, me charge de lui présenter ses hommages, ainsi qu'à la Reine et à Son Altesse Royale.
Je prie Votre Majesté d'être bien persuadée de l'amitié vive et sincère avec laquelle je suis, Monsieur mon frère et cousin.
De Votre Majesté, Le bon frère et cousin, Louis.
Monsieur mon frère et cousin, lorsque j'ai écrit pour la <iernière fois à Votre Majesté, je m'attendais à mettre à la voile bien peu après ; le vent en a autrement disposé. Ce retard, qui m'a semblé si pénible par tant de bonnes
raisons, a eu cependant pour moi sous un autre rapport un grand avantage, il m'a donné le temps et l'occasion de mieux connoître le cœur des fidèles sujets de Votre Majesté. Je l'ai déjà entretenue des obligations que j'ai aux principaux dépositaires de son autorité; le même sentiment me porte à lui parler aujourd'hui des soins qu'ont eus, pour moi et tous les miens, Madame la générale de Garpelan, son fils et sa fille, M. le commandant d'Ehrenstrom et Madame son épouse, M. L'Evêque Wingard, M. et Madame la baronne de Siefverskold, M. le Bourguemestre Hummel, M. le Directeur Ghalmers, M. et Madame Hall, chez lesquels [nous [avons logé, le Duc d'Angoulême et moi, M. et Mme Kenedy, hôtes du duc de Berry; enfin, si je voulais être juste, je nommerais tous les habitants de Gothembourg, car il n'en est aucun qui n'ait paru s'appliquer à faire oublier à moi et aux miens les contrariétés et les peines. Touché comme je dois l'être de tant de marques d'intérêt, j'en attribue sans doute une partie à celui que le malheur inspire naturellement aux âmes généreuses; mais je me plais surtout à les rapportera l'amitié de Votre Majesté pour moi et, sous ce rapport, j'y suis doublement sensible.
Je prie Votre Majesté d'agréer l'assurance des sentiments aussi vrais que tendres, avec lesquels je suis Monsieur mon frère et cousin,
De Votre Majesté, Le bon frère et cousin, Louis.
A GolliuiiiboLirg, ce "21 octubrc 1807.
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La note ci jointe, envoyée de Mitaii à Londres, le 18 octobre 1806, pour être soumise à lord Granville m'a paru importante en ce sens qu'elle marque à la fois l'abandon dans lequel vivait le roi à cette époque et l'effort de plus en plus accusé de rAn«,deterre pour lui enlever toute initiative.
Note du roi
C'est avec une vive douleur et la plus extrême inquiétude, que le roi a lu le rapport que lui font ses serviteurs sur le système que le cabinet parait admettre ; Il est si effrayant en lui-même et peut entraînel' des suites tellement funestes que le roi ne peut se dispenser d'en faire l'objet d'une note à communiquer*
Le roi voit dans Monsieur^ un bon frère, un ami sincère, un homme qui mérite toute sa coniiance ; mais aimer son frère, se lier entièrement à lui, ne signifie pas abandonner le timon de ses affairés. Le roi ne fera donc point cet abandon, le devoir et uile saine politique le lui interdisent. La providence a voulu le placer au premier
rang'; là il doit vivre et mourir. Il est seul responsable à ses contemporains, à la postérité, à Dieu, à Monsieur luimême, qui doit après lui porter la couronne, de tous les actes de Fautorité qui lui est confiée: c'est de lui et de lui seul, qu'ils doivent émaner. Le roi dira plus, si le jour luit enfin où les descendants de Saint Louis pourront disputer l'épée à la main son héritage à un aventurier, c'est au roi, c'est à celui qui y est le plus directement intéressé à se montrer à leur tête. L'héritier de Louis XVI doit saisir sa couronne; s'il la recevait, elle aurait perdu de son éclat et, s'il lui en laissait perdre, ce ne serait pas seulem mt à sa propre gloire qu'il ferait tort, ce serait à l'intérêt même de sa famille, car en tous temps et surtout dans les premiers moments d'une restauration, la considération personnelle du roi est le plus ferme appui du trône. Mais cette restauration, pour l'opérer, l'activité du roi est le moyen le plus efficace, tandis que son inaction lui porterait le coup le plus fatal.
Ces vérités sont si manifestes, que le cabinet qui se refuserait à les reconnaître perdrait nécessairement auprès du roi (je le dis avec franchise) une grande portion de cette confiance que je n'ai pas cessé d'avoir dans la magnanimité de Sa Majesté Britannique et dans les principes de ses ministres. Ce serait accréditer un bruit funeste, que les ennemis du rétablissement de l'ordre en France cherchent à semer et propager (c'est que la Grande Bretagne ne s'occupe qu'à fomenter des troubles au dedans et au dehors pour servir ses propres intérêts) ! Loin de moi de semblables pensées, qui ne pourraient prendre de consistance qu'autant que le cabinet de Saint-James voudrait écarter de ses communications directes les dépositaires de l'autorité du trône, lorsqu'il proteste que jamais il n'abandonnera l'exercice et ne renoncera jamais volontairement au droit que lui donne sa naissance de remplir le devoir qu'elle s'est imposée de marcher au premier rang de toute attaque dirigée sur le sol de la France.
Le roi ne s'étendra pas davantage sur un sujet aussi
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pénible ; il en a dit assez pour démontrer le danger d'un pareil système et la nécessité urgente de revenir au seul dont on n'eût jamais dû s'écarter.