CHAPITRE III
L'inaction de Louis XVIII lui est odieuse. — Elle étonne ses . partisans. — Les propos du prince de Gondé. — L'opinion des cours. — Le roi prisonnier de l'Autriche. — Origines delà malveillance de l'empereur. — Ambitions militaires de Louis XVIII. — Divisions du parti royaliste. — Le roi chassé de Vérone. — Sa fuite. — Son arrivée à Riégel. — L'Autriche lui enjoint de quitter le quartier général de Gondé. — Difficulté de trouver un asile. — Dillingen. — Tentative d'assassinat sur le roi.
Conduit à Vérone par des nécessités impérieuses et non par sa volonté, le roi, depuis qu'il y était arrivé, se flattait de l'espoir d'en sortir. On vient de voir quels efforts il avait tentés, dans ce but, à Saint-Pétersbourg et à Vienne. Autour de lui et loin de lui, tous ceux qui s'intéressaient à sa cause, travaillaient dans le même sens, mais non moins en vain.
En France, ses partisans s'étonnaient et s'attristaient de ce séjour prolongé dans un coin de l'Italie, loin des champs de bataille. « Que fait le
roi? se demandaient-ils. Graint-ilde compromettre sa dignité en partageant les dangers de ceux qui se sont armés pour lui rendre sa couronne? » Et ils comparaient son inaction à l'activité du comte d'Artois, qui, sans faire meilleure besogne que son frère, donnait l'illusion de plus de résolution et d'intrépidité.
A l'armée de Gondé, on réclamait sa présence. Le vieux prince qui la commandait, regrettait que Louis XVIII n'eût pas eu la témérité de partir de Vérone, de passer le Saint-Gothard et de venirle rejoindre. « L'eût-on enlevé au milieu de nous? s'écriait-il. Aurait-on osé lui manquer? » Et il ajoutait que le roi étant gentilhomme français, on ne pouvait l'empêcher « de combattre pour le roi ».
Les cours de l'Europe elles-mêmes, celles du moins qui vivaient en paix avec la France, étaient d'avis que tant que le roi resterait dans les États de Venise, « chez une puissance qui entretenait publiquement un ambassadeur auprès de ses sujets rebelles, » il ne serait pas à craindre « Il a beau faire, observait familièrement le roi de Prusse, s'adressant à quelques courtisans de son intimité, il ne se tirera jamais de là qu'il ne se mette à la tête de sa noblesse et de ses sujets fidèles et qu'il ne combatte avec eux et comme eux. » Le prince de Gondé, qui répétait ce propos à
révêque d'Arras, ajoutait: « Le roi de Prusse a raison. » Et d'accord avec ses soldats, il se plaignait des courtisans qui voulaient rétablir les rigueurs de l'étiquette. Il accusait les « idées de Versailles » qui triomphaient à Vérone : « On n'est pas à Vérone à la hauteur des circonstances. On sacrifie le fond de la royauté aux petites formes de la dignité. »
Il y avait quelque fondement dans ces critiques, mais aussi quelqu'exagération. Ce qu'on ne disait pas assez, c'est que le roi était le prisonnier de l'Autriche, non qu'elle eût le pouvoir de l'enchaîner à Vérone, mais parce qu'en réalité, elle l'y retenait en l'empêchant de se rendre au seul endroit ou il pût aller, à l'armée de Gondé.
En cette circonstance, se manisfestait, sous la forme la plus humiliante, le mauvais vouloir de la cour de Vienne envers les princes de la maison de Bourbon. Ce mauvais vouloir datait de loin. Il remontait aux premières années de la Révolution, à cette époque où^ dans le dissentiment survenu entre Louis XVI, captif à Paris, et ses frères émigrés, l'empereur avait pris parti pour le premier contre les seconds. Depuis, il n'avait pas oublié, il ne leur pardonnait pas la résistance opposée par eux à sesvues^ Ce vieux ressentiment,
1. On trouve [l'origine de ces divisions dans une lettre écrite de Vienne aux princes, par l'empereur, le 3 dé-
accru depuis quatre annés par de multiples incidents, tombait maintenant sur Louis XVIII, à
cembre 1791. Léopold leur reprochait de se départir essentiellement des principes de la déclaration de Pilnitz, de se mettre en opposition avec la politique du roi leur frère, o Non seulement, je sais que le roi mon beau-frère a sérieusement accepté la constitution et répugne à tout projet de contre-révolution, mais je le sais de source certaine, Vos Altesses le savent aussi. Il vous a communiqué ses dispositions véritables par un mémoire secret, qui renferme, sur le parti qu'il a pris, des motifs et des arguments supérieurs à tous ceux qu'on allègue en faveur du contraire. Or, je partage le vœu et l'espoir du roi de ramener la tranquillité et l'ordre et d'acheminer les amendements futurs par les voies de la douceur, de la confiance et de l'expérience, et je suis convaincu avec ce prince, que des mesures violentes, loin de promettre plus d'effet, plongeraient le roi et sa famille dans les dangers les plus certains et la France dans un abîme de maux et d'iiorreurs... Il se comprend sans mystère, que je ne puis préférer d'autre cause à celle du roi, quelqu'intérêt qu'elle m'inspire d'ailleurs, et qu'ayant élevé ma voix et promis des secours à l'appui du souverain de la France, je manquerais à^^l'objet et au but de mes engagements en contrariant ses volontés et ses vues et en l'exposant à de nouveaux périls. » {Collection cCHauterive.)
Les princes ne s'étant pas ralliés à ses conseils, l'Autriche ne le leur pardonna jamais, même lorsqu'elle reconnaissait qu'il était de son intérêt que le légitime héritier des Bourbons montât sur le trône. La correspondance de Thugut démontre avec évidence que ce ministre fut l'organe passionné du ressentiment de sa cour. Après la mort du roi, Monsieur, devenu régent, envoya à Vienne le baron de Roll pour solliciter d'être reconnu en cette qualité et d'exercer ses pouvoirs dans les villes françaises occupées par les alliés. « Cest une prétention absurde! » répondit Thugut le 8 juin 1793, et il se plaignait de ft ces Français disposés à tirer des inductions de tout et à prétendre toujours qu'on leur a fait de promesses. »
En 1795, quand Louis XVIII, pour la première fois, fit exprimer à Vienne le désir d'aller à l'armée de Gondé, Thugut écrivait à Golloredo : « Probablement, Sa Majesté approuve que cette réponse représente à Monsieur, en termes polis,
qui l'Autriche interdisait de se porter vers le Rhin.
L'Angleterre avait proposé, il est vrai, de le débarquer en Vendée. Mais, là, commandait déjà le comte d'Artois, investi de la lieutenance générale du royaume. La présence du roi près de son frère eût accentué la rivalité des politiques contraires que chacun d'eux représentait. D'ailleurs, après Quiberon, après les désastres de la Vendée et de la Bretagne, il était trop tard pour aller dans ces provinces. La place du roi était à l'armée de
l'incongruité de son projet sans rien conclure au fond. » Il écrivait le 27 juin : « Personne assurément, ne fait moins de cas de la personne de ces deux princes que moi. Je reconnais plus que tout autre combien ils sont peu estimables. » Il ajoutait, il est vrai : « Mais est-il de notre intérêt que la royauté soit rétablie en France? Nul ne peut le contester. Peut-il nous convenir que les sans-culottes de Paris choisissent d'autres pour les mettre sur le trône et donnent cet exemple philosophique aux autres nations? Non sans doute.» Il n'épargnait pas davantage les amis du roi de France. A propos des rapports que Mallet du Pan adressait à l'empereur, il écrivait : « Il est bien vrai que ce verbiage, lire presque toujours des gazettes, ne vaut pas la plupart du temps l'argent qu'il coûte, aussi serais-je d'avis qu'à la fin du trimestre prochain l'on en pourrait supprimer l'envoi en y donnant cependant des tournures pour que cet enragé de Mallet du Pan ne s'avise pas de nous déchirer dans ses écrits. » Lorsqu'en 1797, le duc d'Enghien alla à Vienne, il ne fut reçu par l'empereur qu'au jour d'audience ordinaire. Enfin, lorsque Catherine accentua son zèle pour les Bourbons, le même Thugut s'écriait : « C'est un fâcheux embarras que cet engouement de l'impératrice pour les princes français et sa manière de voiries affaires de la France. Il en résultera pour nous bien des embarras et bien du chagrin. »
c:ondé. Ce n'est que pour s'y rendre qu'il voulait quitter Vérone. Il ne désespérait pas d'y réussir. Cet espoir seul lui donnait patience et résignation, lui faisait tolérer la tristesse de sa petite cour où les illusions des uns, les querelles des autres remplissaient les journées longues, vides, uniformes.
Mais, cette résignation, cette patience n'étaient qu'apparentes. Il brûlait de conquérir le prestige militaire qui lui manquait, ainsi qu'il l'avouait à d'Harcourt : « Une grande partie de ceux qui combattent pour moi ne m'ont jamais vu, lui écrivaitil; je n'ai fait qu'une campagne, dans laquelle on a à peine lire un coup de canon \ » Et ni le dévouement de d'Avaray, ni l'habileté de Saint- Priest, ni la perspicacité de Flachslanden, ni Tassurance imprévoyante de la Vauguyon ne le consolaient de n'avoir pu conquérir encore ce prestige indispensable.
11 est donc aisé de comprendre avec quelle anxiété il attendait le résultat des démarches de son principal agent, Saint-Priest. Cette anxiété s'augmentait au fur et à mesure que le résultat impatiemment réclamé semblait contraire à son espoir ou indéfiniment reculé. La tournure des événements venait encore la rendre plus aiguë. Quatre
l. Lettre du 28 septembre (795.
ans de guerres coûteuses et sanglantes n'avaient pas épuisé les ressources de la Révolution ; les efforts combinés de TEurope n'avaient pu la vaincre. Loin de l'avoir vaincue, ils semblaient avoir décuplé son énergie. Huit armées combattaient encore pour la République, se familiarisaient avec la victoire. La campagne recommençait en Italie et sur le Rhin. La maison de Savoie allait être contrainte par ses défaites d'abandonner la coalition. La lassitude de l'Autriche, l'impuissance de l'Angleterre s'accusaient de jour en jour. Les divisions des partisans du roi s'accusaient de même. Les personnages dont il s'était entouré à Vérone n'inspiraient pas confiance. Les agents de Paris ne voulaient correspondre qu'avec d'Antraigues et non avec le roi et ses ministres « dont ils redoutaient les indiscrétions. » Les pourparlers engagés révélaient de graves divergences de vues. D'Antraigues voyait avec dépit d'Avaray diriger les affaire s. D'Avarayse défendait de se mêler de politique, se vantait de n'être que l'ami du roi. Mais, le roi descendait chez lui tous les soirs. Ils décidaient, changeaient, rectifiaient ensemble ce qui s'était dit ou fait dans la journée. Les ministres étaient si bien convaincus du crédit du favori que tous le consultaient sur leurs projets. Le roi-lui-même ne partageait pas toujours leur avis. Quand quelque dissentiment éclatait, comme
cela était arrivé pour la déclaration de Vérone, c'est à d'Avaray, encore que son action se dissimulât, qu'ils en imputaient la responsabilité.
Ces divisions se renouvelaient entre les amis du roi et les amis de son frère. La distance contribuait à envenimer les rapports. A Vérone, on voulait que le roi se montrât; à Londres, on était d'avis qu'il devait laisser au comte d'Artois, le soin de lui frayer le chemin du trône. De Paris, on demandait des concessions qu'à Vérone, on ne voulait pas accorder.
Ainsi, se perpétuaient au grand dommage de la cause royale, les pénibles controverses qui, dès le début de l'émigration, avaient éclaté d'abord entre le parti de Louis XVI et le parti des princes, et, après la mort de Louis XVII, entre les partisans de son successeur et les partisans du comte d'Artois. Il était temps que l'émigration, pour sa dignité, connût de'plus nobles soucis. Ils éclatèrent à l'improviste.
Le 14 avril, le podestat de Vérone se présenta chez le roi et lui fit connaître que la République de Venise lui retirait l'asile qu'elle lui avait accordé depuis dix mois. Le Directoire, en apprenant que Mordwinof était accrédité par son gouvernement auprès du prétendant, avait exigé cette brutale expulsion. Les Français victorieux venaient d'envahir le Piémont, ils menaçaient
d'occuper toute ritalie. Le Sénat Vénitien elirayé, redoutant de déplaire à la France, avait jugé que l'heure n'était pas bonne pour lui résister. Il faisait droit aux injonctions du Directoire.
Le roi prit acte de la communication sans y répondre, sinon qu'il allait procéder aux préparatifs de son départ. Mais, le surlendemain, il écrivit au Sénat qu'il subordonnait ce départ à deux conditions. Il voulait, disait-il, rayer de sa main sur le livre d'or de Venise le nom de sa famille qui s'y trouvait inscrit; ilexigeait, en outre, qu'on lui rendit l'armure dont l'amitié de Henri IV, son aïeul, avait fait don à la République.
Le Sénat ne parut pas se préoccuper ce cette enfantine réclamation. MaiS;, le podestat de Vérone s'en offensa. Il fit tenir au roi une protestation dans laquelle il rappelait l'hospitalité libéralement donnée jusqu'à ce jour, a Je ne recevrai pas votre protestation, s'écria le roi. J'ai dit que je partirais, je partirai en effet, dès que j'aurai reçu les passeports que j'ai envoyé chercher à Venise. Mais, je persiste dans ma réponse d'hier. Je me la devais; je ne puis oublier que je suis roi de France. » C'était l'unique manifestation qu'il pût se permettre. Après l'avoir faite, il ne songea plus qu'à s'éloigner.
Ainsi qu'il l'écrivit à Catherine, la conduite du Sénat de Venise ne lui laissait d'autre asile que
PENDANT LA REVOLUTION o7
^( celui de l'honneur », c'est-à-dire une place parmi les gentilshommes français qui, sous les ordres de Gondé, comhattaient pour lui. Cet asile dont la cour de Vienne s'obstinait à lui barrer le chemin, les circonstances inattendues qui venaient de se produire lui permettaient, lui ordonnaient presque de s'y rendre. Il n'hésita pas à saisir l'occasion qui lui était offerte. Ce fut en vain que l'Anglais Macartney lui signala les dangers de sa précipitation, l'engagea à ne pas se présenter au quartier général du prince de Gondé sans s'être assuré de l'assentiment de rAutriclie, à attendre à Bologne ou à Parme que cette puissance eût fait connaître son opinion. Il ne voulut rien entendre. Il avait écrit à Vienne, à Londres, à Saint-Pétersbourg pour faire connaître ses intentions et les motifs qui les dictaient. Il n'y avait plus qu'à s'exécuter. . ' .
Gependant, le départ offrait diverses difficultés. A Vérone, le roi avait des créanciers. Il fallait leur cacher sa fuite. Il fallait dérober de même, le véritable ternie de son voyage au représentant de la République française, aux autorités de Vérone. Pour les tromper les uns et les autres, on organisa une véritable comédie. La Vauguyon qui ressemblait physiquement au roi partit avec Villequier et Gossé par la route de Trente, tandis que Louis XVIII et son fidèle d'Avaray se dirigeaient
secrètement vers le Saint-Gothard. Alors que les rapports officiels le montraient allant vers le Tyrol, il gagnait la Suisse et le grand duché de Bade où Gondé avait établi son quartier général à Riégel.
Le voyage fut pénible; il dura huit jours. A Riégel où Louis XVIII parut le 28 avril, il était attendu, grâce aux avis qu'il avait pu y faire parvenir. Le prince de Gondé le reçut au château, du prince de Schwarzemberg, où lui-même s'était fixé. Il lui fit connaître que les agents anglais, Wickham, venu de Suisse, depuis quelques jours, et Grawfurd qui suivait l'armée, avertis de son arrivée, avaient exigé que la nouvelle en fût donnée aux généraux autrichiens sous les ordres desquels était placé le corps français et à la cour de Vienne. Le roi voulut recevoir sur-le-champ ces deux personnages. Il leur exprima sa reconnaissance pour les bons offices de l'Angleterre, leur répéta les explications qu'il avait données à Macartney au moment de quitter Vérone et ne leur cacha pas la satisfaction qu'il éprouvait à se trouver parmi les Français. Ils évitèrent de lui présenter des objections, et de lui faire part de leurs craintes, bien qu'ils, fussent convaincus, l'un et l'autre, que l'Autriche ne tolérerait pas sa présence au quartier général.
Le lendemain, un ordre dujour, lu aux troupes.
leur apprit l'arrivée du roi. « Nous venons nous rallier au drapeau blanc, prés du héros qui vous commande. Nous nous livrons avec confiance à l'espoir que notre arrivée sera pour vous un nouveau titre aux généreux souvenirs que vous avez déjà reçus de Leurs Majestés Impériale et Britannique. Notre présence^contribuera sans doute, autant que votre valeur, à hâter la fin des malheurs de la 'France, en montrant à nos sujets égarés encore armés contre nous, la différence de leur sort sous |les tyrans qui les oppriment avec celui dont jouissent les enfants qui entourent un bon père. »
Ce langage révélait toutes les illusions de Louis XVIIL II croyait que l'Autriche le laisserait au camp deCondé. Il espérait être autorisé à rentrer avec les troupes de ce prince, soit que ce dernier passât le Mhin avec l'armée autrichienne, soit qu'il restât derrière avec Wurmser. Pour faciliter l'accomplissement de ce qu'il souhaitait, le roi était résolu à ne prendre aucun titre, à n'imprimer aucune direction aux opérations militaires.
Durant les jours suivants, il monta à cheval, visita les postes le long du Rhin, se montra aux troupes royales. Il lui arriva même d'interpeller, d'une rive àl'autre, des soldats de l'armée républicaine, de se faire reconnaître d'eux et de les enga-
geràservir sa cause. Malheureusement, cette cause était déjà trop compromise pour rallier de nouveaux partisans. Elle Tétait, à la fois, par les victoires des Français et par l'attitude de l'Autriche. Non seulement, la cour de Vienne ne tarda pas à manifester le mécontentement que lui causait la présence du roi sur le théâtre des hostilités, mais encore, elle commença à menacer d'expulsion les émigrés qui se trouvaient dans les États allemands.
C'était toujours même chanson, car les rares services rendus par l'Autriche l'avaient été de mauvaise grâce, le plus souvent accompagnés de procédés désobligeants. Louis XVIII ne se troubla donc pas outre mesure de ces menaces nouvelles. Il attendait beaucoup de l'état intérieur de la France, du zèle de ses partisans, ne désespérait pas, malgré le succès des républicains en Italie, d'arriver à ses fins.
L'année précédente, un de ses agents, le libraire Fauche Borel, était entré en relations avec le général Pichegru, qui commandait alors l'armée du Rhin. Au nom du prince de Gondé, il lui avait fait des offres séduisantes pour l'entraîner dans le parti du roi. Pichegru s'était laissé circonvenir, avait promis son concours. Mais par suite d'un défaut d'entente sur la forme à donner à ce con- ^cours, les pourparlers avaient' été suspendus. De-
puis, Pichegm, dépossédé de son commandement parle Directoire, était allé, sous divers prétextes, s'installera Strasbourg, afin d'être à portée des intrigues royalistes. Il avait promis de se rendre à Riégel pour se concerter avec le prince de Gondé. Wickham y était venu dans le même but après avoir mandé M. de Précy, l'ancien général du siège de Lyon, et Imbert-Golomès, autrefois maire de cette ville, maintenant émigré, dont il voulait prendre les avis. Les circonstances amenaient le roi au quartier général au moment où se préparait cette importante conférence. Les hostilités avaient momentanément cessé sur le Rhin, par suite de l'armistice qui ne fut rompu que le 20 mai. Il ne s'agissait donc de rien moins que d'aviser à la conduite à tenir, soit dans le cas où la guerre recommencerait, soit dans le cas où la paix serait conclue. Le roi eut connaissance de ces incidents en arrivant à Riégel. Il y puisa de nouveaux motifs de confiance. Quand l'Autriche menaça ses partisans et lui-même, cette confiance fut plus forte que l'inquiétude qu'il devait ressentir.
On apprit bientôt que Pichegru renonçait à tenir sa promesse. Il poursuivait déjà d'autres visées. Il ne tarda pas à retourner en France. Précy et Imbert-Golomès se trouvèrent seuls au rendezvous donné par Wickham. C'est avec eux qu'eut à délibérer le conseil du roi. Précy parla sans am-
bages. Il se disait i3rêt à se jeter en France, à se mettre à la tête des royalistes de Lyon et du midi, mais à la condition que les succès des Autrichiens lui frayeraient la route, obligeraient le Directoire à envoyer aux frontières les troupes en garnison dans ces contrées et assureraient ainsi la possibilité de s'en emparer. La première victoire des Autrichiens devait être le signal de la mise en marche de Précy.
Il ne manquait à ces plans que l'assentiment de la cour de Vienne. Il n'entrait pas dans ses vues de les favoriser. Elle le fit brutalement savoir, en notifiant, au commencement de Juin, à Louis XVIII que s'il ne quittait pas l'armée sur le champ, elle userait de contrainte. Ce langage comminatoire ne laissait au roi d'autre ressource que de se résigner à obéir. Mais vers quel lieu se diriger?
Le Directoire avait demandé à la confédération helvétique d'expulser les émigrés. Peu à peu les villes d'Allemagne se fermaient devant eux. Autour d'eux, montait une malveillance dont, à Riégel même, le roi avait surpris plus d'un témoignage. Ni les petits princes germaniques, ni leurs sujets ne voulaient continuer à leur donner l'hospitalité. C'est comme par grâce que l'évêque de Passau consentait à recevoir dans sa ville épiscopale la reine de France, à qui était devenu odieux le séjour de Turin occupé parles Français. Quant
au roi, nulle porte ne s'ouvrait plus devant lui. Les diverses démarches faites de. tous côtés, durant son séjour à Riégel, afin de s'assurer éventuellement un asile, avaient eu partout le même sort. A Dresde, à Lubeck, chez le prince d'Anhalt Dessau, ailleurs encore, Louis XVIII s'était vu refuser le permis de séjour.
C'est alors que naquit l'idée de demander un refuge à la Russie. Avant de quitter Riégel, le prétendant écrivit au comte d'Esterhazy, à Saint-Pétersbourg, pour le charger de sonder les intentions de l'impératrice Catherine. Puis, il se mit en route, sans but précis, allant devant soi, un peu au hasard, pensant gagner le duché de Brunswick et y attendre la réponse de la cour moscovite.
Après une journée de marche, il s'arrêta à Dillingen, petit bourg de la Prusse rhénane. Il descendit avec ses compagnons dans une pauvre auberge. Comme sa présence paraissait devoir passer inaperçue, il se décida à demeurer là jusqu'à ce qu'il fût mis en demeure d'en sortir. Il s'y trouvait à proximité du théâtre des opérations militaires, en état de profiter de tout événement heureux qui se produirait. Le groupe de ses fidèles s'était grossi du duc de Fleury et d'un petit nombre d'émigrés qui l'avaient rejoint après sa fuite de Vérone, tandis que les évêques d'Arras et de Vence retournaient à Londres.
Les pourparlers engagés avecl'agence royaliste de Paris se continuèrent. De Dillingen, on discutait sur les conditions du gouvernement royal, comme s'il eût été rétabli ou à la veille de l'être. On discutait ces conditions, alors que la tournure de la guerre indiquait, chaque jour, plus clairement, qu'on n'aurait.pas à les appliquer de sitôt. On les discutait sans parvenir à se mettre d'accord sur l'étendue et le caractère des concessions qu'il convenait de faire à l'opinion publique. On rédigeait des rapports volumineux, des lettres pressantes, dictés non par l'intérêt bien entendu de la monarchie, mais par les illusions nées de l'ignorance des émigrés sur les transformations qui s'étaient, depuis l'origine de la Révolution, opérées en France.
Les dramatiques événements qui maintenant allaient se succéder vinrent interrompre, à l'improviste, le cours de ces préoccupations. Le 30 juin, W.urmser, qui s'apprêtait à passer le Rhin, fut devancé par les Français, obligé de battre en retraite. L'armée deCondé dut en faire autant. Le roi qui était venu se remettre àsatête, faillit être pris dans une escarmouche à Kuppenheim. Il se réfugia dans l'abbaye de Schutter. Gondé le fit partir sous escorte pour Dillingen où il le rejoignit le 14 juillet. La partie engagée par l'Autriche, semblait alors compro-
mise, sinon perdue. Moreau s'avançait à grands pas . Les troupes impériales rétrogradaient devant lui. Cependant, comme le corps de Coudé avait trouvé à Dillingen une forte position, Louis XVIII laissa passer quelques jours sans arrêter un parti. Il espérait encore un retour heureux des Autrichiens. A la fin de juillet, cette espérance fut détruite par l'ordre de retraite générale que donna Wurmser. De nouveau, le roi dut songer à s'éloigner. Il était venu au quartier général de Condé pour entrer en France et non pour défendre l'Allemagne contre ses sujets.
Au moment de quitter ses fidèles soldats, il voulut leur adresser ses adieux. Il le fit en ces termes dans une proclamation qui leur fut communiquée : « Lorsque je suis venu avec tant d'empressement me réunir à vous dans l'espoir de délivrer mes malheureux sujets du joug qui les opprime, j'étais loin de prévoir que ce moment heureux dût être suivi d'une séparation déchirante. Des motifs impérieuxl'exigent aujourd'hui; mais, j'ai besoin de toutes les forces de mon àme pour m'y déterminer. Si quelque chose peut adoucir le sentiment douloureux que je ne cesserai d'éprouver jusqu'au moment où je viendrai rejoindre mes braves compagnons d'armes, mes fidèles soldats, c'est de les laisser entre les
mains d'un i^rince de mon sang dont le courage, la constance et le dévouement lui ont acquis le droit de me représenter et à qui je demande comme ami et j'ordonne comme souverain de continuer à commander, ainsi qu'il l'a fait jusqu'à présent, cette illustre armée dont en ce moment même, la voix de nos amis et celle de nos ennemis attestent également l'énergie et l'intrépidité. »
Cette proclamation faite, il différa encore son départ jusqu'au 19 juillet. Ce jour-là^ quelques instants avant de partir, il était, avec le duc de Fleury, à l'une des croisées de son auberge, quand un coup de pistolet fut tiré sur lui. La balle effleura son front et alla s'applatir contre le mur derrière sa tète. Si elle l'avait atteint un peu plus bas, c'en était fait de sa vie; comme il le dit autour de lui, le roi se serait appelé Charles X. Cette blessure, qui pouvait être mortelle et dont l'auteur demeura inconnu, n'eut d'autre conséquence que l'obligation pour le roi de rester alité pendant huit jours. Dès qu'il put se tenir debout, il se mit en route. Quelques jours après, il arrivait à Blankenberg, dans le duché de Brunswick, le seul État d'Allemagne qui voulût le tolérer. Après de courts pourparlers avec le duc régnant, il était autorisé à y séjourner temporairement.