‹ Les Bourbons et la Russie pendant la Révolution française (d'après des documents inédits)Chapitre 5 sur 71 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Le comte de Saint-Priest à Saint-Pétersbourg. — Catherine II. — Sa haine contre la Révolution. — Son zélé pour les intérêts du roi de France. — Sa cour, — Ses favoris.— Elle reçoit Saint-Priest. — Mémoire de ce dernier à Platon Zoubof. — Il quitte Saint-Pétersbourg. — Son voyage à Vienne. — Il y reste comme représentant de Louis XVIII. — Il apprend que Louis XVIII a été chassé de Vérone.

A la lin de cette même année 1795, le comte de Saint-Priest se trouvait à Saint-Pétersbourg. Il y était venu déjà en 1791. Il s'agissait alors d'obtenir de l'impératrice Catherine qu'elle contribuât à une expédition que préparait contre la France le roi de Suède. La mission de Saint-Priest avait échoué. Quoique reçu d'une manière flatteuse; quoique Catherine eût manifesté ses sentiments pour lui, d'abord en lui offrant dans ses États de hautes fonctions, ensuite, en lui assurant une pension viagère, il n'avait pu la décider à prendre les armes. « Je n'ai pas le droit d'intervenir dans les affaires de la France », avait-elle dit. Ce n'était

là qu'un prétexte; plus tard, elle n'eut pas les mêmes scrupules. Prétexte aussi la guerre qu'elle soutenait contre les Turcs et dont elle argua pour se soustraire aux engagements que Saint- Priest s'efforçait de lui arracher. En réalité, elle prévoyait déjà le partage de la Pologne; elle le préparait ; tous ses efforts étaient dirigés vers ce but. Ce fut l'unique cause de l'échec de la mission de Saint- Priest.

En 1796, quand il arrivait pour la seconde fois à Saint-Pétersbourg, tout autres étaient les circonstances. La mort du favori Potemkin avait délivré les Turcs de leur plus intraitable ennemi, de celui qui voulait, allant au, delà des desseins de l'Impératrice, conduire les Russes à Gonstantinople^ Depuis quatre ans, la paix était conclue

1 Potemkin mourut à Jassy, en 1791, dans un accès de colère provoqué par la nouvelle que Catherine, profitant de son éloignement momentané de l'armée, avait ordonné à Repnin de signer la paix. « Cet homme prodigieux n'ayant aucune éducation, suppléait à tout, dit le comte de Langeron, dans ses Mémoires inédits, par l'étendue et la force de son génie. Il n'avait rien appris, mais il avait tout deviné. Son esprit était aussi gigantesque que son corps. Il savait concevoir et exécuter tous les prodiges, et c'était l'homme qu'il fallait à Catherine, qui aimait les prodiges. La conquête de la Crimée, la soumission des Tartares, la transplantation des Saporoves sur le Coubon et leur civilisation, la fondation de Kherson, de Nicolaïew et de Sevastopol, l'établissement des chantiers de la marine dans ces trois villes, la construction d'une flotte supérieure à celle des Turcs, la domination de la mer Noire, les nouvelles branches de richesses offertes à la Russie par le commerce de cette mer et l'ouverture des ports où se rendent

entre eux et la Russie démesurément agrandie par ses conquêtes. De même, le paitage de la Pologne était accompli. Catherine régnait sur le plus vaste empire du monde.

Saint-Priest devait donc supposer qu'il la trouverait disposée à donner au roi de France des preuves de son zèle, des témoignages de son intérêt. Dans le passé, et sans aller jusqu'à mettre ses armées en mouvement, elle en avait donné d'éclatants.

Dès 1791, répondant à une lettre des frères du roi, elle leur écrivait le 19 août : » Je considère la cause de Louis XVI, comme devant devenir celle de toutes les têtes couronnées. » Le même jour, elle leur envoyait des fonds, en leur recommandant d'en faire « l'emploi le plus utile pour le bien des affaires du roi leur frère. » A cette même époque, elle accueillait à sa cour, les émigrés français qui s'y présentaient : le comte de Langeron, le marquis d'Auticliamp, le comte de Vioménil, le marquis de Lambert, le comte de Glioiseul, le comte de Damas, le duc de Polignac, le

maintenant tous les vaisseaux de l'Europe par une route inconnue, ou du moins oubliée il y a quarante ans, toutes ces merveilles qu'on doit au prince Potemkin doivent lui assurer la reconnaissance de sa nation et lui faire pardonner par la postérité de la génération passée tout ce qu'elle a eu à en souffrir. »

duc de Richelieu s d'autres plus obscurs. Tous recevaient des secours, des biens, des grades, des emplois, mille témoignages de la munificence d'une souveraine qui se faisait gloire d'avoir correspondu avec Voltaire et Diderot.

Après l'arrestation de Louis XVI à Varennes, elle ordonnait à Genêt, chargé d'affaires de France, de ne plus se présenter aux audiences du Corps diplomatique, « le roi n étant plus libre. » Elle l'obligeait à demander ses passeports. Avant môme qu'il eût quitté Saint-Pétersbourg, elle donnait accès auprès d'elle aux représentants du souverain captif. Tour à tour, les comtes de Bombelles et d'Esterhazy% envoyés le premier par Breteuil, le second par les princes émigrés, étaient reçus comme si leur maître eût toujours été sur son trône. Le 8 février 1793, en apprenant la mort de l'infortuné roi, elle dénonçait le traité

1. Il est intéressant de mentionner le jugement que le comte de Langeron, général émigré en Russie, porte dans ses Mémoires, sur le futur ministre de la Restauration : « Une âme ardente, une soif indicible de gloire, une tête bien organisée et un cœur pur, voilà ce qui distingue le petit-fils du maréchal de Richelieu. Il avait beaucoup des qualités de son grand-père et pas un seul de ses vices. Qu'on joigne à ses perfections aussi rares que précieuses une éducation exceUente, six années de voyage et l'on verra ce que pouvait promettre M. de Richelieu. »

2. Leur rivalité occupa un moment l'émigration. Dans cette lutte d'influence, d'Esterhazy finit par l'emporter. M. de Bombelles dut quitter Saint-Pétersbourg.

de commerce, conclu avec la France en 1776, fermait les ports de la Russie aux navires français, expulsait les consuls de ce pays, enjoignait aux Russes résidant en France de rentrer en Russie, et contraignait les Français fixés dans ses États à partir, ou à prêter le serment dont voici la teneur : « Je soussigné, jure devant Dieu tout-puissant et sur son saint Évangile, que n'ayant jamais adhéré, de fait ni de volonté, aux principes impies et séditieux introduits et professés maintenant en France, je regarde le gouvernement qui s'y est établi comme une usurpation et une violation de toutes les lois et la mort du roi très chrétien Louis XVI, comme un acte de scélératesse abominable et de trahison infâme envers le légitime souverain. » Les gazettes publiaient, par ses ordres, la formule du serment, et le nom de ceux qui l'avaient signé.

Enfin, au printemps de cette même année, elle invitait le comte d'Artois à venir la voir, « le' recevait, dit Langeron, avec les plus grands honneurs, les attentions les plus délicates, » portant la recherche à un point qui étonna les Russes eux-mêmes. « Rien ne fut négligé de ce qui pouvait contribuer à satisfaire l'amour-propre du prince, et à lui faire oublier ses malheurs. On n'avait pas plus d'esprit que Catherine, on ne pouvait avoir plus de tact et de grâce quand elle le

voulait et elle le voulut ^ » Le comte d'Artois passa unmois à Saint-Pétersbourg; il en partit comblé de bienfaits. Il reçut une somme considérable, fut défrayé de tous ses frais de route et de séjour. On lui remboursa jusqu'au prix des présents qu'il avait faits aux personnes attachées à son service pendant la durée de son passage en Russie.

Tant de souvenirs significatifs, les circonstances si différentes de celles qui avaient amené l'échec de Saint-Priest en 1791, lui firent croire que cette fois, il serait plus heureux. Mais il fut bien vite détrompé, d'abord par les avis de quelques Français fixés à Saint-Pétersbourg, ensuite par le langage même de Catherine. Ce n'est pas quatre années qui s'étaient écoulées depuis son premier voyage, mais quatre siècles. Le trésor russe était obéré, le crédit public compromis par les dilapidations des favoris. L'armée, n'était ni payée ni disciplinée. Les régiments

1. « La conduite du comte d'Artois fat pleine de décence, de simplicité, de dignité. Il renversa les idées qu'on avait de sa légèreté et de ses habitudes de jeunesse. Il inspira un respectueux intérêt, mais non ceux qui l'accompagnaient, notamment l'évêque d'Arras à qui on trouva l'air trop grenadier. On se blessa des allures du chevalier de Roll, du comte d'Escars, qui trouvait la table de l'impératrice mauvaise, et du comte de Damas qui, quoique au service de la Russie, affectait de porter l'uniforme français. » (Comte de Langeron, Mémoires inédits.)

étaient devenus le patrimoine des colonels, les provinces celui des gouverneurs. Colonels et gouverneurs étaient les favoris du favori; tous les liens relâchés, tous les droits méconnus, toutes les lois violées. L'impératrice feignait de l'ignorer. Platon Zoubot, qui avait succédé dans sa faveur à Potemkin, était hostile aux Bourbons \

Dès la première audience qui lui fut accordée,

1 II était devenu le favori de Catherine du vivant de Potemkin. Des 1792, sa puissance n'avait plus de bornes. C'est encore Langeron qui nous décrira cette curieuse physionomie : « Le grand vizir le plus arrogant n'a jamais traité les chiens de chrétiens avec plus de hauteur et de mépris que Zoubof les généraux et les courtisans de Catherine. Il fit faire à sa fortune les progrès rapides que faisait la passion de l'impératrice pour lui; comte, prince d'Allemagne, général en chef, grand-maître de l'artillerie, gouverneur général de la nouvelle Russie, commandant les chevaliers-gardes, chevalier de Saint-André, etc., etc. Sans la mort de Catherine, il eût été à vingt-cinq ans, feld-maréchal et aussi puissant que Potemkin. Elle en fit un premier ministre à qui elle faisait donner des leçons par Bezborodko et par Markof. — C'est un enfant que je forme, disait-elle. Mais elle se lassa de ses leçons, lui, de celles de ses mentors, et il devint le vrai despote de l'empire. Elle tolérait son inexpérience, sa médiocrité, sa paresse, jouissant de le voir rampant, soumis, en apparence épris. Il avait vingt-quatre ans, elle en avait soixante. » Tel était le respect qu'inspirait Zoubof, queparmi les courtisans qu'il recevait à sa toilette, il y en eut qui, allant chez lui tous les jours, restèrent trois ans sans lui parler. Catherine avait, en quelque sorte, hiérarchisé la fonction de favori. Le favori était aide de camp général. Il occupait l'appartement au-dessous de celui de l'impératrice, avec lequel il communiquait par un escalier dérobé. Il recevait cent mille roubles le jour de son installation et ensuite douze mille par mois. II était outre défrayé de toutes les dépenses de sa maison parmi lesquelles figurait chaque jour une table de vingt-quatre couverts.

Saint-Priest devina qu'il n'obtiendrait rien. Catherine l'engagea à se rendre à Vienne, où il était mandé par l'empereur. Elle lui parla du roi de Suède, de ses griefs contre ce prince qui se dérobait à l'engagement pris par lui de marier son fils à une archiduchesse [de la famille impériale de Russie. Pour se venger, elle songeait à lui déclarer la guerre, quoiqu'elle en craignit les résultats, « car, disait-elle, il ne faut mépriser aucun ennemi. » Mais, c'étaient là des questions accessoires. Saint-Priest tenta d'en aborder une autre Le ton de l'impératrice changea aussitôt. Elle ne croyait pas à l'efficacité d'une intervention étrangère pour rétablir l'ordre en France. Les Français, à ce qu'elle pensait, ne pouvaient être ramenés â la monarchie que par l'excès de leurs malheurs. Quanta elle, elle ne voulait pas entrer dans une querelle dont la Prusse et l'Espagne s'étaient retirées. Saint-Priest, qui n'avait pas encore reçu d'instructions de Vérone, n'insista pas ce jour-là. Mais il consacra les jours suivants, — on était à la fin de décembre, — à rédiger un rapport destiné au comte Zoubof.

Dans ce document, il montrait l'Angleterre, à bout de ressources, prête à conclure la paix avec la France. « Cette paix, écrivait-il, prolongera la durée de la République française aux abois, et les efforts des puissances pour détruire ce gouver-

nement pervers se trouveront frustrés. Le seul moyen qui reste pour empêcher la paix générale si funeste en ce moment est que Sa Majesté l'impératrice accorde à la cour de Vienne un secours effectif de troupes. » A ce prix, pensait Saint- Priest, l'Autriche refuserait la paix qui allait lui être offerte ainsi qu'à l'Angleterre.

Ce premier résultat ohtenu, il ne serait pas impossible de ramener la Prusse dans la coalition. « La jalousie envers la cour de Vienne occupe constamment le cabinet prussien. Le rapprochement entre ces deux puissances, opéré à Pilnitz n'a été que passager. C'est ce qu'a trop bien prouvé la conduite du roi de Prusse dans cette guerre. De quelle manière ce monarque n'a-t-il pas conduit le blocus de Landau, qu'il n'a voulu manquer qu'afm d'empêcher les Autrichiens de prendre pied en Alsace, les soupçonnant d'en vouloir conserver la conquête à la paix, pour augmenter par là leur prépondérance. L'accroissement de la monarchie prussienne en Pologne n'a pu lui faire atteindre encore la solidité de la masse autrichienne qui, d'ailleurs, a fait aussi ses progrès de ce côté, et tant que roi de Prusse ne sera point assuré qu'elle ne s'étendra pas par ses succès dans la guerre présente, on doit s'attendre qu'il essaiera de les contrarier. Ce n'est qu'en le tranquillisant à cet égard qu'on peut opérer son

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retour et celui des princes de l'Empire dans la coalition et la reprise des armes sur le Bas-Rliin. )>

Gomme conclusion à cette partie du rapport, Saint-Priest demandait que l'Impératrice de Piussie intervint d'une part, pour obtenir de la cour de Vienne qu'elle se contentât d'un engagement des puissances coalisées de la remettre, après la paix, en possession des Pays- Bas, et d'autre part, pour négocier à Londres, en vue de faire voter par le Parlement les subsides nécessaires à une campagne nouvelle, à laquelle contribueraient la Russie, l'Angleterre, l'Autriche, la Prusse et peut-être l'Espagne qu'il ne croyait pas impossible de détacher de l'alliance française.

Après ces vues d'ensemble, Saint-Priest abordait divers sujets qui intéressaient plus directement son maître. Depuis longtemps, le roi réclamait en vain la liberté de se rendre à l'armée de Gondé, alors à la solde de l'Angleterre et de l'Autriche. La cour de Vienne s'opposait à ce qu'il s'y transportât, en objectant les embarras que causerait sa présence dans les États de l'empereur. « Et cependant, observait Saint-Priest, l'inaction dans laquelle on le retient à Vérone nuit à sa réputation. »

Il considérait en outre comme très important pour le roi que les puissances coalisées se déci-

dasseiit à le reconnaître « en forme publique ». Pourquoi l'Angleterre, pourquoi l'Autriche refusaient-elles cette reconnaissance ? demandaitil. Craignaient-elles de s'engager par cette mesure à continuer la guerre jusqu'au rétablissement du roi ou à fournir à ses dépenses?

Sur le premier point, Saint-Priest répondait par une cituation historique. « Louis XIV, disaitil, déclara. roi d'Angleterre le fils de Jacques second au commencement de la guerre de la succession et ne conclut pas moins avec la reine Anne le traité d'Utrecht. »

Sur le second point, il s'expliquait plus lons:uement. L'explication mérite d'être citée, à cause de la contradiction qui s'y révèle entre la pensée qu'exprimait Saint-Priest, encore ignorant des intentions de Louis XIY à cet égard, et celle de ce prince qui rêvait d'entourer son exil de la pompeuse mise en scèiie de lacour de Versailles: « Les dispositions de Sa Majesté à la plus stricte économie sont bien connues; et dans le vrai, que lui servirait une représentation théâtrale qu'à le priver d'employer pi us utilement ses faibles moyens Le véritable éclat du roi dans sa position est dans une grande activité pour ses affaires. Deux ou trois personnes de confiance et un petit nombre de domestiques doivent composer tous ses entours. L'apparat d'un conseil dirigeant, de

grands ol'liciers auprès de sa personne, une suite nombreuse ne serviraient qu'à diminuer sa considération. Ses vrais serviteurs doivent se rendre vraiment utiles, et non le surcharger de leurs vaines fonctions. Le temps de les reprendre n'est pas encore venu. Toute promotion à des charges nominales, à des décorations serait encore déplacée. Ces bienfaits sont réservés à l'époque à laquelle Sa Majesté sera rétablie sur son trône * »

Saint- Priest insistait également pour amener l'impératrice à peser sur la cour de Vienne, à l'effet de faire remettre au roi Madame Royale : « Un oncle paternel n'a-t-il pas le droit de réclamer sa nièce orpheline, et les droits d'un roi sous ce rapport, ne sont-ils pas encore plus formels? »

Quant au poste de représentant de Louis XVIII à Vienne, Saint-Priest, empêché d'aller l'occuper, puisque le roi entendait l'avoir à ses côtés, proposait pour le tenir le comte de Ghoiseul-Gouffier, l'un des émigrés que Catherine avait accueillis dans son empire et comblés de ses bontés. Il demandait pour lui l'appui de l'impératrice.

« Je croirais extrêmement utile, disait-il ensuite, d'établir un journal périodique, propre à

1. Lorsque le roi aUa en Russie, il prouva par le soin qu'il mit à donner à sa cour un éclat supérieur à ses ressources, que l'opino sio nned minister ne l'avait pas converti.

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éclairer le public sur les méprises où tant d'écrivains mal intentionnés le font tomber sur les affaires de France. On peut espérer que le duc de Brunswick en permettrait la rédaction etl'impression dans sa résidence. »

Faisant allusion à la déclaration de Vérone, Saint-Priest rappelait que le roi avait révélé, dans ce document, ses dispositions à la clémence envers ceux de ses sujets coupables qui se repentiraient. « Parmi ceux qu'un repentir sincère ramène aux pieds de Sa Majesté, on doit remarquer le jeune duc d'Orléans. Ce prince entraîné, à l'âge de seize ans, par son père dans une faction scélérate, a montré à la guerre de l'énergie et du talent. Il a quitté ce parti criminel, lors la désertion de Dumouriez. Il a dej)uis passé son temps dans la retraite et les voyages, dans le plus grand incognito, accompagné du seul comte de Montjoie et de trois domestiques. Il vient de parcourir le Nord de l'Europe et a pénétré de ce côté jusqu'aux dernières limites de notre continent. Apprenant à Stockholm que j'allais repartir pour joindre le roi, il est venu chez moi me prier de mettre aux pieds de Sa Majesté ses regrets, sa fidélité et son zèle pour son service. Il promet de faire désormais un utile et loyal usage de ses moyens et m'a dit, en même temps, de rendre compte de ses dispositions à Sa Majesté l'impératrice, dont le suflrage est

d'un si grand poids et de mettre à ses pieds riiommage de son admiration. Je regarde comme important d'accueillir ces dispositions du duc d'Orléans. On a lieu de croire qu'il a été sondé par des Français, factieux d'une nouvelle espèce qui ont pensé à mettre la couronne sur sa tète, ce dont ce prince a rejeté l'idée avec l'horreur qu'elle mérite. Il dit que ses frères pensent comme lui. C'est à les faire sortir de France ainsi que la duchesse sa mère qu'il veut consacrer tous ses soins. Alors, il fera, dit-il, connaître ses sentiments par un écrit public et ira aux pieds du roi recevoir en personne son pardon et les ordres de Sa Majesté. »

Enfin, en terminant cette longue note où se trouvaient résumés les vœux du roi proscrit et présentées les difficultés de sa situation, Saint-Priest affirmait que les conseils qu'il sollicitait « serviraient d'encouragement et de guide au prince et à ses serviteurs».

Ce rapport n'eut pas de meilleurs effets que 1a visite de Saint-Priest à Catherine. Zoubof ne mit aucun empressement à l'appuyer auprès de l'impératrice. Saint-Priest ne trouva point parmi les autres courtisans plus de bonne volonté. Aucun d'eux ne voulut employer son crédit à le seconder. Toute la coar était en ce moment occupée à se distribuer les terres confisquées en Pologne.

Chacun réservait son influence pour réaliser ses desseins et ses ambitions.

Saint-Priest obtint cependant de la tzarine une lettre pour le roi. Dans cette lettre ,elle s'engagait à faire les diverses démarches qui lui était demandées pour obtenir soit la reconnaissance de Louis XVIII, soit l'autorisation pour Madame Royale de rejoindre son oncle, soit enfin des subsides de l'Angleterre pour aider aux opérations militaires. Elle autorisait en outre son ministre à Venise, à aller résider près du roi à Vérone. Mais, elle s'obstina dans la volonté de ne prendre aucune part effective aux opérations. Saint-Priest dut ce contenter de ce qu'on lui accordait, se résigner à renoncer à ce qu'on lui refusait.

Il se préparait à quitter Saint-Pétersbourg pour se rendre à Vienne, quand il reçut une lettre du roi, en date du 9 janvier 1796. Louis XVIII l'interrogeait sur les véritables dispositions de la cour de Russie. Convaincu à tort que Catherine était au moment de s'unir à l'Angleterre et à l'Autriche, il voulait connaître le but de cette alliance. L'impératrice avait-elle consenti au démembrement de la France? Allait-elle se prêter à des changements de constitution ou de dynastie?En quoi consistaient ces changements ? Pour répondre à ces questions, Saint-Priest n'eut pas besoin de renouveler ses démarches. Il n'eut qu'à se souvenir de ce qui lui

avait été dit. Il le fit connaître au roi. Puis, sans obtempérer au désir exprimé par ce dernier de le voir prolonger son séjour en Russie, certain qu'il ne pouvait plus y servir la cause royale, il se rendit à Vienne.

Il comptait n'y faire qu'un séjour de courte durée et rejoindre ensuite son maître à Vérone. Mais lorsque reçu par fempereur, il lui annonça que Louis XVIII avait désigné le comte de Ghoiseul comme son représentant à Vienne, ce prince déclara qu'il n'en voulait pas. Un autre émigré, lebaillide Grussol, fut alors proposé et également refusé. On ne souhaitait que Saint Priestou personne. Cette exigence modifia sesprojets. Use décida à rester en Autriche jusqu'au jour où il serait parvenu à faire cesser la disgrâce de l'évêque de Nancy, La Fare, qui, longtemps avait occupé les fonctions que lui-même allait maintenant exercer à titre provisoire.

Les audiences que lui accorda l'empereur confirmèrent ce qu'il savait déjà du mauvais vouloir de l'Autriche. Malgré les recommandations de Catherine, les ministres autrichiens, et surtout le baron de Thugut,le premier d'entre eux, n'entendaient rien céder de ce qui leur était demandé ni la reconnaissance du roi, ni sa présence à l'armée deCondé, nile départ de Madame Royale. A propos de celle-ci, Saint Priest recueillit même le

bruit que, bien qu'il fût connu qu'elle était, dès avant la mort de son père , fiancée au duc d'Angoulême, la famille impériale rêvait de lui donner un archiduc pour époux, avec l'Alsace et la Lorraine pour dot. Fondé ou non en ce moment, le bruit ne se confirma pas. Il n'en causa pas moins de vives inquiétudes à la cour de Vérone. Saint-Priest put constater en outre que l'empereur d'Autriche était las delaguerre,dispôséàaccueillir des propositions de paix.

Ainsi, semblaient perdus tous ses efforts et jusqu'aux minces résultats de sa mission à Saint- Pétersbourg. Il lui fut cruel d'avoir à en faire l'aveu au roi. Ce n'était là, d'ailleurs, qu'une épreuve de plus et non la dernière, ni la plus douloureuse. A la fin du mois d'avril, Saint-Priest recevait brusquement la nouvelle qu'à la suite d'un vote du Sénat de Venise, Louis XVIII venait d'être chassé de Vérone.

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