‹ Les bourdons sont en fleurChapitre 3 sur 5 · CI. LES SŒVRS, /rès doucement. 0 Amen · texte numérisé non relu

CI. LES SŒVRS, /rès doucement. 0 Amen

Entre Claire avec sœur Chita. A son approche les hirondelles s'envolent lentement d'une aile familière. Claire est pâle, son visage amaigri exprime une sorte de souffrance. Elle se tient debout près du figuier. Sœur Chita semble gaie et paisible.

CÎ.SŒVR GHITA.i^ Claire , ne t'assiéras-tu pas sur le banc ?

CL CLAIRE, préoccupée. 0 L'heure de l'Ave Maria va sonner .

O, SŒVR GHITA. a O Claire , comme tu trembles I comme tu es agitée I

O» CLAIRE. 0 O Ghita , comme tu restes coite I comme tu es placide !

O. SŒVR GHITA, souriant. 0 Puisque frère François doit partir ce soir, et que je ne puis l'empêcher, pourquoi .

CL CLAIRE, /e5 "^eux fixés devant elle sur les lauriers^ souriant avec joie . 0 Le voici, il me semble. Ah I sa vue est un bienfait pour lame , comme , dans la fraîcheur du matin , le premier encens du soleil qui fume .

G, SŒVR GHITA. 0 II vient vers nous.

C CLAIRE, vivement. 0 Mais penses-tu qu'il fût parti sans me dire adieu ?

CL SŒVR GHITA, le suivant des yeux. 0 11 est rentré, avec frère Elia, dans la chapelle .

CL CLAIRE. 0 N'est-il pas bien pâle ?

CL SŒVR GHITA. >^ Il ne me semble pas. CL CLAIRE. 0 Tu ne remarques rien.

CL SŒVR GHITA, rieuse . ^ Il est livide, si tu veux .

CL CLAIRE, ;o»gnan/ les mains. 0 O Jésus, gcirdcz le d'être malade et de souffrir !

CL SŒVR GHITA,/ai3an/ de méme^aoec onction. 0 Ainsi soit-il.

C CLAIRE. 0 O Vierge mère, g£irdez-le de la j^eine I Gardez-nous de le perdre !

G. SŒVR GHITA. 0 Ainsi soit-il. 0 Silence. Elles prient un moment.

CL S CE VR j G H I T A . i^ Claire , tu t'effraies à tort . 11 ne se porte plus si mal , depuis le dernier hiver ; et il a l'air toujours joyeux.

C CLAIRE. 0 C'est le bonheur "qu'il donne aux autres : il resplendit de son trésor , comme les roses de leur parfum.

CSŒVR GHITA, calme. ^ 'Comme tu l'aimes I

C CLAIRE, naïoe et passionnée. 0 Suis-je la seule? Je l'aime , je l'aime plus que la vie , comme mon paradis . je l'aime : oh ! que ne puis-je mourir pour lui , ou le sauver , ou n'être plus moi-même , mais quelque chose de doux qui respire devant lui .

CSŒVR 'GHITA. ^ Nous l'aimons ; mais toi . plus que nous toutes . Tu es la première , comme la mère hirondelle , rentrant au nid , crie : " J'y suis I j'y suis!

et. CLAIRE. 0 Crois-tu qu'il le sache ? CL SŒVR GHITA , souriant. 0 Sans doute. Et il te chérit plus que nous .

C CLAIRE, avec joie. 0 Non , nious sommes toutes égales devant ses matins fraternelles . Tu te trompes ; cela ne peut pas être .

CL SŒVR GHITA, malicieuse . 0 Tu ne le voudrais pas ? De toi , sœur bien-aimée , nous ne sommes pas jalouses : car nous sommes tes filles . C CLAIRE. 0 Chère Ghita , tu m'as suivi la première .

CL SŒUR GHITA. ^ Tu mérites d'être préférée . Nous te devons tout .

CL CLAIRE. 0 Et moi , c'est à lui que je dois . 0 Elles se prennent la main et se regardent avec tendresse. CL SŒVR GHITA. 0 11 fait si doux vivre dans la paix du Seigneur !

CL CLAIRE. 0 Dans la main du Sauveur . Ici , notre âme a son berceau . Ghita , tu as souffert , jadis , il m'en souvient .

CLSŒVR GHITA. >B^ Il ne m'en [souvient plus . Que tout est beau , que tout est doux ici ! Plus de querelle , plus de cris ! Tout rit: vois le ciel sur les peupliers , comme une perle .

CL CLAIRE. 0 François a fait descendre Dieu sur notre vie ; et , depuis , tout est en fleur autour de nous, et tout sourit .

CLSŒVR GHITA.^ C'est un grand saint .

CE, CLAIRE, a voix basse . 0 Tais-toi , chère sœUr : il ne veut pas qu'on le dise .

CSŒVR GHITA, placidement. 0 K lui, j'entends bien .

CL CLAIRE. 0 Non, il ne veut pas même qu'on le pense . i2^ 5ouJam, avec élan^ d'une voix étonnée, comme on Va en rêve. 0 N'est-ce pas un bonheur infini , une joie sans partage , que nous goûtons ici , aux pieds des anges ?

aSŒVR G HIT A, lui baisant la main. 0 Oui .

d. CLAIRE, lentement. 0 Sur cette colline, nous avons un bonheur infini , une joie presque sans mér lange . O vie suave comme un jardin de roses ! 0 Court silence. 0 C'est grâce à lui . Et voici pourtant qu'il s'en va .

(LSQEVR GHITA.^ Sera-t-il longtemps avant de revenir ?

C CLAIRE, morne. 0 On ne sait . Je le crains . Ses pas vont et viennent , où le Seigneur l'envoie , doux et rapides , et tôt partis , comme les rayons du soleil de quatre heures en hiver , dans le bois 0 Avec anxiété . 0 Ghita , ne mens pas : n'est-il pas

malade ? Il dépérit . Il s'est évanoui , samedi , à matines .

CL SŒVR GHITA. 0 Malade ? Il le sera , si tu veux à tout prix qu'il le soit .

O, CLAIRE, cessant de se contraindre . /H ]e le veux? moi ? O malheureuse que je suis ! Que dis-tu , Ghita? est-ce là ce que je te demande ? 0 Elle tourne la têtCt et met la main devant ses yeux.

CSŒVR GHITA. ^ Mais quoi , qu'est-ce donc, mère chérie ? Plus que frère François , c'est toi qui me parais souffrir , très chère . Tu pleures ? Est-ce encore ce cœur de feu qui brûle , comme dit l'autre jour le bon maître , hochant la tête ?

H CLAIRE, se r tournant à demi 0 II l'a dit ? Ah I que doit-il penser de moi ? qu'en pensez-vous toutes ? C SŒVR GHITA, aozc une sorte de compassion tendre. 0 O cœur de feu 1 O Claire 1 nous savons que pas une de nous n'est plus que toi près de Dieu . pas une n'est si pure . En sa candeur, ton âme est nette et délicate comme la chèvre blanche qui ne ramasse pas le pain souillé de terre . Toutes, nous avons en toi l'exemple de celle qu'il nous faut être . Le frère nous en a averties plus d une fois .

et. CLAIRE, ardemment confuse. 0 )'ai hon-

te, j'ai honte . Je n'ai point de mérite : il les a tous , s'il en

est en moi .

CLSŒVR GHITA.^11 nous réF>était ce matin :

Voyez la , mes sœurs . " Elle s'interrompt, à la voix quon entend venir du côté caché par les lauriers.

H FRANÇOIS D'ASSISE, toujours invisible. 0 Mes sœurs, voyez comme sœur Claire prie : sa vie seule est une prière . Comme ces doux blessés , les rouge-gorges , dont le chant , plein d'allégresse , sort de plumes en sang , son âm.e et son cœurj palpitent sur ses lèvres meurtries : à peine les remue-t-elle , le Seigneur entend ce qu'elle veut , ce qu'elle voit , ce qu'elle dit . Oh ! c'est là le saint mystère : pour l'Amour qui sait tout , chaque être mystérieux se révèle . Dans les yeux de notre sœur# il pêche les perles de son amour pour lui . Comme elle est tout à lui , elle n'a pas souci d'elle , A l'unique bonté en qui toute chose est pleine , elle se livre : oh ! comme elle est adroite à se placer entre les mains de Dieu ! Notre Père a le soin de ceux qui ne l'ont pas d'eux^ mêmes . Qu'ils sont heureux , ceux qui se dépouillent l tous ceux qui vont au van du blé céleste , et qui se laissent aller comme la balle et la bourre ! 0 Que vos prières soient courtes , mes sœurs , et votre amour in-

fini ! Priez Jésus et l'aimez donc comme fait notre Claire . Ayez aussi le cœur de feu , et toutes . ne soyez qu'une , comme tous les rayons pour faire la roue se croisent au moyeu . Et le moyeu est vide ; et sans le vide , où est la roue ? 0 jamais lasses d'aimer le Sauveur , bénissez-le , bénissez je vous prie . 11 est partout . Ecoutez mon pauvre conseil , petites sœurs : partout , Notre Sauveur tend les bras aux créatures . Courons nous y jeter , heureux comme l'enfant au réveil, qui voit penchée sur lui sa mère 0 Soyez comme sœur Claire : elle a parlé des yeux aux arbres toujours dociles , et aux fleurs , ces abeilles sans dard ; à la forêt qui lève les doigts pour qu'on la compte ; à la bonne colline , patiente comme une vache , qui porte les maisons ; à l'eau qui coule , telle que du lait sans péché , et aux oiseaux , nos amis rieurs . Et tous la remercient ; et tous répondent , au nom adorable qu'elle invoque : " Sœur Claire , nous voici ; sœur Claire , nous t'aimons . Dieu soit avec nous comme avec toi, sœur Claire ! Pendant ces paroles^ Claire semble ravie. Elle pleure. Chita écoute et réfléchit.

H SŒVR GHITA, à demi-voix. 0 Puisse l'heure de son retour n'être pas trop lointaine I 0> FRANÇOIS, toujours invisible . 0 Mes sœurs.

adieu. Frère Elia , veillez sur mes chères brebis . Je les

mets sous votre main sage . Soyez le bon pasteur de

nos humbles ouailles . Je vous les confie .

CL LES SŒVRS, invisibles. 0 Adieu , mon frère . 0

Mon frère , bon voyage . 0 Dieu soit avec vous , bon

frère .

Cependant Claire paraît tout à coup insensible. C'est les

y^eux mornes et la figure froide quelle murmure ce qui suit,

en supputant au figuier.

et, CLAIRE. 0 Jésus , soyez près de celui qui vous

cherche et qui vous aime . Ne l'abandonnez pas . Ne

nous en privez point . Veillez sur notre frère , qui vous

a porté jusqu'à nous . Daignez exaucer mon cœur , non

pas pour ses mérites , mais en faveur de l'amour qui

l'excite , je vous supplie .

Ghita s éloigne, et sort sans bruit.

Entrent Fra S iloeslre et Fra Junipereen habit de pèlerins.

Tous les deux maigres et hâlés; Fra Silvestre d'aspect

ascétique.

G. FRA SILVESTRE, froid et l'air toujours distrait. 0

Sœur Claire , me voici . Que vouliez-vous me dire ?

Nous allons nous mettre en route .

G. CLAIRE, inquiète. 0 Ne partez-vous point

avec frère François ? J'espérais que vous l'accompa-

gnenez .

€L FRA SILVESTRE. ji Nous nous séparerons après un bout de chemin .

CL CLAIRE. .É^ Ah ?

CÎ.FRA jVNIPÈRE, lourdement, simplement . 0 Frère François l'a dit .

d FRA SILVESTRE. 0 je dois me rendre à Bastia . CL FRA jVNIPÈRE. 0 Frère François l'a dit . CL FRA SILVESTRE, soucieux. 0 Moi aussi, j'eusse préféré ne pas le quitter . Je dois le rejoindre dans huit ou dix jours à Gubbio .

CL CLAIRE. 0 je voudrais que vous y fussiez déjà . Vous a-t-il confié ce qu'il veut faire ? CL FRA SILVESTRE, soucieux. 0 11 ne veut pas dire où il va . Il ne le sait peut-être pas lui-même . CL CLAIRE. 0 " Trop de souffrants souffrent sans moi , tandis qu'ici je me repose ! " Il s'en faisait le reproche , hier .

et FRA SILVESTRE. 0 11 s'arrêtera oi!i les pauvres et les oppnmés auront besoin de lui .

CL CLAIRE, avec angoisse. 0 S'éloigne-t-il donc seul ?

CL FRA SILVESTRE. 0 Frère junipère le suit . CL FRA jVNIPÈRE. 0 Frère François l'a dit .

CL, FRA SILVESTRE. 0 Je pense qu'il désire , en secret , revoir les forêts de Vallombreuse , et faire retraite à l'ermitage de la Verne .

C CLAIRE. 0 Si loin d'ici ! et déjà l'automne est proche .

CL FRA SILVESTRE. 0 Ses pas l'y porteront d'euxmêmes , si rien ne le retient . Pour lui , là-bas , c'est l'attrait de vivre dans les vignes de la solitude , et de vendanger telles saintes douleurs sous le toit du ciel . Il a soif de ce désert ; il y a connu de divines extases . et. CLAIRE. 0 Est-ce possible, ne dois-je plus le revoir ?

CL. FRA SILVESTRE. 0 11 n'y faut pas penser . CL CLAIRE. 0 J'en ai le pressentiment . CL FRA SILVESTRE, sévkTemeni. 0 N'y ajoutez pas foi . Comme pour se cacher , le pluvier n'a qu'à se couvrir de sable , ramenez sur vous vos oraisons familières . 11 n'en faut pas croire vos rêveries de femme . CI. CLAIRE. 0 On rêve sans le vouloir , mon frère . CL FRA SILVESTRE. 0 Si vous voulez lui plaiire , ne lui faites point de tristes adieux . Il ne veut pas qu'on s'inquiète de lui .

CL CLAIRE. 0 Le pourrait-on ?

CL FRA SILVESTRE. 0 Oui , si on le veut . Ah Isans

doute , il est difficile de lui obéir en cela . 0 Froidement . 0 Mais le frère dit vrai . 11 faut aimer Dieu, ma sœur . Du reste , l'obéissance n'est point , si elle choisit et ne s'étend pas à tout . Adieu , ma sœur . Je vais prier pour ce voyage .

// s'éloigne. Claire s approche de Fra Junipere. d CLAIRE, avec précaution. 0 Frère, ne craignezvous point d'être trop fatigué ?

H FRA jVNIPÈRE , bénévole. 0 Et de quoi donc , notre sœur Claire ?

O, CLAIRE. 0 Du grand poids de votre bagage , pour une si longue absence .

CFRA jVNIPÈRE, riant. 0 Mon sac y suffit bien , et au-delà .

<L CLAIRE, 0 Et qu'emportez-vous?

CL FRA jVNIPÈRE. 0 Peu de chose , ce que frère François a voulu que j'y mette .

C CLAIRE. 0 Frère François vit d'air et de chanson . CL FRA jVNIPÈRE, secouon/ la tèle.0 On le croirait. 0 II pousse un bruyant soupir . 0 C'est un grand saint !

CL CLAIRE, persuasive. 0 Prenez ce cordial et ces quelques provisions .

CL FRA jVNIPÈRE, ovcc regret. 0 Frère François ne

la pas dit . Il ne l'a pas dit .

<î. CLAIRE. 0 Ne vous en inquiétez point : je le prierai.

a FRA JVNIPÈRE. isr II ne l'a pas permis. CL CLAIRE, pressante. 0 Mais vous savez bien quelle est sa faiblesse , et comme souvent il tombe en défaillance . Que ferez-vous alors ? Prenez , c'est pour lui ; vous en aurez besoin , peut-être . CE. FRA JVNI PÈRE, iz/ Vous pensez ?

CL CLAIRE, 0 Assurément .

CL FRA JVNIPÈRE, résolu. ^ Je le prendrai donc, quand il me l'aura dit .

// s'éloigne. Entre François : il est d'une extrême pâleur, visible en dépit de son teint brun et du hâle. Il ne paraît pas malade; mais on dirait que déjà, sous l'apparence mortelle, un autre être perce en lui. Il semble enfin son propre reflet. Sa voix est ferme, le ton précis, mais du timbre le plus doux. Une cloche tinte lentement. François reste immobile, comme s'il contemplait le passage. Claire, absorbée, ne l'a pas encore aperçu. On entend des pas légers, un murmure étouffé de voix, d'où s'élève, comme un chant, l'appel d'une sœur aux autres; on la devine jeune et presque enfantine.

CL VNE SŒVR, invisible. 0 Venez , mes sœurs ,

L'heure s'avance . Portez vos cœurs et vos prières à Celui qui entend et jamais ne se lasse d'attendre . Ouvrez vos âmes au doux silence de l'oraison . Bruit discret de pas qui se hâtent et de robes frôlées; quelques appels à mi-voix.

C DES SŒVRS. /!f Hâte-toi , Gina . i^ Pasqua , où estu? <^ Je te cherchais . /ef Ne parle pas . ^ Ici ! viens . ^ Où ? /^ Baisse la voix .

CL SŒVR GHITA, allant à Claire. 0 Du couvent vient la voix de Béatrice : elle nous appelle . CL VNE SŒVR, au loin. 0 Le cher moment va revenir pour les enfants d'entretenir leur Mère céleste , dans le silence de la salutation ... CL O Vierge , mère très pure , vers vous c'est notre âme qui vole . l'Angelus de vos filles sur l'aile blanche de l'amoureuse obéissance qui s'incline ... CL Et nous nous hâtons , afin que notre joie vous dise : " je vous salue , Marie . " Tout se tait- Court silence.

CL S ŒV R G H 1 T A . i^ Toutes ont quitté la colline . A mon tour , je rentre . Claire , ne viens-tu pas ? CL CLAIRE, immobile. 0 Un moment encore , et je te suis .

CLSŒVR GHITA. i^ Tu veux , peut-être , dire adieu à frère Fréinçois?

CLCLAI RE.iS^Oui.

dSŒVR GHlTA.i^Ilestlà.

Claire s'avance de quelques pas. François vient à sa rencontre. Ghita sort. Ils se penchent Vun vers Vautre, et se regardent longuement; mais leurs mains ne se touchent pas. d, C L A 1 R E . ^ Vous partez ? C'était donc ce soir ? CL FRANÇOIS. /H )'ai reçu l'ordre d'aller par tous chemins .

CLCLAIRE.i^La saison sera bientôt mauvaise . CL FRANÇOIS, avec une douce gaieV\ 0 Petite sœur, je vous prie, ne vous mettez pas en peine de moi . Est-ce que la prairie s'inquiète du temps qu'il fera? Le front vermeil du crépuscule est penché sur la vie ; tout est en paix d'amour et tout adore . Et tout est bon , à cause de la beauté que Dieu y a mise . Tout a trop de bonté, et vous qui demeurez , et ce que je vais rencontrer sur la route .

C G L A I R E . >2/ Vous nous faites souci . Vous ne sauriez nous le défendre .

CL FRANÇOIS. 0 Ah! pourquoi? Le signe m'a été fait : je dois toujours aller . Comme un bon chien , il est un maître que je dois suivre .

CL C L A 1 R E. ^ Votre vie nous est si précieuse ! CL FRANÇOIS, avec une légère contrariété . 0 Non, ne

le croyez pas , Dieu seul est précieux . C CLAIRE, avec une légère tristesse. 0 Sans vous, nous cesserions d'être nous-mêmes , et nous prenons pitié de nous en nous donnant souci de vous . C FRANÇOIS, souriant, a II ne faut pas trop vous soucier de vous , en ce cas .

Cî, CLAIRE, avec anxiété. >^ Et si , fxjurtant . Elle ne peut poursuivre^ la voix lui manque. iL FRANÇOIS. /^ Ma chère sœur, ne vois-je pas des larmes dans vos yeux?

O, CLAIRE, avec effort. 0 De quoi pleurerait-on si ce n'était de joie ? Souvent , c'est à la pensée du bonheur que j'ai eu de vivre , tandis que vous vivez , et de vous avoir connu .

C FRANÇOIS, /a regardant avec une tendresse extrè^ me. 0 O chère sœur, comme le thym parfume le miel des meilleures abeilles , vous avez embaumé mes prières , à moi , pauvre frelon Ce fut un grand bonheur aussi pour vos frères, de vous trouver sur la route du ciel : souvent , vous m'y avez donné la main.

C CLAIRE, avec précaution. 0 Scrcz-vous de retour pour la Toussaint?

iL FRANÇOIS, contrarié . 0 je n'en sais rien. N'y

comptez pas, ma sœur, je vous en prie . Avec enjoué^ ment . 0 Sans trop d'orgueil , qui peut répondre de demain?

CL CLAIRE. 0 Lorsque la dernière fois , vous revîntes de Rome , à peine s'il vous restait le souffle . CL FRANÇOIS, gaiement. 0 Vous croyez ? Laissez faire à Jésus . Laissez-lui le soin de la vie qu'il m'a prêtée . Elle est entre ses mains , et vous vous inquiétez ? Allez , je ne veux pas être ingrat envers cette bonté unique . je ne veux pas penser pour lui , qui pense à moi . Tel le paysan , contemplant sa terre , les mains derrière le dos , debout parmi les labours , et pareil à un vieux chêne au milieu du champ , rien ne lui échappe : le Sauveur me regarde et me voit sous les feuilles du ravin ; je suis la fourmi du Seigneur . Que je sois toujours , ô mon divin Seigneur , entre vos doigts ! 0 Claire garde le silence. Puis elle se signe.

CL FRANÇOIS, reprenant . 0 Que ma vie soit devant vous , maître du champ , ô mon Sauveur , comme les jeunes sauges aux trois couleurs si humbles et si tendres , quand elles trempent dans l'eau , à la lumière du matin !

CL CLAIRE, humble et triste. 0 Que ferai-je, mon

frère , et que feront mes sœurs jusqu'à votre retour ?

d, FRANÇOIS, avec une légère malice . à Quand je n'y serai plus, vous aurez le bon frère Elle, qui vous aimera .

CL CLAIRE, effrayée. 0 Quand vous n'y serez plus? Parlez-vous d'une telle séparation ?

C FRANÇOIS, doux et grave. 0 Je n'y pensais point , ma sœur ; mais nous devons y être prêts , comme à dormir , avec délices . La félicité d'un tel sommeil est sans mesure . Ne tenez pas tant à moi . La douleur même est joie . 0 O ma sœur , la joie est partout , comme Notre Seigneur et la piété de Notre Dame . j'attends la douce joie de vivre dans la douceur de la mort , qui est un lit dans la chambre maternelle . Qui peut mourir , ma sœur ? On ferme les yeux sur soi et on les rouvre dans le cœur de Dieu , au paradis . 0 Ne tenez pas à ce pauvre endormi . Qui ne vaut mieux que moi ? J'ai grandement péché , jadis . Vous , ma sœur , vous êtes comme lenfant .

(LCLAlRE.^Ahlje suis née ici I O, FRANÇOIS 0 Les vierges, telles que vous , mes filles , qui sourient en priant , sont blanches à faire en-

vie à la candeur de la robe pontificale . CL CLAIRE, d'une Voix tremblante. 0 Non, vous ne sauriez nous accoutumer au deuil de vous laisser .

Ci FRANÇOIS. 0 Votre amitié et celle de tous , ici , me touche jusqu'en ce secret du cœur , qui n'est plus à moi et que pourtant je vous livre . Je bénis Dieu en vous . i^ Si je ne suis plus là , vous avez près de vous Celui à qui vous ne me comparez pas , sinon pour me confondre , plus tendre infiniment et plus fort que moi petit ver nourri dans la splendeur du fruit . 0 Vous aurez toujours le Ciel , ce regard du Sauveur , la prairie virginale , la bonne épouse , la terre voluptueuse et l'eau qui est si chaste, et l'air notre frère subtil . 0 Tous, mieux que moi , vous parlent de notre merveilleuse vie, et font réponse à vos prières , quand vous parlez de ses créatures au Créateur . 0 Or , si le temps vient qu'il vous faille une grâce , je le saurai ; je supplierai pour vous Notre Père ; le pouvoir ineffable , sur qui Notre Seigneur peut tout, l'accordera bien à mon espérance. 0 Avec gaieté. 0 Ma sœur , je ne pars cependant pas pour toujours.

Ci CLAIRE. 0 Si du moins , vous étiez avec nous à Noël ? .

C FRANÇOIS, r interrompant. 0 Alors, sans doute , vous n'aurez plus huile , ni farine . je penserai à vous , mes chères . Je vous ferai tenir la moitié de ce qu'on nous donnera , les pauvres servis d'abord et les malades , qui font sur tout chemin une croix avec la douleur et qui me rendent la vue de Jésus délaissé même de Véronique.

CL CLAIRE 0 Et si l'on ne vous donne point, comme le mois de l'Ascension ?

C FRANÇOIS, gaiement. 0 Eh bien , ma sœur , je recevrai de la terre , ou de la pluie . Les méchants Juifs n'ont-ils pas eu , dans le désert , des cailles ? Mais plaise au ciel que je ne touche point des dents la merveille qui vit !

C CLAIRE. 0 Vous n'aurez rien . II y a beaucoup d'avares .

O. FRANÇOIS. 0 Prions alors de bon gré pour ceux qui naissent endurcis et qui refusent la croûte avec la mie au passant qui a faim . Dieu donne la pâture aux petis corbeaux : il nous la donnera .

O, CLAIRE. 0 Les méchants ne se croient pas si à plaindre .

C FRANÇOIS. 0 C'est en quoi ils le sont . Puis nous travaillerons 0 Un peu soucieux 0 Vous, pour-

tant, mes sœurs, si vous navez pas assez , vous irez à Pérouse quérir votre provende . Ne craignez point : les hirondelles y vont , et le ciel les garde de l'oiseleur . Si vous n'avez où dormir , et que la nuit vous surprenne , frappez chez Monna Saveria : elle vous aime .

CI, CLAIRE, mélancolique. 0 11 ne s'agit pas de nous. Qui sait quand je vous reverrai ?

CL FRANÇOIS. 0 Quand il plaira à notre Guide. Je penserai à vous, soir et matin ; mais le matin surtout oij chaque âme est plus pure , où chaque vie espère : c'est l'aube ! alors le rossignol ne chante pas le mois de mai : il chante son amour . Dieu nous fera grâce . Claire garde le silence.

d FRANÇOIS, s éloignant d'un ou deux pas . 0 Chère sœur , ne me chargez pas de votre tristesse . CL CLAIRE. 0 je ne suis pas triste .

CL FRANÇOIS. 0 La tristesse est péché qui porte en soi sa peine . Je commande à cette ombre de quitter votre visage et votre cœur . Ombre , va-t-en ! laisse l'âme de la servante du Seigneur . qui est toute Claire 1 0 Arec tendresse . 0 Que ce cœur est gracieux ! Il cache bien des choses ; il en soupçonne d'autres, et n'en veut rien laisser voir, par une délica-

tcsse qui n'est qu'à vous seules , pauvres femmes , mes soeurs . Allons , ne soyez point triste : la tristesse détourne . On cherche ailleurs , et le regard se perd où le contentement n'est plus . Si la raie du labour n'est pas droite , à quoi pense le laboureur ? La tristesse n'est pas ce que veut le Seigneur .

C C L A I R E , se faisant violence . 0 Non , mon frère ; aucune douleur ne pèse sur mon âme , et ces larmes sont douces .

CL FRANÇOIS. 0 Pleurez alors , bonne Claire . Les pleurs savent bénir aussi . Quand les larmes ne sont î)as amères , c'est une offrande à la pitié de Dieu , comme la miellée de la résine dont se fait le meilleur encens de Palestine Vous travaillerez donc en chantant .

C CLAIRE. 0 je brode avec mes sœurs un corporal pour Notre Dame des Anges ; et. le soir, nous filons trois nappes d'autel plus fines que soie . O» FRANÇOIS, aoec bonheur . 0 Au sablier des jours, le travail emplit le coeur dune poussière sans péché . Nous sommes si libres! Nous sommes si libres! Nous sommes si pauvres! Quelle joie, n'ayant rien, d'avoir tout en Dieu ! Travail est un ange dans la chaste maison de Dame Pauvreté.

d. CLAIRE, tristement . 0 Ni vos peines ni vos joies ne sont comme les nôtres .

CL, FRANÇOIS, étonné. 0 En vérité ? Pour moi, chère sœur , j'ai dit à mon âme : " Si tu es triste , pleure ; et ris , si tu es gaie ; chante toujours ! Jésus est là : il a pleuré et il a ri , souvent . Rires et pleurs sont de lui ; en' nos cœurs tout est né de sa grâce . 11 faut donc l'aimer en tout , pour [qu'en nous il n'y ait point de mal . " 0 A demi-voix. 0 Ma sœur , adieu .

CL CLAIRE. 0 Voilà donc commencé ce long voyage ? et, FRANÇOIS, avec une gaieté tendre . 0 Qui n'est pas en voyage? Nos pieds trouvent le chemin long, et notre cœur trop court . Car il nous faut joindre Celui qui nous attend avec tant de patience : on ne le rencontre pas dès la première étape . Heureuses vies que les vôtres, mes sœurs . Les vierges sont plus près de la possession que toutes créatures . Que votre candeur est ravissante ! Oh ! vous êtes la fleur sacrée , parce qu'elle aime , la fleur plus forte que l'herbe et que toute la moisson . Soyez donc toutes bien joyeuses . Vous êtes sur le seuil . Que vos voix s'élèvent avec gaieté , pour bénir le Seigneur qui vous a faites comme vous êtes . Adieu .

CL CLAIRE, émue. 0 Avant de me quitter , mon

frère , imposez-moi vos mains : elles sont pleines de parfaites pensées .

Elle s'agenouille aussitôt.

H FRANÇOIS, la bénissant. 0 Que suis-je? que suis-je ? mais , Seigneur , bénissez votre servante , la bonne et sage sœur dont vous m'avez fait présent . Et vous , Marie , veillez sur les colombes au désert . Ce sont vos tourterelles qui espèrent leur Sauveur, et, l'appellent , chaque jour, innocentes .

C CLAIRE, baissant la tète . i^ Ah ! ne le dites plus. C'est vous , François, le ruisseau pur , que rien n'altère, depuis la source jusqu'au terme du champ, et qui purifie toutes pierres . Ji Elle se relevé en rougissant. 0 G vous qui êtes frais à mon âme I Adieu mon frère . a FRANÇOIS, disirait . 0 Adieu .

Elle sort. Sœur Onoria la suit comme à regret: François retient celle-ci d'un signe.

C FRANÇOIS, o voix basse. 0 Sœur Onoria. CLSŒVR ONORIA, empressée. 0 Mon bon frère .

CL FRANÇOIS . Ne m'appelez pas bon . Jésus , lui seul est bon . Onoria !

CL SŒVR ONORIA. 0 Mon frère ?

CL FRANÇOIS, 0 Sœur Claire est-elle souffrante ?

Que vous en semble ?

d SŒVR ONORI A . 0 Elle est triste plutôt . CL FRANÇOIS. 0 Ne me cachez rien , je vous prie . d. SŒVR ONORIA , h contre^cœur . 0 L'autre nuit encore , elle est restée insensible et comme en extase .

C FRANÇOIS 0 Veillez toutes sur elle . et, SŒVR ONORIA. ;2/ Comme des sœurs, frère François .

CL FRANÇOIS. 0 En effet, comme une sœur. Empêchez trop d'austérités .

et, SŒVR ONORIA . Comment le pourrais-je? d, FRANÇOIS. 0 Invoquez mon témoignage, ma défense au besoin . Adieu , ma sœur . La paix du Seigneur avec vous I

et, SŒVR ONORIA . 0 Ainsi soit-il . Mais G, FRANÇOIS. 0 Quoi , ma sœur ?

CL SŒVR ONORIA, avec un peu (T amertume. 0 Faut-il que vous nous quittiez sans me bénir aussi ? CL FRANÇOIS, embarrassé. 0 Je le ferai, si vous voulez; mais je n'ai pas qualité .

CL SŒVR ONORIA, sérieuse. 0 Je le désire de tout mon cœur .

C FRANÇOIS, sourit. 0 Qu'il soit fait selon votre

VCBU.

Sœur Onoria se met à genoux. François la bénit. Elle se dresse et lui baise ardemment la main : François la retirct mécontent.

O, FRANÇOIS, d'un ton brusque. 0 Non, laissez. Je ne consens pas à ces hommages . je n'en suis pas digne . 0 Plus doux . 0 Ne soyez pas triste . <L SŒVR ONORIA, joyeuse, a je ne la suis pas mon frère .

C FRANÇOIS. ^ Si, je l'ai vu. Pardon nez^moi : il faut aimer Jésus et ne pas seulement penser à son serviteur . je ne suis rien . Moins que rien . Allez , ma chère sœur .

Sœur Onoria sort. Fra Silvestre et Fra Junîpère paraissent. Celui-ci porte une assez grosse besace, avec son bâton de pèlerin. Fra Silvestre tient deux bourdons, dont il ofre lun à François.

CL FRANÇOIS. 0 Mes frères , nous partons . Paix à ceux que nous laissons. Paix à qui reste . C FRA SILVESTRE , 5e signant. 0 Pax .

CL FRA JVNIPÈRE, se signant et répondant d'une grosse voix qui fait tressaillir François. 0 Pax , Ils se mettent en marche. Tous trois cheminent côte à côte, François entre les deux. Peu à peu, au couchant succhde

le crépuscule ; les feux de l'horizon occidental s'éteignent. Une demi-clarté miroite au ciela\>(C mélancolie. et, FRANÇOIS. 0 L'heure du soir nous est bien chère, comme l'adieu d'une douce voix. Ne sentez-vous pas le regret du jour qui fuit ? Notre âme en est émue et peut-être le pleure .

aFRA SILVESTRE, grave et froid 0 Quelle s'en réjouisse au contraire , et vienne plus tôt le jour du Seigneur .

C FRANÇOIS, ému. 0 Sur les hauteurs rêveuses brûlent les épis du mourant été . Le ciel du crépuscule sCjfait pâle sur les bois comme l'œuf du rouge-gorge . Un instant , un instant encore , tout s'éteindra : un jour de plus aura été . Ah ! que de cendres ! L'heure où tombe le silence est celle aussi où chante la mélancolie .

O. FRA SILVESTRE. 0 Mon frère, c'est un piège du démon .

François semble n avoir pas entendu et se tait Court silence.

CL FRA jVNIPÈRE, bru\;amment . 0 Frère François , pour tous vous êtes un bon frère C FRANÇOIS. 0 II vous plaît à dire : en vous seuls est la bonté . Dieu me l'y fait voir, et par moi vous la

voyez , rien de plus . Prodigue est le Seigneur ! il sème son amour sur toute la terre : soyons-en les bons moissonneurs; mais lui seul en soit louél G, FRA JVNIPÈRE, suivant son idée . 0 Vous êtes bon pour tous ; mais , plus que pour les autres , vous l'êtes pour les femmes . Me direz-vous pourquoi ?

fl, FRANÇOIS, simplement. 0 Nos sœurs ont plus besoin d'amour que nous . Fragiles plus que nousmêmes . elles sont plus faciles à souffrir . d FRA j VNIPÈRE, 6ru/û/emen/. 0 Elles sont beaucoup plus mauvciises, comme on dit .

G. FRANÇOIS. 0 Ce sont nos mères. Elles gardent le cœur de l'enfant qui se fait triste parce qu'il grandit , et qui veut se réjouir parce qu'il ignore sa croissance . 0 Au jour que nous sommes nés , nous avons été tirés d'elles par une douleur très amère . Et elles qui sont de chair plus que nous , à cette douleur elles riaient . Il nous faut les bercer , mon frère , pour tout le sommeil que nous leur avons ôté . Voyez comme elles sont simples et candides : ce que leur bouche ne veut pas avouer est dans leurs yeux une parole claire . le vous dis qu'elles ciiment et ne cessent jamais d'aimer . Ainsi elles servent sans effort , et trouvent Dieu sans y pcn-

ser . Comme elles , qui souffre le mal ? Qui soigne les malades ? qui les veille ? qui les baigne ? qui les console ? Qui éloigne la mort ? Qui panse les plaies ? Elles ont pour les blessures des mains suaves comme des lèvres . Qui rafraîchit le front des fiévreux ? Et qui , les doigts légers , bande sans les rouvrir les cœurs blessés ? CL. FRA JVNIPÈRE, émerveillé. 0 Quoi ! c'est donc elles ?

d, FRANÇOIS, avec passion, 0 Qui est de tout secours ? Et , bien plus encore , qui verse l'aide inestimable , le baume qui parfume la sueur d'angoisse aux insomnies des malheureux , comme aux narines des mourants ? Et quand la source des bonnes paroles a lavé les ulcères du cœur , ah 1 qui nous ferme les yeux? Ce sont-elles , mon frère .

CL. FRA SILVESTRE , froid. 0 Mais ce sont elles aussi qui perdent le juste et font les pécheurs . €, FRANÇOIS, ardemment. 0 Qui peut en haïr une? La Vierge , Mère de Notre Seigneur , est la rançon de toutes . O mon frère , sans elles que feraient les hommes ?

H FRA SILVESTRE,' violent et froid . 0 Moins de mal : car elles sont le mal elles-mêmes . H FRANÇOIS, 0 11 n'y a point de mal .

CL FRA SILVESTRE, révolté. 0 Quoi ! pas même en Judas?

et, FRANÇOIS. 0 J'appelle à tout pardon les Juifs pénitents . Or , si le mal est en nos sœurs , il est aussi en nous . Mais l'amour bat d'un vol plus rapide et plus gai dans le cœur des femmes . Le Sauveur a voulu une femme pour mère , et s'en est contenté . C FRA JVNIPÈRE , h Fra Siloeslre. 0 Là, frère, vous avez entendu ? Ne pensez plus mal des femmes et n'en dites jamais .

CI, FRA SILVESTRE, comme se parlant à soi-même. 0 Combien il nous faut craindre le jour du Seigneur I Que cette attente est redoutable I CL FRANÇOIS, agité. 0 La miséricorde est plus longue que la menace. Je ne crains pas; j'espère . CL FRA SILVESTRE. 0 Le monde est plein de mal . CL FRANÇOIS. 0 Pourquoi le croire si volontiers ? Le mal n'est peut-être pas si mauvais qu'on le fait . CL FRA JVNIPÈRE, bonnement. 0 Au couvent, elles prient : le diable recule.

CL FRANÇOIS, tendrement . 0 Elles prient. La ruche des oraisons est en travail pour nous. Et l'amour de nos sœurs bourdonne dans leurs sages poitrines. C FRA SILVESTRE, avec une ardeur austhre .0 Puis-

sé-je contempler le Paradis et, sans péché , entrer dans Votre Royaume. Ici-bas, que de pécheurs! CL FRANÇOIS . 0 La nuit même n'est pas si noire qu on n'y voie son chemin .

CL FRA SILVESTRE . >2^ Elle vient, elle vient! CL FRANÇOIS. 0 J'ai trouvé des brigands qui va^ laient mieux que ceux qui les condamnent . Ne ju^ geons point ; et pardonnons.

CL FRA JVNIPÈRE, grossièrement. 0 Vous tenez donc pour les voleurs, frère François?

CL FRANÇOIS, avec fermeté . 0 Non, je ne l'ai pas dit , mais seulement : « Pardonnons ! » car nous ne sommes rien , sinon les enfants débiles du même Père . Le pardon est la justice du ciel , et ce ne serait pas la nôtre ?

CL FRA SILVESTRE. 0 Le pardon n'efface pas le mal . Mauvais est l'homme .

CL FRANÇOIS, triste. 0 II est pourtant de bonnes âmes sur la terre . L'homme n'est pas à sa propre image , mon frère . Et dans le fils de la femme il y a un reflet de Dieu .

CL FRA jVNIPÈRE, brusquement. 0 Cheminons, cheminons .

CL FRA SILVESTRE. i^ Eh là, quelle hâte ! Le cré-

puscule est sûr comme une chap>€lle et l'on prie, en marchant à pas lents, comme en cellule. a FRA jVNIPÈRE . 0 Cheminons, il fait déjà noir. C FRANÇOIS, ioui bas. 0 Frère Junipère a un peu peur, je crois, j'en souris, malgré mon chagrin. O Jésus, j'ai le cœur plein de soupirs . Les pleurs me viennent aux yeux, malgré moi . Est-ce donc de penser tout à vous, mon Sauveur sur la croix ?

d FRA jVNIPÈRE. 0 Diable! cette route, c'est la gueule du loup .

a FRA SILVESTRE. 0 Vous jurez maintenant ? Vous appelez l'ennemi sur nous ?

C FRA jVNIPÈRE, se signant avec précipitation et murmurant ses patenôtres. 0 Pater noster, Pater noster... je suis un pécheur, un grand pécheur ; je demande merci.

C FRANÇOIS. 0 Certes vous l'obtenez, junipère. Nous péchons tous ; et moi , je vous prie de me pardonner.

CL FRA jVNIPÈRE, stupéfait. 0 Vous , frère François? mais quoi ? je ne comprends mie . G, FRANÇOIS. 0 A l'instant, je pensais de vous, avec malice , que vous aviez peur . Et , en vérité , qui ne craindrait , comme vous . les ténèbres? Ainsi , cher

frère , pardonnez-moi la raillerie et le sourire . et. FRA JVNIPÈRE. 0 Et quel pardon voulez-vous de moi , pauvre que je suis ? je ne suis pas un preux chevalier comme vous .

CL FRANÇOIS, confus. 0 O frère, je l'ai été et ne le suis plus . Ce fut ma faute .

CL FRA JVNIPERE, poussant un énorme soupir. 0 O Jésus qu'il va faire noir !

CL FRA SILVESTRE, impatient. 0 Mais vous beuglez, Junipère ! Taisez-vous .

CL FRANÇOIS. 0 Frère Silvestre , frère Silvestre, pourquoi reprendre votre frère ? 11 sotipire ; il n'aime pas aller de nuit .

CL FRA SILVESTRE. 0 Voilà des oiseaux éveillés qui fuient . Ils se croisent dans les branches ; ils crient et s'envolent . Il y a un hibou , là , sérieux au creux d'un chêne ; et de ses yeux brûlants il nous considère . CL FRA JVNIPÈRE. 0 Des oiseaux? je n'en vois point. CL FRANÇOIS. 0 Une petite plume , plus chaude que velours et plus douce que soie , m'est tombée , comme une larme , de l'aile sur la main .

CL FRA SILVESTRE. 0 Ne voudriez vous pas dormir aussi , Junipère ?

Ci FRA JVNIPÈRE, soupire. 0 Sans doute . Et vous ?

CL FR A SILVESTRE, cTun ton étrange. 0 Quand sera le moment de dormir à jamais !

et. FRA jVNIPÈRE 0 Prendrons-nous par le cimetière ?

C FRA SILVESTRE 0 Oui , j'espère . j'aime à y méditer, surtout le soir. Alors on sent mieux son néant et que l'on tient dans la main de qui juge et condamne . Puis , l'on voit la mort partout où l'on arrête les yeux , comme en novembre quand la cage des cloches donne lentement le vol aux oiseaux noirs du glas {A François.) Vous plaît-il que nous passions par là ? CL FRANÇOIS, timide. 0 Non, mon frère, non, je vous en prie . Vous le savez , je n'aime pas ce chemin . CL FRA ]VN\?ÈRE. bonnement. 0 11 est plus court. CL FRA SILVESTRE. 0 Certes, il abrège tout voyage. Qui va par là n'a que faire d'aller plus loin . CL FRANÇOIS. 0 Oh ! pourquoi le coeur si triste ? Nous sommes nés pour aimer et non pas pour gémir . Amour est joie . Dieu n'a pas fait si beau le monde pour nous le faire hair .

CL FRA SILVESTRE. 0 je m'ennuie de ne pas connaître l'allégresse divine .

CL FRANÇOIS, de plus en plus agité. 0 Ah ! mon frère , on ne doit pas choisir entre le chagrin et la joie.

mais tout prendre à bonheur comme un présent .

Court silence.

CL FRA SILVESTRE. £/ Nous nous séparons donc

ici , mon frère .

d. FRANÇOIS, qui ne peut s'empêcher de tressaillir, tù

II est vrai; je l'avais oublié. Bonsoir, cher hère, et une

heureuse réunion !

d. FRA SILVESTRE. /!f La paix avec vous !

CL FRANÇOIS, timidement. 0 N'oubliez pas la bonté .

Mon frère , je voudrais vous embrasser .

Surpris , fra Sihestre revient sur ses pas , reçoit le baiser

de paix et s'éloigne par le sentier . Court silenee .

d. FRA JVNIPÈRE. 0 Frère Silvestre doit avoir un

talisman : il ne craint rien .

Ci FRANÇOIS. 0 Vous, non plus, ne craignez rien,

Junipère . Il fait bien clair encore . Le jour ne veut pas

mourir .

CL FRA JVNIPÈRE, avec un gros rire.0 Moi non plus,

ah ! Msiis , frère Silvestre , lui , les morts , c'est son affaire ,

CL FRANÇOIS, a II est détaché de tout.

CL FRA JVNIPÈRE a Frère François , tandis que

nous allons, ne pourriez-vous pas dire une de vos

chansons ?

CL FRANÇOIS. 0 Je le veux bien , si vous voulez .

Vous y avez plaisir ?

CL FRA JUNIPÈRE. 0 Cela fait toujours peur aux rôdeurs cachés, et met en déroute les mauvais esprits de l'air.

CL FRANÇOIS, souriant. 0 Vous savez l'utilité des chants , junipère , je le vois . ~

CL FRA JVNIPÈRE. i^ je ne sais rien du tout, mon frère , croyez-moi . Ma bonne mère Manuccia a toujours dit que j'étais une grosse béte; et je soutiens qu'elle a raison, {llrii lourdement.) « Bon, répétait-elle, bon 1 je le sais bien , peut-être , puisque c'est moi qui l'ait fait î Grosse bête il est ; grosse béte il sera . » CL FRANÇOIS. 0 je vous assure, Junipère, que je n'en sais ni plus ni moins que vous .

// se met à chanter t ou plutôt à psalmodier sur un air trhs simple :

je suis le Petit Pauvre ; Tout mon or est mon Dieu.

Jésus est mon royaume , Mon trésor est aux cieux :

Je te rends grâce , ô Dieu , Qui m'as fait petit pauvre .

Je suis le Petit Pauvre

Qui se cherche des frères Pour baiser sur leurs yeux Les larmes de misère :

je te rends grâce, ô Dieu, Qui m'as fait petit pauvre .

je suis le Petit Pauvre ,

Le mendiant de Dieu ;

je vais quêtant l'aumône ,

Le liard d'arnour qui donne

L'entrée promise aux cieux

Par Dieu au petit pauvre .

Ci FRA jVNIPÈRE, avec un rire bruyant. 0 je suis réjoui de vous entendre , frère François . // répète a' une grosse voix, en sautant comme un ours : je suis le Petit Pauvre .

je vais quêtant l'aumône , je suis le liard d'amour...

Et comment dites-vous encore ? Ah ! c'est beau ! vous savez le langage de poésie . Ce n'est pas comme moi , grosse bête . Mais, mais qu'importe ? (// cesse Je tourner avec sa besace , il éclate de rire .) On en sait toujours assez , n'est-ce pas ?

0 FRANÇOIS, distrait, contemplant la contrée. 0 Le crépuscule s'assombrit, comme un dernier souvenir.

Tout est plus secret encore . L'ombre vient comme une

source . Le soleil a disparu , roi docile à l'ordre de son

maître, et sa trace va disparaître aussi. Un reste de

splendeur languissamment s'attarde et ce fil d'or sourit.

parce qu'il est le lien du ciel à la terre .

CL FRA JVNIPÈRE, brusquement, 0 Plus vite, mon

frère ! il est tard .

et, FRANÇOIS, sQTTetant. 0 Au bord du ciel pensif,

la profondeur du regard divin contemple îa vie . Oh !

comme il intercède tendrement pour nous ! O suave

pitié ! Et la terre adore avec humilité le départ du

Bien-Aimé . Dans l'ombre , qui va venir pour elle ?

Voici le moment d'une angoisse douce comme l'attente

du malade dans son lit , quand il entend , au fond du

couloir , les pas de sa mère .

CL FRA jVNlPÈRE, de mauvaise humeur. 0 Frère

François , prétendez-vous coucher ici !

CL FRANÇOIS, comme cédant à un attrait irrésistible. 0

Junipère , que cette vue est belle ! Cette vallée m'est

chère: laissez-moi l'aimer.

CL FRA jVNlPÈRE. 0 Quoi ! vous êtes amoureux

d'elle ?

CL FRANÇOIS. 0 Cela vient de Dieu , cher frère .

CL FRA JVNlPÈRE, mécontent 0 N'avez-vous pas

encore faim , frère François ? Il est temps de manger . CL FRANÇOIS. 0 Non , je vous remercie . CL FRA JVNIPÈRE, 0 J'ai, dans mon bissac, du pain et du fromage . En prendrez-vous ?

CL FRANÇOIS. 0 Non , je ne crois pas . CL FRA JVNIPÈRE. 0 J'en étais sûr. Je mangerai, moi.

CL FRANÇOIS, avec empressement. 0 Bien dit. Nous nous arrêterons un moment . Vous dînerer à votre aise et je ferai une prière ,

CL FRA JVNIPÈRE. 0 C'est une idée . Benedicite ... {Il fouille dans la besace et se met à manger.) Hon ! ici mon alêne , mon fil , et la poix . Là , le pain frais . Vous devriez manger . Je gagnerai bien pour nos sœurs quelques mesures de farine , à retaper des souliers . J'ai aussi trois bouts de cuir et une semelle neuve . Vous ne mangez jamais , frère François !

CL FRANÇOIS, absorbé. 0 Si vraiment, quelquefois : quand j'ai faim .

CL FRA JVNIPÈRE, la bouche pleine. 0 Moi, j'ai toujours faim . Me direz-vous pourquoi ?

CL FRANÇOIS. 0 Votre santé est bonne. Remerciez-en le Seigneur .

CL FRA JVNIPÈRE. 0 Mais, frère François, je ne

mange pas toujours autant que je voudrais . C FRANÇOIS. 0 Bon : rendez grâce au Seigneur de vous mettre à l'épreuve par une tentation légère . C FRA j VNIPÈRE, 0 Vous êtes toujours content . (La bouche pleine.) Moi aussi .

0 FRANÇOIS, ardent et grave. 0 Dieu soit béni au ciel et sur la terre ! Ayons des cœurs à tout aimer . L'amour est le souffle de Dieu>8^ {H joint les mains et contemple la contrée nocturne .) La rosée tombe sur la prciirie et la feuillée . je sens la joie de l'herbe , qui aspire au frais sommeil de la soirée , et la tranquilité du fruit , l'olive qui mûrit , même à minuit , avec délice . O Seigneur , que votre vie est belle ! 0 (Il pleure silencieusement .) Pour tant de beauté , chétif , est-ce que je vous glorifie ? je vous aime pour la mélancolie qui me vient d'elle . Et moi aussi , mon Sauveur , je suis triste , vous adorant , de n'être pas mieux digne de vos merveilles . je pleure d'être si loin de vous 0 Ah ! Jésus , voici l'heure pourtant de la paix confiante où je me livre tout à vous, et l'instant de mon trouble 0 Pénétrez-vous d'amour , mon cœur, pour n'être plus qu'amour i^ Hélas! souffrirez-vous toujours , mon cœur , amoureux comme vous êtes , de vous sentir encore vous-même , et de n'être point tout ce que vous aimez , qui est tout ce que vous

êtes ? Du moins , abandonnez-vous à votre ravissement 0 Bienheureuse vallée , d'être si belle ! Elle sourit au Créateur : mon cœur , faites comme elle . et. FRA JVNIPÈRE, chargeant sa besace, et brusquement. 0 Partons , et d'un bon pas .

C FRANÇOIS, d'une voix éteinte. 0 Sommes-nous si pressés ?

CL FRA JVNIPÈRE, alarmé. 0 Mais vous pleurez, cher frère ?

CL FRANÇOIS. 0 Peut-être. C'est de bonheur. CL FRA JVNIPÈRE. 0 On souffre, si l'on pleure. CL FRANÇOIS. 0 Ah ! mon frère, comme l'odeur exquise vient des fleurs sans être postulée , la tristesse d'amour s'exhale du délicieux paysage : c'est un parfum suave qui cherche le cœur . Que j'aime ce pays ! CL FRA JVNIPÈRE. 0 Ce pays est le nôtre; je n'y fais plus attention .

CL FRANÇOIS. 0 Bon frère, vous êtes meilleur que moi , vous ne pensez pas à vous .

Ci FRA JVNIPÈRE. 0 Dépêchons, dépêchons, nous n'allons pas assez vite .

CL FRANÇOIS, a A quoi bon ? toutes les heures sont des moments de Dieu .

CL FRA JVNIPÈRE. 0 Oubliez-vous que le pays est

plein de brigands ? La bande à Tito Varchi tient la campagne .

C FRANÇOIS, comme à lui-même. 0 Tito est un fort bon homme, en vérité .

<I. FRA jVNIPÈRE, maugréant 0 Tant et tant de voleurs , tant d'assassins !

A FRANÇOIS. 0 Quelque jour, je veux aller vers eux .

G, FRA JVNIPÈRE, inquiet. 0 Frère François, y penseZ'-vous ? Car il faudra que je vous suive . Or , ce soir, vous devez être à Spello , avez-vous dit . CL FRANÇOIS, rêy^eusement. 0 Nous y allons aussi . junipère , croyez-vous aux esprits ?

CL FRA jVNIPÈRE, simplement. 0 je crois à tout . // fait nuit. A peine si la lueur suprême du crépuscule éclaire faiblement les lointains de la route. Du côté le plus obscur surgit tout à coup un corps et une voix. Fra Junipère pousse une exclamation J'errai.

CL LORENZO. 0 Frère François, bonsoir ! CL FRANÇOIS, surpris. 0 Hé ! qui donc est là ? CL FRA jVNIPÈRE, épouvanté. 0 Per Bacco ! (Aussitôt il se signe et marmonne ies patenôtres .) Non , je n'ai pas juré ! (Il se donne des coups .) Non , ce n'est pas moi ! non , ce n'est pas moi !

CI, LORENZO, avec un rire discret. 0 Eh ! vous allez vous faire mal , frère Junipère ! Toujours vaillant ? un foudre de guerre ?

d FRANÇOIS. 0 Mais c'est Lorenzo!

CL LORENZO. 0 Lui--même.

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