CL. FRANÇOIS. 0 Vous, Lorenzo ? et que faites-vous ici
C FRA JVNIPÈRE. 0 Cela se sait : Lorenzo court chez la Gemma Narni .
CL FRANÇOIS, avec reproche. 0 Mais quoi , mais quoi , junipère !
CL LORENZO, avec un peu de colère. 0 Laissez-le dire , bon frère . Je vais en effet chez ma tant aimée . Or, je ne vous eusse pas arrêté pour vous l'apprendre . C'est que Sandro :de' Bianchi va sans doute mourir, et il voudrait vous voir .
CL FRANÇOIS, dans la plus vive agitation , frappant ses mains l'une contre Vautre. 0 Hélas! comment oubliaisje que Sandro était malade ? Je savais bien qu'il me fallait être, ce soir, à Spello! Je le savais bien! CL FRA JVNIPÈRE. 0 C'est vrai : frère François l'a dit.
CL LORENZO, avec douceur. 0 De grâce, apaisezvous . 11 ne mourra pas avant l'aurore ; le médecin en
répond . Vous avez tout le temps .
C FRANÇOIS, toujours agité. 0 M avez- vous cherché , Lorenzo ?
CL LORENZO. 0 Non pas . Comme je rentre à Assise , Sandro m'a fait prier de vous annoncer où il en est de la vie, On n'aime pas finir sans vous, bon frère . CL FRANÇOIS. 0 O puissé-je être assez tôt là-bas! C LORENZO, avec calme. 0 Onj ne vous espère pas avant demain . A propos , je voulais encore vous mettre en garde contre le vieux loup Gualdo degli Oddi : ce damné meurtrier a de mauvais desseins . Il a juré qu'il ne veut plus vous voir dans Pérouse .
C FRANÇOIS, comme s'il n'avait pas entendu. 0 Vite , vite , Junipère , allons . Sandro qui meurt peut-être , en cet instant !
et. LORENZO, calme et sérieux. 0 Vous voilà prévenu, mon frère. Puis, les Baldi s'égorgent un peu, vous savez, à l'autre bout de la ville . On s'écorche vif par là , en attendant le vin nouveau : c'est une ville de vin pur , Pérouse . (Il rit .) Bah ! tout va bien : on vit . La lune parait soudain, et s'élève peu à peu . Bientôt tout un côté de la route est dans la pleine lumière. Une ombre vaporeuse baigne la région obscure.
C FRA JVNIPÈRE.^ Grâce au ciel, il fait clair corn-
me au matin.
d, LORENZO, s'adressani toujours à François. 0 Une belle nuit, une nuit d'amour ! {Ému.) Mais vous chancelez , cher frère ?
d. FRAI^ÇOIS, faiblement. 0 Ce n'est rien; ne {perdons plus de temps .
€. LORENZO. 0 Comme vous êtes défait!
et. FRANÇOIS. 0 Je ne sais ce soir ce que j'ai . Le péril de Sandro m'a mis en peine . Je ne sersii tranquille qu'à son chevet .
CL LORENZO, ouec sollicitude. 0 Toutefois, reposezvous quelques instants. Vous ne pouvez tenir debout. d. FRANÇOIS. 0 Non , non , point de halte . Cl LORENZO, calme. 0 Si vous n'y consentez, vous n'arriverez pas .
d. FRANÇOIS. 0 En vérité ? ô Jésus !
d, LORENZO. 0 Croyez-moi. Là, seyez-vous sur le tertre . Appuyez votre tête à mon bras . // s'agenouille près de lui, et F installe comme il a dit. d. FRANÇOIS. 0 Tu es bon , Lorenzo.
d, LORENZO . 0 ]e ne suis pas sans reproche , vous le savez.
et, FRANÇOIS, /aj6/emen/. 0 Vraiment, Lorenzo, ne viendras-tu pas avec nous ?
Cî, LORENZO. 0 Non , je vous l'ai déjà dit . Ne m'en veuillez pas.
et, FRANÇOIS, avec un charmant sourire. 0 Amour n'a jamais tort, j'espère; mais il n'a pas toutes raisons non plus , ni toujours les meilleures . Cher fils , je ne te blâme pas , sinon que tu t'égares je suis le plus mauvais de tous ; et c'est moi , le premier , qui n'ai pas d'excuses . Ah I puisque tu aimes , essaie de mieux aimer , mon fils . Fais le possible , quelques fois je t'en supplie . Me le promets-tu ?
Ci LORENZO, aijcc fermeté. 0 Mais quoi ? On va malgré soi où le bonheur nous siffle . On ne peut fciire autrement . Qui vit demain ?
<L FRANÇOIS. 0 Ton âme, mon fils, ton âme. Et tu vas où tu veux aller, pourtant. Lorenzino, tu ne cours pas à la pénitence , si j'en crois ce que je vois : ta figure brille comme un vitrail au lever du soleil . Quels yeux tu fais, mon fils! comme un faucon décoiffé sur le poing d'une dame.
C LORENZO. 0 Comme on sent que vous êtes savant en toute sorte d'amour!
C FRANÇOIS. 0 Sans doute, j'ai péché par l'amour qui est pourtant l'éponge à tout péché . )'ai mésusé . Ne fais pas comme moi , je t'en prie . Mais enfin si tu te
perds par cela qui est divin et qui doit nous sauver , sache-le : il faut que tu viennes dans mes bras . Tu dois cette aumône au pauvre François , au petit serviteur de Notre Seigneur Amour. Si j'ai connu la faute, ce n'est pas moi qui la nie , ni même qui la hais . N'oublie pas . CL LORENZO. 0 O frère, il y a bonheur à ne rien vous cacher . Vous êtes plus doux qu'une confidence à l'oreille . Vous savez beaucoup ; vous entrez dans le . cœur comme le pardon qui ne parle pas . Vous êtes toujours le bon Chevalier que chacun dit que vous avez été.
C FRANÇOIS. 0 Pour le mal que je fis, ne me flatte pas . Alors je ne vivais que pour mon plaisir ardent et triste . Plus tard , j'ai vu ce qui tient entre les bras de la croix , et j'ai pleuré . Et j'ai connu telle joie que ta jeune volupté ne connaît pas. Oh! vienne le règne des pleurs, pour que le cœur contente la grande soif qui le tourmente , et que les plus méchants , comme Ije fus , sachent eux-mêmes la douceur d'être bons, tels des enfants bien élevés , qui partagent ce qu'ils mangent . Va , mon Lorenzino , tu es un si jeune homme I Tu bois encore le lait de la vie . Puisque tu ne veux pas me suivre , va où le cœur te mène . Mais n'oublie pas Jésus . Fils , écoute ton cœur ; ne le laisse pas se plciindre
en vain ni gémir : entends son cri d'hirondelle à la fenêtre de l'arche , donnant du bec contre le volet . En lui , c'est la voix du Sauveur .
C LORENZO, acec gravité. 0 Cher frère , ma bonne âme , oui , vous parlez de notre Dieu comme un chevalier de sa dame . Tout mon vœu est de ne vous pas être à déplaisir . je garde en ma mémoire le conseil reçu avec révérence .
<L FRANÇOIS, se \&»ani. 0 Adieu donc , mon fils . Ne feras-tu rien pour moi ?
C LORENZO i^ Cher François, ma colombe, tout ce que vous ordonnerez , hormis ce soir de n'aller pas à Assise .
CL FRANÇOIS. 0 Voilà déjà que s'élancent tes yeux , toutes serres dehors , mon faucon . Pense au Seigneur doublement , à l'avenir . Là où je serai , je l'invoquerai pour toi . Qu'aucun mal ne t'afflige , quoique la douleur aussi vienne du Père , et qu'il faille baiser la main d'où elle tombe , comme un fruit que nous avons planté . CL LORENZO, aoccfeu. 0 je ne crains rien , pas même mes pensées . je suis heureux comme la nuit heureuse . je monte au comble de toute félicité . Cher frère, si vous la connaissiez, ma bien-aimée, la plus belle de toutes, ma
C FRANÇOIS, avec une inflexible douceur. 0 Sois muet . Paix , mon fils , paix I Paix , je te prie . Demain , fais l'aumône au vieil Antonio .
CL LORENZO. iS^ Et à la pauvre Giotta je donnerai aussi . Ne doutez pas de moi .
CL FRANÇOIS, lui baisant la main. 0 Va, cher fils. Junipère , nous sommes prêts ? Je me sens plus léger . je te bénis , bon Lorenzo .
CL LORENZO. 0 Ne sentez-vous plus de malaise ? CL FRANÇOIS. 0 Aucun, je te remercie.
C LORENZO. 0 Adieu, frère François, saint homme de Dieu .
// Ga pour s'éloigner .
CL FRANÇ01S,/e re/enan/. 0 N'oublie pas le Seigneur Lorenzo s'éloigne.
CL FRANÇOIS. 0 Aime Dieu, mon fils. Dis avec moi : « je vous aime , Jésus ! *> CL LORENZO, Je loin. 0 je vous aime, Jésus ! CL FRANÇOIS, heureux. 0 Va, va, avec le nom béni de Dieu .
CL FRA JVNIPÈRE. 0 Ce jeune homme ne me parle jamais la moitié autant qu'à vous .
CL FRANÇOIS, absorbé. >^ Un homme se meurt ; ses yeux me cherchent , il m'appelle et je tarde . Voilà com-
me je suis : je ne vaux rien . Ne me suis-je pas assis tout à l'heure ? Plutôt , j'aurais dû courir . Ils marchent d'un pas très rapide . François^ de plus en plus troublé ; le timbre de sa voix s'élève ou se brise^ nerveusement .
d FRA jVNIPÈRE. a Ce Lorenzo avait l'air ravi. O. FRANÇOIS, vivement. 0 II aime.
H, FRA jVNIPERE, non sans rudesse. 0 II aime mal. disait frère Siivestre .
C, FRANÇOIS, avec gêne. 0 Mais c'est encore aimer. H FRA jVNIPÈRE. 0 Dieu le punira, hein ? C FRANÇOIS. 0 Ce n'est donc pas à nous de le faire. CL FRA jVNIPÈRE. 0 II est voluptueux, a dit frère Siivestre : l'enfer le guette .
C, FRANÇOIS. 0 La volupté sort de l'amour, tout ainsi que l'odeur de la rose .
C FRA jVNIPÈRE 0 Mais l'enfer, c'est une fleur qui pue ? Frère Siivestre l'a prêché hier . Pouah ! Quelle puanteur 1 // rit.
a, FRANÇOIS, encore plus triste. 0 Que dites-vous là } Toute rose parfume l'àme et réjouit le cœur . Par pitié pour nous tous , qui sommes de terre sur la terre , ne pensons point mal de l'Amour .
CL FRA JVNIPÈRE, avec un rire épais. 0 N'y a-t-il pas du mauvais amour ?
CL. FRANÇOIS. 0 Qui vous rend , cette nuit, si grand logicien, junipère ? Le méchant amour lui-même a sa
bonté .
CL FRA jVNIPÈRE, doctoral 0 La chair est gueuse ,
L'amour de chair est plein de mal , comme le tombeau
de pourriture, a dit frère Silvestre.
CL FRANÇOIS. 0 O mon frère, mon frère , quelle
méchanceté ! La pauvre chair est belle et bonne aussi.
Elle est l'enveloppe où le Seigneur a lui-même enrobé
le rayon de son soleil visible .
CL FRA JVNIPÈRE. 0 Vous m'en direz tant .
CL FRANÇOIS, a-\>ec une passion véhémente. ^ Amour
est toujours bon , Amour est toujours vrai .
CL FRA jVNIPÈRE, inquiet. 0 je ne sais pas, moi. Je
n'ai pas étudié . Je vois que vous êtes en colère , à cause
de mes propos . La faute n'est pas mienne : c'est frère
Silvestre .
CL FRANÇOIS, vivement. 0 Laissez frère Silvestre. je ne vous en veux point . Vous m'êtes un bon , un précieux , un vénérable frère .
// lui baise la main.
CL FRA JVNIPÈRE, stupéfait 0 Vous?
C FRANÇOIS de plus en plus triste. 0 Frère Junipère , créature de Dieu !
// lui baise encore la main.
CL FRA JVNIPÈRE. /^ Même rr.oi, je pense à devenir saint , quand je vous vois,
CL FRANÇOIS, soupirant de douleur. 0 Chut, mon frère ! Parler de sainteté au pécheur entre tous les pécheurs ?
CL FRA JVNIFÈRE, frappé de crainte et de respect. 0 Etes-vous vraiment là ? est-ce moi près de vous ? (// le touche pour s assurer de sa présence .) O béni que vous êtes !
CL FRANÇOIS, avec un trouble croissant. 0 Silence, silence ! 11 vient , des feuilles, un doux murmure d'assentiment à la paix la plus tendre . Ah ! que ne suis-je écorce au plus près d'elles, ou l'air de ce chuchotement ? Je suis hors de moi-même . Bon frère, je vous prie , entretenez-moi ,
CL FRAjVNlPÈRE, surpris, obéissant malgré soi. 0 Vous chérissez ce jeune homme, n'est-ce pas, ce Lorenzo ?
CL FRANÇOIS, comme en réoe, dune voix entrecoupée . 0 Oui , certes : il est pur ; il aime . 11 fait des chansons charmantes . Il a le don de poésie. C'est un grand
présent de Dieu . Poésie est le parfum du cœur. 11 ne faut faire mal ni aux chanteurs, ni aux oiseaux du ciel , J'aime les chants. La prière est musique; et nous sommes les trouvères du Sauveur.
C FRA JVNIPÈRE. a Vous êtes un savant. CE, FRANÇOIS, ouecwn ÙTC nerveux, presque plaintif . 0 11 te le semble , bonne âme . Mais j'en sais moins que toi . O le pauvre docteur que je suis ! je ne sais plus , grâce au ciel , que ce que savent les passereaux et leurs nourrices . Certes les petits corbeaux , à l'œil toujours fixe , sont plus érudits que moi : ils volent droit . CL FRA jVNlPÈRE, ielu. 0 Vous avez beaucoup étudié , on le sait .
CL FRANÇOIS, loui bas. 0 Non, je t'assure. l'ai tout oublié . j'ai perdu mon temps, crois-moi . CL FRA jVNlPÈRE, vaguement inquiet. 0 je ne peux plus vous suivre : je suis tout essoufflé , CL FRANÇOIS, enivré. 0 Les pies dorment dans les cyprès du cimetière ; et même les tiercelets baissent leur bec cruel . Les oliviers soupirent , calmes comme l'huile. Le ruisseau lave les pieds du romarin . Dans les berceaux les petits enfants, sans même rêver, sourient. Le clair argentin de la lune tinte sur le cristal de l'eau qui coule, pour le baptême innocent de la nuit. Et le ciel.
palpitant d'un tel office , est le voile aux lis d'or que les anges présentent à leur reine, Notre-Dame. Vois-tu, bon junipère, les oiseaux nous pEirdonnent. CL FRA jVNIPERE, 0 Les oiseaux ? mais ce n'est pas là une parole sensée , cher frère .
CL FRANÇOIS, de plus en plus troublé, à voix basse. 0 Soyons fous d'amour, je t'en supplie . Que sert une autre sagesse ?
d, FRA JVNlPÈRE, reculani d'un pas. 0 11 n'est pas bon d'être fou , que je sache .
ha lune paraît entre les arbres, comme un signe qui chemine. La clarté illumine soudain la place où se tiennent les deux religieux . La scène ne change plus jusqu'à la fin . François pousse un grand cri et tombe la face contre terre.
CL FRANÇOIS, en tombant. 0 Ah ! qui peut mépriser l'àme folle de ce qu'elle aime ? Ne le sais-iu pas > Notre Seigneur était fou d'amour . Jésus . Jésus ! C. FRA jVNlPÈRE, épouvante. 0 Qu'y a-t-il ? O Dieu , j'ai peur ! je voudrais que frère Silvestre ne fût pas parti . Mon frère , écoutez !
// veut parler à François, mais il n ose . // se place non loin de lui et débite ses patenôtres dans un murmure rapide.
C FRANÇOIS;^ baisant la terre, a'»ec des soupirs et des sanglots. 0 Jésus , mon Jésus ! Qui se fût livré comme vous , s'il avait été sage ? N'allait-il pas , par les chemins , cherchant son bourreau ? 0 Où donc es-tu , boucher, afin que tu m'emmènes ? ^C'était le tendre Agneau d'Amour qui , vendu au plus dur des maîtres, s'en fut au devant du couteau , et tendit suavement le cou . Prends : voici ma tête. 0 O Christ , tu m'as enivré d'amour . Collines , petites chèvres dans l'enclos , je vous aime . Je vous aime, lait de la lune que boit le lièvre; feuilles naïves, fillettes aux bras du chêne maternel, je vous aime ; et vous , étoiles , osselets des anges , cailloux du paradis , et vous , cailloux , étoiles du chemin ! 0 O arbres silencieux , saints ermites qui jamais ne quittez l'oraison, je vous aime, penchés sur le charme des sources . La nuit est une église merveilleuse . Voici mon corps, une dalle usée, une pierre de rebut pour le seuil . 0 Ah ! ah ! il n'est aucun moyen d'échapper à l'amour extrême qui me ravit . Viens , loup brûlant de la possession : emporte ta brebis. 0 Jésus, Jésus ! Voudrais-je défendre mon cœur contre vos mains ? Quoi ! ce sont ces chères mains, les siennes, qui tirent de ma poitrine ce cœur exilé , pour le rentrer dans la sienne , où Jésus dciigne le placer ! Ce sont les siennes ! Ah !
mains du ciel ! Ah ! mains de la terre ! (Tout bas.) Douces mains sans ongles , ô lèvres . vous m'avez saisi , vous me buvez, je vous aime , je vous aime ! (Avec accablement. ) Non , je n'y peux pas suffire . /^ Prenez en pitié mon mince amour, ô Vous, Amour Suprême . Sans vous , saurais-je assez vous aimer ! je suis si pauvre ! O Sauveur, partagez-moi de cet eimour qui a comblé le monde (ï7 sourit douloureus:ment) , sur les quatre horizons , l'effaçant d'une croix... Les flèches d'amour percent mon sein, barbelées de délices. Non , ce n'est pas assez de toute ma chair. (Il fait le geste d'enfoncer le% traits dans sa poitrine.) Je suis ton cher agonisant. Amour! Tue-moi. Achève-moi , mon adorable supplice. (Sa \foix cède aux sanglots.) Excès de joie . Mort de moi-même . Me voici tout entier , sauvé dans mon Sauveur ! Que je périsse . en miettes , Amour ! Que je sois une écharde de cette croix , une goutte de ce sang ! Qu'entre tes doigts cloués enfin je ressuscite I (// baise le sol ; sa voix peu à peu défaut.) Epuise-toi d'amour , mon cœur : tu en seras plus riche . O puissé-je brûler comme l'encens le meilleur , qui ne laisse pas de cendre , comme la cire vierge qui fond dans le miel . Ah I ah ! je tombe contre la terre . je prends mesure d'amour , ma mère . O père, ô ciel suave, tombe sur ma
bouche !
// Teste sans mouvement.
CL FRA jVNIPÈRE, tremblant, n'osant faire un pas. 0 Seigneur ! Il va mourir . Hélas ! le pauvre petit frère ! // 5e met a pleurer. Long silence, puis François soupire et appelle faiblemr nt.
CL FRANÇOIS, j^ Il faut partir . Soutenez-moi. CL FRA jVNIPERE, qui s'élance, rit, s'empresse. 0 Vous vivez ? Béni, béni soit le Seigneur I II n'est point mort ! Louée soit Notre-Dame ! Que vous m'avez fait peur! La sueur coule de ses joues. Il est pâle comme l'eau . O pauvre frère , avez-vous si grand froid ? Vous êtes glacé.
// l'étreint et l'embrasse.
CI» FRANÇOIS, toujours à genoux, renversé dans les bras du moine. 0 Rêve, mon âme, ou bien t'endors. Amour, suave amour, orage d'ailes. En roses d'or , j'cii vu pleuvoir les soleils effeuillés; et d'un accord ineffable , grains de myrrhe , tomber aux pieds du Sauveur toutes les étoiles.
CL FRA jVNIPÈRE. 0 11 vit! c'est sa tendre voix. Paix , cher petit frère , je vais vous coucher dans ma robe, d. FRANÇOIS, avec une ardente langueur. 0 O monde divine créature du divin Amant ! je vous revois après
ce court sommeil dans les ardentes ténèbres. Et voie?
que je me rappelle ce que je pensais jusqu'ici n'avoir
pas su . C'est que j'aime. 0 je ris d amour ; d'amour je
pleure . 0 je me prosterne dans l'amour ; dans 1 amour je
m'élève . Que je vive en Amour , et qu'en Amour je
meure !
// âc soulèce avec accablement.
G, FRA JVNIPÈRE. 0 Ah! frère, quel effroi! Dites,
qu'avez-vous eu ?. Vous étes-vous fait ma! ? Ne bougez :
voulez-vous que je vous porte I Que ces mains sont
froides! c'est pitié! Et votre front brûle comme un
sarment. Ne tenons plus ainsi les genoux en terre :
elle est trempée de rosée .
<L FRANÇOIS. 0 je veux me relever.
CL FRA jVNlPÈRE. 0 je vais vous aider. Pauvre
léte , comme elle tombe !
C FRANÇOIS, parlant à grand" peine, d'une voix étoU"
ffée. 0 Mon Sauveur m'a envahi comme la mer . C'est
une joie , à flots profonds , qui bouleverse mon être et
l'emporte comme un pauvre manteau . 0 J'ai le vertige ,
petit frère . j'ai le vertige de brûler . Tu m'as trouvé
sur le bûcher : ma chair n'est que débris ; mes os ne
sont que cendres . 0 je brûle et je suis las . Et j'ai joie ,
ah ! j'ai tant de joie . (// pleure ardemment.)
©, FRA JVNIPÈRE, /8^ Frère très cher , pensez à nous, je vous supplie. Voulez-vous nous abandonner? // le soutient. François fait quelques pas en vacillant. H. FRANÇOIS, dans un murmure. /H Et Sandro qui se meurt, Sandro qui doit m'attendre !
CL FRA ) VNIPÈRE , avec intention, 0 Oui , vous souhaitiez tant d'être au plus vite à Spello! CI, FRANÇOIS, d'un ton étrange comme désintéressé de toutes choses, hors une si ule. 0 Que veux-tu ! que veuxtu ! mais moi aussi , je dois mourir , et j'attends . CL FRA JVNIPÈRE, de nouveau effrayé, lui haist les mains. 0 Ne mourez pas, oh! ne mourez pas! Que dévie ndrai-je ? Dites , et je ferai . Je ne sais qu'obéir . Ordonnez .
CL FRANÇOIS. 0 Je ne sais ce que j'ai . Je me sens l'âme claire comme celui qui ne vit plus . Mon cœur est si troublé! J'ai péché, tant péché contre l'amour! et je pèche à toute heure . Punis-moi donc , Seigneur; mais je t'aime , aie pitié. 0 Pitié? O mon Jésus, vous êtes toute pitié . Vivrais-je sans votre pitié ? Aurais-je vécu ? Serais-je ici ? 0 Seigneur Jésus , je suis gonflé de vos larmes, comme le plus lourd de vos fruits. Pour nourrir vos mouches et vos vers , faites choir la pauvre pêche à terre. iS/ Que mon amour pour vous, Jésus, me lave
devant vous. {jJ fra Junipere. ) Viens . Ils font deux ou trois pas. François s'arrête soudain, tout le corps penché en avant, et comme suspendu. Il montre à son compagnon une forme émouvante et vague, aux contours humains, qui attend sous les arbres, en face d'eux. Il vient de là une faible clarté, une lumière obscure. François est en proie à une intense émotion, mais sans aucune crainte.
(L FRANÇOIS, à demi'Voix. a Avez-vous vu ? Un voyageur est là . Vous tremblez ? pourquoi , mon frère ? Ne craignons point .
a FRA JVNIPÈRE. a D'où vient-il? )e ne l'ai vu s'avancer d'aucun côté.
CL FRANÇOIS, a 11 nous attend, je le sais . Il fait grand nuit , et pourtant il l'éclairé d'une lueur profonde. C FRAjVNlPÈRE.i^llestimmobileàlalisièredubois. C FRANÇOIS. 0 Ne parle pas si fort. Ne l'effraie pas . C'est un hôte pour nous , peut-être . a, FRA JVNIPÈRE. 0 j'ai peur. S'il sortait de la terre? O» FRANÇOIS, cû/me. 0 Sois sans crainte. Pense à Jésus , invoque-le . Je vais lui parler . a, FRA JVNIPÈRE. 0 Non , non 1 ne le faites pas . Si c'était un mort ? // sz signe.
CL FRANÇOIS, ardent et grave. 0 Tout dort, mon
frère , entre les mains de Dieu .
d, FRA JVNIPERE. 0 Je sens une épouvante comme à ma dernière heure .
CL. FRANÇOIS, séûerc 0 Paix ! et priez. L'amour diversifie la mort, et chasse les ténèbres. Attendez-moi . Paix , vous dis-je . je vais demander à ce voyageur quel il est et pourquoi il garde le silence . CL. FRA j VNIPÈRE, 0 N'y allez pas ! je vous suis . CL, FRANÇOIS. 0 Non, demeurez.
François se dirige vers le voyageur, qui vient alors audevant de lui. Tout désormais doit être dit sur un ton de gravité profonde.
CL. FRANÇOIS. 0 Qui ètes-vous. Seigneur? H LE VOYAGEVR. 0 Tu me connais.
CL FRANÇOIS, surpris. 0 Moi ? En êtes-vous sûr ? d. LE VOYAGEVR. 0 Tu me connais, et j'en suis SUIS sûr .
CL, FRANÇOIS. 0 je suis François : peut-être le savez-vous ?
CL, LE VOYAGEVR, avec un sourire presque imper" cepiible. 0 Tu es François .
CI, FRANÇOIS. 0 je suis le Petit Pauvre d'Assise . C LE VOYAGEVR. 0 Tu es le Petit Pauvre.
C FRANÇOIS, emu. 0 II me semble, en effet, vous avoir vu .
d LE VOYAGEVR. a En effet , tu m'as vu . C FRANÇOIS. 0 Sans doute, vous êtes un pèlerin? C LE VOYAGEVR. a je suis le pèlerin .
O, FRANÇOIS, avec tendresse. 0 Et vous allez à Rome ?. . Rome est loin . Seigneur .
C LE VOYAGEVR. 0 je ne vais pas à Rome . Et je vais loin .
G, FRANÇOIS. ^ Il y a longtemps que vous êtes en route ?
C LE VOYAGEVR. 0 Longtemps.
C FRANÇOIS. 0 Peut-être avez-vous perdu votre chemin?
C LE VOYAGEVR. 0 j'ai longuement erré . Beaucoup d'hommes m'ont chassé . Geux qui me gardent m'offensent .
CL FRANÇOIS. 0 Pourquoi ce voyageur est-il si triste et si auguste? Pourquoi dit-il que je l'ai vu? Où serait-ce ? Quelle douceur en lui! Sa présence est telle que de l'amour en notre cœur . Sire pèlerin , que pou- V ons-nous pour vous servir? Ordonnez , et puisse notre aide y suffire .
C LE VOYAGEVR 0 je ne veux rien que tu ne
veuilles .
Le voyageur s'avance.
d FRA JVNIPÈRE. a Qu'allons-nous devenir? Venez , frère . Peut-être nous rêvons .
CL FRANÇOIS, avec une émotion grandissante. 0 Rêver ? non , je ne rêve pas . Toute ma vie saute dans mon cœur , pour me quitter , pour voler à lui . CL LE VOYAGEVR. a Non, tu ne rêves pas. H. FRA JVNIPERE, 0 Je vous en conjure , venez . Les ténèbres vomissent des formes décevantes qui tuent . Fuyons ! le démon peuple la nuit . C FRANÇOIS. 0 Tais-toi . Frère, tiens-tu tant à toimême ? Les rêves ne sont pas si doux à voir que celuici . Le démon ne porte pas le cœur à l'amour et à la prière . 0 Depuis qu'il est là , le délicieux amour a pris figure , et je brûle de me consummer à ses genoux I Oh ! je ne suis plus qu'une soif de mourir , qu'un désir de tomber à ces pieds qui font le silence , qu'une envie de balbutier : « Elève-toi , mon âme , élève-toi , adore et vois ! »
CL LE VOYAGEVR. 0 Reste debout. Viens! Je te dirai qui je suis . Viens près de moi , et prends ma main .
T'eus les deux se prennent la maint et se penchent lun
Vers Vautre. Ils se contemplent dans les })eux sticncicusc' ment. Le vo\)ageur de plus haute taille, laisse tomber dans râmc de François un regard d^une sérénité totale. François lève vers le vo'^ageur les ^eux et le front, avec une tendresse éperdue,
CL LE VOYAGEVR. /!f Ne te souvient.-il plus? François , rapp2lle-toi . Moi , je te connais bien . il, FRANÇOIS. /^ O douceur, ô mémoire! Quand était-ce , le jour où je vous vis pour la première fois ? II. LE VOYAGEVR. xz? Il y a bien des ans. Cî, FRANÇOIS, a Etait-ce dans le temps, hélas 1 où j'offensais le Seigneur et les hommes ? €. LE VOYAGEVR. J0 Tu ne m'offensas jamais. Me reconnais-tu ?
fî. FRANÇOIS, tremblant. 0 Désormais , il est vrai que j'ai peur . Oh ! j'ai peur de vous! |'ai peur de moi . Mon cœur se fond d'amour .
iî. LE VOYAGEVR. 0 Donne-moi ton bourdon , mon fils . pour appuyer ma main
lî. FRANÇOIS, prci de Ccxiase. 0 Puisque vous le voulez .
O. LE VOYAGEVR 0 Oui . Allons . Petit Pauvre . je fais route avec toi . 0, FRANÇOIS. 0 Voici le bâton du pécheur .
et. LE VOYAGEVR a Et le voiià , dans les mains du Sauveur , qui refleurit .
François, prenant aux mains de Fra Junipère, les deux bourdons, les a offerts au voyiageur qui les touche, tient Vun et remet ï autre à François.
Les deux sarments fleurissent cussilôt en lis, et brillent candidement d'un doux éclat. Illuminant le groupe, la lune resplendit.
CL LE VOYAGEVR. ^ Sais-tu , maintenant , qui je suis ? Dis , m'aimes-tu ?
CL, FRANÇOIS, d'une voix presque ctcinic. 0 O Seigneur , ô m.on Dieu , ô Jésus , c'est donc vous ? C LE VOYAGEVR. ^ M'aimes-tu?
CL, FRANÇOIS. j2f Si je vous aime !
CL FRA JVNIPÈRE, à genoux, touchant la hampe, du bourdon couvert de fleurs, humblement. 0 Laissez-moi voir vos traits , Seigneur Jésus .
CL, LE VOYAGEVR, sur un ion de tristesse surhumaine. 0 je suis l'hôte éternel , celui qu'on n'attend pas . Je suis celui qui vient sans qu'on le sache . Je vois ceux qui me fuient , et ne les arrête pas . j'entends ceux qui se taisent , Je suis celui qui prend le trouble et qui l'apaise sur son sein . Je suis le refuge de l'heure ctdu temps éternel . Je suis l'ami qui tend les bras , qui
ne se lasse pcnnt . celui qui veille et qui demeure 1 CL. FRANÇOIS. 0 Ah! vos foudres sont des fleurs, lèvres sereines . Jésus , Jésus , c'est vos yeux que j'ai vus ? Et... et j'entends votre voix ? Dites . parole du ciel ,suisje en paradis ? pourrai-je vivre après cela ? Mon Sauveur , source de sang , qui a coulé pour moi . prenez , prenez-moi , que je cesse ! Est-ce vous ? C LE VOYAGEVR. û C'est moi . Viens plus près, viens sur mon cœur , François . Regarde. Là , regarde, toi qui m'aimes. Vois mon flanc , vois ! C[, FRANÇOIS, épzrdu. 0 O Seigneur , vous me baisez la joue , comme vous avez baisé la joue de Judas . C LE VOYAGEVR. a Comme j'ai baisé Jean . le Bien Aimé.
<î. FRANÇOIS. 0 Vous ? Vous !
<I. LE VOYAGEVR. 0 Moi .
FRANÇOIS POW55C un
sanglot aigu et dcchi
rant. Une nuée pas
se. La lune se
Voile. L'obscuri
te se fait.