CIBOT, MADAME CIBOT
sunAME CIBOT. — A mervcille, monsieur Cibolî Les mains dans vos poches, les pieds bien chauds, i)ien tranquille, bien à votre aise, comme si de rien n'était, comme si nous ne devions avoir personne aujourdMiui. El je vais encore passer pour ridicule, n'est-ce pas, pour toujours aimer à dire?
CIBOT. — Je ne dis pas cela.
MADAME CIBOT. — Vous Ic pcnscz, c'cst cucorc pire.
CIBOT. — Ah! Geneviève...
MADAME CIBOT. — Commcnl, Geneviève! allezvous encore m'appeler de ce vilain nora-là ? Si on
VOUS l'entendiiit proiionctT, je n'oserais certainenienl plus me présoiiler nulle part : je vous l'avais défendu, cependant; mais, avec vous, il faut toujours répéter cent fois les mêmes choses, et encore! vous êtes incorrigible. Eh bien , est-ce que vous n'avez rien de nouveau à m'aiiprendre, ce malin?
ciBOT. — Mais non.
MADAME CIBOT. — Non ! Vous êtcs un insigne menteur.
CIBOT. — Comment?
M vDAME CIBOT. — Je sals tout : Maugé est ici, voire Maugé! et je n'en veux pas pour un empire.
ciEOT. — Aussi, il comptait si bien sur la bonne réception, qu'il est allé se loger à l'auberge.
MADAME CIBOT. — Ce ncst pas moi qui l'en ferai sortir. Vous voyez donc bien que c'est un envoyé de Paris pour espionner ce que nous faisons ici : ce sont les fenouillet et les Patureau qui nous l'ont expédié.
CIBOT. — Lui, Maugé?
MADAME CIBOT. — Lui-mcmc; je vous l'ai dit, monsieur Cibot , sans moi les mauvaises connaissances vous auraient perdu. Vous a-t-il encore parlé de vos belles parties de domino à quatre, qui vous faisaient rentrera des onze heures, minuit; de vos orgies, de vos réunions chantantes, de vos couplets qui nous coûtaient tout noire vin de la
comète, que vous saviez si l)i<;n caclier sous votre redingote? Vous a-t-il aussi rappelé l'eiiiprcssetiient qu'il mil à vous desservir auprès de vos camarades pour vous faire enlever de la liste des décorations dans votre compagnie? Enfin, sans lui, vous l'auriez déjà depuis longtemps. El n'est-ce pas bien joli de voir tous les dimanches le ruban h la boutonnière de votre jardinier, et vous, vous en passer?
ciBOT. — Il ne l'a pas volé, celui-lù; c'est un ancien...
MADAME CIBOT , P interrompant. — Un ancien, quoi? Un ancien sans-culotte, et voilà tout. Aussi, il est resté ici ce qu'il y restera, entendez- vous? Mais il ne s'agit pas de toutça, aujourd'hui ; nous y reviendrons. Ah çà! où coucherons-nous?
ciBOT. — Je ne sais pas.
MADAME ciEOT. — Je Ic siiis eHcorc moins, moi. A la belle étoile, n'est-ce pas?
CIBOT. — Il n'y aurait que chez Jérôme...
MADAME CIBOT. — Je VOUS dis quc je ne veux pas en entendre parler, de votre jardinier; je ne veux pas le voir, il me fait horreur. Mais vous aimez ces gens-là , vous ; vous adorez les domestiques.
CIBOT. — Jamais Jérôme ne l'a été.
MADA.\iE CIBOT. — Ta.scz-Yous ! On est indigné
de votre conduite ! Vous aimez tous ces gens-là parte qu'ils écoutoiit touti^s vos liisloires, c'est tout simple; aussi, sans mol, personne ne vous verrait. Vous me faites souffrir toute la journée, toute la vie; allez, vous ne serez jamais qu'un pauvre liomme, qu'un Lomme du commun.
ciBOT. — Un homme du commun! Il ne manquait plus que vous qui me donniez celle belle (lualilication-là. Écoulez, madame Cibot, voilà trente-deux ans bienlôlque je soulfre; vous ne pouvez certainement pas dire que j aie manqué de patience, et je ne veux plus souffrir davantage, entendez vous? Vous m'avez éloigné de tous mes amis, vous avez voulu trancher du grand monde : j'en suis 'as, je n'en veux plus, je suis harassé de toutes vos soUises.
MADAME CIBOT. — Ah! uics sotliscs ! monsIcur Cibot, vous êtes un impertinenl, un polisson! Mes sotiises!... mes sottises! je reconnais là votre beau Maugé : allez, vous êtes son digne pendant.
ciBOT. — Nous y voilà revenus, à Maugé. C'est encore lui qui m'aura monté la tête, n'est-ce pas? Eh bien, c'est cequi vous trompe; car, toutes les fois que j'allais me plaindre à lui de vos humeurs et de votre caractère, je le trouvais toujours prêta vous excuser; c'était toujours lui qui me ramenait à la maison, et, ce malin encore, quand je lui ai annoncé
LES KOUKGEOIS CAMPAGNARDS. 2!)
qu'il nous était impossible de le recevoir, il n'a pas proféré un seul mol, un seul, et il est allé se loger à l'auberge! lui, Maugé, à l'auiierge! mon meilleur ami, le plus ancien de tous! C'est avec lui que nous avons commencé, c'est lui qui nous a montré dans tous les temps le plus de dévouement, le plus d'attachement. Lors de la faillite delà maison Duverrier, ne vint-il pas, aussitôt qu'il en apprit la première nouvelle, ne vint-il pas — je le vois encore, à deux heures du malin, par une pluie battante — nous consoler, nous offrir son temps, ses soins, sa bourse même? Vous avez tout oublié, vous, ou du moins vous n'avez jamais voulu vous le rappeler. Toujours vous avez voulu vous élever au-dessus de votre condition ; j'ai fait comme vous pour avoir la paix, et cela m'a bien réussi! Celle rage de briller vous a fait abandonner tous vos amis. Eh bien, allez dans ce monde, qui nous méprise, qui nous regarde comme trop heureux d'être, depuis que nous nous sommes retirés ici pour notre malheur, le but de toutes ses plaisanteries, de tous ses persiflages. Enfin, vous y comptez si peu, sur ces nouvelles amitiés, que vous vous êtes trahie tout à l'heure en disant que, si malheureusement on apprenait que vous vous appelez Geneviève Verdelet... Verdelet! vous n'oseriez plus vous présenter nulle part, vous seriez déshonorée à tout jamais.
MADAME ciBOT. — Vous ètcs uii iTionslrc!
ciBOT. — Voilù bien vos réponses, à vous autres, quand vous n'avez pas de meilleures raisons à nous donner : nous sommes des monstres ! Je ne suis pas du tout un monstre, mais un bon homme que vous aurez rendu mécliant. Vous qui craignez tant le ridicule, rendez encore grâce à Maugé de m'avoir donné l'excellent conseil de ni'ètre retiré do bonne grâce de la liste pour la décoration : et c'est cependant de là, de là seul, que vous vient cette haine implacable contre ce bon Maugé. Et que n'auniit-on pas dit encore, ici même, si je Tavais obtenue? Oui, je suis un bon homme, un homme du commun , comme on me le corne sans cesse aux oreilles; eh bien, tout bon homme et tout commun que je suis, si j'avais arraché cette décoration par mon imporlunilé, je rougirais de la porter, si le dimanche, au sortir de la grand'mcssc, je venais à passer devant Jérôme, votre jardinier, qu'il vous plaît aujourd'hui de metire à la porte, et que vous n'y mettrez pas. Non, madame, que vous n'y mettrez pas, parce que je l'aime, parce que c'est un brave homme, un vieux soldat qui a payé la sienne d'une de ses jambes, parce qu'il fut décoré dans le bon temps par l'empereur.
MADAME ciuoT. — Par Donaparte.
ciROT , appuyant de toutes ses forces. — Par l'cnipcreur! Allez-vous encore me traiter de sansculotte aussi, parce que je l'aime? Eh bien, oui, je l'aimo, l'empereur; personne n'a le droit ici de ni'imposer silence, personne, chez moi... Adieu, madame Cibot; je vous laisse avec tous vos nouveaux amis, dépêtrez-vous-en comme vous pourrez. Je vas retrouver le mien, moi, mon vieux Maugé, lui demander pardon de l'avoir si mal reçu ce matin : je suis las, ù la (in, du rôle que vous me faites jouer ici. Bonsoir, madame Cibot; mes respects chez vous ; au diable vous et les vôtres ! Vive l'empereur! vive l'empereur! vive l'empereur! {H est sorti, qu'on Vcntend encore au loin crier de toutes ses forces.)