MAD.\ME PATIN, MADEMOISELLE VERJUS, M. DURET
MADAME PATIN. — Je VOUS jurc qu'cH voilà la première nouvelle : jamais je n'avais entendu dire
que JI. Uoscliainps allai se marier. El vous, monsieur Durci, le saviez-vous?
DtUET. — Non, madame, pas du loul.
MADAME PATi>. — El madame Durel?
DCRET. — Madame Durel non plus. Nous élions, elle el moi, dans l'ignorance la plus complète.
MADEMOISELLE vERJLs. — J'aurais cru qu'il ri^gnaii une grande inlimilé cnlre M. Deschamps et vous.
DiRET. — Mais nous avons toujours ék^ fort lies, oui, mademoiselle.
MADEMOISELLE VERJCS. — Et M. DCSCliampS UC
vous a fail aucune ouverture?
DiRET. — Aucune, non, mademoiselle.
MADAME PATIN. — Ne VOUS y trompcz pas : M. Deschamps, malgré son air ouvert, ne dit que la moitié de ce quil pense.
MADEMOISELLE VERJUS. ^ VoUS CrOVeZ?
MADAME PATi?i. — Cc u'cst pas d'aujourd'Ilui que je m'en suis aperçue; M. Deschamps est certainement un très-brave homme...
nuRET. — Excellent.
MADAME PATIN. — Uu hommc tout rond, charmant sous tous les rapports, rempli de honnes intentions; ce qui n'empêche pas que jamais vousnc lui entendrez dire un mot de ses affaires; les choses même les plus simples, il ne vous les dira pas. Je
ii';ii jîimais rencontre d'Iiommo. plus hoiilDiiiK! que lui, (le ce côté -In. Il iriiil;"! Pnris, ce soir, fjue personne n'en saurait rien ; ce qui csl d'autant plus (lé.sagréal)le, que vous avez toujours une foule de commissions à cioiiuer à celui qui part; de celte ni.iiiière...
MADEMoisiîLf.E vKR.iis. — On s'CH (lispensc. Il n'est pas le seul dans ce genie-là, j'en connais beaucoup qui n'en font pas d'autres.
MADAHfî PATiji. — Il y a douc ionslciiips, monsieur Durct, que vous n'avez pas vu M. Dcscliamps?
inRiiT. — Oui, madame, assez longtemps; cela lient au mauvais état de ma santé. Je vais peu dans le inonde, je crains toujours d'être à charge aux personnes assez bonnes pour me recevoir.
MADAME PATi>'. — Il ui'avait semiilé que, depuis quelque temps, vous vous trouviez...
nuRET. — i^on, mad;ime, au contraire; comme j'avais l'honneur de vous le dire, il n'y a qu'un moment, je n'ose aller nulle part. Je me suis présenté chez vous ce malin, parce que madame Durel était très-inquiète, vous sacbanl Irès-cnrliumée...
MADAME PATi\. — J'ai été liuit juurs qu'on ne m'entendait pas.
DiBET. — Elle était bien aise de savoir comment vous vous portiez.
MADAME i>ATi:v. — Mnrlaiiie Diirol csl vniiriiciil trop honne, ir;iiiliiiil plus que je ne le iiiôrile pas.
ui'RKT. — Cela vous i)lait à dire.
MADAME PATL-v. — Non, Vraiment, nc clierchcz pas à m'excuser, j'ai élé indigne avec elle : voilà un siècle que je ne suis allée la voir.
DiRET. — Sans cela, je ne serais pas sorti, tellement je trouve qu'il fait froid aujourd'hui.
MADEMOISELLE VKRjis. — Comment! monsieur Duret, vous trouvez qu'il fait froid? Mais vous n'y pensez pas!
DiRET. — Pardonnez-moi , mademoiselle : un vilain froid noir qui vous pénètre.
MADEMOISELLE VERJUS. — Je trouvc, au contraire, qu'il fjiit une chaleur insupportable; c'est au point que j'étais sortie de la maison pour venir chez madame avec un jupon piqué ; je n'avais pas fait vingt pas dans la rue, que je suis vile remontée chez moi pour le quitter, tant j'ai trouvé qu'il faisait une chaleur à ne rien supporter.
DURET. — Parce que vous vous donnez, sans doute, plus de mouvement que moi, mademoiselle; je ne puis parvenir à me réchauffer; j'ai en ce moment les mains comme des glaçons.
MADAME PATIN. — Ne trouvcz-vous pas, monsieur Durel, bien singulière l'idée qu'a M. Deschamps de vouloir se marier
DUBKT. — C'est qu'iipparemnienl, madame, il on éprouve le besoin.
MADAME PATIN. — Tant quc ce mariage-là ne sera pas fait, je n'y croirai pas.
MAnEMoisKLiiE VERJUS. — Lcs ciioscs pourlonl, selon certaines personnes, sont très-avancées, on va même jusqu'à dire qu'il n'y a plus à reculer.
DijRKT. — Il me ressemble, M. Descliamps : je ne le crois pas Irès-fort.
MADEMOISELLE VERJUS. — Qul Ça , M. DCS-
champs ?
DL'RET. — Oui, mademoiselle.
MADEMOISELLE VERJUS. — M. DcscIiamps ne s'est jamais mieux porté.
MADAME PATIN. — Il B passé CB mallu devant la porte, il ne pesait pas une once, il avait vingt ans.
MADEMOISELLE VERJUS. — Enfin, il n'cst partout question que de ce mariage, et c'est bien fait pour ça.
DURET. — Et nomme-l-on la personne qu'il doit épouser, M. Descbamps?
MADAME PATIN. — C'esl, sans doute, encore un secret.
MADEMOISELLE VERJUS. — Lc SCCrCt dC PoliClÙ-
nelle...
MADAME PATIN. — Il n'cst pas élonnaiil, après
\6 LI'S UOL'Ur.EOlS AUX CHAMPS.
cela, que m.'icl.imc Muret n'en sache rien ; depuis quand esl-ellc de retour?
uiRET. — Il y aura domain huit jours.
MADAME i'ATi.\.— J'aurais cru qu'il yavaildavanlage.
MADEMOISELLE vERjis. — NoH, niadanic, elle est revenue le 18, le mènu' jour que celle petite dame de Paris, dans la même voiture; vous savez qui Je veux dire ?
MADAME PATIN. — Non. Cc Hc Serait pas, par hasard, madame BarhouloiiV
MADEMOISELLE vERii's. — Celte petite dame Ac Paris qui a toujours des cliapeaux extraordinaires... Madame... comment donc déjà l'appelez- vous'* aidez-moi donc... Madame... petite, pas jolie... madame...
MADAME p.ATT>. — Cc uo Serait pas, par hasard, madame Nageotte?
MADEMOISELLE vERjcs. — Vous nc counaissez que ça... Son mari est un grand hlond, qui a fait tant de folies, cet hiver, au bal de madame Dupin.
MADAME PATIN. — C'cst bien parliculier, je n'y suis pas du tout.
MADEMOISELLE vERjrs. — Je VOUS dis que vous ne connai.ssez que cela... mon Dieu, un nom bien connu, nous avons ici. à deux pas, un niarchand de ce nom-là... Qui donc déjà?
MADAME PATIN. — l\l;irlin-Fouri'o?
MADEMOISELLE VERJUS. — Miirlin-Fourré ! C'est madame ^larliii; vous devez snvoirqiii je veux (lin; ?
MADAME PATIN. — .Ic cpois l)ieii ; je lie connais que ea.
MADEMOISELLE VEKJt'S. — C'CSl CC (JUC jC VOUS
disais.
MADAME PATiiv. — Elle esl Ircs-hicn, madame Martin, très-genlille.
MADEMOISELLE vERj! S. — Noire comme un corbeau, eela ne fait rien à la chose; il paraît, au reste, que celle dame aime beaucoup ce pays-ci...
MADAME PATIN. — iJCaUCOUp, bcaUCOUp.
MADEMOISELLE vERjis. — Car cllc v fait continuellement la navette, elle ou son mari; on ne rencontre pîirlout que ces gcns-là, c'est insupportable.
MADAME PATIN. — Tcncz, pas plus tard qu'liier, je l'ai encore rencontrée chez madame l\Ielinet;elie était avec madame Simier.
MAOEMOLSELLE VERJIS. — Ail Çà ! ULliS CCllC
dame Simier connaît donc tout l'univers !
MADAME PATIN. — Elle connaîl beaucoup de monde.
MADEMOISELLE vEKivs. — Savcz-vous, madaoK', qu'il faut que ces gens-là soient bien à leur aise pour avoir toujours autant de monde?
48 LKS nOURGEOlS AUX CHAMPS.
MADAME pxT\y. — ic ne sais pas ce qu'ils ont ou ce qu'ils n'ont pas, je n'ai pas complé avec eux; tout ce que j'en sais, c'est que leur maison est on ne peut pas plus agréalde.
MADEMOISELLE VERJUS. — VoUS trOUVeZ?
MADAME PATn". — Jc ic (lIs comnie je le pense.
MADEMOISELLE VERJUS. — Cc Serait fort mallieureux s'il en était autrement; ils se donnent assez de mal pour cela. Au surplus, je n'en parle que d'nprès les on dit, car jamais je n'y suis allée.
MADAME PATI?». — Farcc quc vous n'avez pas voulu.
MADEMOISELLE verjus. — Parcc qu'on ne m'a pas fait riionneur de nry inviter.
MADAME PATi>. — Ça métonnc, ce que vous me dites là.
MADEMOISELLE VERJUS. — C'est pourtaut, madame, comme j'ai l'honneur de vous le dire. Celte maison-là s'est horriblement conduite avec moi, horriblement! et, certes, je ne le méritais pas.
MADAME 'PATo. — En ètcs-vous bien sûre?
MADEMOISELLE VERJUS. — Oui, madame, jc VOUS prie de le croire. Quant au départ de M. Tabarot, que je regretterai toujours...
MADAME PATI>-. — PaS mOi.
MADEMOISELLE VERJUS. — VoUS HC pOUVCZ CCpCn-
(liiiil pas lui conleslcr un loii parfait et des manières excellentes.
MADAME PATIN. — Je HB m'en souviens plus; tout ce que je sais, c'est que je n'aimais pas cet homnie-ià.
MADEMOISELLE VERJUS. — Je VOUS disals donc, niadame,pourenreveniràM.Simier,que, lorsque, après le départ de M. Tabarot, il vint prendre la conservation des liypotlièques, il alla chez toul le monde, M. Simier...
MADAME PATi-\. — Cliez tout Ic uioude indistinctement, faut lui rendre cette justice-là.
MADEMOISELLE VERJUS. — ExCCpté CllGZ HlOi.
MADAME PATIN. — Cela m'étonnc.
MADEMOISELLE VERJUS. — Je VOUS juTC, madame, qu'il n'a pas daigné me faire cet honneur.
MADAME PATIN. — Il y scra venu, c'est qu'on ne vous l'aura pas dit.
MADEMOISELLE VERJUS. — J'ai cu l'houncur de vous dire, madame, et je me plais à vous répéter, que jamais ce monsieur n'a daigné me venir voir; et, en admettant même qu'il ne m'eût pas trouvée, ce qui n'est pas probable, il aurait laissé sa carte, et je n'ai rien reçu. Il n'y a pas à dire, depuis bientôt trois mois qu'ils sont ici, ma domestique n'a pas mis une seule fois les pieds dehors quand je suis sortie de chez moi ; j'ai moi-même gardé la maison
no LES noUllCEOlS AUX CHAMPS.
les huit premiers jours de leur nrrivée, (l;ins la crainie (lu'Hs ne viiisscnl; pi rsoiine ne s'est présenté. Depuis, j'ai ronconlré maintes fois votre M. Simier dans le monde, jamais il ne m'a dit un mot.
MADAME PATiiv. — C'est assez scH gcnrc.
MAuiiMoisisLiiE VERJUS. — C'est uu Irjstc genre (luecelui-lù.
MADAME PATIN. — QuG VOUiCZ-VOUS! UU ilOmmC
toujours préoccupé, sans cesse ù son affaire; on ne peut pas lui ôter ça, M. Simier se donne beaucoup de mal.
DuuET. — Il n'est pas fort, M. Simier.
MADEMOISELLE VERJUS. — Sur les conveiianccs surtout.
DURET. — Il a une vilaine toux.
MADAME PATIN. — Quaut à madame Simier, c'est tout autre chose, elle est cliarmante; j'aime beaucoup madame Simier, beaucoup, beaucoup.
MADEMOISELLE \ERJus. — Vous uic permettre/ de ne pas partager votre enthousiasme.
MADAME PATIN. — Voiis avez tort, croyczm'in, vous avez le plus grand tort! madame Simier m'a toujours parlé de vous avec les plus grands éloges.
MADEMOISELLE VERJUS. — Elle ne mc connaît pas.
MADAME PATIN. — Aussi m'a-t-cllc teujours
LES LOISIRS DK PETITE VILLE. St
Uinioigué le plus grand désir do faire votre connaissance; j'ai voulu cent fois vous mener chez elle, vous n'avez jamais voulu.
MADEMOisiîLLii vuK.ius. — Purco quc je n'ai pas |»our habitude d'aller cliez les gens que je ne connais pas. Mais laissons cela , madame, je vous en conjure.
MVDAMB PATIN. — .)e nc demande pas mieux; c'est vous qui la piemière m'en avez parlé.
MADEMOISELLE VERJUS. — Elmadamc Uurct, monsieur, s'est-elle bien trouvée de son voyage à Paris?
MADAME PATIN. — Saus ça, jamais je ne serais venue à vous parler de madame Simier ; je n'ignorais pas que vous nc pouviez la soulïrir.
MABEMorsELLE VERJUS. — Jc VOUS avoucrai que je n'en ai jamais été folle. Elle était, je crois, allée voir sa sœur à Paris, madame Durci... Dites-moi, monsieur Duret?
DURET. — Pardon, mademoiselle, je ne savais pas que ce ftil à moi que vous vous adnîssiez en premier lieu.
MADAME PATIN. — Mademoisolio vous demandait si madame Duret n'était pas allée à Paris voir votre belle-sœur?
ui'RET. — Oui, mademoiselle; madame Forestier, qui mallieureusemon! me ressemble.
MADAME PATIN. — l'auvic dumc !
DijRET. — Elle n'a pas lieu non plus d'être salisfaile de sa sanlé; elle a, comme moi, des tiraillements d'esloniac qui lui font souffrir le martyre. C'est aussi ciiez elle, comme chez moi , l'estomac qui est le siège de tout ce qu'elle éprouve; il lui semble parfois être tiraillée par quatre forts cliçvaux. C'est odieux !
MADAME PATIN. — Jc n'Burais jamois cru madame Forestier d'une mauvaise santé.
DiRET. — Je vas vous dire, ma belle-sœur était très-forte.
MADEMOISELLE vERjis. — Elle m'a loujours paru énorme, colossale, madame Forestier.
DiJRET. — Excessivement forte, oui, mademoiselle, excessivement forte encore lorsqu'elle s'est mariée; mais je crains que, depuis, elle n'ait un peu joué avec sa santé.
MADAME PATIN. — Cc n'cst pas UHC raisou ; quand on n'a pas à être malade, tout ce qu'on fait et rien, c'est approchant la même chose : je vous citerai à l'appui de ce que je vous dis là, M. Deschanips; qui, plus que M. Deschamps, a joué avec sa santé? Ça n'empêche qu'il ne se porte admirablement bien. Qu'en dit monsieur Duret ?
MADEMOISELLE VERJUS.— Luc sauté magnifique, M. Deschamps, et cependant, à en croire les on dit...
MADAMR PATIN. — Tandis que vous, monsieur Durel, qui jamais n'avez donné dans aucun excès...
DiiRKT. — Dans aucun.
MADAME PATIN. — Qui loujours avcz été réglé comme un papier de musique...
. DLRET. — Exactement.
MADAME PATIN. — Vous êtes toujours à vous plaindre.
DURiîT. — Et ce n'est pas pour rien.
MADAME PATIN. — Je suis Certainement bien loin de vous en faire un crime...
DURET. — Vous auriez grand tort.
MADAME PATIN. — Mais c'cst scuiemcnt pour vous dire que ce n'est pas une raison.
uuRET. — Il est au su et au vu de tout le monde que j'ai loujours été excessivement délicat.
MADEMOISELLE VERJUS. — Vous dcvricz biCH en céder un peu, de votre délicatesse, à certaines personnes de ma connaissance.
MADAME PATIN. — Tout ccla s'arrangcra, mademoiselle Verjus, croyez-le bien.
MADEMOISELLE VERJUS. — Je HC iC pCnse pBS,
madame.
DURET. — Mesdames, je vais avoir l'honneur de prendre congé de vous.
MADAME PATIN. — Quoi ! déjà, mousleur Durel?
DURET. — En restant davantage, je craindrais
qu'on ne fût inquiet ù la maison ; vous savez combien niaihimc Uuret est ingénieuse à se tourmenter.
MADAME PATIN. — Ditcs-jui , je VOUS pi'ie, à madame Duret, combien je m'en veux de ne pas être allée la voir.
MADEMOISELLE VERJUS. — Bien dcs clioscs aussi de ma part, je vous prie.
DLRET. — Ce sera avec grand plaisir, mesdames.
MADAME PATIN. — Boujour, mousieur Durci; ménagez- vous bien.
DCRET. — Ce n'est pas à moi, madame, qu'il faut recommander cela.
MADAME PATIN. — Mcltons alors que je n'ai rien dit. Bonjour, monsieur Duret.
MADEMOISELLE VERJUS. — Sans adicu, monsieur Duret.
DURET. — De tout mon cœur, mesdames.