CHASSE
vAiiEivTiN. — Toute grande! Bonjour, Marguerite; et celte belle santé?
MARGiiERiïE. — Vous me faitcs honneur; mais comme vous voyez, comme quelqu'un qui s'est levé deux heures plus tôt qu'à l'ordinaire. Je dois avoir les yeux tout rouges, j'en suis siire.
vAi.ENTiîv. — Mais non, pas trop.
MARGUERITE. — C'cst quc VOUS êtcs Irop bien élevé pour dire le contraire.
VALEiVTi\. — Milord, venez ici ; diable de chien ! Riche, veux-tu venir ! Voyez-vous, ils veulent toujours manger vos petits poissons rouges.
MARGUERITE. — Oh ! laisscz-lcs , il n'y a pas de
mnl à 0.1, monsieur Valenlin ; madame croira qu'ils se mangent enlre eux. C'est comme leurs serins, il en a fallu plein une volière • elle les aurai', mis coucher avec elle; maintenant, ils sont clans l'escalier, tout en Uaut; on ne les voit jamais. Toutes ces manies-là, c'est autant de mal pour les pauvres domestiques; mais comme vous êtes matinal, vous î
VALEMix. — C'est que j'ai une commission à faire ce matin à Roquencourt; j'ai le cabriolet, et, si vous vouliez...
MARGUERITE. — Valentiu, vous oubliez qu'on pourrait trouver à redire... .le vous remercie de votre attention, mais je ne peux pas.
VALE.NTo. — Un quart d'heure, tout au plus.
MARGUERITE. — Valcnlin, soyez raisonnable... soyez-le une fois. Allons, voyons... soyez-le. On est si méchant, à la campagne! X Paris, ça ne souffrirait pas la moindre difflcullé, au contraire. Mais ici, faut, comme dit madame, se sacrifier aux égards.
vALE>Ti?j. — Vous avez donc déjà reçu des visites, ce matin ? car il y a deux heures que ce monsieur qui sort d'ici rôde à la porte. La diligence de Paris l'aura déposé au bout du parc, à cinq heures. C'est bien commode d'arriver chez les gens à des heures pareilles !
MARGUERITE. — Nc m'en parlez pas, c'est à en
LES BOURGEOIS CAMPAGNARDS. Il
mourir. Ils n'en font jiimiii^ d'autres. Aussi, m:i- (lame a pris son parti ; elle tie se gène pas avec eux. Elle a eu soin de retirer la sonnette de la porte coclière; el puis frappez tant que vous voudrez, amusez-vous. Et des gens si communs encore, tous ces gens-là! des gens de rien du tout!
VALEiNTiN. — A propos, vous ne savez pas la grande nouvelle?
MVRGUERiTi;. — Pas encore. Et vous?
vALE>'Ti?j. — J'ni'en vas vous la dire; mais que ça n'aille pas plus loin.
MARGUERITE. — Valcntiu, vous me prenez pour une autre.
vALENTiN, lui passcDit Ics bfus aiUour de la taille. — J'vous prends pour moi, mécliantc,
MARGUERITE, sc (IcbatlaHl. — Allous, voyons, si vous allez comnicncer encore vos bêtises, je ne saurai rien.
vALENxrN. — Eh bien, je m'en vas vous le dire : niamselle va se marier.
MARGUERITE. — Emostine?
VALE^Tiiv. — Oui, elle épouse M. Alfred, ce petit monsieur qui vient tous les dimanches.
MARGUERITE. — El qui amusu tant M. et madame , qu'ils en sont fous. Et madame donc, qu'elle se compromettrait avec, si elle était plus jeune. Je le déteste, moi, ce petit homme avec ses
12 LI'S liOURCEOlS AUX CItA.MI'S.
pelilcà iiiouslaches rousses. Esl-ce qu'il osl mili-
vALENTi^. — Ah bien, oui, militaire! pasraèiiic (!e in garJe naiionaie. C'est un avocat, pas même un avocat : il travaille pour ça, à ce qu'on disait l'autre jour dans la cuisine. Je ne l'aime pas plus que vous; qu'il est avec les domestiques insoient comme un valet de bourreau. Il parait même qu'il est très-serré; car, depuis l'année dernière qu'il vient à ia campagne, on n'a pas encore vu la conteur de son argent; mais il a, à ce qu'on dit, un oncle, ontendcz-vous? un oncie qu'est énormén)ent riche. Moi, je le veux bien ; mais ie cocher prétend que c'est plus que son oncle ; en tout cas, ça ne fait rien à la chose; si bien qu'il en hérite et qu'on ne serait pas fâché de le voir marié avec mademoiselle, vu que les parents sont ruinés ou peu s'en faut, et que ça ne ferait pas mal.
MARGUERITE. — Oui, ça remettrait du beurre dans les épinards.
vALENTi>'. — Comme vous dites. Si bien que je m'en vais ce matin à Roquencourt pour voir s'il n'y a pas une lettre d'arrivée, pour savoir si l'oncle vient toujours demain.
MARGrERiTE. — Jlais commeut se fail-il que vous ne m'en ayez jamais parlé?
VALE\TiN. — Parce que je vous vois si peu, et
LKS ROURGEOIS CAMPAC.NAUDS. \?<
nous avons toujours à parler de Uinl de clioses! Enfin, si bien que ç;i parait tout à fait décidé,
M.vRGL'KKiTi;. — Vraimeiil?
tvALENTiN.— Oui; mais vous ne savez pas toui : c'est qu'il y a iù-dessous une niiicliination d'enfer i c'est ici, chez vous, que l'oncle descendra.
MARGi'ERiTK. — Comnicut ! ici?
VALENTiN. — Ici, chez papa Cibot : c'est là la grande affairr. C'est que vous ne savez pas que. sous prétexte que madame tient tant à ce qui luj vient de ses père et mère, elle n'a jamais voulu, à ce qu'elle dit du moins, consentir à faire changer les meubles du château ni les murs non plus, que tout tombe on ruine. On a fait vi.'Dir pour la frime deux maçons seulement la semaine dernière, et on allend un tapissier de Paris; qu'on lui a même écrit, à ce qu'on dit, et que personne n"a vu la iellre. Tout ea pour en faire accroire; et, comme les maçons n'auront jamais fini pour demain, et que le tapissier ne vient pas, c'est ici qu'on a décidé qu'on recevrait l'oncle du jeune homme.
MARGUERITE. — Mais c'est iuipossiblc, Valentin, c'est impossible. Comment loger tout ce monde-là? car, s'il est riche, comme on dil, cet oncie, s'il fait quelque chose pour son neveu, il est bien aise que ça soit su, c'est tout naturel; et il doit avoir un carrosse et des domestiques.
li LES BOUUGEOIS AUX CHAMPS.
VALENTiN. — J'crois hicii qu'il y a de tout ça ; mais laissez Uoiic, vos bourgeois en seront cncliaiités. Une belle maison comme celle-ci, un si beau salon, d'aussi beaux meubles, qui ne voienl jamais personne! El, d'ailleurs, pour les voilures, n'avez-vous pas des écuries et des remises superbes ?
MARGUERITE. — Oui; mals on ne s'en sert guère.
VALENTiN. — Eh bien, raison de plus pour s'en servir.
MARGUERITE. — Oui ; Hiais ils ne voudront jamais.
vALENTiN. — Ils ont pourtatit bien voulu; c'est fait.
MARGUERITE. — Comnicnl! ils ont élé asb^ez bons...?
VALENTIN. — Assez boHS, assez bons... assez bêles, vous voulez dire... Papa Ciijol ne s'en souciait pas trop ; mais maman Cibot !...
MARGUERITE. — Ils sc sout bien gardés de m'en parler!
VAiiENTiN. — Ils l'auront oublié.
MARGUERITE. — Je n'y aurais Certainement pas consenti. Que do mal je vais avoir! Que je suis donc malheureuse ! [On sonne.) Voilà Justement madame qui sonne.
LES BOUR(;i:OIS CAMPAGNARDS. 15
VAt.ENTiN. — Mais, moi, je m'oiihlic. {// tire sa montre.) ii'smi, en relard. Adiou, Irésur! MARGUERITE. — Adieu, ma coiisolaljoii !