‹ Les bourgeois aux champsChapitre 56 sur 60 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

LE PÈRE PIGOCHET, PHILOGËNE, à la croisée de sa boutique, LA MÈRE THOMAS, causant à la porte d'une voisine.

PHiLOGÈNii. — El voul' fâme, quoiqu'a dit, père Pigodiet ?

LE PÈRE PIGOCHET. — A ii'va pQjiil Fudc aiinui *. Quoiqu'tu veux! a in'f'ra enrager jusqu'au bout, j'ni'y alladons.

LA MÈRE THOMAS, arrivant au beau milieu de la conversation. — Vous l'avais n'assez fé n'eii-

* Aujourd'hui.

rager, la paiir' fâme; chacun son tour : a pouvont ben vous faire enrager itou.

PHiLOGÉNE. — Ah! (lame, c'est qu'y (iisionl tout comme ça,l'z'anciens,qu'vous éliont nilou ein rude chien dans les temps... Vous vous a point mal amusais, père Pigocliet.

LE PÈRB piGociiET. — J'm'avous amusals... oui, j'm'avons amusais... j'n'allons point n'a l'enconte, mais j'm'avons toujou amusais honnêtement..., j'ons jamais fé d'iort à parsonne.

LA MÈRE THOMAS. — C'élionl loujou poInt el' dire du charron.

LE PÈRE PIGOCIIET. — El' charrou, il étiont n'eln menleux.

LA MÈRE THOMAS. — Point déjù si Hientcux, el' charron... ; y disiont pas moins qu'vous aviais antichipais susses prés à la Roche.

LE PÈRE piGOCHET. — Pourquol equ' défunt son grand-père il aviont t'y antichipais sus l'naute...

PHiLOGÈNE. — N'en v'ià au moins neune ed' raison.

LE PÈRE PIGOCHET. — Allais, marchais, si j'voulions n'aussi ben er'lever les fautes d'un chacun, y en aurions corc d'aucuns d'cheux nous qui mériteriont ben d'être pendus aux grands peuples * ed'

' Peupliers.

l'abreuvoir...; aussi vrai comme el' bon Dieu il éliont mon maîlrc.

LA MÈRK THOMAS. — Hé ! (lilCS (lonC, VOUS, iÙ-

bas, VOUS pouvez parler pour vous, père Pigochel!

THiLOGÈsE. — Ça, c'est vrai.

LA MÈRE THOMAS. — Vous pouvois bon parler sus voul' compte, tant que vous vourez; mais, quant à çui des eûtes, vous frez ben ed' vous taire.

LE PÈRE piGocHET. — J'vous souimes dc rien.

LA MÈRE THOMAS. — Dlcu marci ; car, si vous nvéquiez n'aussi ben d'queucq chose, j'vous aurerioiis b(Môl planté là, marchais !...C'élionl-l'y point u'honteux, aveucque e'que vous z'avez d'bien n'au soleil, de n'poiut n'avoir fé pou vos afants pus qu'vous n'avez fé.

LE PÈRE PIGOCHET. — J'ons fé c'quB j'ons dû.

LA MÈRE THOMAS. — Vous avcz fé grand'chose itou.

LE PÈRE PIGOCHET. — Je n'ics z'avoHS point laissés mouri d'faim.

LA MÈRE THOMAS. — Y sont gentl vos afants...! de grands sottins d'afants qui n'ont d'ieu vie mis leux pieds dans l'école.

LE PÈRE PIGOCHET. — J'n'oHS jamais appris n'a lire, j'n'en sommes pas pus pauv' pour ça.

LESPRIT DES CAMPAGNES. 199

LA MÈRE THOMAS. — Comben qui z'ont brûlé d'ciargosà leu première communion, vos afanls?

LE PÈRE piGocuET.— Touliiutanlqu'j'en n'avons brûlais.

LE MÈRE THOMAS. — Aveucqu' Ça qui j'tonl un joli coton n'a Paris.

LE PÈRE piGocHET. — Yous qu'a la langue si ben appendentée, quoiqu'vous z'avez fé pour les vaules?

LA MÈRE THOMAS. — J'ons point dc r'proches à nrfaire de c'côté-là.

LE PÈRE PIGOCHET. — On n'voyait qu'eux ramasser du crottin sus les ch'mins.

LA MÈRE THOMAS. — C'élionl-l'y noul' faute si défunt mon pauvre liomme, quand il éliont décédais, y ni'aviont laissé neuf afants tout grouillants?...

J'm'en sommes tirée comme j'ons pu.

LE PÈRE PIGOCHET. — C'étioiit bé voul' faute s'il étiont mort el' paur' cber bomme.

LA MÈRE THOMAS, SB montrant. — Mais comben faul-y qu'vous seyez core ein menfeux fini pour dire d"z'infamies pareilles! c'éliont des nicnlcries affreuses, d'z'abominations !...

PHiLOGÈixE. — V'Ià qu'ça va s'gâler.

LE PÈRE PIGOCHET. — Dame, y vous fallait à vous un n'afant tous l'z'ans pour faire des nourrissons; ça vous arrangeait bé mieux d'avoir un afanl

toute la sainte journée sus vos bras que d'faire voul' ouvrage; vous pas bête.

LA MioRE THOMAS. — C'étiont bc putôt té, vieux cbien, qui fTonl niouri ta pauv' fànie ed' chagrin, ed' misère.

PHiL0GÉ>E. — Allons, faut être raisonnable...; vous n'êtes point n'ein brin n'assemble c"qux"étionl pour leux disputer.

LA MÈRE THOMAS. — PourquoI qui v'nont m'sarcher, pourquoi qui nVallaquont, el' vieux brigand?

LE PÈRE PIGOCHET. — Moi, j'vous atlaquons...? c'esi;-l'y pas plutôt vous qui m'altaquont? Laissais mé passais mon cb'min, je n'vous disons rin.

LA MÈRE THOMAS. — Vous fricz bé mieux d'être auprès d'vout fàme que d'vous nielle en riboltetous les jou comme vous vous z'y mettais.

LE PÈRE PIGOCHET. — C'étiont-l'y avcucq voul' argent?

LA MÈRE THOMAS. — Il élionl toujou 5 dire sus tout l'monde, c'vieux guerdin-là.

LE PÈRE PIGOCHET. — Allais, marchais, si j'avions n'aussi ben voulu vous épousais dans les temps...

LA MÈRE THOMAS. — Mé ! l'épousais, vieux sarpent! seigneur ed' Dieu!

LE PÈRE PIGOCHET. — Vous n'serials poiul toujou après mé.

l'esprit des campagnes. 201

LAMÉRE THOMAS.— Mais qu'est qu'j'ferionsd'lé, vieux sac à vin ? qu'est qu'j'cti aurions fé?

LE PÈRE piGocuET. — Si tu n"as jamais voulu d'nié, j'ons jamais voulu d'ié, j'sommes à deux de jeu. N'a revoir^ Philogène; sans ranqueune, mère Thomas.

LA MÈRE THOMAS. — Veux-tu ben r'tirer ta main, vilain singe... ! Je r'prendrons ça, vieux filou. {Le père Pigochet sort.)

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