‹ Les bourgeois aux champsChapitre 8 sur 60 · CIBOT, MAUGÉ · texte numérisé non relu

CIBOT, MAUGÉ

ciBOT, nlhmt à lui. — Eli ! bonjour, Mangé. Ce pauvre Mangé! le voilà donc! Ali çà!et depuis quand, dans ce pays-ci?

MvtGK. — Depuis ce matin cinq lieures, mon ciierami. J'ai passe deux mortelles heures à sonner à la porte.

CTBOT. — Je crois bien, il n'y a plus de sonnelles; ma femme les a enlevées.

MAïGÉ. — Aussi ai-je pris le parti de frapper, ei cela m'a réussi. Marguerite est venue m'ouvrir, A la fin. Elle n'avait pas l'air Irès-enclianlé de ma visite Marguerite; je l'ai trouvée un peu changée à mon égard.

CTBOT. — Tu te trompes , Maugé, elle est toujours la même. C'est que, vois-tu, elle est amoureuse. J'ai découvert ça, moi, Maugé... pas plus lard que ce malin , vois-tu. N'en dis rien à ma femme, au moins. Ah çà ! mais d'où viens-tu donc, Maugé?

MAUGÉ. — De déjeuner. Elle n'avait rien à me (I inner, ton amoureuse. Madame avait les clefs dans sa chambre, m'a-t-elle dit. J"ai passé la nuit (Ml voilure, et je l'assure que la faim commençait lurieusemenl à me galoper.

ciEOT. — Mon pauvre Mangé!

MAUGÉ. — Que je le fasse des reproches. Comment! toi, Cibot, navoirjamais répondu à aucune (le mes lettres, à ton plus ancien ami, ton camarade (l'école! et il faut que je vienne te relancer jusqu'ici ! Tu n'as cependant rien à faire, toi, rien absolument.

CIBOT. — Je suis plus occupé que tu ne penses, va, Maugé.

LES HOURGEOIS CAMPAGNARUS. 19

MAUGK. — Comment ça?

cdJOT. — Oh! oui, cerlainemenl (// soupire), mon pauvre Maugé !

MAUGÉ. — Mais lu soupires, Dieu nie pardonne!

ciBOT. — Tu crois, Maugé?

MAUGÉ. — Oui, lu as soupiré.

ciBOT. — C'est possiiile.

MAtGÉ. — Je te fais mon compliment, mon clicr ami: vous avez là une propriété délicieuse; je n'ai encore pu pénétrer nulle part, toujours par la raison que ta femme avait les clefs dans sa chaml)ro ; mais j'espère que tu me feras l'honneur de me faire visiter ton parc, dont, ce matin, j'ai mis trois i^ons quarts d'heure à faire le tour.

CIBOT. — Oui, tu verras, Maugé, c'est un joli parc.

MAUGÉ. — Comment passes-tu ton temps, ici? On dit à Paris que vous êtes toute l'année dans les plaisirs. Vous voyez beaucoup de monde?

CIBOT. — Oui, Maugé; aujourd'hui ou demain, nous recevons trente personnes.

MAUGÉ. — Trente personnes!

CIBOT. — Au moins.

MAUGÉ. — Mais tu comptes donc recevoir toutes les autorités du département?

ciiiOT. — Ah hien, oui, les autorités, qui ne pensent pas comme ma femme! l*ar exemple, je

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reçois un homme qui a trois millions de fortune. C'est pour un mariage.

MM'GÉ. — >Iais lu n'as ni enfants, ni neveux, ni nièces.

ciBOT. — Tu as raison; aussi ça ne me regarde pas; mais c'est pour rendre service à des voisins.

MAUGÉ. — C'est i)ien mériter de ses voisins, que de recevoir trente personnes pour les obliger.

CIBOT. — Mon Dieu, Maug*'-, tu ne sais pas ce que c'est que la campagne. Est-ce qu'on n'a pas besoin de tout le monde? est-ce qu"il ne faut pas s'enlr'aider un peu ? Eh bien, nos voisins marient leur demoiselle; il fallait bien leur être agréables. El, d'ailleurs, sais-tu ce qu'ils sont? Les anciens seigneurs d'ici ; rien que ça !

MAi'GK. — Enfin, mon clier, si je comprends un mot, je veux...

cihOT, IHnterrompant. — Être pendu! Tu ne le seras pas. Mais laiss>moi l'expliquer; lu ne me donnes pas le temps. Ce monsieur que nous allenilons de Paris...

MAiGÉ. — L'homme aux trois millions?

ciBOT. — Oui. Eh bien, c'est l'oncle du jeune iiomme, un homme superbe! c'esU'oncle du jeune homme qui doit épou^er mademoiselle de lîarenlinol... Tu as bien entendu parler, Maugé, des de Barenlinol?

LES ROURGEniS r..\MPA(;NARnS. 21

MllGlî. — JilllKliS.

ciiiOT. — Ail çà! lu plaisiiiUes.

MAi'GK. — Jamnis, sur ma parole. Mais (jii'n de commun avec toi l'oncle du jeune homme qui doit s'allier aux Barenlinol?

cuiOT. — De Barenlinot.

MAUGÉ. — De Barenlinot, soit.

ciEOT. — Je n'ai rien de commun! Non, certainement, je n'ai rien de commun avec l'oncle ni avec personne; mais, comme la famille des de Barenlinot est dans les maçons jusqu'au cou, ils viennent loger demain cliez moi.

MAUGÉ, appinjnnt. — Tous les de Barenlinot?

ciBOT. — Tous les de Barenlinot, avec l'oncle du jeune homme; el c'est ici que se fera la première entrevue. Et tu crois que je ne suis pas occupé, moi? J'avais bien raison de le dire que je l'élais plus que lu ne le pensais; el, si je soupirais tout 'a riieure, j'en avais bien les niolifs. Je ne l'ai pas dit d'abord, parce que lu le serais moqué de moi, comme à ton ordinaire.

MAUGÉ. — J'y suis maintenant; je comprends parfaitement. Je vois, d'après tout cela, qu'il y aurait de ma part plus que de l'indiscrélion à descendre chez toi.

CIBOT. — Oui, certainement, puisque, nousmêmes, nous ne savons pas où loger. Tiens. Maugé,

lu le snis, je ne peux rien te cacher; eh l>icn, apprends donc que lu vois devant toi, dans ton ami. le plus malheureux des hommes. Lnfin, je ne vis plus depuis que j'ai quitté Paris : plus de plaisirs, plus rien pour moi! Tusaissi j'aimais le domino, Maugé? Eh bien, ici, c'est trop commun, on n'y joue qu'au cabaret; les boules, trop commun aussi. Il ne me restait donc que la pêche, la pêche à la ligne. Nous sommes entourés d'eau, et c'est cependant un amusement bien raisonnable : on peut se suffire à soimême, on n'a besoin de personne ; eh bien, la pêche, c'est trop bêle. Tiens, Maugé, tu te plains de ce que je ne t'ai pas répondu; tu ne sais donc pas que ma femme l'a en horreur? parce que d'abord tu ricanes toujours, et puis parce que tu t'es tant et tant moqué de moi dans le temps, que tu m'as fait rayer des listes pour la croix dans ma compagnie. « Tenez, monsieur Cibol, me dis^l-elle encore hier en plein salon, chez des voisins^ tenez, regardez tous ces messieurs, ils ont tous la croix; et vous seul, monsieur Cibot, vous seul, regardez à votre boutonnière et remerciez votre Jlaugé. » Elle t'appelle mon Maugé; et sais-tu comment elle te traite?

MAiGÉ.— Non; comment?

CIBOT. — De jacobin, Maugé, de jacobin.

MAUGÉ. — Pauvre madame fJhot!

ciBoT. — Écoule, Maugé, ma femme dira ce

qu'elle voudra; mais il faut que tu nous sortes (l'embarras.

MAUGÉ. — Mais attends donc; certainement, je puis vous être d'un grand secours.

ciBOT. -- Tu ris, Maugé.

MACGÉ. — Pas le moins du monde. Écoute-moi : j'ai déjeuné ce matin à deux pas d'ici, dans le village; j'y ai trouvé une auberge qui m'a paru fort propre, fort bien tenue...

ciBOT. — C'est cliez marne Duhamel.

MACGÉ. — Est-ce madame Duliamel? Soit.

CIBOT. — Elle est veuve.

MAUGÉ. — Je n'en sais rien, c'est possible ; mais toujours est-il qu'elle a fort bonne mine.

CIBOT. — Des yeux superbes !

MAUGÉ. — Oui, d'assez beaux yeux, c'est possible. Eh bien, je vais louer un appartement chez elle, et j'en mets une partie à votre disposition. Qu'en dis-tu?

ciBOT. — C'est impossible, Maugé, c'est impraticable; ma femme est jalouse de madame Duhamel.

MAUGÉ. — Vous lui avez donc encore donné occasion de l'être, monsieur Cibot?

CIBOT. — Non, Maugé; oh! non, bien sur.

MAUGÉ. — Je n'en répondrais pas. Enfin, il faut sortir de là; voulez- vous coucher dans la rue?

!2-i Li:S «OURGIvOIS AUX CHAMPS,

ciiîOT. — Non, ceililinemenl. Madame Ciliol non plus n'en serait pas dallée ; mais...

MAVGii. — Il faut cependant vous décider; quant à moi, je vas toujours nrassurer d'un logement. Puisque j'ai tant fait que de venir à la campagne, je ne veux pas repartir sur-le-champ. C'est pour le coup qu'à Paris on s'égayerait sur mon compte, sur le tien.

ciBOT. — Bon Maugé! c'est vrai, au moins.

MABGÉ. — Si le pays me plaît, eh bien, j'y resterai huit jours, trois semaines, un mois, peut-être; j'ai marié mou lils, je n'ai plus d'enfants, je suis veuf.

ciBOT. — Tu n'en es que plus heureux, Maugé.

MAI GK. — Je suis libre comme l'air, et je prends mon plaisir où je le trouve. Tiens, justement, voilà mon sac de nuit que Marguerite ne s'est seulement pas donné la peine de changer de place. Adieu, adieu, Cibot! au revoir! Ainsi, c'est convenu, n'est-ce pas, au Cheval-Blanc? Adieu, ne te dérange pas.

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