‹ Les bourgeois de DarlingenChapitre 1 sur 4 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

A quelques lieues de Bruxelles, à côté du chemin de fer de l’État, est une petite ville que nous désignerons sous le nom de Darlingen, pour prévenir toute supposition. Elle compte plus de quatorze mille âmes et renferme plusieurs belles églises, des couvents, et un hôpital dont la façade antique, d’un style gothique pur, est tout à fait digne d’attirer l’attention des connaisseurs.

Il y a une quinzaine d’années, lorsqu’on sortait de la station de Darlingen pour se diriger vers la ville, on remarquait tout d’abord quelques cheminées de fabrique s'élevant au-dessus de vastes ateliers, et l’on était porté à prendre Darlingen pour une ville industrielle et commerçante; le bruit, le mouvement, la

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foule de monde qu’on rencontrait dans le quartier des fabriques confirmait encore cette opinion favorable. Mais à peine avait-on traversé une ou deux longues rues, qu’on voyait le mouvement diminuer insensiblement, et faire place à une tranquillité d’autant plus saisissante qu’on était plus près du centre de la ville.

Il y avait de belles et larges rues avec beaucoup de grandes maisons, habitées évidemment par des gens très-riches. Les façades de ces maisons, qui n’avaient pas été repeintes depuis des années, étaient grises et sales. La plupart des fenêtres étaient closes par des volets de bois, et les trottoirs étaient tapissés d’un gazon vert et dru qui s’étendait jusqu’au milieu de la rue comme une épaisse pelouse. À peine y apercevait-on de temps en temps un passant ; il y faisait tranquille et solitaire comme si tout le monde y dormait pendant la journée. On n’entendait que le tintement et la sonnerie des cloches, qui s’élevaient à certaines heures de tous les coins de la ville. Excepté le quartier des fabriques, qu’on avait coutume de nommer le quartier des pauvres, tous les autres étaient également calmes et solitaires. — Aussi Darlingen avait la réputation d’être une ville d’une richesse excessive et d’un excessif ennui.

Les raisons en sont assez singulières pour qu’on les explique. A Darlingen, les gens aisés étaient alors partagés en deux classes, animées l’une contre l’autre d’une grande jalousie, et qui se haïssaient et se méprisaient réciproquement. La première classe se composait des habitants des grandes maisons fermées. Quoique issus de parents qui avaient commencé leur fortune

dans le commerce des grains, des écorces de chêne, des engrais, des huiles, dans la brasserie ou dans la tannerie, ils se croyaient infiniment au-dessus des autres par cela seul qu’ils avaient acquis leur fortune par héritage. Comme il n’y avait pas de noblesse à Darlingen, ils croyaient devoir être considérés comme l’aristocratie légitime. Pourtant ils n’avaient fait aucun effort pour acquérir les qualités de la noblesse, et ils n’en avaient pas accepté les devoirs ; ils se figuraient qu’il suffisait d’avoir hérité d’une grande fortune, même sans avoir la moindre valeur morale, pour se croire d’une nature supérieure et d’une caste privilégiée, et pour avoir le droit de regarder tout le monde du haut de leur orgueil. Ils passaient toute leur vie à accroître leurs richesses, quoique bien peu d’entre eux voulussent ou osassent en engager une partie dans le commerce. Leurs biens consistaient en fermes et en terres. Chercher les moyens d’en augmenter saus cesse les revenus, et d’en dépenser le moins possible, telle était leur unique occupation.

Ils avaient généralement peu d’enfants, et faisaient tous leurs efforts pour les détourner du. mariage, afin d’éviter que le patrimoine de la famille fût trop morcelé. Un de leurs enfants se mariait-il, par hasard, cette union était rarement fondée sur l’inclination réciproque des jeunes gens; elle était projetée et convenue entre les parents après un examen approfondi de leur fortune respective, et sans qu’ils se fussent demandé si les fiancés • se connaissaient, s’aimaient ou se détestaient. On aurait peine à se figurer la vie qui résultait souvent de ces unions mal assorties ; car l’orgueil des familles couvrait d’un voile impénétrable les mésintelligences et

les guerres intestines, qui restaient secrètes pour tout le monde.

Ces faux nobles, possesseurs d’une fortune héréditaire, — divisés même entre eux par le mépris et la haine, en raison de leur fortune relative, — se nommaient les vieux riches, par opposition à l’autre catégorie désignée par le sobriquet ironique de nouveaux riches.

Ceux qu’on nommait nouveaux riches étaient des gens qui commençaient alors comme avaient commencé les parents des vieux riches, en cherchant dans le commerce et l’industrie le moyen de faire fortune. Les fabriques près de la station du chemin de fer appartenaient à ces bourgeois industrieux; un grand nombrç de ceux-ci possédaient des capitaux beaucoup plus considérables que les vieux riches ; mais il suffisait qu’ils eussent acquis leur bien par leur propre activité et leur propre travail pour qu’ils fussent considérés par les rentiers héréditaires comme des gens d’une classe inférieure. D’ailleurs, l’incertitude même de ces capitaux, qui étaient engagés dans le commerce et l’industrie, faisait mépriser leurs possesseurs par les propriétaires de Darlingen, pour lesquels l’immobilité morale et matérielle semblait être un titre de supériorité.

Ces nouveaux riches, qui travaillaient et se fatiguaient du matin au soir, et qui gagnaient ainsi beaucoup d’argent, auraient bien voulu, à la fin de leur journée, trouver quelques distractions et quelque amusement. Souvent les jeunes gens de cette classe avaient essayé d’organiser des soirées de danse, de musique ou d’autres parties de plaisir. Us y avaient même été aidés par quelques fils de rentiers, et en réunissant leurs

ressources, ils avaient acheté un beau jardin, construit de grands bâtiments, et organisé une harmonie complète. Mais le mauvais vouloir des vieilles familles fit échouer tous leurs efforts; et, comme ils n’étaient pas assez nombreux par eux-mêmes pour former une société suffisante, l’harmonie s’est dissoute, et le beau jardin d’agrément est envahi par les ronces et les mauvaises herbes.

Les vieux riches de Darlingen refusaient de faire partie de toute société et s’abstenaient de paraître aux réunions avec leur famille, de peur qu’une liaison ne se formât entre leurs fils ou leurs filles et les enfants des nouveaux riches, et qu’il ne s’ensuivît des mariages qu’ils considéraient comme humiliants pour leur maison. D’autre part, comme les vieux riches, soit par économie, soit parce qu’ils n’étaient pas unis entre eux, recevaient très-rarement, comme les nouveaux riches se voyaient réduits à aller chercher des divertissements à Bruxelles, Darlingen était une ville sans société, sans amusements, et même sans le moindre développement intellectuel.

En l’année 1845, il y avait dans la rue Saint-Jean, à Darlingen, une très-grande maison, qui a été incorporée depuis dans une sucrerie nouvellement établie. Elle était habitée à cette époque par un vieux riche du nom de Boniface Bomys. La large façade de cette demeure, qui n’avait peut-être pas été repeinte ni nettoyée depuis dix ans, les fenêtres closes, l’herbe qui poussait devant la porte, tout lui donnait une physionomie froide et triste.

Par une des premières journées d’été de cette année 1845, une vieille dame, seule et silencieuse, était assise dans une vaste chambre au premier étage de cette

maison. Elle tricotait; sa toilette, presque entièrement . noire, était si simple et si éloignée de tout luxe, qu’elle accusait l’économie, sinon la négligence. En ennui prolongé et une douleur muette jetaient leur ombre sur son visage, où se lisaient, d’ailleurs, une grande bonté de cœur et un profond abattement. Quoique ses joues fussent couvertes de rides et que sa chevelure commençât à grisonner, cette dame devait avoir été, dans sa jeunesse, une très-belle personne, car les traits de son visage étaient fins et réguliers, et portaient encore les traces d’une beauté fanée.

La chambre où elle se trouvait était tendue d’un papier vert foncé, dont les grandes fleurs étaient effacées çà et là par l’âge et par l’humidité des murs. Sur les chaises, lourdes et vermoulues, on voyait encore les restes d’une ancienne dorure; le velours d’Utrecht qui les recouvrait n’avait plus de couleur reconnaissable.

Sur la cheminée, entre deux grands vases de porcelaine peinte, on voyait une pendule de cuivre, massive et laide de forme, mais très-ancienne. Deux ou trois tableaux sans aucune valeur artistique étaient suspendus à la muraille; la table et la commode étaient en bois de chêne.

Toute cette chambre témoignait hautement que le bon goût n’avait point présidé à son ameublement, et que ses habitants n’avaient eu qu’un seul but, celui de s’entourer, au meilleur marché possible, d’objets ayant un air d’antiquité.

Les stores épais de la fenêtre étant presque entièrement baissés, le jour entrait difficilement dans cette pièce, et tout concourait à en faire un sombre et triste séjour.

La vieille dame continua longtemps à tricoter, sans autre mouvement que celui de ses doigts qui remuaient les aiguilles. Une fois seulement, elle avait promené lentement son x-egard autour de la pièce, comme un prisonnier qui mesure son cachot, avec la certitude qu’il n’en sortira plus jamais. Mais cet examen machinal parut n’avoir éveillé en elle aucune idée, car son visage ne trahit point d’émotion. La chambre était si muette, la maison et la rue si tranquilles, qu’on eût entendu trotter une souris.

Enfin l’escalier craqua sous les pas d’une personne qui montait; au bout d’un instant, la porte s’ouvrit; une jeune femme entra, se dirigea vers la fenêtre et s’assit près d’une table chargée en partie d’objets d’habillement destinés à des enfants, et assurément à des enfants pauvres, car ils étaient tout petits et d’étoffe grossière. Elle prit une petite veste de drap et se mit à coudre. Elle souriait d’un air singulier, et secouait la tête en signe de désapprobation, comme si elle répondait à une de ses pensées.

Elle pouvait avoir à peu près vingt-huit ans. Elle était haute de taille, et plutôt maigre que grasse. Si ses joues n’avajent pas été complètement décolorées, elle eût pu passer pour belle aux yeux de certains hommes ; mais un teint mat et terne avait remplacé sur son visage la fraîcheur de la jeunesse, et le sourire aigre qui relevait les coins de sa bouche donnait à sa physionomie quelque chose de dur et de revêche. Elle portait, comme l’autre femme, des vêtements de couleur sombre ; mais la simplicité, qui paraissait naturelle chez la vieille dame, était chez la seconde une preuve évidente de recherche ou de mauvais goût.

—Comment va le petit Jean du cordonnier, Thérèse? demanda la vieille dame.

— Pauvre agneau, il est encore bien malade ! répondit la demoiselle d’une voix pleine de compassion ; il en revient néanmoins. J’ai promis de lui faire de beaux habits bien chauds pour l’hiver.

— Et il est content, sans doute?

— L’espoir et la joie le guérissent, ma mère. Je regrette de devoir employer des étoffes si grossières; j’aurais voulu faire des vêtements un peu plus jolis pour rendre l’enfant plus heureux ; mais papa s’y est opposé. 11 a raison d’être si économe de son argent, mais du moins il pourrait bien se montrer un peu plus généreux pour de pauvres enfants innocents.

Il y eut un long silence. La jeune fille était retombée dans ses réflexions; un sourire moqueur errait sur ses lèvres, et elle paraissait rire intérieurement de quelqu’un ou de quelque chose.

La vieille dame la considéra un instant, puis elle demanda.

— Tu ris tout bas, Thérèse? De quoi ris-tu donc ainsi ?

— Où va le monde aujourd’hui, Dieu seul le sait, répondit la demoiselle. Vous connaissez bien la fille de Y Éléphant couronné, ma mère? la plus jeune, celle qui a une épaule haute?

— Oui, je connais Philomène ; mais c’est une fille bien faite qui n’a pas une épaule haute.

— Certainement, ma mère, elle bourre ses robes d’ouate pour le dissimuler.

— Lui est-il arrivé quelque chose?

— Cela va trop loin. Je me suis mise un instant à la e

porte de la rue pendant que la servante recevait la viande du boucher, et j’ai vu passer Philomène avec un châle voyant, qui n’a certainement pas coûté moins de trois cents francs, avec des plumes sur son chapeau, avec des nœuds et des rubans à ses habits, comme une poupée à l’étalage d’une boutique de la foire. Ahl ah! j’en ai ri; mais n’est-ce pas une véritable honte? une fille de cabaret!

— La fille d’un hôtel, Thérèse. Les gens de l’Éléphant couronné possèdent une assez jolie fortune, et ils ont les moyens de bien habiller leurs enfants.

— Mais une pareille toilette convient-elle à de petits bourgeois qui, en fin de compte, ne sont que les domestiques des gens qui vont et qui viennent?

— C’est leur affaire, Thérèse. Pourquoi nous mêler de cela?

— Oui, vous, maman, s’écria la demoiselle avec une impatience mêlée de dépit, vous resteriez indifférente lors même que le monde entier courrait à sa perte. N’est-ii pas du devoir des gens vertueux de blâmer et de combattre le mal? Et si les personnes riches ferment les yeux et approuvent tout, le peuple et la bourgeoisie ne seront-ils pas abandonnés, sans guide ni conseil, à l’immoralité, au luxe, à l’orgueil?

La mère haussa légèrement les épaules et répliqua :

— Tu pourrais bien avoir une apparence de raison eu général, mon enfant; mais que cette innocente Philomène mérite une critique si sévère, c’est ce que je ne crois pas.

— Songez donc, cela va épouser un commis voyageur !

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— Notre servante a ouï dire hier qu’il est commerçant.

— Commerçant? Oui, les gens de V Èlcphant couronné répandent le bruit qu’il est intéressé dans une maison de commerce d’Anvers ; mais c’est un pauvre diable, et son père un barbier. Certes, les parents de Pkilomène ne permettraient pas que leur fille se marie avec un homme si commun, s’il n’y avait pour cela des raisons majeures. Ce sont des choses abominables auxquelles on ne peut penser sans indignation.

— Je t’en prie, Thérèse, ne dis pas de ces choses-là, reprit la vieille dame avec un accent de prière. Si tes soupçons n’étaient pas fondés!

— Ils ne sont, hélas ! que trop fondés, répliqua la demoiselle. Madame Kwas, qui passe sa vio à surprendre les secrets des familles, afin de pouvoir les divulguer à la ronde, l’a dit à Joséphine, la modiste. Et celle-ci le raconte à tout le monde ; vaguement, il est vrai, car elle travaille pour les gens de l'Éléphant couronne, mais assez clairement toutefois pour être comprise. La modiste a pourtant plus de raisons que qui que ce soit pour taire des choses semblables...

— Allons, Thérèse, laissons chacun porter son lot et expier ses fautes. Parlons d’autre chose, mon enfant.

— Je vous trouve de moins en moins compréhensible, ma mère, s’écria la demoiselle d’un air mécontent,. De quoi pourrait-on donc s’occuper ici, de quoi parlerait-on, Binon de ce qui se passe en ville? Ne peut-on pas dire la vérité, et ne doit-on pas blâmer le mal? Il n’y a pas moyen de causer avec vous, ma mère; vous critiquez * mes moindres paroles. C’est trop pour vous que j’ouvre

LES BOURGEOIS DE DARLJNGEN il

la bouche. Taisons-nous donc... et continuez à vous plaindre qu'il fait triste et ennuyeux ici, dès que ma sœur Hermine, votre enfant gâtée, est hors de la maison !

La vieille dame se remit à tricoter; la demoiselle baissa la tête sur sa broderie avec une expression d’impatience et de colère.

Un long silence régna de nouveau dans la chambre. Puis la mère demanda ;

— Thérèse, la servante a-t-elle tout mis en ordre, dans la chambre à coucher d’Hermine? Elle reviendra bien certainement demain de Schaerbeek.

— Je crois que oui, répondit la demoiselle ; ce n’est pas mon affaire. Hermine va encore débarquer avec toute une charge de pots de pommade et de tlacons d’odeurs, avec de nouveaux chapeaux, des malles pleines de robes, des rubans, des livres, des musiques, et mille autres fanfreluches frivoles. A quoi sert d’arranger sa chambre, puisqu’elle la transformera immédiatement en un magasin plein de désordre? L’oncle Jean qui, soit dit entre nous, n’a guère l’intelligence de ce qui convient à une jeune fille, aura rendu ma sœur plus vaine qu’elle ne l’était déjà. Dieu sait combien d’argent il aura encore gaspillé pour surcharger Hermine de cadeaux inutiles ! Sa fortune m’appartient pourtant aussi bien qu’à ma sœur ; car nous devons hériter de lui l’une comme l'autre. Ce qu’il dépense pour Hermine m’est injustement ravi.

— Thérèse, mon enfant, comment peux-tu être si jalouse 1 dit la vieille dame avec un accent de reproche. Depuis six semaines, tu n’as pas vu ta sœur. Ne devraistu pas être joyeuse de son retour?

— Joyeuse? ricana Thérèse. Eh! oui, parce qu’elle ■va mettre la maison seDs dessus dessous, mécontenter les voisins par ses cris, ses chants, et faire du bruit du matin au soir! parce que, à la honte de la famille, elle va encore aller à l’église et se promener par les rues, vêtue comme une de ces Bruxelloises évaporées! Il est bien agréable pour nous, qui faisons tout pour échapper à la médisance, de passer par toutes les langues de la ville, à cause de la conduite légère de ma sœur. Que ne pouvez- vous entendre, ma mère, tout ce que l’on dit d’elle, et comme ses allures et ses façons frivoles sont blâmées de tout le monde!

— Hélas ! comment est-il possible que vous parliez ainsi de voire sœur ! dit la vieille dame avec un douloureux étonnement. Hermine, la bonne, la joyeuse Hermine! Mais elle est aimée de tous ceux qui la connaissent ou l’approchent seulement; partout où elle parait régnent l’amitié, le plaisir et la joie. Qui serait assez méchant pour dire du mal d’elle, qui est naïve et pure comme une colombe ?

— Vous devriez entendre avec quelle indignation quelques-unes de nos connaissances, entres autres madame Kwas, parlent de la toilette extravagante de ma sœur Hermine !

Un frémissement soudain agita le corps de la vieille dame, et un fugitif éclair brilla dans ses yeux fatigués. Elle maîtrisa cependant son émotion, et dit d’un ton calme et grave :

— Madame Kwas? Ah ! il est possible qu’à Darlingen un aDge du Seigneur lui-même n'échapperait pas à la médisance des gens; mais, Thérèse, crois-tu que la vipère, lorsqu’elle crache tout son venin

sur les Us, puisse ternir l’éclat de la fleur sans tache ?

— Bah! ces comparaisons ambitieuses ne sont pas des raisons, ma mère, répondit la demoiselle avec un léger sourire de moquerie. La question n’est pas de savoir si ma sœur fait ou pense du mal : ce qu’on doit chercher à éviter, c’est de donner au monde des sujets de blâme ou de critique ; sous ce rapport, la conduite de ma sœur est très-condamnable.

— Mais Thérèse, aie au moins un peu d’indulgence pour cette pauvre Hermine; elle est encore une enfant.

— Une fille de dix-sept ans, une enfant? Il y a longtemps qu’on tâche de lui inspirer, même par la force, le sentiment des convenances, et de lui faire comprendre ce qu’elle doit à la bonne renommée de notre famille. Si ma sœur est devenue si mondaine et si évaporée, c’est mon oncle Jean qui en est la cause. Aussi j’engagerai mon père à ne plus la laisser aller si longtemps à Schaerbeek l’année prochaine. Schaerbeek est trop près de Bruxelles, et elle ne peut y trouver que de mauvais exemples. Si vous, ma mère, vous êtes assez aveugle pour oublier votre devoir, c’est moi qui veillerai sur la réputation de ma sœur et sur le nom de notre famille.

La vieille dame poussa un soupir et parut effrayée ; après un moment de silence, elle répondit :

— Quoi i Hermine ne pourrait plus aller chez mon bon frère ? Il est son parrain , Thérèse ; elle a été élevée dans sa maison jusqu’à l’âge de quatorze ans. Nous sommes convenus avëc lui qu’Hermine irait tous les ans passer six semaines chez lui , à Schaerbeek. Il l’aime comme sa propre enfant; pendant dix mois,

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il attend avec impatience le jour de son arrivée... Et tu voudrais le priver d’une chose qu’il considère comme son plus grand bonheur ? Et sa tante, ma pauvre sœur Marie, voudrais-tu lui faire ce chagrin ? Ah ! je t’en prie, ne sois pas si cruelle pour ta sœur.

Eu achevant ces derniers mots, elle avait tendu les mains vers sa fille avec une expression suppliante.

— Votre amour excessif pour Hermine vous égare, répondit Thérèse. S’il s’agissait de faire une chose qui me fût désagréable, ma mère, vous ne vous en effrayeriez pas ainsi. Mon père, qui a plus d’esprit que nous, a dit également qu’Hermine n’irait plus à Schaerbeek.

— A-t-il dit cela? demanda la mère, 0 Thérèse, toi qui obtiens tout de ton père, ôte-lui cette idée de la tête.

Un double coup de sonnette résonna dans la maison.

— Voilà mon père, dit la fille.

— Parleras-tu en faveur d’Hermine? Je t’en serai reconnaissante, mon enfant, supplia la vieille dame.

— Nous verrons, répondit Thérèse. Cela dépendra de la conduite de ma sœur et de votre indulgence pour sa légèreté.

On entendit, au rez-de-chau6sée , une grosse voix gronder avec un accent de colère. Cette voix devait faire sur la vieille dame une puissante impression, car elle pâlit et se mit à trembler. La porte de la chambre fut ouverte avec violence : un homme parut sur le seuil, et s’y arrêta un instant, en fixant sur les deux femmes un regard accusateur.

Boniface Romys, le maître de la maison, était un homme de haute taille , encore fort pour son âge, quoique ses cheveux, par leur blancheur de neige,

indicassent qu’il avait beaucoup travaillé durant sa vie. Sa figure, pâle et mate, n’offrait rien de remarquable en ses traits, hormis des lèvres minces et de petits yeux gris qui semblaient lancer des étincelles.

Il portait du linge très-fin et très-blanc, une grosse épingle en diamant sur la poitrine et une bague en diamant à la main gauche. Le reste de son costume était assez négligé et même assez malpropre ; son chapeau étaitmême devenu roux de vieillesse, 'et les bords en étaient visiblement gras.

Après avoir jeté un coup d’œil courroucé sur les deux femmes, il s’adressa à elles avec des gestes furieux. ... ...

— C’est à vous faire sortir de votre peau ! s’écria-t-il. Que faites vous ici toute la journée? Jaser et babiller, faire des habits pour les enfants de gens qui boivent leurs journées dans les cabarets !...

— Ah ! ces pauvres petits ! En quoi- est-ce leur faute? répondit la demoiselle avec uue sorte d’indignation. *

— Tais-toi... Tu ferais mieux d’aller voir à la cuisine comme on y gaspille notre argent d’une abominable façon. Je rentre à la maison, fatigué, harassé à force de courir et de travailler... et je surprends la servante tenant en main une demi-livre de pain sur laquelle elle avait étendu un quarteron de beurre. Elle pèle les pommes de terre, les pelures ont au moins un sou d’épaisseur.

La vieille dame voulut hasarder une explication, mais son mari frappa du pied avec impatience et s’écria ;

— Taisez-vous, quand je veux parler! Quoil du matin au soir je me casserai la tête et je me fatiguerai

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à chercher les moyens d’augmenter nos revenus; je m’épuiserai pour laisser après moi un hel héritage et pour élever ma famille au-dessus des autres ! et vous, par paresse et par négligence, vous laisserez tout dissiper, tout gaspiller dans la maison? Cette servante fainéante sortira d’ici. Je l’ai résolu depuis assez longtemps. Aujourd’hui même, je lui donnerai son congé.

— Mais, Boniface, objecta sa femme, cette pauvre Sophie nous sert fidèlement depuis vingt ans. Elle devient vieille et caduque ; elle ne trouvera plus un autre service.

— Que nous importe? grommela son mari irrité. Je l’ai louée pour faire son service comme il faut. Si elle n’en est plus capable, elle n’a qu’à gagner sa vie comme elle pourra.

— Non, Bonifacç, vous ne la renverrez pas, dit madame Romys d’un ton craintif.

— Je ne la renverrai pas ? Vous y opposeriez-vous, par hasard? Ah I c’est ce que je voudrais voirl

— Mon père a raison, observa Thérèse. Sophie n’est pour ainsi dire plus bonne à rien ; elle fait tout de travers, et, en outre, elle gâte ma sœur. Il est temps qu’elle déloge.

— Eh bien, s’il le faut, faites selon votre volonté, Boniface, soupira la vieille dame.

Et elle laissa tomber sa tête sur sa poitrine avec découragement.

Cette soumission parut calmer ,un peu son mari; i se tourna vers sa fille, et lui dit :

— Ya à la cuisine, Thérèse, et restes-y quelques temps. J’ai à causer avec ta mère de choses graves. Tu sauras également la chose tout à l’heure,

La demoiselle sortit de l’appartement.

Boniface Romys prit un siège et dit à sa femme :

■— Asseyez-vous, Julie; je veux vous communiquer une chose importante ; non pour connaître votre sentiment, ni pour vous demander conseil, car je prévois que, comme d’ordinaire, vous serez d’un tout autre avis que moi. C’est seulement parce que des choses semblables ne peuvent se faire à votre insu, ni même sans votre consentement. Vous n’avez guère l’intelligence de ce qui est nécessaire pour élever notre famille dans le monde — et d'ailleurs, ma volonté fait loi ici.

La femme le regarda sans mot dire, avec une expression de souffrance.

— Voici l’affaire, reprit-il. Notre fortune peut s’élever à cinq cent mille francs environ, les propriétés ayant sensiblement augmenté de valeur. Ajoutez à cela que, quand l’oncle Jean et la tante Marie seront morts, notre famille s’enrichira encore de plus de deux cent cinquante mille francs de ce côté. J’avais pensé et espéré que nos deux enfants ne se marieraient pas. En ce cas, notre fortune n’eût point été divisée ; et si nous avions le bonheur de survivre à votre frère et à votre sœur, nous nous fussions trouvés, dans nos vieux jours, à la tête d’environ huit cent mille francs. Il y a peu de gens à Darlingen qui pourraient alors se croire au-dessus des Romys. Tel fut longtemps mon espoir et mon but. J’étais sûr de notre Thérèse, c’est une fille d’esprit qui comprend parfaitement les vœux de la famille. Elle ne se mariera jamais. Elle hait le mariage, et le monde ne lui plaît pas.

— Cela paraît ainsi; mais, au fond, peut-être en est-il autrement, murmura la vieille dame.

— Bah! vous ne savez pas ce que vous dites, Julie. Notre Thérèse a-t-elle jamais manifesté quelque penchant pour le mariage? Mais, pour ce qui concerne Hermine, il en est tout autrement. J’ai depuis longtemps acquis la conviction qu’on ne la détournera pas du mariage, surtout parce que l’oncle Jean s’est mis dans la tête qu’elle ne peut rester fille, que nous le souhaitions ou non. Hermine se mariera donc, tôt ou tard. J’ai pris mon parti à cet égard. Et, pour empêcher l’oncle Jean de se mêler de cette affaire, j’ai cherché moi-même un bon parti pour Hermine. v .'

Sa femme jeta sur lui un coup d’œil anxieux.

— Quel enfantillage! dit-il en riant. Vous êtes là à trembler comme si j’étais capable de faire faire un mauvais mariage à ma fille. Ne craignez rien, le mari que je lui destine est presque aussi riche que nous, et, quoiqu’il fasse encore le commerce, il est d’une famille ancienne et estimée. Les Pottewal... ?

— Pottewal, le marchand de grains ! s’écria la dame en pâlissant. O ciel ! ce n’est pas possible 1

— Pas possible ? Et pourquoi ? Depuis le décès du père Pottewal, son fils unique Francis est à la tête d’une fortune considérable.

— Mais il est déjà vieux, il ne connaît peut-être pas notre fille Hermine, murmura la femme tremblant d’émotion.

— Trente-huit ans. C’est la maturité de l’homme. Alors seulement on a de l’expérience ; alors seulement on ne court plus le danger de devenir un prodigue ou de mal gérer ses affaires.

— Ah ! Boniface, n’obligez pas mon Hermine à se

marier sans amour! Ne la rendez pas malheureuse pour toute sa vie !

T* Malheureuse? répéta M. ïtomys. Nous aussi, nous nous sommes, mariés, presque sans nous connaître. Sommes-nous malheureux ? Cela nous a-t-il empêchés de réussir et d’agmenter nos biens? De l'amour? Allez donc au marché avec cela pour acheter du beurre ! Qu’est-ce que le mariage pour des gens aisés, sinon l’association de deux fortunes et un moyen de rehausser la considération des familles? M. Pottewalle comprend également ainsi. Il veut se marier pour 1 avoir une femme de ménage, pour qu’il y ait quelqu’un qui surveille ce qui se passe chez lui lorsqu’il est en voyage pour son commerce. Il avait un vieux maître-ouvrier auquel il pouvait se fier comme à luimême. Ce serviteur est mort depuis trois mois ; Pottewal est seul maintenant. Il s’est plaint à moi de son embarras, et je lui ai fait comprendre qu’une union entre nos deux familles ne serait pas une mauvaise affaire, aussi bien pour lui que pour nous.

— Hélas ! hélas ! M. Pottewal a besoin d’une servante, et vous lui donnez votre enfant! dit la mère effrayée, d’une voix faible et en cachant son visage dans ses deux mains.

— Comment , une servante ? demanda Boniface.

Êtes-vous donc ma servante? Je sais bien ce que vous avez en tête, vous, aussi bien que l’oncle Jean et la tante Marie ; vous souhaitez qu’Hermine se marie avec le premier de ces jeunes sauteurs de Bruxelles qui se présentera. Et je vous dirai franchement ce qui m’engage à me presser si fort : Ernest Decock, qui croit en savoir assez maintenant pour venir chercher

de l’occupation à Bruxelles en qualité d’ingénieur des travaux publics, va revenir d’Angleterre. Ce garçon m’a toujours inspiré de la défiance. Il a eu autrefois l’occasion de voir plusieurs fois Hermine à Schaerbeek. Elle parle encore de lui beaucoup trop souvent. Ce n’est pas que j’aie découvert chez Hermine autre chose qu’une amitié très-innocente pour Ernest Dqcock; mais je crains que l'oncle Jean et la tante Marie n’inspirent à notre fille de dangereux projets. Ernest est pauvre ; son père a fait de mauvaises affaires et ne lui a pas laissé trente mille francs. Vous comprenez donc bien qu’il n’y a pas à hésiter. M. Pottewal est contraint de se marier : si ce n’est pas avec Hermine, ce sera avec la fille de M. Cortbeen, qui l’a déjà fait tâter à ce sujet par madame Kwas. Pareilles occasions sont trop rares à Darlingen pour laisser échapper celle-ci.

( Madame Romys, la tête penchée, les yeux baissés, demeurait sans faire un mouvement. Peut-être la dureté égoïste de son mari, sous laquelle elle ployait depuis près de trente-cinq ans, lui avait-elle enlevé toute sa force morale et l’avait-elle fait tomber dans un découragement maladif. Du reste, elle sentait que ni ses prières ni ses larmes n’auraient aucun pouvoir contre la fatale résolution de Romys, et, quoiqu’il y allât du bonheur de son Hermine chérie-, elle ne trouvait pas dans son âme la force de s’élever contre la volonté despotique de son mari.

— Votre résistance ne m’étonne pas, reprit Boniface Romys. Je m’y attendais. 11 serait bien étonnant qu’une fois en votre vie vous approuvassiez ce que j’ai jugé utile. Vous pouvez pleurer tant qu’il vous plaira, mais faites attention à ce que je vous dis. Dès qu’Her-

mine sera de retour, je ferai avertir M. Pottewal. 11 viendra prendre le café avec nous. Si vous étiez assez imprudente ou assez folle pour ne pas l’accueillir comme il convient, vous auriez lieu de vous en repentir. Dites à Hermine un mot défavorable, et vous verrez comme je sais rester maître dans ma maison. Ah! vous croyez que l’oncle Jean pourrait me...

On frappa à la porte de l’appartement.

— Mon père r n’y a-t-il pas d’empêchement ? demanda une voix au dehors.

— Bah ! entre toujours, Thérèse, criaBoniface Romys.

— Tiens ! pourquoi maman pleure-t-elle encore ? demanda la demoiselle en entrant dans la chambre.

— C’est toujours la même chose, tu le sai3 bien, répondit le père. Thérèse, tu entendras mieux raison. J’ai annoncé à ta mère qu’Hermine va se marier.

— Se marier 1 Hermine se marier ! interrompit Thérèse pâlissant. Mais qu’est-ce que cela? Vous plaisantez sans doute, mon père ?

— Non, je ne plaisante pas du tout; c’est arrêté, et cela se fera. Francis Pottewal, le riche marchand de grains, devient ton beau-frère.

— Oh m’a donc indignement trompée depuis mon enfance ? s’écria Thérèse dont les lèvres frémissaient, tandis qu’elle regardait son père en face avec une expression qui n’était rien moins que respectueuse. Quoi ! on me fait rester fille pour que la fortune de la famille ne soit pas divisée, et maintenant qu’il n’est peut-être plus temps pour moi, on arrange pour ma sœur un brillant mariage?

— Mais laisse-moi donc te faire comprendre...

— Comprendre? Je ne comprends que trop bien,

poursuivit Thérèse avec une irritation croissante. Si je meurs, Hermine possédera toute la fortune de la famille; et, si elle meurt, je n’hériterai rien de son côté. C’est ainsi que l’on vole la pauvre Thérèse. Tout pour Hermine ; pour moi, repoussée, rien !

— Te tairas-tu, à la fin ? s’écria Romys. Tu bavardes comme une pie sans savoir ce que tu dis. Écoute, et tu reconnaîtras qu’il y a pour toi plus d’un avantage dans ce mariage. Chacun peut mourir; s’il arrivait que M. Pottewal et ta sœur n’eussent pas d’enfants et qu’ils quittassent ce monde avant toi, sais*tu, fille étourdie, combien tu serais riche ? Tu posséderais à toi seule notre fortune, la fortune de l’oncle Jean et la fortune des Pottewal ; ensemble un million, bien plus d’un million !

La chance de devenir un jour si colossalement riche fit une profonde impression sur l’psprit de mademoiselle Romys. Elle suspendit son jugement, et sourit intérieurement à cette séduisante espérance. Mais soudain une pénible clarté, parut se faire dans son esprit :

— Mon père, mon père ! vous cherchez à m’aveugler, dit-elle avec un accent de reproche. Je vois bien ce qui se passe. Hermine se mariera; elle sera riche; elle aura des enfants , l’heureuse créature ! tandis que , moi, j’userai ici ma vie, seule et délaissée. Je serai morte avant Hermine; elle seule peut tout posséder. Vous faites de moi la victime de ma sœur ; vous me sacrifiez !

— Folie que tout cela 1 Tu deviens aussi déraisonnable que ta mère, et je ne m’étonnerais pas de te voir également fondre en pleurs. Je m’en embarrasserais fort

peu, du reste. Le mariage que j’ai résolu est au plus haut point avantageux pour notre famille. Le bien* être, l'élévation et l’honneur de la famille vont avant tout. Que cela te plaise ou non, dans deux mois lier* mine sera madame Pottewal, ou j’y perdrai mon nom de Bonifacè Romys. On ne dira pas un mot de ce mariage à Hermine avant que je lui en aie parlé moimême.

Madame Romys se leva et étendit les mains vers son mari en lui disant avec un accent de prière :

— O Bonifacè ! revenez sur votre décision 1 Donnez au moins un peu de temps à notre Hermine...

Voyons d’abord' si elle peut ressentir quelque affefction pour M. Pottewal. Attendez, pour décider si irrévocablement du sort de notre pauvre fille, qu’elle connaisse au moins l’homme que vous lui destinez. Non, non, soyez bon et écoutez mes conseils ; ne vendez pas mon enfant pour une poignée d’or.

Son mari souriait d’un air railleur et il allait repousser par des paroles amères l’humble et triste prière de sa femme, quand la maison retentit tout à coup d’un bruit éclatant de porcelaines qui se cassent, comme si on avait laissé tomber une pile d’assiettes.

M. Romys pâlit et rougit alternativement: il grinça des dents, frappa du pied, et s’écria avec fureur :

— Malédiction! Voilà ce que c’est ! Toute la vaisselle en pièces. Je jette Sophie dans la rue, je la fais emprisonner, cette voleuse.

Sa femme, tout en pleurs, courut après lui pour le retenir ; mais il avait déjà descendu l’escalier, suivi de Thérèse.

Madame Romys resta toute tremblante dans la cham-

bre, écoutant avec anxiété les paroles grossières qui montaient du rez-de-chaussée jusqu’au premier étage. Elle leva tristement les yeux au ciel, et dit en soupirant.

— 0 Seigneur 1 pitié pour mon enfant ! Vous avez permis que je me marie sans amour : voyez mon sort!

La servante Sophie était assise dans la cuisine, occupée à peler des carottes sur une table. De temps en temps, une larme venait mouiller sa paupière, et son regard, fixé sur le sol, était plein d’amères réflexions. Tout était si tranquille dans la maison, que les soupirs de la vieille femme, bien que très-légers, s’entendaient comme si des sanglots violents s’élevaient de sa poitrine oppressée.

La porte s’ouvrit, et une vieille dame entra. Celle-ci, avant de la refermer, allongea encore une fois la tête dans le corridor pour voir si personne ne l’avait suivie; puis elle dit à la servante à voix basse :

— Allons, Sophie, il ne faut plus pleurer. La colère de M. Romys se calmera, et vous pourrez certainement rester.

— Oui, madame, répondit la servante, je puis rester encore; mais monsieur méfait payer vingt-cinq francs pour le bris d’une vieille soupière qui était fendue depuis bien des années. D’ici à deux mois, je ne recevrai plus de gages.

LES BOURGEOIS DE DARLIfIGEN 35

— Il reviendra également sur cette décision, Sophie ; ayez bon courage. . r

— Je n’ose pas l’espérer, soupira la servante en continuant à pleurer tout bas; monsieur m’a encore déclaré ce matin que rien au monde ne pourrait le déterminer à diminuer ma perte d’un simple franc. Je ne me désolerais pas ainsi de la perte de mes gages, madame, vous le savez bien; mais que vais-je faire pour payer, pendant ce temps-là, le loyer de ma pauvre sœur aveugle ?

La vieille dame secoua la tête d’un air de compassion, mais elle ne répondit que par une plainte.

— Pauvre Sophie, vous êtes bien malheureuse, murmura-t-elle.

— Je ne pourrai plus longtemps rester ici, madame, reprit la servante. Depuis ma dernière indisposition, mes forces ont beaucoup diminué ; je deviens vieille et caduque, monsieur s’en aperçoit... Que la volonté de Dieu s’accomplisse!... Il sera assez miséricordieux pour préserver la vieille Sophie des maladies. Peut-être pourrai-je, en travaillant aux champs, gagner, pendant quelques années encore, mon pain et le pain de ma sœur aveugle. Il me vient souvent à l’esprit que je ferais mieux de renoncer tout de suite à mon service.

— Vous pourriez nous quitter, Sophie? dit madame Romys en soupirant. Je vous en prie, ne pensez pas à cela. Hermine s’affligerait sincèrement de votre départ. Et moi, Sophie !

— Je le sais bien, madame. Hermine est douce et bonne pour moi ; et s’il ne dépendait que de vous, je n’aurais qu’à bénir le ciel de m’avoir donné de si bons

iô LES BOURGEOIS DE DARLINGBN

maîtres. Aussi, si je dois quitter cette maison, jepense- Tai souvent encore avec les larmes aux yeux à celle chère enfant que j’ai portée dans mes bras, et à vous, madame, à vous et à votre sort cruel...

— Vous vous trompez, Sophie, je suis contente de mon sort, intelrompil madame Romys. Certes, il ne fait pas toujours gai ici; mais le proverbe dit vrai: « Chaque maison a sa croix ; » et peut-être ailleurs les choses vont-elles encore plus mal que chez nous. Je le répète, ayez bon espoir.

- i — Ohl non, madame, il n’y a plus d’espoir! dit la servante en sanglotant, tandis qu’elle cachait sa figure dans ses deux mains ; mademoiselle Thérèse ne peut plus me souffrir ni me voir devant ses yeux. C’est incompréhensible : elle, si bonne et si charitable pour les petits enfants, elle est sans cœur pour une pauvre femme usée !

Une étrange expression de pitié et d’hésitation se lisait sur le visage de la vieille dame. Elle ouvrit la porte de la cuisine, s’assura que personne ne se trouvait dans le corridor, referma la porte, et demanda :

~ Sophie, si vous pouviez donner quelques à-compte aux personnes qui prennent soin de votre sœur, consentiraient-elles à attendre pour le payement intégral de votre dette?

— Peut-être bien, madame. Ils en ont tant besoin eux-mêmes!

Madame Romys mit quelques pièces de monnaie dans la main de la servante en disant :

— Tenez, Sophie, voilà un peu d’argent sur vos gages de ce mois-ci. Puisse-t-il vous consoler de votre chagrin, mais n’en dites rien à Thérèse; M. Romys en

LES BOURGEOIS DE DARLIKGEN îT

serait informé. Et maintenant, réjouissez- vous. Hermine revient cette après-midi. Je lui dirai que vous vous trouvez dans un triste embarras ; elle aura de l’argent, elle vous aidera. N’ayez nulle crainte : votre pauvre sœur, aveugle n’aura point à souffrir de l’accident d’hier. Continuez tranquillement votre ouvrage; j’entends Thérèse qui se lève là-baut; elle vient peut-être voir où je reste si longtemps. Bon courage, bon courage...

Elle se disposait à quitter la cuisine, mais tout à coup on entendit dans la rue un bruit de roues qui s’arrêtaient devant la porte de la maison» Madame Romys, tout émue, écouta, et la servante se leva avec un sourire d’espoir qui brillait à travers ses larmes.

Le bruit de, la sonnette retentit dans le vestibule.

— Ah! la voilà! voilà Hermine! s’écria la servante en s’élançant vers la porte.

Un instant après, une charmante jeune ûlle sautait au cou de la vieille dame et l’embrassait à plusieurs reprises avec une tendre effusion et toute sorte d’exclamations joyeuses.

— Il y a des larmes dans vos yeux, ma chère mère ! s’écria-t-elle. Des larmes d’amour pour moi? Vous êtes émue de joie parce que votre Hermine revient. Ah ! béni soit Dieu qui m’accorde encore le bonheur de presser ma bonne mère dans mes bras... Mille amitiés de mon oncle Jean et de ma tante Marie. Ils viendront vous voir. J’apporte un cadeau pour vous et pour ma sœur Thérèse : toute sorte de belles et magnifiques chros^. — Où est papa? N’est-il pas à la maison? 0 maman! séchez ces larmes ; nous allons avoir beaucoup de plaisir. Mon oncle Jean m’a acheté les plus jolies musiques nouvelles

38 LES BOURGEOIS DE DARL1NGEN

qu'il y ait à Bruxelles... Et notre bonne Sophie, qui ne songe qu’à prendre soin de mes bagages! J’allais presque l’oublier.

En achevant ces mots, elle courut à ia rencontre de la vieille servante et l’embrassa avec les démonstrations d'une véritable amitié.

En ce moment, Thérèse descendait du premier étage et mettait le pied dans le vestibule. Elle s’approcha vivement de sa sœur, avec un visage courroucé, la prit par le bras, et voulut l’éloigner de la servante en lui disant avec colère :

— Quelles sont ces manières? Respecte-toi donc toimême. A peine de retour à la maison, tu recommences tes extravagances. Papa le saura !

— Ah! Thérèse, Thérèse, bonjour, souhaite-moi donc la bienvenue.

Elle ouvrit les bras pour donner à sa sœur le baiser du joyeux retour; mais Thérèse ne se prêta qu’à demi et de mauvaise grâce à cette démonstration, et fit un pas en arrière en grommelant des paroles de blâme.

— Toujours de mauvaise humeur! dit Hermine en riant ; tu seras plus gaie tout à l’heure ; tu verras, Thérèse, j'ai un présent que l’oncle Jean t’envoie: quelque chose de beau et de riche, de merveilleux et du tout dernier goût... Mais comment vont mes fleurs, mes poissons rouges, mes oiseaux? Je suis impatiente de les voir. En a-t-on eu bien soin, ma sœur? Vivent-ils encore tous?

— Qu’est-ce que j’en sais? grogna Thérèse. Je ne m’occupe point de semblables enfantillages.

— Ne t’inquiète pas, Hermine, répondit la vieille

dame; Sophie en a eu soin comme une mère de ses enfants.

— Merci, merci, Sophie! s’écria la jeune fille. J’ai rapporté aussi qudlque chose pour vous, qui êtes si bonne pour moi. Allons au jardin maintenant, maman. Que les petits de mes tourterelles doivent être devenus grands !

Ce disant, elle ouvrit la porte du vestibule. Avant qu’on pût la suivre, elle avait déjà, légère comme une biche, gagné le jardin et courait, en bondissant et en poussant des cris de joie et d’admiration, dans les allées sablées, pour saluer les fleurs et les oiseaux qu’elle aimait.

Hermine était une belle et ravissante jeune fille avec de magnifiques cheveux blonds et soyeux, et de grands yeux bleus. Elle était plus petite que sa sœur Thérèse, mais sa taille fine et bien prise était d’une grande élégance. Le tendre incarnat de la jeunesse et de la santé colorait ses joues ; dans son doux regard brillaient la joie, la confiance, l’espoir et le courage, ces perles de la vie. Son costume était en rapport avec son âge, — dix-sept ans, — simple et charmant. Elle était vêtue d’une étoffe légère, aux vives couleurs, parmi lesquelles le rose se mariait harmonieusement avec le blanc de lis. Un châle de dentelle diaphane lui couvrait les épaules et flottait derrière elle au gré du vent, pendant qu’elle bondissaitdansles allées du jardin avec une joie bruyante. Un artiste qui eût voulu personnifier le printemps sous une forme humaine n’en eût pu trouver une plus fidèle image que cette fraîche jeune fille.

Lorsqu’elle eut vu en courant toutes ses fleurs et tous

ses oiseaux, elle prit le bras de la vieille dame et di| avec enjouement :

— Maman, je me suis promenée si souventavec mon oncle Jean et ma tante Marie au Jardin zoologique de Bruxelles! Il y a là toute sorte d’animaux sauvages! Si vous voyiez les grimaces et les folles gambades des singes, vous vous feriez mal à force de rire. Il y a aussi des oiseaux si jolis et de couleurs si éclatantes, qu’on est tenté de croire qu’ils sont peints. Mais les plus beaux sont de gentilles petites perruches d’un vert charmant, aussi uni qu’un jeune gazon de mai. L’oncle Jean va m’acheter deux de ces perruches, et en outre un perroquet blanc avec une huppe sur la tête, et qui sait parler. Je lui apprendrai à dire : « Maman, chère maman, » et vous vous imaginerez que c’est moi qui vous appelle toujours. Ah! ahL ce sera drôle... Mais vous gemblez triste, et Sophie aussi. Qu’est-ce donc qui vous trouble l’esprit, chère maman?

- Madame Ilomys essaya de sourire, et murmura quelques paroles pour faire croire à sa fille que rien ne l’inquiétait.

— Dieu merci, je me trompe ! s’écria Hermine. Venez, maman, je vous fatiguerais; montons. Que Sophie apporte les deux boites carrées; je vous remettrai, ainsi qu’à ma sœur, les cadeaux de l’oncle Jean.

Peu d’instants après qu’elles furent entrées dans une chambre au premier, la servante apporta les deux boîtes demandées. Hermine en ouvrit une, en tira deux objets, et dit :

— Tenez, mère, voici pour vous : un beau bonnet de dentelles du plus riche magasin de la rue de la Madeleine. Une charmante coiffure! Et .puis un turban en

velours noir et rouge, pour vous parer quand nous recevrons du inonde ou quand nous irons passer la soirée en ville. Le turban est un cadeau de l’oncle Jean, et le bonnet de la tante Marie. Ils souhaitent que cela vous plaise, et me chargent de vous faire mille amitiés. Mais soyez donc gaie, mère, car vraiment vous me feriez croire que vous avez du chagrin. -

— O ma chère enfant, je suis bien heureuse, uniquement de te voir et de t’entendre. Je suis enchantée des beaux cadeaux de mon frère et de ma sœur.

— À ton tour maiutenant, Thérèse, dit la jeune fille en tirant de la boite un autre objet qu’elle déplia. Que dis-tu de cela? Une mantille de soie à fond vert avec des reflets d’or, et une garniture de dentelles véritables, et faite d’après la toute dernière mode. Attends, je vais la mettre sur mes épaules; tu verras comme elle fait bon effet.

— Cette comédie est inutile, murmura Thérèse en jetant la mantille sur la table. Que puis-je faire de cela? Crois- tu que je courrai par les rues avec ces couleurs qui me feraient ressembler à un chardonneret? L’oncle Jean ferait mieux d’épargner son argentque do dépenser l’héritage de la famille à de pareils chiffons.

— Oui, ma sœur, je lui ai dit aussi que tu aimais mieux le noir; mais, tu le sais, il est pour les couleurs vives et gaies. Il croit bien faire, et ta mantille est vraiment jolie.

— Pour une sotte comme toi, grommela Thérèse avec amertume.

— Je te remercie, ma sœur, de tes aimables paroles, dit Hermine en riant, sans paraître offensée le moins du monde.

Et, comme si elle eût oublié sur-le-champ cette piquante repartie, elle ouvrit l’autre boite, et dit à Sophie :

— Vous serez la plus contente de toutes, Sophie; je savais bien que vous prendriez soin de mes Heurs et de mes oiseaux, et j’ai prié mon oncle Jean de ne pas vous oublier. Voici quelques aunes de mérinos français pour vous faire une robe des dimanches... Et si vous saviez, Sophie, ce que j’ai encore dans la boite, quoique ce ne soit pas pourvous,vos yeux verseraient des larmes; car je sais bien ce que vous aimez le mieux. Tenez, c’est une pièce de cotonnade de près de douze aunes. Avec cela, on peut habiller une femme à neuf, des pieds à la tête. Sophie, c’est un cadeau pour votre sœur aveugle...

Gomme Hermine l’avait prédit, des larmes d’attendrissement et de reconnaissance roulèrent sur les joues de la vieille servante. A peine put-elle bégayer quelques mots de remerciment.

— Tenez, ma bonne Sophie, reprit la jeune fille, prenez toute la boîte. 11 y a encore quelque chose dedans. Mon oncle Jean, qui ne fait jamais rien à demi, quand il veut faire plaisir à quelqu’un, a mis au fond de la grande boite une autre boite toute petite. Vous y trouverez l’argent nécessaire pour payer la façon des robes.

Profondément touchée, surtout de ce dernier présent, qui lui permettrait peut-être de payer l’entretien de sa sœur aveugle, Sophie baisa les mains d’Hermine, et sortit de la chambre en chancelant sur ses jambes, et portant la grande boite sous son bras.

— Quand mon père apprendra cette incroyable

LES BOURGEOIS 1)Ë DARLIKGEN 33

dissipation!... grommela Thérèse entre ses dents. C’est une honte ! gaspiller si follement le patrimoine de la famille !

Madame Romys, touchée de la joie de la servante, attira Hermine contre son cœur et l’embrassa.

— Maintenant, mon enfant, reprit-elle, t’es-tu bien amusée, dis-nous; pendant ces six longues semaines d’absence j’étais inquiète, parce que tu as annoncé ton retour quatre jours plus tôt que le temps fixé. Est-il arrivé quelque chose?

— Pas du tout, maman. Mon oncle Jean m’a dit que c’était vous qui me priiez de revénir à la maison.

— Moi? s’écria madame Romys avec étonnement.

Non, Hermine, je n’abrégerais pas les heures joyeuses de ton séjour chez mon frère et ma sœur.

— Tiens, tiens, pourquoi l’oncle Jean m’aurait-il trompée, murmura la jeune fille pensive. Peut-être mon père lui a-t-il dit que je devais revenir à la maison. C’est égal, je ne suis pas moins heureuse de vous revoir, maman ; mais j’aurais bien voulu rester quelques jours de plus : Ernest Decock revient d’Angleterre. J'étais bien curieuse de le voir! Peut-être sera-t-il si changé, que j’aurai peine à le reconnaître. Il habitera Bruxelles. Il est ingénieur de travaux publics, et l’oncle Jean dit qu’il est extraordinairement instruit dans sa partie; car, maman, il est, depuis des années, l’élève favori du célèbre Stephenson, qu’il a aidé à diriger des travaux gigantesques. Dans ses lettres à l’oncle Jean, il parle comme s’il était certain de devenir très-riche. Je le voudrais bien. Ce bon Ernest, je penserai à lui dans mes prières, et demanderai à Dieu de le faire réussir comme il le mérite.

34 LES BOURGEOIS UE DARLINGKJi

La vieille dame parut trembler en entendant ces mots. Les larmes lui vinrent aux yeux, et elle leva ses regards vers le ciel avec un profond soupir.

— Oui, prie Dieu, ma pauvre Hermine, soupira-t-elle, car aujourd’hui peut-être...

Mais Thérèse jeta à sa mère un coup d’ceil plein de reproches qui fit expirer la phrase sur ses lèvres.

— Qu’est-ce, c hère mère? que voulez-vous dire? demanda Hermine. Vous semblez effrayée.

— Rien, mon enfant; ce n’est rien, répondit-elle tout bas.

Ün double coup de sonnette se fit entendre.

— Voilà papa ! , s’écria Thérèse avec un rire triomphant. Je suis curieuse de savoir ce qu’il dira des scandaleuses prodigalités de l’oncle Jean.

— Ah! voilà papa! répéta Hermine en s’élançant dans l’escalier.

Sa voix, retentit dans la maison. On l’entendit crier ;

— Papa! cher papa! voici votre Hermine. Bonjour! bonjour!

Lorsqu’ils entrèrent tous deux dans la chambre, Hermine tenait encore le bras passé autour du cou de spn père, qui lui dit d’un ton à demi amical, à demi impatient.

— Là! làL c’est bien, cesse, pour l’amour de Dieu, toutes ces embrassades. Ne dirait-on pas que tu reviens d’Amérique ! Gomme te voilà encore attifée l comme une gravure de modes de Bruxelles. Allons, allons ! ne parlons pas de cela à présent. Je n’ai plus longtemps à m’en mêler. Tu deviens une femme, et tu. es assez grande pour savoir ce que tu as à faire.

Hermine ouvrit la boite qui était restée sur la table, et offrit à son père un beau portefeuille en cuir de Russie, cadeau de l’oncle Jean. Bôniface Romys se montra charmé de ce cadeau, parce que son portefeuille habituel tombait presque en pièces à force de vétusté, et que cela le dispensait d’en acheter un nouveau. Il paraissait fort content, et, lorsque Thérèse se mit à faire une sortie contre l'oncle Jean et à énumérer, avec des paroles amères, toutes les futilités qu’Hermine avait rapportées, même pour là servante et pour sa sœur aveugle, son père blâma ses critiques, et lui ferma la bouche en disant que ce n’était pas le moment de parler de cela.

Il écouta longtemps avec un plaisir apparent ce qu’Hermine lui dit de l’oncle Jean, de la tante Marie, de Bruxelles et de tous'les plaisirs qu’elle y avait goûtés. Mais fl était visiblement distrait et paraissait parfois s’absorber dans ses pensées.

Lorsque enfin la conversation commença à perdre de son animation, parce qu’Hermine avait fini de racontër tout ce qu'elle savait, M. Romys se leva de son siège regarda sa femme en face avec une sorte de sévérité, et,’ d’un air d’intelligence, adressa également à Thérèse un coup d’œil impérieux, puis il dit :

— Parlons maintenant d’une chose sérieuse et importante, mon enfant. Il est bien juste que, puisque j’ai une bonne nouvelle pour toi, je ne veuille pas tarder plus longtemps à te l’apprendre, pour que tu t’efi réjouisses avec nous. Te voilà arrivée à l’âge de raison, et, comme tes goûts ne permettent pas de croire que tu as envie de rester jeûné fille, il est du dévoir de tes parents de te chercher un parti convenable.

— Mais, papa, vous m’effrayez, bégaya la jeune fille; je suis...

— Laisse-moi parler et ne m’interromps pas, reprit Romys d’un ton bref. Pas de jugements précipités. Tu seras contente, te dis-je, dès que tu sauras ce que j’ai fait pour toi. Les gens comme il faut doivent tâcher, par tous les moyens, d’augmenter'la considération et la fortune de leur famille, et celui qui ne se soumet pas de bon gré à cette loi est étourdi et imprévoyant. Mais toi , Hermine , tu n’as certes pas à te plaindre , car l’homme que tu vas épouser...

—Épouser? me marier, moi? s’écria la jeune fille toute tremblante. Oh ! papa, je suis bien trop jeune !

— Tu es assez âgée, mon enfant.

Mais je ne veux pas vous quitter ! Je veux rester

près de ma bonne mère !

Boniface Romys pressa les mains tremblantes de sa fille et dit avec une sorte de joyeuse exaltation :

— Impatiente enfant, écoute et juge du bonheur qui t’arrive : ton futur époux est un homme dont la fortune dépasse quatre cent mille francs; il porte un des noms les plus estimés de Darlingen. C'est Francis Pottewal, le marchand de grains du boulevard.

— 0 ciel ! mais je ne le connais pas, soupira Hermine.

Il a trente-huit ans à peine, dit Thérèse avec une

ironie cachée.

Tu ne le connais pas? C’est d’autant mieux, observa le père ; si tu ne l’aimes pas d’avance, tu ne peux du moins pas éprouver d’aversion pour lui.

— Non l non ! papa, je ne veux pas me marier, je ne me marierai pas, je veux rester avec vous.

— Hermine! dit le père d’une voix aigre dont le seul ton fit frissonner la jeune fille ; Hermine ! tu sais que je ne reviens pas légèrement sur une résolution prise. La dignité et l’élévation de notre famille sont ici en jeu. Pourquoi te montrer désobéissante et te regimber contre une chose que tu sais être irrévocable?

La jeune fille fondit en larmes et se jeta en sanglotant au cou de sa mère, pendant qu’elle disait :

— Maman, aidez-moi! aidez-moi! Moi, me marier avec

un homme que je ne connais pas? Oh ! je vous en supplie, tâchez de conjurer cet arrêt cruel. Je suis encore si jeune, l'idée du mariage me remplit d’une frayeur mortelle. - , -

Madame Homys était pâle et ses yeux brillaient de larmes retenues ; sous le regard menaçant de son mari , elle paraissait encore plus effrayée que sa fille. Elle murmura d’une voix à peine intelligible :

— Hermine 1 ma bonne Hermine ! prends courage, ne pleure pas si amèrement. Dieu veillera sur toi, il te rendra heureuse dans ton nouvel état.

— Que signifie ceci, Julie? s’écria son mari avec une violente colère, croyant qu’elle encourageait Hermine dans sa résistance. Parlez à voix haute : j’espère que vous vous garderiez bien de donner de mauvais conseils à votre fille.

— Mais, par pitié ! Boniface, laissez-lui le temps de se calmer. Ne soyez pas inflexible pour une pauvre innocente enfant. N’y a-t-il pas moyen de différer ce mariage?

— Quoi! différer? dit son mari en ricanant. Vous voulez me mettre en courroux ? Eh bien, je dis qu’Herminese soumettra, se soumettra de bonne grâce ; sinon,

38 LSS BOURGEOIS DE DÀUUNGEN

Voue verrez que personne ne peut me résister dans ma maison, et qu’il faut qu’on plie ou qu’on se brise. Faites-y bien attention, Julie, si j’aià me plaindreplus longtemps de la désobéissance de ma fille, c’est sur vous que j’en rejetterai la faute. Soyez sû.re que vous vous en repentirez.

Effrayée de la menace faite à sa mère, la jeune fille se leva, sauta au cou de son père, et s’écria en arrosant sa poitrine de ses pleurs :

— 0 papa! ne vous fâchez pas contre ma mère, je me soumettrai. Je crois que vous voulez le bien de votre enfant. Pardon ! j’ai tort. Je ne pleurerai plus, je ne me plaindrai plus. Décidez de moi selon votre volonté.

— C’est bien, assieds-toi, répondit M. Romys.

Hermine se laissa tomber sur une chaise et mit ses mains devant ses yeux. Elle soupirait douloureusement et comprimait de timides sanglots. La mère pleurait aussi tout bas. Thérèse regarda sa sœur avec une expression moqueuse, et haussa les épaules en murmurant en elle-même :

— Quel enfantillage ! un brillant mariage, une fortune de quatre cent mille francs ! Que lui faudrait-il donc?

Le père se mit à marcher dans la chambre avec im* patience. Au bout de quelques instants, il s’arrêta tout à coup devant sa fille en pleurs, et lui dit :

Ali çà ! cela a-t-il duré assez longtemps ? cesse de e le veux! Et vous aussi, Julie! Je ne suis pas i supporter plus longtemps cette inutile copapal papal que diront l’onole Jean et la e de votre résolution ? demanda Hermine en

LES BOURGEOIS CE OARLIN'GEli 88

soupirant. Attendez, je vous en conjure, jusqu’à ce qu’ils en aient connaissance !

— Ainsi, tu as conservé l’espoir que ma résolution n’est pas irrévocable? Bien sûr que j’appellerai les mêle-tout de Schaerbeek» pour qu’ils viennent me contrarier et m’ennuyer ! le sais qu’ils voudraient voir abaisser notre famille par une union disproportionnée. Non! non 1 ils n’en auront pas connaissance avant que les choses soient trop loin pour qu’ils puissent les empêcher. Voyons, Hermine, dois-je me faire encore du mauvais sang ? dois-je employer la violence, ou es-lu prête à m’obéir ?

„ -> Dieu aura pitié de moi et me donnera le courage de me soumettre, mon père, répondit la jeune fille d’une voix sourde et désolée, comme si son cœur se brisait dans sa poitrine. Je vous obéirai !

— Sans arrière-pensée ? de bon gré ?

— Avec soumission , avee bonne volonté , mon père.

— Eh bien, abrégeons ce fastidieux entretien, dit Boniface Romys d’un ton moins dur, qui prouvait qu’il était satisfait de la déférence de sa fille. Écoutez bien toutes, pour que je ne sois pas obligé de le dire deux fois, et giavez-vous bien dans l’esprit que je ne pardonnerai .pas si quelqu’un agit contre mes désirs. M, Pottewal viendra prendre le café avec nous après-demain dans l’après-midi. Voici comment j’ai arrangé cette visite, d’accord avec lui : il sonnera et me demandera, comme s’il venait me parler de quelque affaire. Pendant ce temps, vous vous mettrez à table et vous verserez le café, pour que vous ayez Pair d’être surprises par une visite inattendue. J’introduirai alors M. Pot-

iO LES BOURGEOIS DE DARLINGEN

tewal, et l’engagerai à prendre une tasse de café avec nous. Il acceptera. Vous lui ferez toutes un accueil cordial, vous lui montrerez un visage aimable, et vous serez très-polies. Nous causerons d’abord de choses insignifiantes. Finalement, je m’en irai au jardin avec votre mère ; Thérèse et Hermine resteront seules avec M. Pottewal. Alors il fera sa déclaration, et Hermine répondra que, dans tous les cas, elle n’a pas d’autre volonté que la volonté de son père; mais qu’en cette circonstance, elle s’estime heureuse de l’alliance honorable de nos deux familles, et cœtera. Cela dépendra des paroles de Pottewal lui-même... Yas-tu recommencer à pleurer? Soit ; ces larmes ne changeront rien à l’affaire d'ailleurs, pourvu que lu te tiennes convenablement après-demain. Fais-bien attention, Hermine, et vous aussi, Julie. Je veux, je veux, entendez-vous! que M. Pottewal ne remarque pas, du moins, qu’il n’est pas le bienvenu auprès de vous ; qu’on soit amical, que l’on cause, et qu’on fasse toilette. Surtout pas de larmes, pas une seule, ou je saurai bien vous mettre à la raison. Pour vous rendre fortes, vous n’avez qu’à bien vous pénétrer de ceci : que ce mariage est irrévocable, aussi irrévocable que si Hermine était déjà mariée à la mairie et à l’église. Assez ; pensez-y et épargnez-vous à vous-mêmes des chagrins inutiles, et à moi une légitime colère.

A ces mots, il quitta la chambre et ferma la porte aVec violence. > ‘ •

Hermine cacha son visage et ses pleurs dans le sein de sa mère, et bulbutia d’une voix 'étouffée :

— Maman 1 maman! je tremble, j’ai peur. Me marier avec un homme que je n’ai jamais vu ! sans inclination, sans amour ! Miséricorde, ô mon Dieu !

LES BOURGEOIS DE DARL1NGEN Ai

— Continue ! fais mourir notre pauvre père de cha* grin! grommela Thérèse.

Dans le faubourg de Schaerbeek, à Bruxelles, à l’eXtrémité d’une des rues situées entre le Jardin botanique et l’église de Sainte-Marie, s’élevait une belle maison moderne, moins remarquable par sa grandeur que par l’élégance de son architecture et par un aspect souriant à l’œil. De chaque côté de la façade s’ouvrait une porte d’entrée, et à côté de cette façade s’étendait un mur bas avec une grille en fer, au-dessus de laquelle quelques acacias laissaient pendre leur feuillage d’un vert tendre. Les balcons au-dessus des deux portes avaient la même apparence et étaient en fer travaillé’, peint en vert et doré en partie. Il y avait donc deux habitations différentes sous un même toit, et chacune avait la jouissance d’un jardin séparé.

Dans une grande chambre du rez-de-chaussée de la maison de droite, se trouvait une dame âgée assise près de la fenêtre avec un livre sur les genoux, et qui paraissait complètement absorbée dans sa lecture. Ses lèvres remuaient, et elle secouait la tête d’un air approbateur aux paroles du livre qui portait en tête de ses pages : Œuvres de Jacob Kats.

La figure de cette dame, quoique très-ridée, avait encore la fraîcheur de la santé du corps, et était éclairée par le lumineux sourire de la santé du cœur. Ses yeux

étaient doux, et tous les traits de son visage semblaient avoir pris, par la longue habitude, une continuelle expression de bienveillance et de contentement. Quoique sa toilette simple fût en rapport avec son âge, un examen minutieux eût fait découvrir aisément que cette simplicité était plutôt une recherche et une preuve de goût qu’une preuve d’insouciance.

La chambre où elle se trouvait avait un air de remarquable élégance. Elle était richement tapissée, garnie de belles chaises et de belles tables; on y voyait un piano à queue et un secrétaire en mahogany d’une grande valeur. De nombreux objets étaient épars sur les tables et les chaises, ©u pendaient à la muraille dans un désordre apparent.

Le piano était chargé de cahiers de musique,, audessus desquels pendait un violoncelle. Un instrument semblable était debout sur le secrétaire. Des livres de différents formats et de différentes grosseurs ôtaient fangés sur des rayons, ou traînaient sur la cheminée et les fenêtres. Les murs étaient couverts de tableaux et de gravures de toute dimension, et de cadres pleins de papillons rares etde scarabées étinoelants, de médailles et d’autres curiosités, parmi lesquelles on remarquait même une mosaïque montrant un échantillon de tous les marbres d’Italie. On voyait encore sur tous les meubles qui pouvaient porter quelque chose des statuettes de plâtre, des vases de Florence, des oiseaux empaillés, des fruils en cire, des groupes en bronze, et vingt autres objets d’art, tels que des miroirs concaves, des microscopes et des sphères.

Un visiteur ordinaire eût probablement pris cette chambre pour le cabinet de travail d’un homme qui

LES BOURGEOIS DK DARLINGEN 43

était à la fois un savant et un artiste ; mais un connaisseur se fût dit au premier coup d’œil qu’il se trouvait dans l’appartement d’une de ces personnes auxquelles on donne le nom d’amateurs.

Après avoir continué quelque temps sa lecture, la dame leva la tête, et son regard se perdit dans l’espace, comme si elle réfléchissait à ce qu’elle venait de lire.

— C’est bien la vérité que proclame le sage poète, murmura-t-elle : « C'est un paradis sur terre si vous vous mariez par pur amour. » La portée de ses vers eût été cependant plus incontestable s’il avait dit : « C’est un enfer en ce monde lorsqu'on se marie sans amour. » Du moins, ma pauvre sœur Julie en est, hélas ! un exemple frappant. Esclave, martyre, vivant comme une ombre, et soupirant peut-être après le repos du tombeau... Et en apparence contente, souffrant sans pouvoir se plaindre, étouffée par l’inexorable sentiment du devoir... Pauvre Julie 1 si nos parents avaient su ce qu’ils faisaient, ah ! ils ne t’auraient pas forcée de te marier sans amour; ils ne t’auraient pas donné pour femme à un homme sans cœur qui, par égoïsme, te refuse les droits d'épouse et te considère à peine comme sa servante, destinée par le mariage même à être le légitime objet de sa dureté !... Ne pensons plus à ces tristes choses ; c’est un malheur sans espoir; une telle union ne finit que par la mort de la victime ou par la mort du tyran. Cruelle fatalité I

Elle se leva de son siège, secoua la tête avec force comme pour chasser définitivement ces pénibles pen-» sées, et sortit de la chambre à pas lents.

Elle s’arrêta devant la porte de la cuisine, et dit à la servante t ■ . • . .

— Catherine, avez- vous monté de l’eau fraîche? car Ernest va arriver tout à l’heure; il sera fatigué du voyage et désirera probablement se laver la figure et les mains.

— Oui! mademoiselle, tout est prêt là-haut. M. Erpest va t-il demeurer ici?

. — Non ; mais il restera chez nous quelques jours, peut-être quelques semaines, jusqu’à ce qu’il ait trouvé ,une maison convenable à Bruxelles. ,

— Ah ! maintenant, je comprends pourquoi M. Blondeel insistait pour faire partir Hermine, dit la servante ; en effet, mademoiselle, Ernest est un garçon bien tourné ; Hermine est belle comme un ange. On peut dire de deux jeunes gens comme eux, les deux font la paire...

- — C’est bien vrai, répondit la dame avec un sourire. On ne peut savoir, Catherine, ce que Dieu a décidé sur ce point ; nous verrons cela dans deux ou trois ans.

— Encore si longtemps? s’écria la servante avec étonnement. Bon, bon, il passe tant d’eau dans la Senne en trois ans ! S’il s’agissait de moi, je ne me résoudrais pas à une si longue incertitude. S’il prenait envie à M. Romys de donner Hermine à l’un ou l’autre des vieux riches de Darlingen?

Son interlocutrice frémit à l’idée d’un pareil mariage, mais elle reprit son calme et répondit :

— Je crois que vous avez raison , Catherine , c’est aussi mon sentiment, vous le savez ; mais mon frèrç a là-dessus d’autres desseins. Espérons que tout ira pour le mieux, et que le bon Dieu préservera notre Hermine d’un si grand malheur. Je ne sais, Catherine... je devrais me réjouir du retour d’Ernest, et je §uis triste

comme si j’étais menacé» de quelque chose de désagréable. Je vais me promener un peu au jardin.

Elle entra dans le jardin planté de grands arbres, et entouré, le long des murs, de petits parterres de fleurs. Lorsqu’elle se fut promenée un peu dans les sentiers, elle se dirigea vers un pavillon de verdure qui s’é^ levait au fend, du jardin ; mais un coup de sonnette qui retentit à la porte de la maison lui fit tourner la tête.

La servante vint à elle, et dit avec un certain embarras :

— Mademoiselle, madame Kvvas, de Darlingen, est

là, qui voudrait vous parler. . ? .

— Madame Kwas? Que veut de moi cette bavarde?,

grommela la vieille demoiselle, visiblement contrariée. Vite, Catherine, allez dire que je ne suis pas à la maison. . .

— Elle vous a vue à travers la grille, mademoiselle. Je l’ai introduite dans le petit salon.

— Ainsi soit-il! il n’y a pas moyen de lui échapper. Tâchons d’en être bientôt débarrassée.

Elle rentra dans la maison et ouvrit la porte du salon.

Madame Kwas, de Darlingen, était une femme de moyenne taille, âgée de soixante ans environ, avec des membres et des traits qui avaient quelque chose de maseulin. Son extérieur était dur et rude; sur sa lèvre supérieure se montrait une ombre transparente, comme ’il allait lui pousser des moustaches, et çà et là sur ses joues rugueuses apparaissait un poil long et frisé.

En voyant paraître mademoiselle Marie Blondeel, elle se leva et dit :

— Eh! bonjour, mademoiselle Blondeel. Je suis venue à Schaerbeek, près du Jardin botanique, pour recevoir une rente chez M. Stoffelaer, vous savez ? Je dois y retourner cette après-midi. Crotte ! c’est de la crotte, mademoiselle Blondeel. Des faiseurs d’embar- ,ras sans argent. Vous comprenez que, me trouvant si près de votre demeure, je ne puis être assez impolie pour quitter Schaerbeek sans venir vous rendre visite.

— Je vous remercie; malheureusement, j’ai mal à la tête aujourd’hui, balbutia mademoiselle Blondeel avec une nuance d'impatience,

— Mal à la tête? s’écria l’autre. C’est comme moi. Je h’ai mal à la tête qu’une seule fois l’an; mais cela dure depuis Pâques jusqu’au dimanche des Rameaux ; — et mal à l’estomac, et mal au eœnr! Jô ne sais vraiment comment je puis vivre. Si je n’avais pas ma tabatière h.. ; • .

Elle tira une boîte d’or de sa poche, aspira une bonne prise; puis elle s’écria tout à coup comme si elle se rappelait quelque chose :

— Ah çà l mademoiselle Marie, que dites-vous de votre nièce Thérèse ? Auriez-vous jamais pu croire cela d’elle?

— Expliquez-vous ; je ne sais pas de quoi vous voulez parler.

— Allons, allons, pas tant de mystères, Marie ; vous le savez, je connais tous les secrets de Darlingen, quoi qu’on face pour les cacher. Pourquoi donc feindre ? Ce pauvre Pottewal, un niais bonasse, qui voudrait réparer ses péchés de jeunesse, et qui va choisir à cettèjin une femme amusante comme la lune rousse et douce

LES BOURGEOIS DE DARLlNGEN U

comme un porc-épic ! C’est égal, il faut le reconnaitrë, le vieux Romys est plus malin que le diable, et il a manigancé là un mariage avantageux...

— Mais, je vous en prie, parlez clairement, madame Kwas. dit mademoiselle Blondeel, dont la curiosité était excitée au plus haut point.

— Et combien Boniface Romys donnera-t-il de dot â sa fille ? quand se marieront-ils?

— Mais je n’en sais rien , vous dis-je.

— Bah 1 il y a quelque chose là-dessous, que je découvrirai aujourd’hui môme. Les Romys tiennent la chose cachée. Mais bientôt je saurai tout jusque dans ses moindres détails.

— Ainsi, si je vous comprends bien, interrompît ma- . demoiselle Blondeel, il serait question d’un mariage entre ma nièce 'Thérèse et Francis Poltewal, le marchand de grains ?

— C’est cela, Marie. Je m’étonne grandement que Romys ait pu consentir au mariage d’un de ses enfants. 6’est un de ces hommes qui sont aveuglés à ee point par le désir de rassembler une grande fortune , qu'ils aimeraient mieux laisser éteindre leur famille que de voir leurs biens partagés. Il y a à Darlingen au moins vingt maisons riches uniquement composées de frères et de sœurs qui restent célibataires, pour conserver en son entier la fortune de la famille. Les insensés, qui ne prévoient pas qu’a près leur mort le nom mènje de leur famille disparaîtra! Ah ! alors, les cousins et les cousines se donneront de bon temps avec leur argent. C’est comme dit le proverbe, Marie : « Quand l’âne esf mort, on fait des flOtes avec ses os. »

— Pottewal est un bon parti pour Thérèse. Il pos-

sède une bonne fortune, n'est-ce pas? demanda ia -vieille demoiselle.

— Qu’il soit aussi riche qu’on le dit, répliqua madame Kwas, je voudrais le voir pour le croire. Savezvous bien que Francis Pottewal a dépensé et dépense encore beaucoup d’argent à Bruxelles? Il n’y a pas trois mois qu’il était assis aux Frères Provençaux avec un tas d’autres libertins, pleins de champagne jusqu’aux oreilles. Il était près de minuit quand ils quittèrent, en chancelant, cette table de Balthazar ; et où sont-ils allés alors, le savez-vous, Marie? Ni moi non plus. . ,

— Êtes- vous bien certaine, madame Kwas, que ma nièce Thérèse va se jnarier ? Cela me payait impossible.

— Impossible? Depuis un mois, Romys court deux ou trois fois par jour à la maison de Pottewal, et, lorsqu’il en sort, il rit et se frotte les mains comme un usurier qui a trompé quelqu’un.

— Mais cela ne signifie rien. Peut-être font-ils des affaires ensemble?

— Non, non, Romys ne fait pas des affaires; et, d’ailleurs, pourquoi serait-il allé chez le notaire de Pottewal ? pourquoi lui aurait-il demandé les explications les plus précises sur l’état de la fortune de M, Francis?

— Tout cela n’est encore qu’un, soupçon qui peut être sans fondement, et ne prouve pas qu’il soit vraiment question d’un mariage entre ma nièce Thérèse et M. Pottewal.

— Et si le notaire même me l’avait dit ?

— * En ce cas, je serais bien obligée de vous croire.

LUS BOURGEOIS UE DAHLIiN GEN 40

— Eh bien, pourquoi doutez-vous donc de ce que je dis? Mademoiselle Blondeel haussa les épaules.

— Tout bien considéré, dit-elle, qu’est-ce que cela me fait que Thérèse se marie, n’importe avec qui? Je souhaite qu’elle puisse être heureuse.

— Souhaitez plutôt cela à son futur époux... Bah! s’il trouve son purgatoire sur terre, il court d’autant moins le danger de brûler longtemps après.

Depuis le début de cette conversation , les deux dames s’étaient assises. Mademoiselle Blondeel se leva la première.

— Excusez-moi si je vous quitte, madame Kwas, dit-elle : j’ai des occupations très-pressées, et, en outre, ma tête me fait horriblement mal.

— Bah ! bah ! encore un petit instant, s’écria l'autre en la prenant par la main. Je suis fatiguée ; laissez-moi me reposer un peu et ne me renvoyez pas ainsi, -pour l’amour de Dieu 1 Asseyez-vous encore quelques minutes, je vous en prie. Dites-moi, Marie, pourquoi ne vous a-t-on pas vu à Darlingen depuis si longtemps ? N’êtes-vous pas bien avec votre méchant beau-frère ? Cela ne m’étonnerait pas ; il aboie et mord à droite et à gauche comme un vrai bouledogue.

— Non, ce n’est pas cela; mais le séjour de Darlingen est si triste I

— Est-ce là la raison ? demanda madame Kwas en prenant une nouvelle prise, comme si elle se préparait à une révélation importante ; est-ce là la raison pour laquelle vous ne venez plus à Darlingen ? Restez-eü donc éloignée pour toujours. C’est aujourd’hui comme un tombeau, ou plutôt comme un véritable enfer. Les gens y sont gonflés de haine et de mépris. Ils

voudraient s’ôter le pain de la bouche les uns aux autres. Si quelqu’un a du bonheur et gagne de l’argent, ses voisins et ses connaissances voudraient l’empoisonner. On n’y entend que la médisance ; on n’y voit que la ruse, l'hypocrisie et l’égoïsme. Chacun ferme sa maison et fait son prochain pour cacher sa manière de vivre, pleine d’avarice, et ne pas être exposé à dépenser quelques francs. On dirait que Bar- Ihigen est habité par un tas de voleurs et de fauxmonnayeurs qui craignent qu’on ne lise sur leur visage qui ils sont et quels ils sont, avares, trompeurs, - stupides... -

— Pardonnez-moi, madame Kwas, mais je n’ai pas le temps de prolonger cet entretien davantage, intertefrompit mademoiselle Marie avec un ton d’ennui et d’impatience. Je me soucie peu de la façon de vivre des gens de Darlingen et de ce qu'ils peuvent être. C’est leur affaire. Je vous souhaite le bonjour.

La vieille dame se leva tout d’une pièce, prit mademoiselle Blondeel par le bras , et dit , à moitié Juchée :

— Je partirai, puisque vous avez mal à la tête, je ne veux pas vous retenir contre votre gré; mais auparavant, vous écouterez cependant les preuves de la vérité de ce que j’avance. Sinon vous pourriez peutêtre me regarder comme une mauvaise langue. Un petit moment, un tout petit moment encore. Je ne vous lâche pas.

— Je vous en supplie, finis9ez-en, ou je Vous échappe par force,

T- Àhî vous ne me croyez pas 3 Vous voulez? dite peut-être que, du* moins parmi les vieux riches, fl y a

LES BOÙRGEOISDE DARLINGEN 51

deS gens comme il faut? Il y en a certainement par exception. Je suis une ancienne riche, Marie, et cependant je n’en puis pas dire beaucoup de bien. Leur unique préoccupation n’est-elle pas d'exprimer la dernière goutte de sueur de leurs malheureux fermiers, et ne poùssentdls pas l’avarice jusqu’à l’avidité la plus ignoble, oui, jusqu’à la tromperie ? Vous secouez la tête ! Un seul exemple : Voilà deux mois, il y avait à Darlingen un concert au profit des pauvres; on n’y était admis que sür une invitation particulière, et on n’y avait convié que les plus riches familles. Il n’y avait pas d’entrée à payer ; mais on devait faire le tour avec un plateau pour recueillir les aumônes. J’y étais, j’ai vu que chacun donnait une pièce d’argent. Eh bien, quand on compta la recette, on trouva dans le plateau quatre pièces de cuivre blanchies avec du mercure. N'est-ce pas horrible? Et dire que ce sont les plus riches habitants de Darlingen qui n’ont pas honte de tromper ainsi le bureau de bienfaisance!

— Si cela est vrai, on ne peut certainement pas Uapprouver. Allons, adieu...

Mais màdame Kwas alla se placer devant la porte pour lui couper la retraite, et continua avec une grande volubilité.

— Un autre exemple : vous connaissez bien M. Pikol, l’avare millionnaire ? Il a refusé toute sa vie de prendre part aux fêtes et aux banquets, même quand le roi est veau à Darlingen. Il prétendait que sou estomac ne pouvait supporter ni le vin, ni la variété des mets, et il échappait ainsi à l’obligation de souscrire pour quelques francs. Savez-vous comment ce stupide sac d’écus s’est attrapé lui-même? Il a été invité à la

52 LES BOURGEOIS DE UAKL1NGEN

noce du jeune comte de Zwartsteen, dans un château aux environs de Ninove, où il possède beaucoup de fermes. Là, le ladre, parce qu’il ne devait pas payer, a bu et mangé si effroyablement, qu’on a dû. l’emporter comme un porc, à demi mort... Mais tous les habitants de Darlingen, me direz- vous, ne sont pas également avares ; il y en a aussi qui vivent et font vivre les antres: les fabricants, entre autres. Bah? ceux-ci sont encore pires. Ils font bombance, ils boivent, ils dissipent leur argent dans le libertinage et se comportent comme s’ils ne connaissaient ni Dieu ni ses commandements. Gonflés d’orgueil, aveuglés par la facilité de gagner de l’argent au prix de la sueur des pauvres ouvriers, ils portent la tête haute et espèrent, par leur luxe extravagant, nous faire oublier qu’ils sont sortis de très-peu de chose ou de moins encore... Une petite minute! j’ai fini, Marie. Encore un seul mot. Il y a un drôle d'événement qui émeut en ce moment tous les principaux habitants de Darlingen. Vous connaissez peut-être Guillaume Bollinx, le rentier qui demeure derrière le Béguinage? Il a, depuis un an, assiégé en secret les bureaux du ministère, et s’est fait valoir tellement à Bruxelles qu’il a obtenu la croix d’honneur, sous prétexte qu’il se serait dévoué pendant Je choléra pour visiter les pauvres de son quartier et leur venir en aide. Les autres, qui prétendaient aussi à cette distinction, affirment que Guillaume Bollinx est le seul qui se soit enfui de Darlingea pendant le choléra. Il paraît que M. Grulhast avait mérité la croix; mais son frère a. fait une banqueroute frauduleuse. Philippe Mossels était aussi sur les rangs; mais la conduite de sa femme...

— Ces médisances ont-elles duré assez longtemps maintenant? s’écria mademoiselle Blondeelense levant avec colère. Quittez ma maison sur-le-champ, et vous m’obligerez madame Kwas , d’oublier pour l’avenir où je demeure. Je vous l’ai déjà dit plusieurs fois. Voulez-vous rester ici contre mon gré ? Je vous souhaite le bonjour et vous laisse là.

— Je m’en vais, je m’en vais, dit la vieille dame. Qu'est-ce que c’est que ces façons-là? Recevoir si mal une amie ! Les gens ne valent rien non plus à Bruxelles. Le monde va à sa fin. Allons, adieu, mademoiselle Marie.

Arrivée dans le vestibule, elle se retourna encore et cria à mademoiselle Blondeel qui s’éloignait :

— Eh ! dites donc, la fille de madame Holk est entrée au couvent parce que le fils de Joseph Ringels a épousé Adèle Maroi. Virginie du Cheval d’or s’est laissé séduire.

— Dieu du ciel, quelle pie ! s’écria la servante, qui venait au-devant de sa maîtresse. J’ai cru que vous étiez prisonnière pour toute la matinée, mademoiselle, et j’avais vraiment pitié de vous. Il parait qu’elle habille bien ses concitoyens 1 S’il y a Darlingen quatre personnes comme elle, je lui donne pleinement raison.

— C’est une calomnie, Catherine, Certainement, les bourgeois de Darlingen tiennent trop à l’argent pour la plupart; mais ou y trouve cependant aussi de braves et honnêtes gens.

— Ceux-là doivent être plus rares qu’un merle blanc, mademoiselle, s’il faut en croire madame Kwas du moins.

— Avez-vous pu entendre ce qu’elle disait ?

54 LES BOUKSBOIS DE DARLlNGBX

— Et comment ne Faurais-Je pas entend»? elle criait comme une possédée.

— C’est une nouvelle inattendue, n’est-ce pas ! Ma nièce Thérèse qui va se marier !

— Oui, mademoiselle, cela lui fera peut-être du bien. Si elle trouve un mari qui ait assez d'énergfe pour faire marcher sa femme selon sa volonté* son caractère pourra peut-être s’améliorer. Je me le suis toujours dit, qu’elle devrait se marier.

— Malheureusement, son futur est une bonne pâte d’homme.

— Oui ! Alors, que le Dieu de miséricorde lui soit propice 1 Je le vois déjà se gratter la tête et se mordre les ongles.

— Je suis tout étourdie, Catherine. La tête me tourne encore d’avoir entendu ce bruyant moulin à paroles. Si on vient me demander avant une demi-heure d'ici, dites que je n’y suis pas. Je vais rassembler mes esprits au jardin.

Elle entra au jardin et se dirigea vers le berceau de verdure, où elle s’assit toute pensive.

Après y être restée pendant quelque temps, elle avait fait deux ou trois tours de promenade autour des parterres de fleurs, et elle venait de reprendre sa place sur le banc, lorsqu’un monsieur entra dans le jardin par la grille ouverte.

Le nouveau venu devait être le frère de la vieille demoiselle qui était assise sous le berceau de verdure, le dos tourné vers le jardin, car il y avait une ressemblance facilement saisissable entre les traits caractéristiques de leurs visages. Les joues du frère étaient pourtant plus fraîches encorè que celles de la scèur, hautes

LES BOÜBGEOIS DE DARLINGEN 55

en couleur, pleines et presque sans rides, quoique ses cheveux gris, naturellement frisés, indiquassent qu'il ne pouvait guère être plus jeune qu’elle. Que ce nouveau personnage jouit d'une bonne santé et ne fût nullement accablé sous le poids dés soucis, c'est ce que démontrait suffisamment son ventre rondelet et une expression particulière de sa figure qui faisait reconnaître au premier coup d’œil un franc bourgeois de Bruxelles, plein de bonhomie et de rondeur.

Il était vêtu avec soin et même avec un certain luxe ; il avait une redingote légère en drap fin, un gilet de casimir jaune, des bottes vernies, des gants frais, et tenait à la main un joli rotin à pomme d’or.

Quoique l’expression de ses lèvres et l’air ouvert de sa physionomie laissassent devfaer qu’il était habituellement d’humeur gaie, M. Jean Blondeel paraissait en ce moment préoccupé de quelque chose qui , l’inquiétait, car on voyait un pli se former sur son front, et ses joues étaient rouges comme s’il venait de faire une course précipitée.

Lorsqu’il fut près du pavillon, la demoiselle se retourna, et demanda non sans quelque étonnement :

— Quoi 1 vous êtes seul ? Où est Ernest ?

— Ernest n'est pas arrivé, ma sœur. J’ai bien regardé tous les voyageurs. Le bateau à vapeur d’Angleterre sera peut-être arrivé à Anvers après l’heure habituelle.

— Mais alors, Jean, pourquoi n’attendiez-vous pas jusqu'au prochain convoi ? H y a encore deux ou trois trains d’Anvers, ce matin. '

— Je le sais, ma sœur; mais je viens d’apprendre quelque chose qui me pèse sur le cœur comfte u*

morceau de plomb. Je crois, Marie, qu’il va se passer de bien tristes choses, ou du moins qu’il pourrait se passer de tristes choses si nous ne mettions pas des bâtons dans les roues. J’accours tout en nage pour vous dire qu’il faut que j’aille immédiatement à Darlingen.

— Et Ernest ?

t- Bahl il trouvera bien notre maison, Je n’y puis que faire. Jugez donc, Marie. Je voulais, comme vous dites, attendre le prochain convoi, et je me promenais de long en large dans la rue de Cologne.. Tout à coup, voilà le notaire Cools qui me tape sur l’épaule sans que je m’y attende, et qui m’apprend qu’on est venu de Darlingen s'informer de l’état de notre fortune. C’était pour un mariage qu’on est en irain de bâcler entre le gros Francis Pottewal et une de nos nièces. Si c’était pour Hermine, par hasard ? C’est dit, je pars pour Darlingen. Nous verrons si l’on rendra ma filleule malheureuse ou non 1

— Mais, Jean, vous vous agitez à tort, objecta la vieille fille. C’est Thérèse qui va se marier.

— Thérèse ? comment le savez-vous?

— Madame Kwas, de Darlingen, est venue ici.

— Fiez-vous à cette bavarde menteuse ! Thérèse est une ennemie jurée du mariage.

— - Vous croyez cela, Jean?... J’ai prévu, au contraire , qu’elle finira pour se marier. Son aversion apparente pour le mariage n’était qu’une conséquence de son orgueil et de son humeur maussade ; mais, au fond du cœur, elle a un secret mais vif désir de porter le nom de mère. N'a-t-elle pas toujours montré une affection toute particulière pour les petits enfants, elle qui n’aime aucune autre chose.

LES BOURGEOIS I)Ë DARLINGJÜN 51

— C’est égal, Marie, je n’aurai pas de repos avant que mon cœur soit délivré de ce poids.

— Croyez-moi, mon frère, c’est Thérèse qu’on veut marier. Le notaire de Pottewal l’a dit lui-même à madame Kwas.

— Ah! ceci me soulage un peu, répondit Jean Blondeel tout joyeux, en s’asseyant sur le banc du berceau avec un sourire de soulagement. Vous ne sauriez croire quelle inquiétude s’était emparée de moi depuis que j’ai rencontré le notaire. Il ne pouvait pas me dire laquelle des deux filles de Romy3 allait se marier. Je voyais déjà, dans mon imagination, notre bonne Hermine vouée au même sort, à la même vie insupportable que notre pauvre sœur Julie. Si j’avais osé pleurer en chemin, il me semble que j’aurais versé des larmes en pleine rue. Car, Marie, si ce tyran de Romys avait décidé de marier sa fille Hermine sans amour, oui, sans la moindre -inclination, avec quelqu’un de ces grossiers sacs d’écus de Darlingen, nous pourrions bien combattre énergiquement sa résolution; mais qui nous dit que nous parviendrions à vaincre l’obstination de cet homme entêté !

— Je n’oserais pas même l’espérer, répondit la vieille demoiselle avec un soupir. Il me semble, mon frère, que nous ferions bien de ne pas méconnaître la leçon qui nous est donnée comme par une faveur du ciel. I.e mariage de Thérèse est arrêté et conclu sans notre intervention. Il pourrait bien en être de même si M. Romys voulait marier sa fille cadette. En effet, son père se méfie de nous. Après le tour de Thérèse vient naturellement le tour d’Hermine. Qui sait si l’on n'a pas déjà des vues particulières à ce sujet?

— - Vous me faites peur, Marie!

— Avec raison, Jean, avec raison.

— Tenez, s’il était question de cela, je l’empêcherais, dussé-je.me porter à des extrémités désagréables.

— Vous ne saisissez pas bien mon conseil, mon frère, dit mademoiselle Blondeel d’un ton insinuant. Je crois cependant que c’est l’unique moyen de préserver notre Hermine d’un si grand malheur, il faut prévenir cette menaçante-éventualité, et aller à Darlingen demander la main d’Hermine pour Ernest Decock.

— Mais ils sont eneore beaucoup trop jeunes, Marie.

— PI us on est jeune, mieux cela vaut. Pourquoi laisser passer le printemps de la vie? pourquoi attendre que le cœur soit devenu trop froid pour concevoir une affection profonde et durable?

— Oui, oui, ma sœur, tout cela est bien; mais, quand on se marie, il faut du moins qu’on ait un état dans la monde. Je suis loin de prétendre qu’il faille précisément une grande fortune pour être heureux en ménage ; mais le mari doit savoir pourtant comment entretenir sa famille. Ernest Decock...

— Ecoutez ce que le père Kats a écrit sur ce sujet; interrompit la sœur : « Qu’est-ce qui donne du courage pour le bien? Gagner ensemble est si doux! » Et dans un autre passage : « Gain du mari apporte l’amitié*. » Il a raison, Jean; pas d’argent plus précieux que celui que l’homme et la femme gagnent en travaillant ensemble. Une semblable fortune est un autre lien entre deux

\. Ces deux citations, en vers Tune et l’autre, sont, en flamand, des espèces de proverbes impossibles à traduire fidèlement. -, ’ . . •

époux que des biens héréditaires, dont chacun de son côté se rappelle toute sa vie l’origine particulière.

— ? J’ai la plus grande confiance en l’avenir d’Ernest* répliqua Jean Blondeel ; mais comment ferons-nous consentir Romys à donner sa fille à un jeune homme sans fortune, lui qui ne connaît que l’argent? J’ai fait mon compte de la tutelle d’Ernest, et, quoi que je fasse, je trouve qu'il ne lui reste pas plus de vingt mille francs. • ,

— S’il le faut, dites à Romys que nous nous rendons responsables du bonheur d’Hermine. A la rigueur, nous avancerons à Ernest les sommes nécessaires pour commencer ses affaires avec chance de réussite. Nous devons bien faire quelque chose pour préserver cette chère Hermine d’une existence pleine de tristesse et d’angoisses. Et Romys, qui pourrait craindre que, par rancune ou par vengeance, nous ne laissions notre fortune à d’autres que ses enfants, pliera bientôt si vous sayez seulement lui tenir tête.

M. Blondeel appuya son menton sur le pommeau de sa canne, en réfléchissant profondément.

Puis, après un moment de silence, il reprit :

— Vous courez si terriblement vite, Marie I Nous ne savons même pas encore si les jeunes gens s’aiment.

— Ahl ahl s’écria en riant la vieille demoiselle; ah! ah! Jean, vous parlez contre votre propre conyiction. Vous en savez autant que moi là-dessüs.

-T- Il y a beaucoup d’apparence, je la reconnais ; mais l’apparence n’est pas une certitude.

— N « vous inquiétez pas de cela, mon frère. Faut-il vous dire une chose? Ils s'aiment depuis le premier jour où- ils se sont vus ici, dans le jardin. Les femmes

CO

LES BOURGEOIS Ï>E DÀRLINGEN

connaissent cela mieux que les hommes. Et qu’y a-t-il d’étonnant? Tous deux jeunes, beaux, sensibles et poétiques. N’est-ce pas comme si Dieu même les avait réunis pour faire un excellent et heureux ménage? Et voyez les lettres d’Ernest, et écoulez le langage d’Hermine. Si longtemps éloignés et si loin l’un de l’autre, il ontgardé le souvenir l’un del’autre aussi vivantet aussi frais que le premier jour de leur séparation.

— 11 y a quelque chose de vrai dans ce que vous dites, Marie.

— Enfin, mon frère, n’était-ce pas, depuis lors, le plus beau rêve de notre vie, de voir se marier notre Hermine avec le fils de feu votre meilleur ami, ce bon, mais malheureux M. Decock?

— Certes, certes ; mais le temps n’est pas encore arrivé de réaliser ce rêve.

— Vous ferez trois heureux, Jean : Hermine et Ernest ici-bas, et là-liaut votre ami, qui se réjouira dans le ;<el du bel avenir que vous réservez à son fils unique.

M. Blondeel semblait touché et mit la main à ses yeux. Après un instant de silence, il dit :

— Il y a une chose qui ne me semble pas du tout si rassurante, Marie. Depuis qu’Ernest est à Londres pour s’y perfectionne.’’ dans la connaissance des grands travaux publics, ses lettres respirent un si vif désir de gagner de l'argent, et il parle avec tant d’enthousiasme de faire fortune, que je commence à me demander si l’avidité n’est pas une passion qui était cachée en lui et qui se développe tout à coup avec une force excessive.

— Qu’allez-vous croire, mon frère?

LES BOURGEOIS DE DARLINGEN fit

— Et si la fortune des parents d'Hermine n’était pas étrangère à l’affection qu’Ernest témoigne pour elle?

— Allons, Jean, répondit la vieille demoiselle en riant, quelles folles imaginations vous mettez-vous en tête! Ne devinez-vous pas ce qui inspire à Ernest cette avidité apparente? N’est-ce pas l’espoir d’obtenir, par son travail et par son activité, les moyens d’écarter les obstacles de fortune qui s’élèvent entre lui et Hermine ?

— J’admets que vous ne vous trompiez pas dans votre croyance. Pourtant je veux avoir et j’aurai là-dessus mes apaisements. Ému par la nouvelle du futur mariage de Thérèse, j’ai pensé, chemin faisant, à Ernest et à Hermine. J’ai résolu d’éprouver Ernest. S’il subit cette épreuve à ma satisfaction, j’arrangerai tout de suite son mariage avec ma filleule.

— Oh ! vous irez demander sa main pour Ernest?

— Non, pas si vite. Demain après-midi nous nous rendrons à Darlingen, pour voir se qui s’y passe. Thérèse n’est pas polie, à la vérité; mais elle est aussi la fille de notre pauvre sœur; et, si son humeur est maussade, son père en est la seule cause. La pauvre fille est comme on l’a faite. Peut-être puis-je faire là-bas quelque chose pour elle. J’emmènerai Ernest à Darlingen et l’introduirai dans la maison de Romys. C’est un commencement ; par des visites répétées, je tâcherai de disposer favorablement notre beau-frère, et je lui déclarerai ensuite, au bout d’un certain temps, notre désir et nos desseins. Vous comprenez, ma sœur? M. Romys est, après tout, le père d’Hermine, et il vaudrait mieux pouvoir le convaincre par la douceur que d’être obligé

63 LES BOURGEOIS DE DARL1NGES

d'avoir recours à des moyens violents. Cela ira bien, je le crois, pourvu qu’Ernest subisse convenablement l’épreuve.

— Mais quelle épreuve, mon frère? s’écria mademoiselle Marie, dont les traits prirent une expression d’inquiétude.

— Une toute simple, Marie ; je lui ferai accroire pour un instant que Romys a fait de mauvaises affaires, et que les parents d’Hermine ont perdu leur fortune. Je le regarderai dans le blanc des yeux, et je tâcherai de découvrir quelle impression cette nouvelle fera 6ur son cœur.

— Vous le rendrez malheureux.

— Non, non; mais je -saurai certainement jusqu’à quel point la fortune des Romys entre dans l’affection d’Ernest pour Hermine. C’est nécessaire, ma sœur ; et, je vous en prie, si vous voulez bâter leur bonheur, ne me contrariez pas dans cette épreuve. Si Ernest s'informe d’Hermine ou parle d’elle, parlez peu, feignez d’être triste, et laissez-moi faire ; quand il sera temps, je le conduirai dans le salon et lui ferai part de la fausse nouvelle.

Ils échangèrent encore quelques paroles sur ce singulier projet. M. Blondeel resta si ferme dans sa résolution, que sa sœur promit de ne rien faire ni dire qui pût empêcher l’exécution de son dessein.

Pendant qu’ils étaient ainsi à causer, un jeune homme montait lentement la rue escarpée qui débouchait près de leur demeure. G’ était sans doute un voyageur, car, malgré le temps chaud, ü portait un pardessus sur le bra* et un parapluie recouvert d’un fourreau de cuir à la main. Ses vêtements, malgré leur fraîcheur et l’èlé-

LKS SOURCE OIS DE B£RLHt6E« 6»

gance de leur coupe, avaient aussi quelque eHose d’étranger dans leur forme et dans leur étoffe. Même la lasr^ geur de ses favoris noirs et légèrement frisés semblait dire qu’il venait d’au delà des mers. Il n’était donc pas étonnant que les passants le prissent pour un gmtleman anglaisée bonne maison ; car vraiment son beau visage avait un air noble et sérieux qui faisait croire que l’esprit et la raison de ce charmant Jeune homme étaient plus • développés que son âge ne l’indiquait. Peut-être ses grands yeux noirs, ses cheveux foncés et ses gros favoris contribuaient pour beaucoup à-loi donner cet extérieur; car, au surplus, sa taille était très-haute et son corps avait la délicate élégance de la première fleur de la vie.

Arrivé à la demeure de M. Blondeel, il s’arrêta devant k grille et plongea un long regard dans le jardin, pendant qu’un doux et franc sourire illuminait son visage, comme si ce lieu lui rappelait quelque chose de particulier qui l’attendrissait jusqu’au fond du cœur.

Tout à coup tm cri de joie lui échappa et il s’élança à bras ouverts vers des personnes qui venaient toutes joyeuses à sa rencontre.

' — Monsieur Blondel i mademoiselle Marie!...

— Soyez le bienvenu !

— Loué soit Dieu, qui permet de vous revoir si bien portants! ' .

Tels furent les premiers mots qu’on entendità travers les embrassements réitérés.

Mais à peine eut-on échangé quelques souhaits, qu’ Ernest promena ses yeux pleins d’un désir inquiet autour du jardin et du côté de la maison, puis les ramena d’un air interrogateur vers le frère et k sœur.

64 LES BOURGEOIS DE DARL1NGEN

— Ah ! s’écria Blondeel, je vais chercher une bouteille de vin de liqueur. Il faut qu’on boive un bon verre à votre arrivée...

Et, comme s’il voulait éviter de répondre à la trèscompréhensible demande du jeune homme, il courut vers la maison, après avoir fait un signe à sa sœur pour lui recommander de prendre garde.

Quelques minutes après, il revint suivi de la servante, qui plaça un plateau sur la table du berceau de verdure, puis frappa les mains l’une contre l’autre avec étonnement et salua bruyamment le jeune homme. Elle ne le reconnaissait plus, c’était un véritable Anglais, mais il n’y avait rien perdu; car, d’après elle, maintenant il avait au moins l’air d’un baron, sinon d’un prince»

Aussitôt que la servante fut retournée dans la maison, Jean Blondeel remplit les verres et dit :

— Allons I à votre heureux retour et à votre réussite sur la terre natale! Mais, Ernest, mon garçon, vous paraissez bien pensif! A-t-on été malade en mer?

— La mer était unie comme un miroir, répondit Ernest. Il faut me pardonner, monsieur Blondeel; j’espérais avoir le bonheur de trouver ici mademoiselle Hermine. Il y a si longtemps que je l’ai vue pour la dernière fois!

— Elle n’est pas ici. Ses parents l’ont fait revenir inopinément à la maison.

— Ma déception est naturelle et excusable, monsieur Jean. Vous-même m’avez, dans votre dernière lettre, laissé croire que je la trouverais ici à mon arrivée.

— Moi? s’écria Blondeel. Vous vous trompez, je n’ai pas écrit cela.

Lejeune homme tira son portefeuille de sa poche et dit, en dépliant une feuille de papier :

— Non, non, sur un pareil sujet je ne puis me tromper. Depuis huit jours, je l'ai relu cent fois : « La nouvelle de vôtre retour nous a tous comblés de bonheur ma sœur et Hermine ont pleuré de joie. » Elle était donc ici lorsque votre main a confié ces bonnes parolesau papier?

— Si je l’ai écrit, je ne puis le nier, murmura Blondeel, embarrassé, en haussant les épaules.

— C’est vrai, Ernest, nous avons versé des larmes de joie, dit la vieille demoiselle. Vous savez qu’Hermine vous porte une amitié sincère. Consolez-vous cependant de son absence : vous la verrez avant que la semaine soit à sa fin.

— Monsieur Jean, dit alors le jeune homme en prenant son verre, excusez ce moment de chagrin. C’est passé. Je bois à votre santé et à celle de la bonne demoiselle Marie. Puisse Dieu exaucer mon ardente prière et accorder aux bienfaiteurs du pauvre orphelin une longue et heureuse vie I

Ernest avait exprimé ce dernier vœu avec un sentiment si sincère et si vrai, que mademoiselle Blondeel lui pressa la main avec attendrissement. M. Jean porta de nouveau la main à ses yeux, car il avait la faiblesse d’être très-sensible à la vue de pareilles choses.

Il se raidit contre son émotion, se mit à son aise sur le banc du pavillon de verdure, étendit ses pieds et reprit :

— Allons 1 allons l pour l’amour de Dieu, ne nous attristons pas à l’heureux instant de votre arrivée. Si nous avons à parler de choses çérieuses, nous les remet-

Irons à plus tard. Maintenant, Ernest, dites-nous quelque chose de votre voyage ou plutôt de votre séjour en Angleterre. Y avez* vous été heureux?

Pour autant qu’on peut être heureux loin des personnes qui nous sont obères; oui, monsieur Jean, trèsheureux, répondit le jeune homme. J’ai des raisons de croire que mon séjour dans la capitale du peuple le plus industrieux du monde m’a donné la connaissance et l'expérience nécessaires, non-seulement pour être utile à ma patrie, mais encore pour regagner largement la fortune que le sort a prise à mon malheureux père. J’ai été pendant trois ans Féll’ve favori et aimé du célèbre Stephenson» La lettre du bon monsieur Morris l’avàit si favorabiementdisposé pour moi, qu’il me traitait comme son propre fils. Il a mis à mon service tous ses plans, tous ses dessins, même toutes ses idées; il m'a/ envoyé dans tous les endroits où l’exécution des grands ouvrages pouvait aider au perfectionnement de mes études. Je l'ai accompagné dans une multitude de fabriques et de grands établissements industriels. Non-seulement il m’a expliqué les secrets de leur organisation au point de vue de l’outillage, ’mais encore il s’est donné beaucoup de peine pour m'apprendre comment, sous le rapport financier, on réunit les ressources nécessaires à l’exécution des entreprises importantes... Et tout cela pour- un jeune homme étranger, qui n’avait d’autres titres de protection que la sympathie qu’il avait inspirée à ce généreux Anglais !

— Oh I vous devez lui rester reconnaissant, Ernest, dit Jean Blondeel d’une voix dont l’altération prouvait qu’il était encore une fois profondément touché.

LES BOURGEOIS DE DARtütGEX ffl

— Laii rester reconnaissant? reprit Ernest Decôck. Jl y a trois noms gravés dans mon cœur; je les prononcerai encore sur mon lit de mort avec ma dernière prière. Un de ces noms est celui de Stephenson; les autres sont les noms de ceux qui m’ont rendu mes parents que j’ai, hélas! perdus si tôt.

Mademoiselle Marie détourna la tête pour cacher les larmes qui lui venaient aux yeux; Jean Blondeel tira son jnouchoir de poche et s’essuya le front et les yeux, comme pour étancher la sueur. Puis il dit d’une voix à laquelle il s'efforcait de donner vin ton dégagé : .

— Qui! fait chaud aujourd’hui ! J’aimarché très-vile tout à l’heure ; je crois que j’ai attrapé un rhume de

cerveau Ainsi, Ernest, vous avez bon espoir de

réussir ?

— Oui, monsieur Blondeel, j’en suis presque sdr ; le

courage ne me manquera pas, da moins. Songez que je connais beaucoup de secrets de fabrication qui sont mis en œuvre ici avec des machines très-incomplètes ou d’après des systèmes, vieillis. J 'améliorerai les établissements; j’en construirai de nouveaux; je créerai des sociétés financières pour subventionner mes entreprises. Ah! si, je puis seulement faire accepter un plan de chemin de fer, je suis riche presque d’un seul coup. * •

-—Oui, mais votre espoir pourrait bien vous tromper*. Gela peut aller beaucoup plus lentement que vous ne le croyez.

— En effet, moB&ieur Jean, il me faudra peut-être du temps pour obtenir la confiance des gens; je puis avoir du malheur, rencontrer de l’opposition, je le sais; mais

qu’importe, si je finis par réussir à gagner la fortune qui est le but de tous mes efforts.

Une expression de mécontentement parut sur le visage de M. Blondeel.

— Vous avez donc une bien grande envie de gagner de l’argent? dit-il. L’argent n’est cependant pas la seule source de bonheur.

— Je ne sais pas comment les autres pensent làdessus, répondit le jeune homme avec -une certaine vivacité. Peut-être ai-je tort ; mais, à mes yeux, l’argent, la fortune, est une vraie puissance capable d’écarter les obstacles qui obstruent la carrière d’un homme. C’est une source de contentement, d’élévation et de bonheur en ce monde. Oh! si je puis devenir riche, je bénirai Dieu de cette faveur infinie!

Jean Blondeel pinça les lèvres et parut affligé du langage passionné du jeune homme. Il secoua la tête sans rien dire, puis il reprit en se levant de son banc :

— Ernest, j’ai quelque chose à vous dire qui proba-

blement, vous attristera; mais cela m’assombrit l’esprit et je ne puis le garder sur le cœur. Veuillez me suivre, je désire vous parler seul. »

— Mademoiselle Marie adressa à son frère un coup d’œil suppliant pour le prier d’épargner, autant que possible, la sensibilité d’Ernest.

Lejeune homme se leva et suivit silencieusement son protecteur jusque dans la maison.

— Asseyez-vous, Ernest, dit alors Jean Blondeel, j’ai à vous annoncer une chose fâcheuse; mais ne vous affligez pas, car elle ne vous concerne en aucune façon. Peut-être vous surprendra-t-elle péniblement, car le malheur dont je veux vous parlez concerne une per-

LES BOURGEOIS DE DARL1NÜEN 89

sonne pour laquelle vous avez la même affection qu’ello ressent pour vous.

— O ciel ! qu’allez- vous me dire? s’écria Ernest avec angoisse.

— Soyez calme et tenez-vous ferme, mon ami. Voici la triste histoire : M. Romys, mon beau-frère, a fait de mauvaises affaires en jouant dans les fonds. Il a perdu presque toute sa fortune ; Hermine est devenue pauvre pour ainsi dire.

En disant ces mots, il tenait les yeux attachés avec une fermeté pénétrante sur la figure du jeune homme, (pii resta un instant sans mouvement, mais sur laquelle se dessina bientôt un étrange sourire de bonheur. Mais ce sourire, fugitif comme un éclair, disparut aussitôt pour faire place à une expression de tristesse.

— Pauvre Hermine I soupira Ernest; comme elle doit avoir du chagrin!

— Mais vous avez souri, murmura Jean Blondeel d’un ton sèvère; qu’est-ce que cela signifie, Ernest? Seriez-vous insensible au malheur des parents d’Hermine?

Le jeune homme pâlit et murmura avec un grand embarras quelques excuses inintelligibles.

— Eh bien, pourquoi riez- vous d’un malheur si

cruel? -,

,Le jeune homme restait silencieux et semblait chercher une réponse introuvable.

— Oh ! je n’aurais jamais cru cela ! murmura Jean Blondeel avec un accent de reproche amer.

Le jeune homme demeura muet quelques instants encore, puis il leva soudain la tête et dit d’une voix calme, avec un regard clair et ferme ;

70 BOURGEOIS Dï DA REIN GE N

' — Qü'Hen soitdonc ainsi. Je ne suis plus un e niant, vous êtes mon bienfaiteur ; je vous dois de la franchise* Eh bien, monsieur, je vais vous ouvrir mon cœur. Vous saurez quelle est la raison de ce désir de gagner de l’argent qui vous étonnait tant, et vous saurez en réême temps comment il est possible qu’un sourire ait paru sur més lèvres à une si fatale nouvelle. J’étais destiné à étudier le droit et à devenir avocat, et j’ava» déjà fait beaucoup de chemin pour me préparer à eette profession. Rappelez-vous que j’eus alors le honheur, ou le malheur, de passer ici un jour entier en com" pagnie d’Hermine.- J'étais sensible; Je sentis que mon cœur était atteint... J'étais courageux, confiant dans l’avenir, et j’osai rêver qu’il pourrait y avoir un moyen de devenir l’époux de celle dont la beauté et la grâcç touchante avaient fait une impression ineffaçable sur mon âme. J’ai cru, j’ai cru follement, que vous et votre bbnne sœur étiez favorables à mes vœux. Pouvez-vous m’en blâmer ? Je voulais mériter Hermine, m’élever jusqu'à elle, acquérir une fortune afin qu’elle ne regrettât jamais son affection pour un pauvre orphelin. Je voulais acquérir le droit de demander sa main à son père. C’est pour cela que je suis devenu ingénieur; c’est pour cela que suis Allé en Angleterre ; c'est pour cela que le désir de gagner de l’argent s’est allumé en moi. Autrement, l’argent n’a pas de valeur pdur moi. Comprenez-vous maintenant, monsieur, pourquoi un sourire pent s’élever de mon cœur ? Tous les obstacles tombaient devant mes yeux; je pourrais travailler, suèr sang et eau pour elle; son bonheur sur la terre serait mon ouvrage, mon ouvrage à moi seul. Oui, ce sourire sur mes lèvres était une étourderie, un

LES ROÜjRfiEOiS DE DARLINGEN 71

crime peut-être; mais pardonnez ce mouvement d’égoïsme à l’ardeur de mon amour pour Hermine !

Pour toute réponse, Jean Blondeel sauta au cou du jeune homme et lui dit, tandis que les larmes jaillissaient de ses yeux :

— Ce bon, ce noble Ernest ! C’est faux, ce que je disais. Je voulais éprouver la sincérité de votre amour. M. Romys n’a rien perdu. Mais c’est égal, Hermine deviendra votre femme. Ce sera, cela doit être ?

La porte de la chambre s’ouvrit, et mademoiselle Marie s’écria de loin :

— Messieurs, messieurs, le couvert est mis.

Mais , lorsqu’elle vit Emest dans les bras de son frère, un cri joyeux lui échappa et elle accourut dans la chambre en battant des mains.

— Eh bien ! eh bien 1 demanda-t-elle.

m Oh ! Marie, il a subi victorieusement l'épreuve ! répondit Jean Blondeel. Apprêtez vos cadeaux de noce, ma sœur ; car, avant qu’il se soit écoulé la moitié d’une année, Ernest sera l’époux de notre Hermine.

La vieille demoiselle jeta ses bras au cou d’Ernest avec des cris de joie, et elle eût probablement continué longtemps ces démonstrations; mais Jean Blondeel dit en riant ; .. ..

— Venez, venez, ce n’est pas une raison pour laisser refroidir le dîner; on peut causer à table aussi. Ah ! au dessert, nous viderons une bonne bouteille de notre ermitage. Un beau jour de ma vie 1

A ces mots, il poussa avec une joyeuse violence sa sœur et Ernest hors de la chambre dans la salle' à manger.

LES BOURGEOIS DE DARL1NGEN

Le jour redouté était arrivé et le moment fatal approchait.

Hermine était debout dans sa chambre à coucher, la main appuyée sur sa table de toilette et le regard vague perdu dans l’espace. De temps en temps, elle secouait imperceptiblement la tête et poussait un soupir étouffé. Ses joues étaient pâles, ses grands yeux bleus étaient irrésolus et sans éclat. Sans doute les menaces de son père et la certitude de son inflexibilité lui avaient prêté les forces nécessaires pour surmonter ses larmes, car on ne voyait pas sur ses joues qu'elle avait pleuré. Mais, si son visage ne portait pas les traces de son chagrin, la pâleur et l’abattement de ses traits attestaient néanmoins un désespoir immense et une profonde terreur. C’était une pénible besogne qu’elle venait de finir ; d’après les ordres de son père, elle, avait mis ses plus riches habillements et elle avait tâché de se faire belle et élégante , pour plaire à l'homme qui, dans quelques moments, la devait venir demander en mariage.

Pendant qu’elle était là immobile, elle pensait avec des battements de cœur à l’oncle Jean, à la tante Marie et à Ernest. Ses lèvres tremblaient, des frissons nerveux parcouraient son visage. Il lui semblait qu’elle jetait en cet instant un dernier et solennel adieu à ces

LES BOURGEOIS DE DARLINGEN 7g

amis de sa jeunesse, et en même temps à toute consolation, à tout bonheur. Si les larmes ne roulaient pas sur ses joues à des pensées si cruelles, la pauvre jeune fille pleurait amèrement et abondamment dans son âme. Elle se soumettrait, elle obéirait à la volonté de son père; mais, hélas! que ne lui en coûtait-il pas de laisser sacrifier et anéantir ainsi toute son existence, pour devenir la compagne d’un homme insensible au point d’envisager le mariage comme une affaire de commerce. C’étaient, en effet, les fortunes des deux familles qui allaient contracter une alliance; elle, la gaie, la tendre Hermine, était simplement le moyen^ le prétexte de cette alliance. Quelle vie lui était promise, à elle qui était née pour aimer ! Pourtant le sort avait décidé; il n’y avait pas d’issue ; la victime devait tendre docilement le cou et renoncer à tout espoir.

Pendant qu’JIermine s’abandonnait ainsi à de sombres pensées, sa mère entra dans la chambre. Sur le visage de la vieille dame on pouvait lire également une complète mais douloureuse résignation. Elle dit à sa fille, avec un profond découragement qu’elle s’efforçait de cacher sous une confiance feinte :

— N’aie pas peur, mon enfant, cela ira mieux que nous ne le pensons.

— Être si jeune et voir déjà le dernier beau jour de ma vie 1 soupira la jeune fille.

— Tu vois les choses trop en noir, ma pauvre Hermine. J’ai, au contraire, le ferme espoir que tu seras heureuse.

— Heureuse ! reprit Hermine avec une pénible ironie. Heureuse avec un homme que je ne connais pas, qui n’attache pas de prix à mon affection, et dé-

74 LES BOURGEOIS DE DARL1NGEN

eide que je serai sa femme sans savoir si je pourrai jamais l’aimer? O mon Dieu, autant vaudrait me vendre pour vivre dans un étemel esclavage !

Une larme brilla dans ses yeux ; la vieille dame prit sa main avec frayeur.

— Hermine ! ahl mon enfant, surmonte ta douleur! -dit-elle. Si ton père s'apercevait que tu as 4 pleuré, il se fâcherait et nous humilierait en présence de M. Pottewal. 11 ne nous le pardonnerait plus !

— Soyez tranquille, maman, je ne pleurerai plus, répondit la jeune fille d’un ton tristement résigné. C’est bien la dernière larme. Papa sera content de nous. Je sais qu’il ne reste plus qu’à obéir; je suis tout à fait prête... comme un pauvre et impuissant agneau qu’on mène à l’abattoir.

— Non, ne parle pas ainsi ! s’écria la vieille dame lui mettant la main sur la bouche. Moi également je ne peux pas pleurer ; pourquoi donc me déchirer impitoyablement le cœur ?

Et, adoucissant le ton de sa voix, elle dit :

— Hermine, tu as tort, crois-moi. Ce matin, en revenant de l’église, j’ai été chez madame Kandéls. Elle est la propre cousine de M. Pottewal, et elle connaît tout ce qu’il a fait depuis son enfance. Suivant elle, Francis Pottewal est un garçon simple et bon ; il n’est pas avare et nullement ennemi du plaisir II a beaucoup d'amis. Les gens méchants n’ont pas d’amis. 11 est riche et généreux, il s’efforcera de te rendre la vie douce, et tu l’aimeras pour sa bonté.

La jeune fille se tut; probablement ses pensées étaient ailleurs et elle écoutait à peine les paroles consolantes de sa mère.

— Allons, Hermine, reprit la vieille dame, il est temps que nous descendions ; le café est prêt et on attend M. Pottewal à chaque minute. Tiens-toi bien et sois courageuse ; ton père est de mauvaise humeur; il parait craindre que tu ne lui donnes des raisons de se fâcher. Mais, mon enfant, pourquoi n’as-tu pas arrangé tes cheveux avec plus de soin? Et ton fichu, comme il est de travers ! Tu dois mettre la belle broche que l’oncle Jean t'a donnée l’an passé.

A ces mots, elle arrangea à la Mte la coiffure et la toilette de sa fille et attacha le bijou étincelant sur sa poitrine. Hermine la laissa faire et ne répondit que par des soupirs craintifs.

Le tintement de la sonnette de la maison fit trembler et pâlir lés deux femmes.

— Oh! le voilà! s’écria la jeune fille s’éveillànt tout effrayée de son rêve.

— Dépêche-toi, Hermine, s’écria madame Rom y s en prenant sa fille par la main pour l’emmener hors de la chambre.

— Encore un instant; laissez-moi prendre un peu courage; je tremble, je chancelle sur mes jambes, dit la craintive Hermine.

Au pied de l’escalier retentissaient les accents menaçants d’une voix perçante ; c’était Thérèse qui criait :

— Hermine , veux-tu descendre bien vite ? Papa t’appelle !

— 0 ciel, ton père t’appelle! reprit la mère avec inquiétude. Il se fâchera. Je t’en supplie mon enfant, si tu aimes ta mère, sois forte et surmonte ta douleur.

— Qu’il en soit donc ainsi ! soupira la jeune fille.

76 LE Si BOURGEOIS DE DARLINGEN

Mon sort est décidé ! Adieu la vie rêvée ! Allons, maman, vous serez contente de moi.

Elles descendirent l’escalier et entrèrent au salon, où, suivant ce qui était convenu, elles prirent place à une labié et firent comme si elles venaient de commencer à boire le café. Thérèse était déjà assise. Elle, qui était habituellement vêtue avec peu de soin, s’était mise avec un luxe excessif et avait tiré de la boîte tous les cadeaux de l’oncle Jean et de la tante Marie. Elle paraissait d’humeur gaie et ses joues n’étaient pas si incolores que d’habitude. L’expression de son visage, sur lequel errait un imperceptible sourire, contrastait singulièrement avec la physionomie résignée et désolée d'Hermine. Elle murmurait quelques piquantes railleries, et se moquait de ce qu’elle appelait l’enfantillage de sa sœur; mais celle-ci n’y faisait pas attention, tant elle était absorbée dans l’attente de l’apparition solennelle de M. Pottewal, qui était avec son père dans le cabinet voisin, et dont on entendait bourdonner la voix derrière la porte du salon.

Enfin la porte s’ouvrit et Francis Pottewal, conduit par Iiomys, se présenta à l’entrée du salon. Les femmes se levèrent toutes comme des personnes surprises par l’arrivée d’un visiteur inattendu, et se mirent en devoir de le recevoir convenablement.

M. Pottewal avait l’extérieur d’un homme qui a passé la quarantaine, quoiqu’il n’eût pas encore atteint cet âge. Son visage n’était ni beau ni laid ; il avait des joues rondes et rouges, une grande bouche et des yeux sans éclat. Un sourire naïf, presque niais, errait sur ses lèvres.

A la première vue, on pouvait juger le caractère et

l’esprit de cet homme. Les traits de son visage n’annonçaient pas des passions fortes ni un esprit fin; en revanche, ils écartaient tout soupçon d’astuce et faisaient présumer qu’il devait être au moins d’un bon naturel.

Son costume pouvait ajouter peu de ehose à cette appréciation ; car il était aisé de voir qu’il s’était habillé pour la circonstance, d’une manière tout à fait insolite pour lui. Son solennel habit noir n’avait pas le pli de son corps; sa cravate blanche semblait l’étrangler et ses gants paille trop larges faisaient des rides sur ses gros doigts.

— Mesdemoiselles, voici M. Pottewal, un de mes amis, qui nous fait l’honneur de venir prendre avec nous une tasse de café.

Les dames s’inclinèrent profondément.

Prenant Hermine par la main, Romys reprit :

— Monsieur Pottewal, j’ai l’honneur de vous présenter ma fille cadette Hermine. C’est une bonne et intelligente enfant; mais, depuis quelques jours, elle est un peu indisposée par des maux de tête.

— Il y a beaucoup de maux de tête en ville, mademoiselle, balbutia Pottewal, non sans quelque embarras. J’espère que votre indisposition ne durera pas longtemps.

— Vous êtes bien bon, je vous remercie, monsieur, bégaya la jeune fille émue, d’une voix presque inintelligible.

— Voilà ma fille Thérèse, reprit Romys. Une fille à qui je puis me fier pour les affaires sérieuses, soigneuse et exacte comme la meilleure femme de ménage.

— Veuillez vous asseoir, monsieur Pottewal, dit Thérèse approchant une chaise de la table. C’est beaucoup d’honneur pour nous qu’il vous plaise de nous rendre visite. Soyez le bienvenu.

Pottewal, sans tenir compte de cette invitation, s’approcha de madame Romys, et échangea avec elle des paroles aimables ; mais Romys les interrompit.

— En effet, . pourquoi rester ainsi debout? Allons, asseyez-vous tous ; nous ferons plus intime connaissance en prenant le café.

Les convives avaient déjà porté deux ou trois fois le café brûlant à leurs lèvres, sans que personne eût dit un mot. Pottewal tournait sans cesse les yeux du côté d’Hermine qui, sous son regard impertinent, avait baissé la tête. Thérèse, au contraire, regardait le nouveau convive. Cet étrange silence commença à agacer singulièrement Romys.

— Ah çàl a-t-on donc perdu la langue ici? s’écria-t-il. Hermine, tu ne feras pas disparaître ton mal de tête en comptant ainsi les fils de la nappe!... Eh bien, mon ami Pottewal, que dites-vous du temps?

— Il fait très-chaud, répondit l'autre ; pourvu qu’il n’en résulte pas des maladies contagieuses? Avant-hier, à la bourse de Bruxelles, on assurait que le Gholéra est à Anvers.

— 0 mon Dieu, le choléra! s’écria Thérèse avec frayeur.

— Allons, aujourd’hui n’est pas un jour pour parler de si vilaines choses, répliqua Romys. Comment va le commerce des grains, monsieur Pottewal ?

— Passablement bien; il y a baisse persistante dans les prix.

LES BOURGEOIS DE DARL1NGEN 79

— Et vous achetez peut-être beaucoup? C’est le moment favorable.

— Beaucoup n’est pas le mot; un peu par-ci par-là, pour tenir le commerce en haleine. Je ne suis pas amateur des grandes affaires ; cela entraîne trop de soucis et trop d’inquiétudes.

— Si j’étais à votre plaçe, ami Pottewal, je remplirais mes magasins de jgrains jusque sous les toits. Les pommes de terre ont presque toutes mal réussi à cause de la maladie. Attendez que les provisions de l’année passée soient épuisées, et vous verrez le prix du pain s’élever au point qu’il ne sera plus achetable. Il y a des millions à gagner 1 v

— Peut-être avez-vous raison ; mais je préfère faire tranquillement mes affaires habituelles.

Boniface Utomys leva les épaules et se pinça les lèvres, comme si le peu d’esprit de Pottewal l’étonnait.

Il y eut un nouveau silence.

Madame Romys tenait continuellement les yeux fixés sur Hermine ; elle devinait les souffrances de sa pauvre enfant, et tâchait, par la douceur de ses regards maternels, de la consoler et de lui donner les forces nécessaires pour ne pas succomber dans cette situation critique.

Pour ne pas irriter son père, Hermine s’était efforcée, pendant cette conversation, de tenir les yeux levés ; mais la figure commune et insignifiante de son futur époux lui inspirait une répugnance extrême, et, quand elle se disait tout bas qu’elle était destinée à passer sa vie avec cet homme, son cœur frémissait et elle était obligée de se faire violence pour ne pas trembler visiblement. Çe n’est pas qu’elle éprouvât de la haine pour

lui; au contraire, les traits de son visage, quoique grossiers et sans expression, semblaient lui promettre la douceur et la bonté, et son langage confirmait ce présage... Mais ses grosses joues et sa grande bouche ! Aussi, quoi qu’elle fit pour maîtriser les mouvements de son cœur, à côté de cette figure se glissait une autre ligure qui brillait de noblesse, de beauté et de mâle courage.

Et cette comparaison la frappait de frayeur et la plongeait dans de pénibles réflexions.

— Hermine, dit son père d’un ton dont la feinte bonhomie cachait une colère croissante, Hermine, tu me feras beaucoup de plaisir si tu veux oublier un peu ton mal de' tête. M. Poltewal croirait, bien à tort, que tu es taciturne et d’humeur chagrine. Allons, dis un inot aimable à notre cher convive.

A celte brusque interpellation, la jeune fille, forcée d’obéir à l’ordre paternel, ne sut que dire et bégaya une excuse inintelligible.

Thérèse s’agitait indignée sur sa chaise, et elle grommela avec un accent de reproche :

— Est-ce une manière de recevoir les amis de notre père, quand ils veulent nous honorer d’une visite?... N’y faites pas attention, monsieur, elle a souvent de ces lubies intempestives.

Un regard foudroyant de son père lui ferma la bouche, et elle comprit qu’il lui était défendu de donner à Pottewal une idée défavorable de sa sœur.

— Allons, Hermine, remets-toi, mon enfant, dit Boniface Romys ; nous écoutons, parle.

La jeune fille fit un effort suprême sur elle-même.

— Je prie M. Pottewal d’avoir la bonté de m’excuser,

LES BOURGEOIS DE DARL1NGEN St

dit-elle, j’avoue que je suis très-émue ; malgré mon désir d’étre gaie, je n'ai presque pas la force de parler. Pardonnez-le moi, monsieur, cela passera.

L’accent douloureux de la voix de la jeune fille eVla douceur de son humble prière parurent toucher M. Pottewal. Il s’efforça de la tranquilliser et la supplia de croire qu’il était incapable de mal interpréter son silence; mais M. Romys l’interrompit en demandant :

— Vous êtes sans doute amateur de musique, mon ami?

— Un peu, répondit Pottewal.

Un coup d’œil significatif fit comprendre à Hermine qu’on ne parlait de musique que pour lui faire prendre part à la conversation ; elle rassembla tout son courage et dit ;

— Puisque monsieur est amateur de musique ; il aura probablement été voir le Barbier de Séville pour entendre la chanteuse italienne qui faisait affluer, chaque soir, tout Bruxelles au Théâtre -Royal? Quelle voix en-» chanteresse, n’est-ce pas ?

— Je n’ai jamais été beaucoup au théâtre, mademoiselle, répondit Pottewal. Quand j’étais plus jeune, mes parents m’en ont empêché. D’ailleurs, pour parler franchement, je n’aime pas les opéras. Tout ce bruit confus, dont je ne comprends rien, me déchire les oreilles. Je ne puis pas rester deux heures dans un théâtre sans m’endormir.

Cette réponse embarrassa extrêmement Hermine ; avec la meilleure volonté du monde elle ne savait plus quoi dire. Son père se tenait debout devant elle et la regardait avec un coup d’œil de reproche.

— Monsieur est peut-être amateur de peinture, balbutia-t-elle. L’exposition est belle, n’est-ce pas?

Il leva les épaules et dit :

— Je n’ai jamais vu d’exposition. Je ne connais rien à la peinture.

— Vous lisez peut-être beaucoup, monsieur?

Francis Potlevval sentit son insuffisance ; ses joues devinrent encore plus rouges, et ce fut avec un enabai*ras visible qu'il répondit : \

— Lire ? Le prix du grain dans la feuille d’annonces de Darlingen. Je sais bien que tout cela ne témoigne pas en ma faveur et j’en suis même honteux ; mais c’est la faute de mes parents. Ils m’ont toujours fait croire que l’homme qui possède une fortune suffisante n’a pas besoin de connaître toutes ces choses. Ils ne m’ont rien appris que le commerce des grains et le moyen de garder leur fortune sans l’amoindrir.

— Yos parents avaient grandement raison, monsieur, dit Thérèse. Que signifient d’ailleurs ces occupations futiles, auxquelles on perd un temps précieux? Tout cela, c’est fort bien aussi longtemps qu’on est très-jeune, mais une fois qu’on, est entré sérieusement dans la vie et qu’on doit veiller à diriger sa maison avec honneur, alors de pareilles connaissances et de tels goûts sont plutôt nuisibles qu’avantageux. Soyez reconnaissant envers vos parents, monsieur Pottewal ; ce qu’ils vous ont appris est la seule science qui ne repose pas sur l’apparence. Un homme qui sait convenablement administrer sa fortune mérite avant tout le nom d’homme d’esprit.

Pottewal regarda Thérèse avec une singulière ex-

pression ; elle, enchantée de ce regard, lui sourit agréablement.

— Je comprends, dit Boniface Romys, que vous n’aimiez pas la bruyante musique d'opéra. Elle me plaît si peu aussi que depuis vingt ans je n’ai été au théâtre ; mais vous aimez peut-être la musique légère ?

— Oui, quelque chose comme une polka, quelque chose de dansant. J’aime assez ces choses-là, répondit Pottewal.

— Eh bien, pendant que nous continuerons à prendre le café, ma fille jouera une valse sur son piano. Tu sais bien, Hermine, le joli air de cet Allemand...

— Oui, la dernière valse de Strauss, dit Thérèse. Pourquoi hésites-tu, ma sœur? Peux-tu refuser quand tu sais que cela fait plaisir à M. Pottewal?

— Oh 1 je t’en prie, épargne-moi! suppüa la pauvre fille. Je ne saurais pas jouer maintenant!

— En effet, Romys, vous comprenez bien, son mal de tête ! murmura la mère en levant les mains vers son mari ; mais un regard plein de menaces arrêta la parole sur ses lèvres.

— Tu joueras, ordonna le père d’un ton courroucé. Comment ! tous les jours de l’année tu nous déchires les oreilles avec ton éternel tapotage sur le piano; et aujourd’hui que nous recevons un ami, tu ne jouerais pas?

Hermine, effrayée de devoir jouer devant Pottewal la plus belle de ses valses, au moment où son cœur semblait vouloir se briser dans sa poitrine, pencha languissamment la tête sur la table...

— -Voulez-vous me faire un plaisir, monsieur Romys? dit Francis Pottewal. Ayez la bonté de ne pas presser

pins longtemps mademoiselle. Cela ira mieux quand nous aurons fait plus ample connaissance ; et, d’ailleurs, je le déclare franchement, et ce moment, j’ai peu d’envie d’entendre de la musique. •

— C’est bien,. grommela Romys. Voyez alors comment vous voulez passer le temps. J’ai quelques mots à dire à ma femme touchant une affaire dont un des mes fermiers viendra tout à .l'heure chercher la réponse. Pardonnez-moi cette courte absence, monsieur Pottewal ; je vous laisse en bonne compagnie. Si par hasard vous vous ennuyiez, ce que je ne crains pas toutefois , vous nous trouveriez au jardin sous les tilleuls.

A ces mots il fit signe à sa femme, et tous deux quittèrent la chambre.

Ce fut pour Pottewal et pour Hermine un moment solennel lorsqu’ils virent les parents s’éloigner. Le marchand de grains ne savait pas comment aborder sa déclaration, et sentait la sueur perler sur son iront; Hermine attendait son arrêt et tremblait de frayeur.

Après quelques instants d’un silence embarrassant, Thérèse demanda :

— Vous avez, assurément, un beau jardin à votre maison, monsieur?

— Un grand jardin, oui, murmura Pottewal, cherchant dans son esprit comment il entamerait la question délicate. L’anxiété visible d’Hermine le troublait, et il n’était pas loin de regretter la position fâcheuse dans laquelle il s’était placé.

— 11 paraît que vous vouliez dire quelque chose à ma sœur? remarqua Thérèse. Parlez librement, moD-

sieur, et ne faites pas attention à l’agitation d’une enfant capricieuse.

Pottewal, reconnaissant de ce secours, murmura :

— Vous êtes bien bonne, mademoiselle ; en effet, je voudrais bien dire quelque chose à votre sœur, mais je ne sais vraiment comment commencer. C’est une chose difficile et je ne suis pas éloquent.

— Allons, allons, dit en riant Thérèse, c’est tout simple 1 Déclarez tout bonnement pourquoi vous êtes venu ici. S’il est nécessaire, pour vous mettre à votre aise, je vous dirai que nous savons déjà la cause de votre visite.

— Vous avez raison, mademoiselle, cela vaut encore mieux que de prendre des détours. S’il plaît à mademoiselle votre sœur de me prêter un instant de bienveillante attention, nous serons bientôt tous deux sortis de cette position gênée.

Il s’approcha d’Hermine qui le regardait d’un œil inquiet et lui montrait un visage calme en apparence, mais qui, par sa pâleur mortelle, attestait une frayeur inexprimable.

— Mademoiselle, dit-il, je n'aurais jamais eu la hardiesse de me présenter ici dans un pareil dessein ; mais monsieur votre père m’a permis d’espérer que, comme moi, vous vous réjouiriez de l’union de nos deux familles. Vous êtes jeune et belle : je ne puis dire de moi rien de pareil. Franchement je dois convenir que je n’aurais jamais pensé au mariage, si je n’avais besoin d’une personne sur la fidélité de laquelle je pusse compter pour garder ma maison lorsque mon commerce m’oblige à aller à Anvers, à Bruxelles ou à Louvain, Ce n’est donc point par amour que je viens

vers vous ; je n’eu exige pas de vous; mais je suis un bon garçon et je ferai tout ce que je puis pour vous rendre la vie agréable. Je vous estimerai et vous honorerai, soyez-en certaine ; je prévois que vos goûts ne sont pas les mêmes que les miens. Je le regrette, mais je vous laisserai votre pleine liberté et ne vous gênerai en rien, et vous ne vous apercevrez pas de la différence. Je n’ai d’autre désir que de vivre en paix, et, le soir, après l’ouvrage, de passer quelques heures au café avec mes amis. Pour ce qui vous concerne, vous aurez un beau jardin, une voiture, des musiques, des livres : en un mot, tout ce que vous désirerez. Que dites- vous de cela?

— Vous êtes trop bon, monsieur, balbutia tout bas Hermine, si tristement que le son de sa voix erit suffi pour déchirer un cœur sensible.

Pottewal resta un instant silencieux, puis il reprit avec un air de découragement :

— Mademoiselle, je ne suis pas venu ici avec l’intention de vous affliger, et beaucoup moins encore pour vous forcer à faire une chose qui pourrait vous être désagréable. Je crois voir que ma proposition ne vous plaît pas. Pardonnez-moi ma hardiesse : votre père m’a trompé...

Ces dernières paroles rappelèrent Hermine à l’idée de sa situation.

— Croyez-moi, je vous en prie, monsieur, soupirat-elle, mon père ne yous a pas trompé ; il ne vous a dit que la vérité.

— Cela me semble incompréhensible, murmura Pottewal. Vous consentiriez donc, mademoiselle, à devenir ma femme !

— Oui, oui, monsieur; la volonté de mon père est une loi que je respecte; j’obéirai. Soyez assez généreux pour ne pas faire attention à mon émotion : elle passera. Je deviendrai votre femme ; vous avez un bon cœur : je prierai Dieu qu’il m’accorde la faveur de vous rendre heureux.

— Mais votre consentement est-il bien volontaire, mademoiselle ? demanda Pottewal avec une expression de pitié et de doute. Il me semble que vous parlez comme si vous obéissiez à une pénible violence. Je suis désolé d’être venu ici. Que Dieu me préserve d’exiger qu’une belle et innocente enfant comme vous, devienne, contre sa volonté., la femme d’un homme sans mérite, comme moi. Eh bien, il ne s’est rien passé.

Hermine, mortellement effrayée par ces paroles, éleva ses mains suppliantes vers Pottewal et s’écria ;

— Oh! monsieur, par compassion, par bonté, ne me refusez pas! Pardonnez-moi; je vous serai si reconnaissante de votre générosité 1

— Vraiment, mademoiselle, je ne sais que faire, répondit Pottewal embarrassé. Je ne demande pas mieux que de pouvoir vous être agréable.

— • Je vous en conjure, monsieur, ayez pitié de moi ! reprit la jeune fille.

— Remettez-vous, mademoiselle, dit le marchand de grains d’un ton calme et doux. Je suis un bon garçon et ne m’offenserai point si vous me dites que ce mariage ne vous plaît pas. Je n’exige pas beaucoup de mots. Faites-moi seulement connaître votre volonté par un signe de tête, cela me suffit. Parlez ; consentezvous de votre plein gré et sans chagrin à devenir la

üi LES BOURGEOIS DE DARLINGE.N

femme de Francis Pottewal? Dites oui ou non? dans les deux cas, nous cesserons ce pénible entretien. Eh bien ?

— De ma libre volonté, sans chagrin, oui, oui, bégaya Hermine.

Et comme si ce consentement menteur et arraché par la contrainte avait épuisé les dernières forces de la pauvre fille, elle fondit tout à coup en larmes et se mit à sangloter à haute voix, en cachant son visage dans ses mains.

Pendant tout cet entretien Thérèse avait tenu les yeux fixés sur Hermine avec une expression de mépris et de satisfaction intérieure; on eût dit qu’elle se réjouissait intérieurement du chagrin et de la répugance de sa sœur. Pottewal, au contraire, était ému de compassion et s’efforcait de consoler par de douces paroles la jeune fille éplorée.

Au bout d’un instant, Hermine se leva de son siège.

— Monsieur, dit-elle en sanglotant, pendant que des ruisseaux de larmes coulaient sur ses joues; ô monsieur, pardonnez-moi 1 Je suis malade, je vais me trouver mal ; je ne peux rester, ma tête est étourdie, mes sens s’égarent. Laissez-moi partir. Vous êtes un homme généreux ; je vous en supplie, allez auprès de mon père, dites-lui que j’ai consenti, que vous êtes satisfait, que notre mariage est décidé. Adieu, monsieur, adieu !

Elle marcha en chancelant vers la porte, et fut obligée de s’appuyer au mur pour ne pas tomber.

Lorsqu’elle eut disparu, Pottewal dit tristement à Thérèse :

— M. Iiom ys voire père m’a assuré, mademoiselle.

LES BOUKGEOIS DE DARLINGEN

que votre sœur attendait ma visite avec une joie impatiente, et que je serais reçu à bras ouverts. Si j’avais pu prévoir cet accueil, je n’aurais certainement pas osé risquer de demander en mariage une si jeune et si belle demoiselle. Je ne sais, c’est décidé maintenant; mais je commence à craindre de n’ôtre pas heureux.

— Je le crains également, monsieur, reprit Thérèse.

— Vraiment? Puis-je connaître les motifs de ce sentiment?

— Ces motifs sont simples, monsieur. Vous voulez vous marier parce que vous avez besoin d’une femme qui garde votre maison et qui veille à ce que tout aille convenablement pendant que vous êtes absent pour votre commerce. Ma sœur est encore une enfant ignorante, sans aucune expérience du monde. Elle a reçu une éducation faussée et ne rêve que belles robes, concerts, promenades et mille autres choses futiles. La femme qui vous rendrait heureux et vqus aiderait à conserver et augmenter votre fortune, ne devrait pas être si extrêmement jeune. Vingt-sept ou vingt-huit ans serait certainement l’âge préférable : car, alors, on a encore la fraîcheur de la vie avec l’expérience de toutes les choses du monde, et on n’est plus enclin à mille plaisirs frivoles qui ne sont que des occasions de perte de temps et de dissipation. Si vous aviez une telle f^mme , soyez-en sûr , vous pourriez aller en voyage des mois entiers sans avoir jamais la moindre inquiétude au sujet de votre maison; et à votre retour, vous retrouveriez tout da»s l’ordre le plus parfait. Vous sauriez que pendant que vous êtes absent, une mère tendre et vigilante veille sur vos chers enfants. Je comprends

que l'homme désire aussi quelque élégance chez sa femme ; mais les qualités d’une bonne femme de ménage n’excluent pas une certaine beauté.

Pendant ce discours, dont le ton singulier surprenait Pottewal, il avait tenu continuellement les yeux fixés sur elle, et il semblait par moments plongé dans de profondes méditations. Il se leva et dit:

— Vous avez beaucoup de bon sens, mademoiselle; ce que vous dites-là est peut-être la vérité; mais on ne trouve pas tout ce qu’on voudrait. Votre sœur me parait avoir une humeur douce et un bon cœur. C’est déjà beaucoup. Allons auprès de votre père. Il attend probablement avec impatience le résultat de notre entretien.

— Et qu’allez-vous lui dire, monsieur ? demandat-elle d’une voix inquiète.

— Je lui dirai que votre sœur a consenti.

Un soupir s’éleva de la poitrine de Thérèse pendant qu’elle suivait le marchand de grains par Je vestibule de la maison. Au jardiu, les parents d’Hermine vinrent à sa rencontre. Homys demanda en riant :

— Eh bien, ami Pottewal, comment l’affaire s’estelle arrangée ? Êtes-vous content ?

— Mademoiselle Hermine a consenti, répondit-il.

La mère pâlit, comme si elle avait conservé l’espoir

que M. Pottewal eût trouvé une raison pour refuser le mariage.

— Ah! alors je vous en félicite I s’écria Romys en se frottant les mains. Venez, nous allons rentrer, pour tout arranger sans retard.

— Non, je vous en prie, monsieur, remettons cela à demain ou à après-demain, dit le marchand de grains

en secouant la télé. Je comprends maintenant que le mariage est une chose importante, sur laquelle on peut bien réfléchir quelques heures. Ne vous inquiétez pas cependant, demain je reviendrai pour fixer définitivement avec vous cette union de nos deux familles. Maintenant, permettez-moi de vous quitter. Adieu, à demain. .

Rom y s voulut faire rester le marchand de grains ; mais celui-ci tint bon et retourna vers la maison. Le père d’Hermine accompagna Pottewal jusqu’à la porte et s’efforça de lui faire déclarer la cause de son hésitation. Peut-être avait-il réussi à peu près ; car lorsqu’il revint au jardin, il s’écria avec une grande colère :

— Où est Hermine? où est Hermine?

— Elle est en train de pleurer dans sa chambre, dit Thérèse.

— Ah ! je le pensais bien 1 grommela-t-il. Nous verrons 1 Elle épousera Pottewal, ou il se passera de vilaines, de terribles choses I

Et, suivi de sa femme qui gémissait, il courut tout furieux vers la maison pour monter à la chambre d’Hermine. . ,

M. Blondeel et son jeune ami Ernest Decock avaient pris le chemin de fer et venaient de descendre à la station de Dariingen.

Tout en causant, ils se dirigèrent à pas mesurés vers la ville et se tinrent à l’ombre des arbres ; car quoique l'après-midi fût très-avancée, le soleil brûlait encore très-ardemment dans le ciel d’un bleu profond.

Lorsqu’ils furent près de la ville, Ernest contempla un instant les hautes cheminées d’où s’élevaient perpendiculairement d’épaisses colonnes de fumée, et dit à son compagnon avec une sorte de joyeux étonnement : ■

— Quatre ou cinq fabriques nouvellement bâties! Darlingen commence donc à avoir enfin le sentiment de sa destinée ? J’y ai souvent pensé en Angleterre. Croiriez-vous, monsieur Jean, qu’aucune ville de Belgique ne réunit mieux que celle-ci toutes les conditions pour devenir le centre d’une puissante industrie ? Une eau pure et abondante, un grand nombre de chaussées vers tous les points du pays, une rivière qu’on peut rendre navigable à peu de frais, les matières premières à profusion sur place, le salaire à bon marché. Croyezmoi, je trouverai bien à Darlingen des capitaux prêts à s’associer pour des entreprises utiles et lucratives.

Blondeel hocha la tête d’un air de doute.

— Ce n’est pas ici, mon bon Ernest, que vous trouverez la fortune rêvée, murmura-t-il.

— Mais, monsieur Jean, permettez-moi de vous le dire, répliqua le jeune homme, l’industrie est l’avenir de la civilisation moderne. Aucune nation, à moins .qu’elle ne consente volontairement à sa ruine, ne peut résister à la nécessité de suivre, dans l’industrie et le commerce, le mouvement général des peuples. Et, assu* rément, ce ne sera pas notre patrie qui restera en arrière. Les exemples sont là : la petite Belgique étonne

déjà aujourd'hui les peuples les plus puissants par la multiplicité de ses établissements et par le développement gigantesque de. son travail national.

— Vous ôtes éloquent sur ce chapitre, je le sais, répondit M. Jean avec un sourire approbatif. Pour autant que vous considérez notre pays en général, je vous donne raison ; mais en ce qui concerne Darlingen, je vous prédis que vous vous verrez déçu. L'argent manque ici à l'industrie.

— L'argent ? Darlingen est une ville excessivement riche, dit-on.

— Très-riche, beaucoup trop riche, mon garçon.

— Il doit y avoir, par conséquent, beaucoup de capitaux disponibles?

— Des capitaux morts.

On les rendra vivants, monsieur Blonàeel, par la certitude des bénéfices.

— Impossible , mon ami. Les fabriques que nous avons vues là-bas sont, bâties par des étrangers ; trois ou quatre seulement ont été construites par des Darlingeois, qui ont commencé presque sans ressources. Toute la richesse de la ville est entre les mains des rentiers , dont la fortune consiste uniquement en fermes et en terres. Ils vivent mesquinement, se refusent toute jouissance et s’efforcent d’augmenter leur fortune par une économie exagérée, sans vouloir risquer quelque chose pour atteindre ce but. Leur unique souhait est d’acheter sans cesse de nouvelles fermes avec leurs économies. Tenez, nous avons dépassé les fabriques : voyez, là, devant vous, dans la longue rue solitaire, ces maisons fermées, ce silence, cette herbe qui croit entre les pavés ; ces signes de l’immobilité

ne vous disent-ils pas que Darlîngen veut dormir nendant que tout le monde veille et travaille ?

— Mais je ne puis comprendre quelle peut être h cause de ceci. Chacun juge les habitants de Darlïneen avec une sévérité excessive. Il en était déjà ainsi av aùt mon départ pour l’Angleterre. Il doit pourtant y avoir ici des gens de bon sens aussi bien qu’ailleurs.

— Certainement, Ernest, des gens sérieux et intelligents, nobles de cœur et sains d’esprit ; mais les autres font 1 immense majorité, et ils forcent chacun de suivre lexemple du grand nombre, sous peine de mépris et meme de persécution. Si vous entendez dire beaucoup de mal de Darlingen, cela vient de ce qu’ils médisent le plus souvent les uns des autres, et par conséquen d eux-mêmes aussi. 4

M E “ C0 rl m ? ment la rue retentit d’un bruit soudain M. Blondeel eut a peine le temps de faire un saut de Côté , une riche voiture découverte, dans laquelle un £une homme était assis à côté d’une damé, passa près de lui avec la rapidité de l’éclair. ■ P es

M “ p in8 ? tenH nmrinura Ernest, rouge d’indignation. Peu s en est fallu qu’il ne vous écrasât, monsieur Jean, sans même crier « gare ». Ce jeune homme est-il de Darlîngen? '

- Ah ! ah ! s’écria Blondeel en riant, c’est ainsi que Dieu punit l’avarice ! Ce jeune écervelé est un Darlingeois, en effet. Voyez-vous, à quelques pas de nous cette grande maison avec ses murailles noires ; là demeurait un vieux millionnaire que l’on ne connaissait pas autrement que sous le nom de fondeur de liards.

Il vivait seul, et il était si avare que, sur son lit de mort même, il ne voulut accepter de secours de personne

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de crainte qu’on ne le forçât à dépenser quelques sous. L’autorité a été obligée d’ouvrir la porte de sa maison, et on a voulu le forcer à prendre quelques médicaments. Il a tout repoussé par avarice, et il est mort littéralement comme un chien. Savez-vous ce qu’il advient maintenant d’une fortune si péniblement amassée : le jeune homme dans cette voiture est son cousin et son unique héritier; il est allé habiter Bruxelles, et mène là une vie princière comme si le monde entier lui appartenait. La moitié de l’héritage y a certainement déjà passé.

— Il est marié? C’est sa femme qui était assise à côté de lui dans la voiture?

— Non, non, c'est une dame qui l’aide à manger la fortune du fondeur de liards. Ah! Ernest, vous ne connaissez pas encore Darlingeri. Il y a ici pas mal de gens que les Français désignent sous le nom d’originaœt. Voyez, à votre gauche, cette maison avec sa haute façade : là demeurent deux frères et deux sœurs qui sont restés célibataires pour ne point partager leur fortune; ils sont aujourd’hui tous les quatre très-vieux. Croiriez-vous que depuis vingt ans ces frères et sœurs ne sont jamais ensemble qu’à table pour manger, et qu’ils ne se parlent presque jamais , mais jamais, l’un à l’autre. Entre eux il n’existe d’autre lien que leur fortune commune, car si ce que disent leurs domestiques est vrai, ils se haïssent l’un l’autre, et vivent ensemble comme quatre loups dans la même tanière.

Après un moment de silence, Blondeel poursuivit :

— N’avez-vous pas remarqué la petite fille devant laquelle nous venons de passer? Elle est bien malheureuse ; ses parents s’étaient mariés sans amour ; on les

avait unis par raison de fortune- En pareil cas faire bon ménage est impossible, à moins que l’un des époux ne fasse de l’autre son esclave. Ici, pourtant, le mari trouva une femme d’une opiniâtreté inflexible et la femme un mari dont la volonté n’était pas moins énergique. Je n’ose presque pas dire ce qui se passa entre eux : c’étaient des gens de bonne famille. Au bout de quelques mois à peine, des scènes violentes eurent lieu dans cette maison, et enfin les époux aigris se battirent presque tous les jours, sans honte des voisins. Leur inimitié leur avait ôté même le sentiment des convenances. Le courage du mari s’est brisé le premier, il a cherché dans la boisson l’oubli de sa triste existence. Un certain soir, lorsqu’il rentra chez lui, sa femme eut un si violent accès de colère qu’elje en mourut. Quant à lui, il a succombé peu à peu aux suites de ses excès de boisson. Us ont laissé une petite fille de quatre ans, pauvre enfant qui n’a presque pas connu ses parents, et qui ne vit pour ainsi dire que pour rappeler le douloureux souvenir d’un fatal mariage... Vous ne dites rien, Ernest ? vous paraissez pensif ?

— En effet, monsieur Blondeel, cette triste histoire m’assombrit l’esprit.

— Oh 1 je pourrais vous en raconter bien d'autres. Si vous avez l’occasion de rester un seul jour à Darlingen, et en société surtout des femmes, vous entendrez l’histoire de tous les habitants. Dès que l’on n’a pas à faire une chose importante, on ne parle ici que de la vie et des faits et gestes de ses concitoyens. On ne dit pas beaucoup de bien : cela ne donne pas de sel à la conversation... Mais vous n’écoutez pas Ernest? Je comprends, nous approchons de la mai-

son de Romys : votre cœur ne bat-il pas un peu à la pensée que, dans quelques instants, vous verrez Hermine?

— Vous dites vrai, monsieur Jean, cette pensée m’émeut, murmura Ernest avec une légère rougeur au front. Comme elle doit être devenue grande !

— Comment en serait-il autrement, mon garçon? C’est une femme faite. Il faut pourtant vous contenir, au commencement surtout ; car si son père remarque votre émotion, il aura des soupçons. Je dois tâcher de le gagner petit à petit. Aujourd’hui, pas encore, mais après quelques visites. Soyez réservé, parlez de gagner de l’argent, et montrez beaucoup d’estime pour une grande fortune. Cela vous sera facile, puisque vous avez précisément ces idées-là ; allons, restez maître de vous : nous y sommes. .

Il s’apprêtait à tirer le cordon de la sonnette ; mais la servante qui l’avait vu de derrière la fenêtre, ouvrit la porte, et, lorsqu’ils furent tous deux dans le vestibule : ’ *

— Bonjour, monsieur Blondeel, dit-elle. Je vous remercie du fond du cœur, au nom de ma sœur aveugle ! Nous vous avons béni bien sincèrement dans nos prières.

— Qu’il ne soit plus question de cela, Sophie. Vos maîtres sont-ils à la maison ?

— Vous les trouverez au jardin, monsieur.

La servante regardait le jeune homme avec une attention particulière et paraissait chercher une ressemblance sur son visage.

— Vous ne me connaissez plus, Sophie? demandat-il. Vous m’avez pourtant vu souvent dans le jardin

de M. Blondeel, et même deux ou trois fois dans cette maison.

— Est-ce possible? s’écria la servante. Cette voixl Vous êtes Ernest? monsieur Decock? Il faut que j’aie bien vieilli I Je vous ai connu lorsque vous n’aviez pas encore sept ans, ma sœur aveugle a été servante chez feu vos parents. Ah t que Dieu est bon de vous avoir, fait devenir si beau !

Ernest dit quelques mots aimables pour remercier la vieille femme des témoignages de son affection; mais, comme ils étaient arrivés au bout du vestibule, Blondeel .ouvrit la porte du jardin, et la servante retourna à la cuisine.

M. Romys se promenait d’un air agité dans les allées de son jardin ; sa femme était assise devant une table et continuait à tricoter à un ouvrage commencé ; Thérèse, encore en habit de cérémonie, était assise non loin de sa mère, et semblait absorbée dans ses pensées.

Lorsque les visiteurs inattendus furent aperçus , Romys se rapprocha de la table et son visage prit une expression d’amabilité. Madame Romys se leva précitamment avec un cri de joyeuse suprise ; mais le regard sévère de son mari arrêta subitement ce mou» vement.

Thérèse se leva lentement de son fauteuil et redressa la tête avec une sorte de gravité hautaine ; ses lèvres se pincèrent et sa physionomie prit une expression de froide réserve, comme si elle s’armait d’avânce contre la familiarité possible d’une personne de condition inférieure. Elle avait reconnu Ernest.

Jean Blondeel dit en s’approchant de la table

— Comment se porte-t-on ici ? Passablement bien,

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à ce que je vois. Et ma nièce Thérèse, comme elle est belle aujourd’hui! J’ai l’honneur de vous présenter notre jeune ami Ernest Decock,qui est revenu d’Angleterre, et qui ne pouvait manquer de vous rendre visite.

Le jeune homme s’inclina profondément devant les Romys et leur flllfe, et dit avec politesse :

— Monsieur, madame, mademoiselle, je remplis un agréable devoir en vous apportant mes salutations respectueuses, et je rends grâce à Dieu qui me permet- de vous voir tous en bonne santé.

Thérèse répondit par un signe de tête presque im^ perceptible ; madame Romys parut vouloir avancer une chaise pour offrir au jeune homme une place à côté d’elle ; mais son mouvement était si timide qu’il ne remarqua pas son intention.

— C’est dommage, Blondeel, que vous ne soyez pas venu un peu plus tôt, murmura Romys. Nous avons pris le café depuis une heure ; sans cela vous auriez pu en boire une tasse avec nous.

— Bah ! faites en faire de nouveau, répliqua M. Jean. Ce n’est pas une grande peine, et j’avoue qu’une tasse de café chaud me ferait plaisir. Asseyons-nous, Ernest; voyez, ma sœur vous offre une chaise à côté d’elle.

Cette familiarité attira sur le visage de Thérèse une expression de colère. Romys aussi ne paraissait pas très - satisfait ; car il courut en grommelant vers la maison, probablement pour dire à la servante de rallumer le feu, afin de faire du café à ces fâcheux visiteurs.

— Ah çà ! où est ta sœur Hermine ? demanda Blondeel à Thérèse. ,

100 LES BOURGEOIS UE UARL1NGEN

— Elle est dans sa chambre ; elle a mai à la tête, répondit Thérèse d’un ton bref.

— Je comprends : un mariage dans la famille est toujours une chose qui émeut, surtout quand on est jeune et sensible comme cette bonne Hermine.

— Vous savez donc ce mariage, mon frère? s’écria madame Romys avec étonnement. Ciel 1 et vous semblez bien content?

— Pourquoi pas ? C’est un bon parti.

— Un bon parti! soupira la mère étonnée. Hélas! ma pauvre Hermine !

— Hermine se consolera, ma sœur. M. Pottewal est un bon garçon, et sa fortune est assez considérable. Je souhaite de tout mon cœur que ma nièce Tbérèse soit heureuse dans son ménage.

— Mais ce n’est pas Thérèse qui va se marier ! s’écria madame Romys. C’est Hermine !

— Hermine! répéta M. Jean pâlissant, en jetant un regard inquiet sur Ernest, qui paraissait trembler et dont les yeux trahissaient une terreur soudaine. Hermine! C’est Hermine qui va se marier avec le gros Pottewal?

— C’est la volonté de son père! répondit madame Romys.

— Et elle, que dit-elle de cela?

— Elle se désole, elle verse des larmes depuis deux jours, mon frère.

Blondeel baissa la tête, comme pour réfléchir à cette nouvelle inattendue, écrasante. Pendant ce temps, Thérèse marcha lentement vers la maison et disparut dans Je vestibule.

— Ah! ceci est uu peu trop fort 1 s’écria Blondeel en

bon dissaut de colère. On sacrifie donc ainsi sans miséricorde cette bonne et sensible enfant à je ne sais quel calcul égoïste de fortune. Hermine serait condamnée à être malheureuse toute sa vie? C’est ce que nous verrons ! Où est Romys? S’il est capable d’une telle cruauté !

11 se disposait à courir vers la maison, mais sa sœur le prit par le bras et dit ;

— Pour l’amour de Dieu ! calmez-vous; si vous vous emportez ainsi contre mon mari, il deviendra encore plus impitoyable. Cela retombera sur Hermine.

— Non, cela va trop loin; je sens mon sang bouillir dans mes veines 1 grommela M. Jean , frémissant d’indignation.

— Ah ! je vous en prie , restez calme , monsieur Blondeei ! soupira Ernest élevant vers lui des mains suppliantes.

— Voyez, mon frère, reprit madame Romys, dans toutes mes prières j’ai demandé à Dieu d’envoyer nn ange pour vous appeler à Darlingen. Votre arrivée était mon unique espoir, l’unique espoir de ma pauvre et désolée Hermine. Peut-être pouvez-vous encore faire quelque chose pour empêcher le funeste sacrifice de mon enfant ; mais il faut parler à mon mari avec douceur et ne pas le menacer, sinon tout est décidément perdu. Vous le connaissez, dès qu’il soupçonne qu’on veut le contrarier, il devient inflexible comme le fer. Pour le bonheur d’Hermine, de votre chère filleule, surmontez votre indignation.

M. Jean se tut un instant et hocha la tête d’un air pensif.

— Vous avez raison, ma sœur, dit-il, je me laisse

102 LES BOURGEOIS DE DARL1NGEN

entraîner par une légitime indignation. Je dois rester maître de moi-même. La douceur est le seul moyen. Je vais trouver mon beau-frère pour avoir un entretien avec lui. Soyez tranquille et donnez un peu de courage à ce pauvre Ernest ; car il est pâle comme un mort et tremble de tous ses membres. Lui aussi, il languirait peut-être toute sa vie, si Hermine devait être malheureuse.

— Je le sais; je le remercie, murmura la mère en prenant avec un profond attendrissement la main du jeune homme?

— Espérez donc tous deux; je comprends maintenant quels moyens peuvent être tentés. Jusqu’à tout à l’heure, attendez avec bon courage.

Il traversa lentement l’allée en se grattant le front) et ouvrit la porte de la maison. Dans le vestibule il rencontra Boniface Romys, qui allait entrer au jardin ; mais Blondeel le retint et lui dit avec beaucoup de calme et même avec amabilité :

— Mon frère, je voudrais bien vous parler seul ; voulez-vous avoir la bonté de m’accorder quelques instants ?

Romys ouvrit la porte du salon et offrit une chaise à M. Jean.

— Vous voulez me parler du prochain mariage de ma fille Hermine? demanda-t-il. Asseyez-vous, je suis prêt à vous entendre.

— Vous comprendrez facilement, Romys, que l'annonce de cette nouvelle inattendue m’a étonné, commença M. Jean d’un ton presque craintif. Hermine est ma filleule ; je me croyais le droit d’être du moins

informé d’avance d’un projet qui, s’il "se réalise, doit 'décider de toute sa vie.

Le père d’Hermine fixa sur Blondeel un regard fin et tranquille ; il s’attendait certainement à une scène violente et s’armait d’avance d’un calme apparent.

— Sans doute, mon frère, répondit-il, vous avez le droit d’être informé préalablement de ce projet. Mais convenez qu’on ne parle pas de choses semblables avant d’être sûr de la réussite : l’honneur de la famille est ici en jeu. D’ailleurs, je serais allé demain matin à Bruxelles pour vous apporter la nouvelle de ce brillant mariage, avec la certitude que vous vous en seriez réjoui avec moi. Pensez donc, M. Pottewal est à la tête de plus de quatre cent mille francs; je donne cent mille francs à Hermine. Gela fait un demi-million. Pottewal fait le commerce, son argent rapportera au moins cinq pour cent. Donc vingt-cinq mille francs de rente aunuelle. Comme elle sera heureuse, notre Hermine I Quel honneur pour notre famille, n’est-ce pas?

— Ce mariage est donc décidé ? demanda Blondeel avec une émotion contenue.

— Certes, ils ont échangé leur promesse.

— Et Hermine a-t-elle accepté de sa libre volonté la main de Pottewal?

— Je dois croire qü’oui. Dans tous les cas, ce n’est pas elle, c’est moi qui dois juger des convenances de la famille.

— Mais, Romys, elle pleure sans cesse, depuis deux jours.

Une étincelle de colère jaillit des yeux du père d’Hermine, cependant il resta maître de lui.

— Vraiment? On vous l’a déjà dit? Les filles ne

loi LES BOURGEOIS DE DARLIN GKN

pleurent-elles pas toujours avant le mariage? D’ailleurs, ces larmes fussent-elles sincères, l’affaire est convenue, la parole est donnée des deux côtés, et il est écrit irrévocablement là-haut que la considération de notre famille sera augmentée dans six semaines de quatre cent mille francs.

Jean Blondeel prit la main de son beau-frère.

— Romys, dit-il, je vous en supplie, écoulez-moi un instant avec bienveillance. Vous êtes père; ce litre vous donne, en effet, le droit de décider du sort de vos enfants; mais ne vous fait-il pas également un devoir de préserver leur vie à venir du chagrin et des souffrances?

— Souffrances? Avec un revenu de vingt-cinq mille francs? Avoir du chagrin quand on peut acheter tous les deux ans une nouvelle ferme! interrompit Boniface Romys.

-—Je vous en prie, laissez-moi continuer, reprit Blondeel avec une agitation croissante. Hermine est encore très-jeune ; son cœur a soif d’amitié, d’affection et d'amour. Les plus douces illusions l’environnent comme une auréole virginale. Elle est belle, elle est gaie, elle aime les arts, elle a besoin d’épancher ses sensations dans des conversations spirituelles. O Romys I cet ange si pur, cette tendre et noble enfant, vous allez la lier indissolublement et pour jamais, à qui? A un Pottewal !

— Un Bottewal? Il est d’une très-ancienne famille et possède presque un demi-million.

— Soit, Romys; c’est même un bon garçon, je le connais très-bien ; mais il a près de quarante ans. II n’a pas reçu la moindre éducation ; il est grossier de

cœur et d’esprit, et ne sait parler que de ses grains. Son seul plaisir est d’aller le soir au café ou à l’estaminet et de s’y emplir de bière, en prenant part à des entretiens grossiers qui feraient évanouir en lui toute délicatesse, s’il en avait jamais eu... Et c’est à un pareil homme que vous voulez donner votre fille Hermine?

— Continuez, continuez, murmura en ricanant M. Romys qui commençait à perdre patience.

— Ne comprenez-vous pas, mon frère, quel sera le sort de votre enfant? Je la vois déjà assise, la pauvre femme, l’épouse délaissée, dans sa chambre, seule avec ses tristes pensées, languissante et déplorant la perte de ses illusions, car qui aimera- t-elle? Avec qui parlerat-elle? Dans le sein de qui épanchera- t-elle les sensations de son âme poétique? Son mari ne sait rien; tout ce qu’elle sent, tout ce qu’elle pense lui est étranger. II comprend son infériorité à côté d’elle; et Pottewal, cette épaisse bûche de bois, s’il ne peut pas s’éloigner, tombera endormi à côté d’une femme qui, par sa grâce et son esprit, ferait l’admiration d’une société choisie. Oui, oui, pendant que Pottewal sera en voyage ou à l’estaminet, la pauvre Hermine cherchera en vain quelqu’un qui puisse la comprendre, ou. du moins attacher quelque prix aux trésors de son cœur. Comprenez-vous, mon frère, combien elle est terrible, cette solitude de l’âme? Seule, toujours seule, jusqu’à la fin de sa vie !

— Bah'l bah! murmura Romys, elle aura une belle voiture, de bons chevaux; elle pourra se promener tant qu’elle voudra.

— Se promener? Mais avec qui? Ah! je ne puis

presque pas surmonter mon inquiétude, mon frère. Je n’ai pas dit la vérité tout entière : cela ne se passe pas ainsi ordinairement. De cette inégalité entre époux il résulte un mal plus grand. Tous les deux deviennent malheureux; tous les deux sentent qu’ils sont la cause du chagrin l’un de l’autre. Alors viennent l’aversion, l’amertume, la haine ; les victimes d’une union fatale se dressent l’une contre l’autre, et la lutte dure jusqu’à ce qu’une des deux se lasse et s’abandonne à la haine de l’autre comme une esclave désespérée. Mon Dieu, je tremble à la pensée que cette esclave, celle âme étouffée, pourrait être votre douce, votre bonne Hermine !

Les larmes jaillirent des yeux de Jean Blondeel, et sa voix s’altéra au point qu’il fut forcé d’interrompre son discours.

Boniface Romys se tut un instant, puis il reprit avec une tranquillité glaciale :

*— Je connais depuis longtemps vos sentiments sur le mariage, mon ami Jean. Ce que vous me dites n’est pas nouveau pour moi. Ce sont les idées d’un homme qui n’a pas de famille et qui a traversé le monde sans soucis. Si vous aviez des enfants, vous penseriez autrement, et ne négligeriez pas plus que moi l’occasion de melLre la main sur un demi-million qui se présente. Cela n’arrive pas tous les jours, sur ma parole.

Blondeel n’avait probablement pas écouté, car il prit les deux mains de son beau-frère et dit d’un ton suppliant :

— Allons, mon cher Boniface, vous avez un cœur; Hermine est votre enfant. Laissez-vous fléchir, ne la forcez pas à se marier avec le gros Pottewal. Elle

serait malheureuse, croyez-moi. Ah! ayez compassion d’elle!

— Vous lé voyez, Blondeel, je tous ai écouté avec bienveillance* répondit Romys avec une froideur imperturbable et triomphante. Il est inutile de discuter entre nous de semblables affoires. L'honneur de la famille est pour moi la loi suprême; pour vous, vous ne connaissez pas le prix de l’argent ; vous avez une mauvaise opinion de M. Pqttewal ; mais croyez-en un homme d’expérience, un demi-million compense plus de défauts qu’une belle figure ou un peu de jargon spirituel.

Jean Blondeel devint rouge d’impatience et de dépit : il se fit cependant encore violence pour surmonter la colère qui le gagnait, et demanda :

— C’est donc irrévocablement décidé? Rien ne peut vous toucher?

— Puisque j'ai raison, puisque je crois assurer le

bonheur d’une de mes enfants, pourquoi irai-je, comme un imbécile, changer ma décision? Vous savez, mon frère, que, dans tous les cas, ce n’est pas mon habitude ! -

— C’est donc votre dernier mol? Hermine est condamnée à devenir madame Pottewal ?

v — Il n’y a plus rien à faire ; la parole est donnée.

— Eh bien, soit! s’écria Blondeel furieux et blanc comme un linge. Soyez le bourreau de voire fille comme vous êtes le bourreau de votre femme. Vous rendrez compté à Dieu de votre affreux égoïsme!...

— Que voulez-vous dire? Vous- m’insultez!

— Osez me répondre, homme sans cœur! reprit Blondeel. Qu’avez-vous fait de ma pauvre sœur? Elle

108 LES BOURGEOIS DE DARLINflBN

était belle, aimable et gaie; vous l’avez épousée aussi sans amour. Ses parents croyaient également qu’elle serait heureuse ; vous, vous l'avez affligée, vous avez empoisonné sa vie, vous l’avez rendue martyre de votre égoïsme. Que reste-t-il maintenant de cette femme charmante, modèle d’amabilité et d’esprit? Rien, qu’une créature désespérée, à moitié idiote, presque tombée en enfance! Oui, oui, non-seulement vous avez comprimé sa douce nature par votre dureté, mais vous avez étouffé son esprit; vous pouvez maintenant contempler avec satisfaction, avec fierté, une esclave qui tremble lorsqu’elle rencontre seulement les yeux de son tyran... une mère annulée à ce point qu’elle n’ose pas môme défendre son enfant contre le bourreau qui va la sacrifier sur l’autel du veau d’or!

— Mais taisez-vous donc 1 s’écria Romys. Vous êtes dans ma maison; je vous défends....

— Je parlerai, je parlerai jusqu’à ce que j’aie soulagé mon cœur, continua Blondeel avec une volubilité fébrile. C'est, d’ailleurs, la dernière fois que vous me voyez. Ah! c’est décidé, Hermine est condamnée au même sort que ma sœur! Eh bien, vous êtes le maître, je le reconnais; mais moi, Jean Blondeel, et ma sœur Marie, nous sommes également les maîtres de ce qui nous appartient. Vous comptez sur les biens que nous laisserons; notre fortune revient de droit à votre famille? Je vous dis, Romys, que si Hermine se marie avec Pottewal, vos enfants n’hériteront pas d’un centime de nous. Dussions-nous tout dépenser et mourir dans la misère, il ne restera rien, soyez-en certain 1

Celte menace parut inspirer quelque crainte à Romys;

car il se calma tout à coup, prit les mains de son beaufrère ému, et dit avec un sourire caressant :

— Allons, mon ami Jean, calmez-vous. C’est une pensée sans fondement qui vous aveugle ainsi.

— Comment, vous ne me croyez pas ?

— Vous n’êtes pas un homme à dépenser deux ou trois cent mille francs?

— Alors nous les léguerons aux pauvres.

— Non , non , vous avez trop d’amour pour votre famille .

— Homme têtu I s’écria Blondeel hors de lui ; sur ma parole d’honneur cela sera ainsi... Eh bien, vous qui attachez tant de prix à l'argent, la perte de plus de deux cent cinquante mille francs ne peut-elle pas vous faire réfléchir?

— Pottewal apporte quatre cent mille francs dans la famille. Vous êtes trop bon et trop juste, murmura Romys.

— Oh ! c’est affreux ! s’écriaM. Jean d’une voix rauque. Je pars : vous me feriez attraper une attaque d’apoplexie. Qu’il soit donc décidé ainsi : martyrisez ma sœur, jusqu’à ce qu’une maison de santé ou la tombe la reçoive; vendez votre enfant à un homme grossier, usé d’esprit et de corps, mais n’espérez pas que vous me reverrez jamais de votre vie. Adieu, adieu, pour toujours !

En disant ces mots il se dirigea vers la porte.

Romys voulut l’empêcher de partir.

— Non, non, ajouta Blondeel en se débattant pour se dégager de ses bras, ne me parlez plus de rien; ma résolution est également irrévocable. Demain nous écrirons notre testament et nous léguerons tout au bureau de bienfaisance de Schaerbeek. Il n’y a plus rien de commun entre nous. Adieu.

Il s’élança dans le vestibule. Là, Romys essaya encore d’arrêter sa course en disant d'un ton presque suppliant ;

— Allons, ami Jean, soyez raisonnable et retournons au salon. Je vous démontrerai que c’eBt à tort que vous êtes fâché contre moi....

— Laissez -moi, je ne vous connais plus ! grommela Blondeel qui courut au jardin.

Julie, dit- il les larmes aux yeux, en pressant la vieille dame dans ses bras, c’est la dernière fois que vous rue voyez. La fatalité a parlé; Hermine est condamnée. Que Dieu la protège..,, et vous aussi, ma pauvre sœur.

Alors, se roidissant avec violence contre son chagrin, il prit la main d’Ernest et s’écria avec une impatience fiévreuse en l'obligeant à se lever :

— Venez, mon ami, cette maison est une maison de malheur. Partons.

Madame Romys voulut retenir son frère ; Boniface même fit encore des efforts pour le calmer; mais il entraîna par force Ernest hors de l’allée du jardin.

Au moment où ils allaient atteindre la maison, Hermine parut sur le seuil d’une des portes dans le coin du jardin.

Ernest adressa un long et douloureux regard à la tremblante jeune fille, qui tendait les bras vers lui. Succombant à son émotion, il fit un mouvement pour aller à elle ; mais Jean Blondeel le tira dans le vestibule et ferma la porte.

— Ernest, Ernestl s’écria la pauvre fille avec un tel désespoir que sa voix retentit dans le jardin comme un cri d’agonie. Ernest, ô mon Dieu ! lui aussi m'abandonne!

LES BOURGEOIS DE DÀRL1NGEN

Et chancelante, elle fâcha d’appuyer ses mains sur le bord de la fenêtre; mais avant qu’elle eût pu y parvenir, ses forces l’abandonnèrent et elle tomba lourdement par terre.

Madame Romys accourut en poussant des cris de frayeur, se pencha sur sa fille, souleva sa tête et arrosa de douloureuses larmes le visage de son enfant.

Pendant ce temps, Boniface Romys frappait du pied avec impatience et avec dépit, et grommelait qu’on ne l’empêcherait pas de faire ce qui était irrévocablement décidé dans l’intérêt de la famille, ni par des pleurs, ni par des criailleries, et moins encore par cetle comédie ridicule. Il appela sa fille aînée et la servante, qui apparurent immédiatement dans le jardin.

Thérèse haussa les épaules et sembla regarder aussi l’évanouissement de sa sœur comme une comédie.

— Allons, un peu plus vile 1 commanda Romys à la servante. Étendez les mains, Sophie. Nous la porterons dans sa chambre sur une chaise et nous lui frotterons les tempes avec du vinaigre....

A ces mots, il releva la pauvre Hermine et la porta dans la maison. La sœur et la mère le suivirent. Le jardin redevint tranquille et solitaire, comme si rien ne s’y était passé.

C’était le matin, de très-bonne heure; mademoiselle Blondeel était assise dans son petit salon devant une

table sur laquelle étaient disposées des tasses et des assiettes pour le déjeuner. Son regard vague et pensif était perdu dans l’espace, et elle hochait la tête avec une pénible préoccupation.

Son frère, aussi triste qu'elle, passa en ce moment du jardin dans le salon et se laissa tomber sur une chaise près <^e la table.

— Eh bien, ma sœur, il faut vous en consoler, dit-il.

— M’en consoler? répéta la vieille demoiselle avec un soupir; jamais, mon frère. J’en aurai du chagrin jusque sur mon lit de mort.;

— IL n’y a rien à y faire : on doit subir avec résignation les arrêts du destin.

— Si vous retourniez encore une fois à Darlingen.

— A quoi cela nous aiderait-il, ma sœur? Que puisje dire de plus et de plus fort? Romys restera aussi inflexible; les quatre cent mille francs de Pottewal lui fascinent les yeux. Je ne vais plus à Darlingen, c’est inutile, et je ne veux plus être exposé à une attaque d’apoplexie à force de colère... Où est Ernest? dort-il encore?

— Dormir, Jean? vous plaisantez ; qui sait si le malheureux jeune homme a fermé l’œil de toute la nuit? Il se promène de long en large dans sa chambre depuis deux heures.

— Son désespoir doit être bien grand, ma sœur.

— Infini, mon frère. Pauvre Ernest! Voir briser si cruellement le rêve de toute sa vie ; savoir que la bien-aimée de son cœur est condamnée à une vie de souffrances.

— Oh ! cet avide Romys! Qu’il n’ait pas la hardiesse

de se présenter jamais devant mes yeux ! Il me semble que je serais capable de m’oublier moi-même!

— Irez-vous ce matin chez le notaire, mon frère ?

— Je ne sais que résoudre, répondit Blondeel en hésitant, Hermine n’eet pas la cause de l’entêtement de son père. Serait-il juste de la punir en la déshéritant?

— Vous voilà encore avec votre bonté exagérée, Romys vous conuaît bien, et il se tient pour assuré que vous n’accomplirez pas vos menaces. C’est pour cela qu’il méprise vos conseils et vos prières. Hermine sera riche d’un demi-million ; croyez-vous que cent mille francs de plus ou de moins l’empêcheront d’être heureuse?

— Oui, mais c’est cependant l’enfant de notre sœur.

— En effet, Jean, et si notre héritage pouvait seulement la cônsoler pour un jour, je serais de votre avis; mais alors nous assurons le triomphe de Romys et nous le récompensons par notre fortune de sa cruelle avidité! Plus de réflexions, Jean. Pourquoi consentir par bonté d’âme à être toujours la dupe de méchantes gens?

— Mais, ma sœur, à qui laisser notre fortune? A des gens qui nous sont tout à fait étrangers?

— Écoutez, Jean ; j’ai réfléchi profondément à l’affaire, et je m’étonne maintenant que nous n’ayons pas eu plus tôt l’idée qui tout à l’heure s’est élevée subitement dans mon esprit. Une fois Hermine mariée, nous serons tout à fait seuls. Nous continuerons à l’aimer, mais son souvenir ne sera plus pour nous qu’une source de tristesse. Je crois avoir trouvé le moyen de faire une chose qui peut la consoler dans son malheur et

Vu

114 LES BOUHUEüIS DE DARLtNGEN

qui nous sera une grande consolation pour nos vieux jours. Si nous adoptions Ernest Decock pour notre enfant, pour notre fils, pour notre unique héritier?

— Quelle idée î s’écria Blondeel.

—Le jeune homme est plongé dans un sombre désespoir; il n’a pas de parents, pas de famille; donnons à l’orphelin de feu votre ami un père, une mère et une famille. Peut-être cette preuve d’affection lui rendra-telle le courage perdu.

— Silence, ma sœur, voilà Ernest qui descend l’escalier... Votre projet me sourit; mais c’est un parti extrême. Nous en reparlerons...

Le jeune homme entra dans la chambre et s’approcha de la table en balbutiant à voix basse un salut. Il était très-pâle et les traits de son visage, quoique calmes en apparence, portaient les sigaes d'une douleur immense.

— Allons, mon garçon, un peu de courage, ditBlondeel. Asseyez-vous, nous vous attendons déjà depuis quelque temps pour commencer à déjeuner.

— Je ne me sens pas d’appétit pour déjeuner, monsieur Jean, murmura Decock.

— Il faut manger pourtant!

— Je voulais vous demander quelque chose, monsieur. Peut-être trouverez-vous étrange que je vous parle si mal àpropos d’affaires sérieuses ; mais j’ai confiance dans votre bienveillance. Veuillez considérer que je suis malheureux....

— Eh bien, qu’est-ce? vous m’effrayez ! dit Jean Blondeel, le regardant avec étonnement.

. — Vous avez, en mémoire de mon père, accepté généreusement la tutelle d’un orphelin j monsieur, reprit Ernest. L’orphelin a joui des bienfaits de son

LIS BOURGEOIS DE DARL1NGEN U»

bienfaiteur, sans s’inquiéter jamais du compte de tutelle ; le tuteur n’a jamais parlé de ce compte. Je voue en suis sincèrement reconnaissant, monsieur Jean ; oe fut longtemps mon orgueil de penser que vous ne doutiez pas de mon cœur. Maintenant je vôus prie de m’excuser, je suis forcé de vous demander mon oompte. Il ne peut pas rester grand’chose de ce que mes parents m’ont laissé; mais si peu que ce soit, j’y trouverai un secours* et un moyen de sauvetage.

— Ernest, Ernest 1 quelles idées étranges vous traversent l’esprit! s’écria mademoiselle Blondeel avec inquiétude. - 1 - .

— Votre compte? répéta Blondeel. Est-ce à présent le moment de demander pai*eille chose?

— Mon désir n’est pas de connaître mon compte en détail, dit le jeune homme d’un ton triste. Je vous en supplie, ayez la bonté de me dire par un seul mot s’il me reste encore quelque chose?

— S’il vous reste encore quelque chose? répondit Blondeel. Votre compte est facile à faire ; il eBt fait. Il vous reste encore vingt mille francs.

Ernest secoua la tête et dit avec un sourire pénible :

— Non, soyez franc avec moi. J’ai hérité de trente mille francs à peine de mes parents. Mon entretien, ma nourriture depuis mon enfance, mon séjour en Angleterre, ne doivent pas avoir coûté beaucoup moins. Tout ce que j’osais espérer, c’est qu’il me resterait peutêtre cinq où si* mille francs. Je vous remercie, monsieur Blondeel, de vos généreuses intentions ; mais je ne puis accepter un tel compté.

—Et je n’en fournirai pâs d’autre, mon ami.

Marie Blondeel dit avec un doux intérêt : .

—Pauvre Ernest , vous êtes bien malheureux ; consolez-vous : cet amer chagrin s’apaisera dans peu de temps. Vous désirez de l’argent? Pourquoi?

— Je veux partir, aller loin d’ici, en Amérique, murmura Decock.

— Comment? par delà les mers? quelle idée I — Ah! bien oui! et je vous donnerais de l’argent pour un acte aussi désespéré ? s’écria Blondeel effrayé.

Ernest prit une chaise près de la table et dit avec un calme suprenant :

— Je vous en prie, mes chers bienfaiteurs, ne doutez pas de la gravité de mes paroles. Le projet d’aller en Amérique est une décision mûrement et froidement pesée. Soyons raisonnables : que puis-je faire ici? Hermine était la source et la cause de mon courage. Désormais l’ardeur et la volonté me manquex-aient pour me créer un avenir par mes propres forces. Me faudrait-il donc devenir commis à Bruxelles chez quelque grand entrepreneur?

— Jamais, jamais, Ernestl répliqua la demoiselle émue, ne sommes-nous pas là pour vous donner courage et vous aider?

— Soit; je sais, mademoiselle, que votre bonté est infinie ; mais réfléchissez : si je reste à Bruxelles, je serai exposé à la terrible épreuve de la rencontrer peutêtre chaque jour, de la rencontrer au bras de...

Ses yeux étincelèrent ; le rouge de la colère monta à son front, il continua d’une voix tremblante :

— O mon Dieu ! et s’il la rend malheureuse, et si je dois lire le désespoir dans ses yeux, ne frapperai-je pas au visage en pleine rue le tyran qui va empoisonner ainsi, par égoïsme, la vie d’un ange? Devrai-je le suivre

LES BOURGEOIS DE D ARL1NGEN 117

jusqu’à ce qu’il accepte le combat? Faudra- t-il répandre du sang entre le bourreau et l’innocente victime?

En achevant ces paroles, Ernest s’était levé ; il tremblait de tous ses membres et son poing fermé semblait menacer un ennemi invisible. M. Blondeel prit le jeune homme par la taille ; mademoiselle Marie lui mit la main sur l’épaule, et tous deux s’efforcèrent de le calmer.

— Je suis homme, balbulia-t-il, un cœur comme le mien ne se laisse pas broyer ainsi. Ah ! si je ne doutais pas de son courage! Qui sait? il consentira peut-être. Lui ou moi! Elle serait délivrée.... ou, du moins, je ne resterais pas sur la terre pour être témoin de son malheur !

— Pauvre garçon, il est insensé! dit mademoiselle Marie avec les larmes aux yeux. Ah ! Blondeel, retenez-le , il me fait presque mourir de peur.

Touché par le cri d’angoisse de la bonne Marie, le jeune homme se laissa tomber sur une chaise et resta silencieux quoiqu’il tremblât encore visiblement.

— Maintenant, Ernest, mon pauvre ami, dit Jean Blondeel, revenez à vous. Vous avez tort; tout espoir n’est pas perdu. Six semaines, deux mois, c’est encore bien longtemps. Il peut s’élever des difficultés qui empêchent le mariage d’Hermine,

— Non, non, murmura le jeune homme avec un sourire désespéré; c’est par générosité, par compassion que vous m’inspirez cet espoir. Tout est perdu.

— Mais vous vous rendrez malade, Ernest, soyez calme, je vous en prie.

— C’est fini, monsieur Jean, répondit le jeune homme avec un accent d’amère ironie. Folie, en effet !

118 DES BOURGEOIS DE DàRLlNGEN

quels sont mes titrés pour m’allier à cette famille? quel droit ai-je de vouloir obtenir ce qui appartient à un autre? Pardonnez la fougue du sang à un jeune homme dont l’âme se révolte contre le sort eruel. Fuir ma patrie est le seul moyen de salut; en Amérique j’oublierai peut-être ce que j’ai osé rêver. La voir au bras de M. Pottewal ? Jamais, jamais! Donnez-moi, je vous en prie, ce qui me reste de mon héritage. Peu ou beaucoup, je ne veux pas discuter la reconnaissance que peuvent m’imposer vos bienfaits ; mais aidez-moi, et laissez-moi partir.

Mademoiselle Marie prit la main du jeune homme et dit avec émotion :

— Vous voulez partir, Ernest? aller errer loin de cette chère pairie, dans une autre partie du monde; vivre découragé, sans qu'un ami soit près de vous pour vous consoler? Restez; nous n’avons pas d’enfants; notre famille üe nous donne que du chagrin. Devenez notre fils; nous vous aimerons et nous guérirons la plaie de votre cœur.

— Impossible, bonne Marie, soupira le jeune homme. Ayez compassion de moi, laissez-moi partir.

La vieille fille reprit d’un ton plus insinuant et avec des yeux humides :

— - Ernest, soyez complaisant pour de vieilles gens qui ont besoin d’aimer quelqu’un. Hermine est perdue pour nous; vous seul pouvez encore être le but et l’objet de notre affection. Voyez : nous avons veillé sur vous depuis votre enfance, nous avons soigné votre avenir et songé à votre bonheur, comme un père et une mère pour leur enfant! Et maintenant qu'Hermine est enlevée à notre amour vous partiriez également! Nous

laisser seuls I Que nous resterait-il? Déplorer le sort de là pauvre Hermine et nous alarmer sur l’incertitude du vôtre. Oh! vous avez un cœur reconnaissant, vous ne serez pas assez insensible pour faire le malheur de ceux qui vous ont porté tant d’amour.

— Faire votre malheur? murmura le jeune homme.

Mon départ vous rendrait malheureux, vous qui êtes mes bienfaiteurs? ' !

— Certes, certes, répondit Blondeel d'une voix sourde. •

Il y eut un moment de silence.

— Eh bien, je resterai, dit Ernest d’un ton ferme. Que le ciel m’accorde la force de maîtriser mon chagrin. Vous avez aimé Hermine, vous l’aimez encore. Ud nouveau but est donné à ma vie. Je m’efforcerai de payer sa dette et la mienne.

Il se leva et fit un pas pour quitter la chambre. Mais voyant que ce mouvement étonnait ou effrayait ses bienfaiteurs, il dit très-tranquillement:

^ Non, ne soyez plus inquiets. La tempête est passée. Toutes cês pensées, toutes ces déterminations successives me donnent des étourdissements dans la tête. Je dois être seul quelques instants pour retrouver mon calme. Laîssez-moi aller au jardin ; l’air pur me rafraîchira.

M. Blondeel et sa sœur le regardèrent sans dire mot. Aussitôt qu’il eut disparu la demoiselle dit :

— Eh bien, Jean, hésiteriez-vous encore? Plus de retard, aujourd’hui même il faut que nous adoptions Ernest pour notre fils. Celte marque incontestable de notre affection lui donnera de la force et le consolera. Vous le voyez, il est si reconnaissant et si généreux.

que la seule pensée de nous affliger par son départ le fait renoncer à son projet. Vous devez aller tout de suite chez le notaire et faire préparer l’acte d’adoption. Alors nous serons délivrés de ce pénible souci.

— Oui; mais, objecta le frère, le projet est, si je ne me trompe, soumis à beaucoup de formalités. Le juge de paix et le tribunal doivent y intervenir. Je consulterai le Code civil.

A ces mots il se leva et prit un volume dans la bibliothèque. 11 l’ouvrit sur la table et commença à le feuilleter ; lorsqu’il eut trouvé enfin les articles cherchés, il lut un instant tout bas et dit ensuite :

— Que vois-je ? * Article 344. Nul ne peut être adopté par plusieurs personnes si ce n’est par deux époux. » Ainsi, Marie, nous ne pouvons pas l’adopter ensemble. Seulement, un de nous le peut.

— C’est bien dommage, soupira la vieille demoiselle. Pourquoi a-t-on mis cela dans la loi?

— Je n’en sais rien, ma sœur. L’adoptez- vous?

— Certainement, je désirerais le faire; mais une femme 1 11 est plus convenable que vous le fassiez, Blondeel. Cela ne m’empêchera pas cependant de le regarder comme notre enfant.

— Soit, puisqu’il n’y a pas d’autres moyens. Je vois ici, comme je vous le disais, que notre déclaration doit être faite premièrement devant le juge de paix; ensuite le tribunal confirmera l’adoption par un jugement.

— Oh! comme cela durera longtemps, mon frère!

— En effet, Marie, la justice a de mauvaises jambes.. . Catherine entra dans la chambre et dit avec une sorte

d’étonnement :

— Monsieur, mademoiselle ; j’étais à la porte occupée à nettoyer un peu la poignée de cuivre. M. Romys, votre beau-frère, vient là-bas dans la rue.

— M. Romys! Qu’est-ce que cela signifie? s’écrièrent en même temps Blondeel et sa sœur en s’interrogeant l’un l’autre d’un regard étonné.

-Est-il arrivé quelque chose?

— Y aurait-il encore de l’espoir?

— Laissez-moi seul avec lui, dit Blondeel.

— Non, mon frère, cette fois je ne satisferai pas à votre désir, répondit la vieille demoiselle d’un ton résolu. Il a eu peur, il craint que vous n’accomplissiez votre menace. Il vient faire le malin ; il veut vous amener par des paroles artificieuses à renoncer à votre projet. Vous êtes beaucoup trop bon et vous vous laissez trop facilement dominer. Je resterai ici pour vous venir en aide : avec un peu de fermeté nous sauverons peutêtre encore notre pauvre Hermine! Si cela pouvait arriver, comme Ernest serait content !

Un coup de sonnette retentit, et peu après M. Romys parut dans la chambre. Il semblait très-affligé et sa voix trahissait même un profond abattement.

— Mes amis, dit-il, ne soyez plus fâchés contre moi; Hermine ne se marie pas avec Pottewal.

Cette nouvelle frappa Blondeel d’une vive émotion. Marie leva les mains au ciel et poussa un cri de triomphe; cependant un doute se glissa tout à coup dans son esprit touchant la sincérité de Romys ; elle surmonta sa joie et demanda :

—Pouvons- nous le croire, le croire fermement? Hermine ne se marie pas avec Pottewal? C’est bien là ce que vous dites? „ .. .

Ùi LES BOURGEOIS DE DàRLINGEN

— Oui, Marie, elle ne se marie pas. Il n'ÿ à donc plus de raisons de mésintelligence entre nous, n’ést-ce pas?

Blondeel prit la main de Son beau-frère, et la secouant avec chaleur, il s'écria :

— Tout est oublié; nous redeviendrons amis; et bons amis.

— Holà! pas si vite, Jean, répliqua mademoiselle Marie. Nous verrons cela tout à l’Heure. Les choses sont arrivées trop loin maintenant pour être aplanies si légèrement. Je ne veui plus être exposée à Souffrir un pareil chagrin. Dites-nous, Rottiys, qu’est-il survenu? Vous sembler consterné comme si un malheur vous était arrivé.

— Ah ! ma sœur, gémit Romys, je suis l’homme le plus malheureux de la terre ! Je n’ai pas fermé l’œil de toute la nuit; je me suis arraché les cheveux de la tête. A présent, c’est un peu passé ; mais hier au soir, je crois que j’aurais été capable de me noyer.

— Et tout cela parce qü’Hermine ne se marie pas?

— Pas pour cela seul, ma sœur. G’est pourtant fâcheux assez en soi. Oh I cette Thérèse, avec sa réserve hypocrite, avec sa mine rusée, elle a plus de traits dans son sac que le plus malin avocat. Ce qu’elle a comploté en secret âvec ce stupide Poltewal, je l’ignore. Un instant lui a suffi pour renverser tous mes projets. Songez donc, e’est elle qui va épouser Pottevval t

— Ahl ahl c’est Thérèse! dit en riant Blondeel qui frappa sur l’épaule de son beau-frère. Alors je vous félicite, Bonifaee. La famille a donc également les

LES BOURGEOIS DE DARLlNGB» 153

quatre eent mille francs qui vous donnaient dans l’œil ?

— - Vous ne comprenez pas mon malheur, reprit Homys. Gela abrégera ma vie, soyez-en sûr.

— Mais si Je mariage de Thérèse vous rend malheureux, pourquoi ne l’empêchez-vous pas? objecta Marie.

— L'empêcher? Défendre quelque chose à Thérèse, mes amis? c’est comme si vous frappiez la tête contre un mur. Yous croyez que je suis entêté ; elle est encore plus entêtée que moi. Ç’a été un enfer à la maison depuis hier après-midi? Hermine qui s’évanouit, la mère qui gémit et sé lamente... et, au milieu de tout cela, Pottewal qui vient me dire qu’il a changé d’idée et qu’il préférerait épouser Thérèse. Elle était présente lorsqu’il dit ceci : je croyais qu’elle aurait rejeté cette demande avec indignation. Vous le savez, elle a toujours montré de l’aversion, de la répugnance pour le mariage. Ah bien oui 1 la coquine s’était entendue avec Pottewal : ses paroles me donnaient au moins le droit de le croire. Il n’y avait rien à faire; j’ai lutté inutilement: elle-même a fixé la dot à cent vingt mille francs. C’est ma ruine, c’est la ruine de la famille!

Ses auditeurs l’avaient écouté avec étonnement pendant cette explication. Ils ne comprenaient pas ce qu’il pouvait y avoir de malheureux dans le mariage de Thérèse.

— Mais, Romys, dit mademoiselle Marie, il me semble que vous devriez vous réjouir de ce changement. Thérèse se marie au moins selon son goût; vous ne devez donc pas forcer une de vos filles à accepter une alliance qui peut la rendre malheureuse ; et d’ailleurs,

124 LES BOURGEOIS DE DARL1NGEN

l’occasion qui vous souriait si fort n’est pas perdue pour la famille.

— Et elle ose dire, grommela Eomys, qu’elle veut

avoir beaucoup, beaucoup d’enfants ! Morceler le bien de la famille à l’inüni 1 Avoir à craindre que mes descendants ne deviennent de pauvres diables î que les Romys ne déchoient dans l’avenir au lieu de s’élever! Oh! ma sœur, faites donc tous les calculs pendant votre vie, et ôtez-vous le pain de la bouche pour vos enfants! . -

— Tout cela n’explique pas pourquoi ce mariage vous attriste outre mesure.

— Ne le comprenez-vous pas, ma sœur? Thérèse devient la femme de Pottewal; je dois lui donner cent vingt mille francs. Hermine ne restera pas fille. Si sa froide sœur accepte un époux et trompe son père pour se marier, que ne doit-on pas attendre d’Hermine, pour l'amour de Dieu ! Elle aussi se mariera, et au lieu d’une dot, j’en aurai deux à donner. On me saigne à blanc, je suis un homme perdu!

Blondeel et mademoiselle Marie risquèrent quelques observations pour le ramener à une idée plus raisonnable de l’état de ses affaires ; mais Romys ne paraissait pas y faire attention, et dit tout à coup :

— Tout ce ehagrin me ferait presque oublier pourquoi je suis venu ici. Ma femme est au lit. Hermine est également malade. L’idée qu’elles ne vous verront plus jamais les effraye et les fait pleurer de telle sorte qu’il est impossible de rester auprès d’elles. Vainement j’ai essayé de leur persuader que vous êtes trop généreux, trop bons pour accomplir les menaces que vous avez faites dans un moment d’emportement ; elles veulent

' LES BOURGEOIS DE D ARLiNGEN 125

vous voir. Enfin j'ai cédé à leurs lamentations, et je suis venu pour vous prier de leur part de venir avec moi à Darlingen. Puisqu’elles sont malades et qu'elles soupirent après votre présence, vous ne repousserez certainement pas leurs prières.

— Je suis prêt à vous suivre, dit Blondeel, d’autant

plus volontiers que j'ai à vous parler en chemin d’une }.

certaine affaire qui me pèse sur le cœur.

■— Et tout est oublié, n’eslnce pas? Nous sommes amis comme auparavant? demanda Romys.

— Cela est clair, assura M. Jean; puisque Hermine...

— Pas si clair que vous le croyez, Jean, interrompit sa sœur. Asseyez-vous encore un peu, Boniface. Ce n’est pas avec mon frère seul que vous avez affaire.

D’ailleurs nos sentiments sont les mêmes. La seule différence, c’est que je ne me laisse pas endoctriner si facilement par des paroles emmiellées. Il vous dit que tout est oublié, eh bien, il se trompe. Jusqu’à présent il reste irrévocablement décidé que votre famille n’héritera pas de notre fortune.

— Allons, ma sœur, vous plaisantez, murmura Romys.

— Plaisanter? Oui, fiez-vous-y! Partez, et vous verrez !

— Blondeel, vous venez de me dire que tout est oublié et pardonné.

— Oui, Boniface, mais ma sœur a raison : il y a une condition ; c’est de cela que je voulais vous parler en route.

— Une condition? Et laquelle, s’il' vous plaît? demanda Romys visiblement alarmé, comme s’il prévoyait ce qu’on allait exiger de lui.

lie LB9 BOURGEOIS DE DARLiNGlN

-«Je vous en prie, asseyez-vous, reprit mademoiselle Blondeel avec une froideur dominante, l’affaire est plus sérieuse que vous ne croyez. Je pourrais dire que mon projet est de nature à vous réjouir, puisque le bonheur de votre plus chère enfant sera assuré par son acceptation ; mais je vous connais, mon frère, et je prévois que vous enfourcherez encore une fois votre dada de centaines de mille francs. C’est le dernier différend qui puisse s’élever là-deBsus entre nous ; soyons donc raisonnables et francs, comme des gens qui désirent s’entendre.

— Pourquoi tant de détours, Marie? interrompit Romys avec une tranquillité feinte. Dites simplement ce que vous désirez de moi 5 je vous montrerai avec joie que vous avez tort de douter de ma bonne volonté.

— Eh bien, nous allons voir, reprit la vieille demoiselle. Vous connaissez Ernest Decock? C’est un beau garçon et un garçon distingué, n'est-ce pas?

— Oui, il n’est pas laid, je le reconnais. Distingué? ce serait possible, s’il n’avait pas le plus grand et le plus malheureux défaut du monde.

— Il est pauvre, voulez- vous dire? répliqua Blondeel. Pas si pauvre que vous Croyez...

— Tenez-vous coi, laissez-moi continuer, je vous en prie, dit mademoiselle Marie d’un ton moitié impérieux, moitié suppliant. Vous annoncerai-je quelque chose de nouveau, Romys, en vous disant qu’Ernest Decocls et Hermine Be portent depuis nombre d’années une affection sincère?

— Bah! de l'amitié entre enfants, qu’eet-œ què cela signifie?

— N’ayez pas l’air si innocent, Romys, vous le savez

LES BOURGEOIS DE DARLtN GEN 1H

rhièùx què nous : c’est plus que de l’amitié; ils s’aiment sincèrement.

— Premiers feux de l’amour, ma sœur, cela n’a rien dé sérieux.

Mademoiselle Blondeel perdit toute patience devant l’imperturbable sang-froid du père d’Hermine.

— Cela n’a rien de sérieux? reprit-elle en élevant la voix. Cela est si sérieux quê nous vous demandons ici formellement la main d’Hermine pour M* Decock.

Romys feignit un grand étonnement, fit entendre un rire ironique et S’écria :

— Ah! ah! la main de ma fille pour Ernest Decock? Vous roulez vous amuser, ma sœur. Un jeune sauteur sans fortune et sans état? C’est drôle, n'est-ce pas?

— Restez calme, Jean, dit la vieille demoiselle à son frère qui commençait à s’agiter sur son siège.

Le mépris de son beau-frère pour Ernest l’avait blessé; sur ce chapitre il était extrêmement susceptible. Sa sœur se tourna vers Romys et reprit :

— Écoutez, voici les raisons que nous pouvons faire valoir en faveur de C8 mariage : Ernest et Hermine s’aiment sincèrement; ils sont tous deux jeunes, la nature les a doués des mêmes goûts, des mêmes penchante, du même amour pour tout ce qui est noble et beau. C’est comme si 'Dieu les avait créés l’un pour l’autre. Ernest est pauvre, dites-vous? En effet, il ne possède pas quatre cent mille francs ; niais il est ingénieur civil, élève du célèbre Stephenson et muni de toutes les connaissances qui sont nécessaires pour amasser une fortune qui peut devenir infiniment £lus considérable que celle des Romys. Au surplus, nous sommes là pour l’aider. Bonté de cœur, noblesse d’âme, beauté du

visage, science, courage... il a tout ce qui peut élever un homme. Nous sommes assurés qu’Hermine sera heureuse avec lui, heureuse comme une créature humaine l’est rarement sur la terre; nous sommes sûrs qu'elle vous bénira, qu’elle nous bénira éternellement si nous réalisons par ce mariage le plus doux, l’unique rêve de sa vie.

— De belles paroles, murmura Romys. Je ne puis croire pourtant que vous parliez sérieusement. Ne pensez plus à ce mariage, ma sœur, c’est une affaire impossible. Un jeune homme sans fortune 1

— Mais il acquerra une fortune considérable.

— Des œufs qui ne sont pas pondus sont des poulets incertains, ma sœur. Et gagnât-il beaucoup d’argent, il ne serait encore qu’un nouveau riche. Les Romys sont de vieux riches. Us ne s’allient pas avec des gens qui datent d’hier.

— Ce n’est plus supportable, interrompit Jean Blondeel. Vous feriez sortir de sa peau l’homme le plus froid !... Dites, vous qui vous vantez toujours de l’ancienneté de votre famille , avez-vous donc vraiment publié que votre grand-père a été ouvrier dans une tannerie ?

Romys frémit et pâlit comme s’il eût senti tout à coup la piqûre d’un serpent. U se tut un instant et lit des efforts pour devenir maître de lui. Puis il dit avec un sourire aigre et avec une colère contenue à grand’peine :

— Je ne m’attendais pas à un tel affront de votre part, monsieur Blondeel. Vous parlez de choses qui sont passées depuis longtemps ; mais, quand même je serais le petit-fils d’un ouvrier, ce ne serait pas encore

une raison pour donner ma fille à un jeune homme sans fortune et sans nom... et, puisque vous me provoquez, je lâche le mot, à un fils de banqueroutier !

— Banqueroutier ! s'écria M. Jfiondeel , que ce mot avait blessé au cœur ; banqueroutier 1

Et Blondeel, courroucé, crispa les poings et les montra à son beau-frère d’un air de menace. La vieille demoiselle vint se mettre entre eux deux et tâcha de les calmer, tandis que Blondeel répétait le mot : Banqueroutier! avec une fureur croissante.

— Vous voyez bien que la vérité n’est pas toujours agréable, grommela Romys d’un ton tranquille et triomphant.

— Si je ne me retenais, je me laisserais aller à des choses fâcheuses, dit Blondeel. Parler ainsi de feu mon ami Decock, d’un noble cœur qui valait mieux que tous les Romys du monde! Gomment! un négociant qui a eu des revers dans son commerce, qui devient la victime d’ün événement imprévu, qui peut sauver une grande partie de “sa fortune en faisant avec ses créanciers des arrangements légaux, et qui, au contraire, sacrifie tout, jusqu’à l’héritage de son unique enfant, pour rester honnête homme, non-seulement pour le monde, entendez-vous? Rom ys, mais pour sa conscience et pour Dieu ! un père qui accepte la pauvreté pour laisser à son fils un nom sans tache ! Et vous appelez un tel homme un banqueroutier ?

— On m’avait raconté l’affaire autrement , répondit Romys, que la sortie de M. Blondeel effrayait; ne nous battons pas pour cela, je retire le mot.

— Écoutez, dit mademoiselle Marie avec intention, cela ne peut continuer ainsi. Il faut qu’il y ait une fin à

notre conversation. Voici, Itomys, ce que j’ai à yous dire pour l’abréger. Nous vous prions amicalement de donner votre consentement au mariage d’Ernest Decock et d’Hermine.

— Jamais, ma sœur, l’honneur de la famille avant tout...

— • Ainsi, l’amitié ne peut vous fléchir? Eh bien 1 jeferai valoir l’autre raison. Si vous rejetez notre prière, si vous nous refusez le moyen d’assurer le bonheur d’Hermine, le moyen de la préserver dans l’avenir de la recherche d’un autre Pottewal, tôut est fini entre nous. Nous ne vous connaissons plus. Aujourd’hui même nous adopterons Ernest Decock pour notre fils et nous l’instituerons unique héritier de nos biens. N’hésitez pas plus longtemps ; c’est une décision suprême, que rien au monde ne peut changer.

Romys regarda sa belle-sœur avec une frayeur croissante. Il se tourna également vers Blondeel, espérant découvrir peut-être quelque hésitation sur son visage; maisM. Jean hocha la tête avec une résolution arrêtée, et ajouta pour toute réponse :

— C’est décidé, irrévocablement décidé.

— Chers amis, soupira Romys, vous voudriez me faire croire que vous êtes capables d’oublier à ce point votre famille, votre propre sang au profit d’un étranger. Mais vous êtes des gens généreux; ce n’est qu’un mouvement de dépit. Non, vous ne déshériterez pas si cruellement votre sœur et vos innocentes nièces. Le projet d’adopter Ernest Decock n’est qu’une idée, n’estce pas?

— Une idée ! répéta mademoiselle Blondeel. Jetez un regard sur ce livre qui est ouvert lé, devant vous, et

S.B8 BOURGEOIS DR DARLINGEN *11

voyez de quoi nous nous occupions avant votre arrivée.

Romys pe pencha sur le livre désigné et murmura en pâlissant : - . .

— De l’adoption et dp ses effets. Est-il possible? O mon Dieu ! tout m’accable ! Une double dot; vingt enfants en perspective ; ma fortune morcelée ! A la maison , maladie, lamentations, docteurs, apothicaires!... Et ici, perdre un héritage qui appartient légalement à notre famille ! 0 ami Blondeel! ô bonne Marie 1 ayez compassion de mon malheurt

— Nous n’avons pas le droit de vous imposer ce mariage, répondit Marie. Vous êtes certainement maître de votre enfant, comme nous de notre fortune. Vous pouvez choisir; mais abandonnez tout espoir de nous voir renoncer à notre projet. Le bonheur d’Hermine en dépend ; nous ne plierons pas.

Romys resta un instant les yeux fixés au sol, cherchant sans doute un moyen d’échapper à une réponse catégorique. Enfin il haussa tristement les épaules et dit t,

-«* Je ferai beaucoup pour vous démontrer quel prix j'attache à votre amitié. Ne parlons pas plus longtemps de cette affaire. J’y penserai. Il n’y a pas de hâte, n’est-ce pas, puisque Hermine ne se marie pas avec Pottewal ?

Non, mon frère, vous devez vous décider tout de

suite.

— Immédiatement, Boniface, sur-le-champ, affirma Blondeel.

— Mais vous me faites violence ; vous me rendez

victime d’une cruelle tyrannie, murmura Romys avec angoisse. • - .

1» LES BOURGEOIS DE bARLINGBtf

— Pas du tout, mon frère, répondit froidement Marie. Vous êtes libre dans votre choix. Si vous ne voulez pas consentir, levez-vous et retournez chez vous, nous reprendrons l’étude du Code civil au chapitre de Y Adoption.

— Marie! Marie! vous êtes impitoyable envers moi! Une double dot, deux repas de noce, je suis ruiné complètement...

— Hérmine n’a pas besoin de dot, dit Blondeel.

— Pas de dot? reprit Romys. M. Decock ne veut pas de dot? De quoi vivra-t-il donc?

— Ne sommes-nous pas là, Boniface, pour l’aider en cas de besoin?

— Hélas! hélas! mais votre fortune n'est-elle pas également le bien de notre famille?

— Pour ce qui est de la noce, si vous voulez nous le permettre, nous la ferons à nos frais.

Romys courba la tête et resta pendant quelque temps absorbé dans de pénibles pensées; puis il reprit en soupirant :

— Abaisser ainsi notre famille 1 Rendre mon enfant malheureuse! Oui, oui, car il n’y a pas de bonheur sans richesse. Vous exigez ce sacrifice, eh bien ! soyez responsables de toutes les suites de ce fatal mariage.

— Vous consentez donc? s’écria mademoiselle Blondeel avec joie.

— Je suis forcé, vous me tyrannisez.

— Mais vous consentez? Répondez, Romys.

— Oui, oui, je plie sous la violence.

— Cela suffit! s’écria la vieille demoiselle. Je vais chercher Ernest au jardin. Il vous sera si reconnais-

sant ! Laissez-lui croire que vous l’acceptez de bonne volonté pour votre fils.

Romys étendit les mains pour arrêter sa belle-sœur; mais ellene fit pas attention à ses supplications, s’élança hors de la chambre et courut à travers le jardin jusqu’au pavillon, où elle trouva le jeune homme assis, la tête dans les deux mains.

Cette altitude désolée arrêta tout à coup son élan empressé. Elle s’approcha lentement, en murmurant à voix basse : Pauvre garçon! Je dois être prudente. Après un si grand chagrin, la joie lui serait funeste.

— Ernest, dit-elle, Ernest , j’apporte une bonne nouvelle, une heureuse nouvelle.

Il leva la tête et la regarda avec incrédulité.

— Hermine ne se marie pas.

— O mon Dieu ! s’écria Ernest, se levant en sursaut. Ai-je bien entendu? Ne me trompez-vous pas, bonne Marie?

— Son père est là: il nous a annoncé que c’est, au contraire, mademoiselle Thérèse qui se mariera avec Pottewal.

Le jeune homme, ému, leva silencieusement les mains au ciel.

— Allons, Ernest, dit mademoiselle Blondeel, il faut modérer votre joie et entrer avec moi. M. Hornys veut vous voir et vous dire quelque chose qui vous fera plaisir, j’en suis sûre. Mais si vous ne vous montrez pas calme, cela fera une mauvaise impression sur lui.

Il la suivit dans l’allée; elle marchait lentement et reprit tout en marchant devant :

— Voyez- vous, Ernest, vous n’en avez pas le pressentiment, mais il serait bien possible qu’aujourd’hui

même tous vos souhaits fussent remplis. Si M. Romys venait à donner son consentement à votre mariage avec Hermine 1

— Gomment ?.Qué dites-vous ? Hermine pourrait devenir ma femme ? s’écria le jeune homme, qui prit la main de la vieille demoiselle en l’arrêtant avec force et la regardant en tremblant.

t— Bon ! voilà que vous rougissez et pâlissez d’émotion, dit Marie avec une feinte colère. Je n’ai pas dit cela. Mais ce qui est certain, c’est que M. Romys semble favorablement disposé ; il a même presque donné son consentement. Pour le bonheur d’Hermine, soyez homme et montrez-vous fort.

Cette espérance et l’invocation du nom de sa bienaimée firent faire à Ernest un effort gigantesque pour surmonter les mouvements Impétueux de son cœur.

Marie entra dans la chambre, conduisit le jeune homme devant Romys, qui s’était levé et regardait son futur beau-fils les lèvres pincées et le visage courroucé.

— Voici M. Decocli, dit la vieille demoiselle, qui vient vous remercier de ce que vous lui accordez si généreusement la main de sa chère Hermine.

— Serait-il vrai, monsieur? s’écria Ernest, les larmes aux yeux. Oh ! que Dieu vous bénisse pour ce bienfait suprême 1

— Epargnez-moi vos remerctments, je vous en prie, monsieur, grommela Romys. Ce n’est pas moi qui vous accorde la main de ma fille ; c’est mademoiselle Marie, c’est votre tuteur Blondeel.

— Peut-être doutez-vous, monsieur, que je sois bien digne de devenir votre fils? reprit Ernest. Dieu me

LES BOURGEOIS DS DàRLiNGER 135

donnera du. courage et des forces pour mériter votre estime, votre amitié, votre affection. Oh! croyez-moi, je rendrai votre enfant heureuse !

— * Rendez-la plutôt riche, cela me plaira beaucoup plus, répliqua Ilomys avec une amère raillerie. Gela vous sera difficile, mon garçon ; car, vous ne le savez peut-être pas encore, je ne donne pas de dot à mà fille.

— Hermine, Hermine seule ! s’écria le jeune homme avec passion. Son bonheur doit être mon ouvrage 1 Pour l’épouser, je me sens la force d’accomplir des miracles.

— Nous les attendrons, répondit Romys. Cette chanson joyeuse changera bientôt de ton ; mais mettez-vous bien dans la tête qu’il n’y a rien à obtenir du beaupère. Je ne donne pas un franc, pas un centime, soyezen assuré.

— ■ Je ne demande rien, rien que la main d’Hermine. C’est le plus grand trésor de la terre pour moi !

Romys haussa les épaules avec pitié.

— Des mots, des mots qui ne promettent pas grand’ chose, murmura-t-il. Eh bien! épousez Hermine, et tâchez de ne pas me faire regretter ce mariage.

Et, se tournant vers Blondeel, il ajouta :

— Venez maintenant» Jean, allons à Darlingen. Cette scène a duré assez longtemps, et nous devons partir avant midi par le chemin de fer.

— Laissez Ernest nous accompagner, Romys, demanda mademoiselle Blondeel ; il est convenable qu’il ailleau moins saluer sa promise ; et, vous le verrez, son apparition dans votre maison fera disparaître comme par enchantement maladie et chagrin. Vous ne vous opposez pas à ce qu’Ernest aille avec vous- à Darlingen ?

• — C’est décidé maintenant, soupira Romys, tout m’est indifférent !

— Un instant! je vais mettre une autre redingote, s’écria Blondee). Dans un moment je suis de retour.

Romys le suivit, sans doute pour pouvoir lui parler seul.

Sitôt que tous deux eurent disparu dans le corridor, Ernest sauta au cou de la vieille demoiselle, et s’écria avec les larmes aux yeux :

— Marie, ma bonne Marie! c’est à vous et à votre noble frère, mais à vous surtout, que je suis redevable de cet inappréciable bienfait. Merci, merci, âme angélique, vous me faites oublier que je n’ai plus de mère! Aussi, quoi qu’il m’arrive, à chaque instant de ma vie je bénirai votre nom 1

— Allons, allons, ne perdez pas l’esprit ; vous dérangez mon bonnet. Rendez Hermine heureuse, je ne demande pas d’autre récompense.

— Bon, bon, cela va bien ! s’écria Blondeel qui entrait avec Romys dans la chambre. Venez, Ernest, vous avez encore tout le temps d'exprimer à ma sœur une reconnaissance bien méritée. Prenez votre chapeau, mon garçon ; songez qu’Hermine ne sait rien et qu’elle se désole toujours. Vite. Hâtons-nous 1

Ernest obéit. En sortant, il balbutia encore avec un profond attendrissement :

— Merci, bonne Marie ! merci, merci !

Une demi-heure après, Ernest volait sur les ailes de la vapeur vers Darlingen, pour aller porter à Hermine, sa bien-aimée promise, l’heureuse nouvelle.

Darlingen n’était pas si solitaire et si tranquille que d’habitude. Il fallait qu’il y fût arrivé quelque chose de particulier cette matinée- là.

Devant l’hôtel de ville se promenait une grande foule de monde, et l’on voyait accourir, des longues rues, de nouveaux curieux. Avait-on apporté le cadavre d’un noyé ? Un voleur célèbre était-il pris et conduit au bureau de police ? Les femmes et les jeunes Allés, devant la porte de l’hôtel de ville, parlaient à haute voix et riaient sans cesse. Ce qui s’était passé ou qui allait se passer ne pouvaitdonc pas être affligeant.

Plus loin, sur la place, on voyait çà et là des dames et des demoiselles du plus haut rang, qui voulaient faire croire qu’elles ne se trouvaient pas là par curiosité, comme le petit peuple, mais par hasard et en passant.

Un de ces petits groupes était composé d’une trèsvieille femme aux traits masculins, dont la voix était grosse et retentissante, et d’une autre dame avec deux jeunes filles qui, sans doute par habitude, parlaient très-bas, car il n’y avait personne autour d’elles à cinquante pas.

— Ce n’est pourtant qu’un nouveau riche, remarqua une des demoiselles d’un ton de profond mépris.

138 LES BOURGEOIS DE DARL1NGEN

La vieille dame, avec un geste anguleux, porta son pouce à son unique dent, et répondit :

— Nouveau riche, mademoiselle Loots? Il n’a rien, pas même ça ! Et Romys ne donne pas de dot à sa fille. De quoi vont-ils vivre ?

— Je ne le connais pas, dit la plus jeune des dames ; mais si ce que l’on dit de sa famille est vrai... Connaissez-vous sa famille, madame Kwas ?

— Allons, allons, madame Loots, n’ayez pas l’air si innocente; vous savez aussi bien que moi qü’il n’a pas du tout de famille. C’est un homme de rienr

— Suivant le bruit qui court, son père aurait fait de mauvaises affaires.

— Faire banqueroute est la mode maintenant.

— Pauvre Romys! soupira madame Loots. Alors je veux bien croire qu'il a du chagrin.

— Du chagrin? Je l’ai félicité hier sur le double mariage de ses filles, uniquement pour entendre ce qu’il dirait. J’ai dû me mettre hors d’atteinte, car il voulait me mordre comme un chien enragé.

. — On dit que Thérèse Romys est également très-fâchée.

— Elle a grandement raison, murmura une des demoiselles. Si ma sœur déshonorait notre famille par un mariage honteux, il me semble que je mourrais de dépit.

— Que Thérèse soit fâchée, cela se comprend facilement, dit madame Kwas ; elle surtout qui crève d’orgueil. Elle ne voulait pas se marier le même jour que sa sœur, pour ne pas être vue en compagnie de son nouveau beau-frère. Son oncle Blondeel et son père l’y ont cependant forcée, - - . . ■ i

— Ainsi nous les verrons descendre tous ensemble de l’hôtel de ville ?

— C’est-à-dire, non. Thérèse et Pottewal se marieront d’abord. Une heure après, son oncle Blondeel arrivera de Schaerbeek avec deux voitures, et alors viendra le tour d’Hermine.

<— Mais comment pouvez-vous savoir tout cela, madame Kwas ?

— Je sais tout Après le mariage, Hermine se rendra avec son oncle à Schaerbeek, l'affaire est ainsi décidée. 6a noce se fait à Schaerbeek et aux frais de son oncle.

— Elle l’a bien mérité, murmura une des demoiselles. Chassée ainsi de la maison de ses parents...

— Non, ce n’est pas la raison. C’est pour satisfaire Thérèse, qui serait capable d’insulter l’époux de sa sœur. Et, d’ailleurs, l’avare ïtomys y trouve son compte.

— Mais les parents d’Hermine n'assisteront pas à sa noce? Quelle honte pour elle !

— Ceci est également arrangé. Madame Romys va à Schaerbeek... N’entends-je pas une voiture? Voyez; le monde se range contre l’hôtel de ville. Les voilà I Allons plus près. Vous ne voulez pas? Adieu, je veux voir quelle figure fait Thérèse...

Deux voitures s’arrêtent en ce moment devant Dhôtel de ville. Les femmes et les filles se pressent pour voir la toilette de la mariée. Depuis deux mois on ne parlait que de ces mariages dans toute la ville et l’on vantait d’avance la richesse des habits de Thérèse.

Elle descend du marchepied de la voiture ; sa robe est en soie moirée bleu foncé, très-épaisse ; elle porte un chapeau de satin blanc avec quelques plumes, une

grande broche de diamants, des boucles d’oreilles en diamants, des bracelets d’or, le tout riche et lourd, quoique d’assez mauvais goût. Cependant tous ces diamants étincellent aux yeux des spectateurs et excitent des murmures d’admiration parmi les filles du peuple.

Thérèse, remarquant l’approbation générale, lève plus haut la tête et jette sur les assistants un regard sec et orgueilleux.

Pottewal, son futur époux, est vêtu de noir avec une cravate et des gants blancs. Son visage rouge et rond le fait ressembler à un paysan endimanché ; mais il a l’air satisfait et sourit amicalement aux gens qui le regardent. Pendant qu’on attend un instant que les parents et les témoins soient descendus de voiture, il s’approche de sa fiancée et lui dit tout haut quelques mots qu’il croit être spirituels. Thérèse devient rouge de honte ou de colère et rappelle son fiancé au sentiment de son importance par des paroles peu agréables.

Ils entrent dans l’hôtel de ville, suivis des parents et des témoins. La cage de l’escalier est remplie de curieux et de connaissances; quelques-uns adressent à M. Pottewal de sincères vœux de bonheur, d’autres rient en échangeant d’aimables plaisanteries. Pottewal croit devoir répondre et dit à un de ses ami s particuliers :

— Oui, Jean, l'échelle est tirée; c’en est fait delà jeunes...

Mais sa fiancée tourne la tête et lui adresse un regard si plein de reproches que le mot lui reste dans la bouche.

Il reconnaît intérieurement qu’il allait dire une sottise et lui est reconnaissant de son avertissement.

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On arrive dans la salle des mariages, et on se place devant une table, derrière laquelle le bourgmestre, officier de l’état civil, commence à lire les articles de loi relatifs au mariage,

A mesure que sa voix nasillarde fait tomber une à une dans l’oreille des conjoints les paroles solennelles, Pottewal s’émeut de plus en plus. Une larme brille dans les yeux de madame Romys. Thérèse seule parait maîtresse d’elle-même et fixe son regard froid sur le bourgmestre avec tant de fermeté que ce fonctionnaire, troublé, se met à bégayer.

Pottewal se penche vers sa fiancée et lui demande à voix basse :

— Thérèse, ma chère, le moment solennel approche, je suis profondément ému, et vous ?

Elle le repousse avec un sourire amer et ne répond rien.

Le bourgmestre demande tour à tour à chacun des fiancés s’ils se prennent pour époux et pour épouse. La voix du fiancé est faible et altérée : le oui qui tombe de la bouche de Thérèse est sec, bref et presque dur. Au moment où ils doivent écrire leur nom sur l’acte de mariage, la main de Pottewal tremble légèrement ; Thérèse signe sans hésiter et d’un seul trait de plume. C’est fini; on s’éloigne. L’époux dit à sa femme d’une voie douce et gaie :

— Thérèse, ma chère femme, maintenant nous appartenons l’un à l’autre pour la vie. Le cœur ne vous a-t-il pas battu un peu en prononçant la promesse éternelle ?

— Que vous êtes ennuyeux! répond-elle d’un air de mauvaise humeur. Tenez-vo us convenablement : lepu-

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blic nous observe. Nous ne sommés plus des enfants; Et ne riez pas ainsi : souvenez-vous, monsieur, que nous sommes des gens comme il faut.

Le pauvre Pottewal voudrait bien éveiller quelque gaieté chez sa femme par des paroles amicales, mais ces derniers mots l’ont découragé.

11 conduit sans rien dire sa moitié jusqu’à la voiture...

Les chevaux piaffent, le fouet retentit et les nouveaux mariés disparaissent derrière l’angle de la longue rue de l’Église.

La foule rassemblée devant l’hôtel de ville s’agite, circule et parle avec bruit ; mais personne ne quitte la place, quoiqu’il se passe plus d’une heure avant que quelque chose de nouveau vienne éveiller l’attention générale. ... -

— Écoutez ! la voilà ! Les voitures sur la route de Bruxelles! s’écrie-t-on. Elles vont chercher la fiancée et seront ici à l’instant.

Peu après deux riches équipages s’arrêtent devant l’hôtel de ville. La foule se presse et se bouscule ; tout le monde veut approcher pour voir de près le fiancé, qu’on ne connaît pas.

De la première voiture sort une jeune fille dont l’apparition fait cesser tous les bruits. Le doux incarnat de la pudeur colore ses belles joues ; dans ses grands yeux bleus brille l’orgueil du houheiu-.il semble que la joie de son âme rayonne sur les spectateurs, car, sur tous les visages, elle surprend le même sourire d’admiration et de sympathie. Qu’elle est belle, parée ainsi avec tout le luxe d’une élégance virginale! Une couronne de blanches fleurs d’oranger encadre ses boucles blondes ; sa tête est couverte d’un voile de dentelle qui

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tombe sur ses épaules et semble l’entourer d’une auréole mystique. Sa robe est de satin blanc dont l’éclat est tempéré par une gaze couleur de neige.

Un long murmure s’élève de la foule ; le fiancé est descendu de la seconde voiture. On peut donc l’examiner de près, l’homme dont on a dit tant de mal, depuis deux mois, à Darlingen I C’est donc lui, ce jeune homme élégant, avec son beau visage, avec sa haute taille, avec ce cachet de noblesse sur son large front 1 Ce murmure approbateur signifie qu’on le trouve vraiment digne de devenir l’époux de la belle Hermine Romys. A cette heure beaucoup d’assistants se reprochent d’avoir versé tant de venin sur l’homme dont l’extérieur leur inspire maintenant le respect et la sympathie.

Ernest Decock échange un seul coup d’œil avec sa fiancée, la rougeur de l’émotion colore leurs fronts. Ce regard émeut les assistants ; car, dans ce regard, deux âmes se sont révélées, c’est qu’il a permis au peuple de lire dans leurs cœurs pleins de sentiment : action de grâce à Dieu, témoignage d’un amour immense et éternel.

M. Blondeel laisse errer son regard sur les assistants ; il rit, il est rouge de ravissement, et se frotte les mains comme s’il voulait dire ; Voyez, j'ai triomphé, elle sera heureuse I

Les parents et les témoins sont prêts ; on entre dans la salle de l’hôtel de ville. Beaucoup de connaissances adressent leurs vœux à Hermine; les roses de la pudeur virginale augmentent sur ses joues ; mais elle sourit doucement et remercie chaleureusement d’un regard brillant les amis qu’elle rencontre sur son passage.

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M. Bomys a l’air de mauvaise humeur ; il a l’air gêné et honteux de ce mariage ; sa femme, au contraire, a le rayonnement de la joie sur le visage.

Ces nouveaux fiancés doivent écouter à leur tour la lecture de la loi ; pendant que la voix du bourgmestre retentit au milieu du silence général, on voit se soulever avec force la poitrine d’Hermine; l’émotion la suffoque. Quand elle entend tomber le oui solennel de la bouche du bien-aimé, les larmes jaillissent de ses yeux et elle peut à peine répondre à la demande du bourgmestre... Sa mère est obligée de l’aider pour signer le pacte d’amour; elle tremble comme un roseau. — C’est fini, elle se jette au cou de sa mère et pleure à sanglots sur son cœur.

Ernest Deeock s’approche. Maintenant Hermine est son épouse légitime; aucune puissance terrestre ne peut la lui arracher, la chère compagne de sa vie. Elle lui appartient.

Il lui offre son liras ; lui aussi a peine à porter son bonheur et ne [peut parler. Tous deux quittent la salle, muets, émus et le regard baissé comme s’ils avaient du chagrin.

Sur l’escalier Ernest murmure :

— Ma chère Hermine, comme tu trembles ! comme tu pleures I Mon cœur saute également dans ma poitrine.

— Tais-tai, Ernest ; cher ami, laisse-moi reprendre haleine ! 'je succombe au bonhêur ! Oh ! que Dieu est bon!

Elle n’en peut dire davantage, et elle est obligée de se soutenir au bras de son époux pour pouvoir atteindre la voiture.

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Les fouets retentissent de nouveau, et les chevaux dirigent leur course légère vers l’église , dont la tour s’élève au bout de la longue rue. .

Dans un salon tendu d’un papier vert sombre, mal éclairé, et d’un aspect triste, une vingtaine de personnes sont assises autour d’une table. On n’entend que le cliquetis des couteaux et des fourchettes ; car, après un moment de répit donné aux dents des invités, on vient de servir un nouveau plat. Tout le monde mange, et la conversation est interrompue.

M. Pottewal et sa femme sont assis au milieu de la table. Romys se trouve de l’autre côté, en face d’eux ; il dirige le service, veille à tout et donne des ordres à quelques garçons de table qui vont et viennent ou qui restent debout derrière lui comme des statues.

Les autres personnes sont des messieurs et des dames tous âgés et très-sérieux de visage. Ils se nomment, suivant l’ordre de leur place à table: Romys-Doover, Doover-Rorays, Bollinex-Pottewal, Doover-Crulhast, Bollinex-Romys, Pottewal-Cortbeen, Romys-Crulhast, Cortbeen-Doover, Cortbeen-Pottewal, Romys-Romys, Potlewal-Pottewal, et ainsi de suite... Ils sont donc tous proches et alliés presque contrairement à la nature, et leurs noms témoignent qu’ils aiment l’immobilité même dans la famille et dans le sang.

M. Romys veille atout avec soin; sitôt qu’il s’aperçoit que l’assiette d’un de ses convives est vide, il crie à haute voix après les domestiques :

— Encore un peu de dindon pour madame ! un peu de farce pour monsieur ! Allons, allons, il faut manger. Ne me faites pas croire que cela n’est pas de votre goût.

Encore un peu, un tant soit peu, pour me faire plaisir!

Ainsi Romys, par ses instances incessantes, force ses convives à manger plus qu’ils n’en ont envie, quoique l’appétit ne leur manque pas. Mais il n’est pas aussi prodigue de son vin : à peine de temps en temps, après de longs intervalles, passe-t-on sur des plateaux quelques verres de la liqueur excitante. II y a des convives qui boivent de l’eau, par soif et par nécessité.

Un monsieur se penche vers sa voisine et lui dit à l’oreille :

— Il a traité avec le patron de Y Éléphant couronné qui fait le dîner par entreprise ; c’est pour cela qu’il voudrait nous fait crever à force de nous bourrer de nourriture. Le vin vient de sa propre cave ; c’est pour cela qu’il nous laisse mourir de soif, le vilain avare !

La plupart des convives n’ont plus rien sur leur assiette ; quelques vieilles dames seulement sont en arrière; — mais voilà qu’elles ont également fini :1a Conversation va recommencer entre temps et s’animer peut-être.

— J’aime les dindons truffés, dit un inonsieur dont lès joues brillent de gourmandise.

— Elle est bien pséparée ; sauce succulente ! répond une vieille dame.

— Ces malheureuses dents! soupire uhe secondé dame, je ne sais plus mâcher.

— Quel fameux temps, n’est-ce pas? s’écrie dé loin quelqu'un qui veut être spirituel. Ce ne sont pas les corbeaux seuls qui bâillent sur les arbres; moi aussi je ne puis presque plus respirer.

— Il tonnera : les mouches piquent, remarque une dame.

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— Les pommes de terre vont de nouveau avoir la maladie, dit-on. Cette chaleur n’y fera pas de bien.

— Tous les légumes sont chétifs.

— Le manque d’eau est encore le pis; mon mariné veut pas se raser avec de l’eau de citerne.

— Ah I ah ! qu’il laisse pousser sa barbe, cela devient la mode.

— Oui, il a essayé ün jour. Ce n’est pas un amour maintenant; mais alors il était horrible.

— Ah! ah! M. Cortbeen avec une barbe. Je donnerais dix francs pour le Voir.

— Dites, savez-vous que les métalliques autrichiens ont baissé de un pour cent ; ils baisseront encore.

— Les houillères haussent remarquablement...

Et ainsi la noce joyeuse passe en sautillant d’un sujet à l’autre.

Thérèse Romys, la mariée, mange peu; elle tient la tète droite et montre un visage impassible et Sérieux. Par instants on lui adresse la parole, car à côté de Son mari est assis un vieux monsieur qui, par de plaisantes allégories, s’efforce d’attirer un sourire sur ses lèvres. Elle se tait et ne veut pas rire ; on dirait qu'elle est mécontente.

Pottewal se tourne souvent vers sa femme, et parlé du bonheur qui les attend, de leur ménage et des beaux chevaux qu’il a achetés pour elle. Elle ne lui répond presque pas et le gronde parce qu’il rit trèshaut à ia moindre chose qu’on lui dit. Lé naïf jeune homme s’imagine que sa femme est encore émue dé la solennité du jour, il excuse sa distraction. En effet, elle a été si prévenante, si amicale pour lui, pendant les deux mois qu'il lui a fait la cour, qu’il ne peut ad-

mettre que le mariage l’ait si profondément changée.

Le dessert est servi, des valets présentent à chaque convive un verre de champagne mousseux. Ce monsieur, qui est assis à côté du marié, prend une bouteille pleine des mains de l’un des servants, la place devant lui sur la table, et dit à l’oreille de Pottewal que pour être gai, comme il convient dané un tel jour, il doit boire quelques verres de champagne.

Ilomys remarque le larcin fait à sa cave ; il fait la mine et grommelle tout bas, mais il n’ose pas montrer son mécontentement, car le monsieur est un personnage important dans la famille.

Poltewal boit en peu de temps quatre ou cinq verres de champagne; il commence à devenir plus rouge et ses yeux prennent un peu d’éclat.

Il se lève et tire un papier de sa poche , comme s’il allait lire quelque chose.

— Qu’est-ce que cela va devenir ? Que voulez-vous faire ? murmure Thérèse avec étonnement.

— J’ai fait faire une pièce de vers sur notre mariage et je veux la lire. Je demande pardon à la compagnie si je bégaye un peu...

— Allons, asseyez-vous ; ne vous rendez pas ridicule ! commande sa femme indignée.

— Non, non, je lirai, réplique-t-il. Nous sommes ici comme à un enterrement; on peut bien lire un peu à une table de noce.

Thérèse devient rouge jusque derrière ses oreilles, soit honte, soit colère de la résistance de son époux. Elle se tait et baisse les yeux.

Pottewal déplie son papier ; il a appris la poésie par cœur et lit d’une voix ferme :

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