‹ Les bourgeois de DarlingenChapitre 2 sur 4 · L’ÉLOGE DU MARIAGE · texte numérisé non relu

L’ÉLOGE DU MARIAGE

CUAMSON COMIQUE EM TBOIS COUPLETS

Premier couplet.

C’était du temps où les bètos parlaient :

Nos vieux parents au paradis vivaient Innocents et naïfs, et n’ayant pas encore Su se faire un habit d’une fouille...

Pottexval interrompit sa lecture , et regarda avec étonnement à la ronde. Un murmure d’improbation se fait entendre; les dames rougissent et cachent leur visage. Thérèse grommelle des reproches inintelligibles.

— Continuez, monsieur Pottewal, continuez ! s’écrie le monsieur placé tl côté de lui.

Le marié reprend sa lecture.

Mais leur naïveté disparut, l’on sait comme.

Dès que le père Adam eut mordu dans ta pomme.

Une tempête de cris d’indignation remplit la salle du festin ; Thérèse arrache le papier des mains de son époux et le déchire en mille morceaux. Les larmes se montrent dans ses yeux, et elle jette sur le malheureux lecteur un regard aigu comme si elle allait le dévorer.

— Quelles manières ! Est-il possible ! C’est infâme ! murmure-t-elle.

Et ses lèvres tremblent de colère,

Pottewal ne comprend pas pourquoi chacun le regarde avec tant de courroux et de mépris. Il veut s’excuser et dit qu’il n’a cru voir dans cette poésie qu’une innocente plaisanterie; mais il parait que le poète l’a trompé. Il demande pardon à la compagnie et à sa chère femme, et se rassied tout à fait abattu et découragé.

Il règne un long silence : les dames se parlent à l’oreille. La position devient ipénible pour Pottewal et désagréable pour chacun.

Romys donne à haute voix à un des valets l’ordre de f^ire avancer les voitures. Thérèse se lève et prend cqngé de ses parents en disant quelques froides paroles. Pottewal, pendant qu’il embrasse son oncle et sa tante, sent son cœur s’attendrir et une larme roule sur sa joue.

Chacun souhaite aux époux un heureux voyage, et ils se retirent du salon pour changer de toilette et s'apprêter pour leur petit voyage cje plaisir. .....

M. Jean Blondeel a fait enlever la cloison de bois entre ses deux salons; ils forment ainsi une salle spacieuse, éclairée par un grand nombre de larges fenêtres et ornée de fleurs odorantes.

Autour d’une longue table sont assis environ quarante convives; ce sont des connaissances de Blondeel et de sa sœur, des amis d’Ernest Decock, des amies qu’Hermine a connues lorsqu’elle demeurait à Schaerbeek, et qui n’ont pas cessé de l’aimer. A côté de chaque convive âgé se trouve une jeune fille ; chaque vieille dame a pour voisin un jeune homme. Heureux mélange des années, qui tempère la fougue des jeunes

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cœurs et qui verse dans les cœurs âgés uns nouvelle jeunesse et une nouvelle viel De jolies petites têtes couronnées de fleurs, des yeux où rayonne l’intelligence, des lèvres sur lesquelles le sourire de la douce gaieté semble stéréotypé pour toujours, tel est le coup d’œil charmant offert par cette réunion d’amis.

La belle fête dure depuis longtemps; le dessert est servi. Le salon est rempli du bruit confus des conversations animées, des mots spirituels et des souhaits de bonheur, qu’on 6e jette l’un à l’autre des points les plus éloignés de la salle. On rit, on chante ; on croirait qu’il y a plus de cent personnes; c’est comme dans une ruche. Le vin n’est pas épargné; à chaque instant un jeune homme lève son verre et porte en termes pleins de passion un toast en l’honneur des nouveaux époux ; on bat des mains, on trinque en faisant sonner les verres, le salon tremble et retentit du bruit des applaudissements. Hermine, la belle épousée, est assise au milieu de la table, à côté de l’homme qui est l’objet de son amour et de son orgueil. L’expression de son visage est extraordinaire; elle se laisse emporter au courant de ses douces pensées, et ne sait certainement pas ce qui se passe autour d’elle; mais ses yeux humides étincellent et son visage est illuminé d’une joie immense. Lorsqu’elle lève le regard vers son mari, elle tremble visiblement de respect et d’amour. ' ' ■ •

Heureuse enfant ! son rêve s’est réalisé; elle peut à peine le croire; la gaieté, les sincères félicitations des amis l’émeuvent profondément et lui font presque perdre l’esprit.

Ernest n’est pas moins ému ; un doux sourire éclaire son visage ; son cœur est tellement oppressé qu’il ne peut presque pas parler, t Hermine, ma charmante, ma chère, » est tout ce qu’il murmure, pendant qu’elle lui presse tendrement la main.

Madame Romys est assise à côté de sa fille.

La bonne mère ! c’est peut-être la plus heureuse de tous les convives. Comme la joie transfigure, cependant! Madame Romys a rajeuni de vingt ans ; ses joues pèles se sont colorées de rose; son œil brille, sa poitrine se soulève avec une force juvénile; elle cause avec plaisir et elle est redevenue l’aimable, la spirituelle Julie Blondeel d’autrefois.

L’oncle Jean et la tante Marie se trouvent en face des jeunes époux. Ils triomphent comme des vainqueurs, promènent leur regard avec une joyeuse fierté autour de la salle, et excitent chacun à la gaieté et au plaisir. M. Jean se frotte les mains et se frappe sur le ventre, en disant tout bas à l’oreille de sa sœur avec un profond attendrissement :

— Oh! chère Marie, quel beau jour, n’est-ce pas? Cela me fait du bien, je le sens. Cette noce-ci est pour moi dix ans de vie de plus. Aurait-on été beaucoup plus heureux dans le paradis terrestre, que nous ne le sommes maintenant? Voyez Hermine, elle rayonne de bonheur. Et ce pauvre Ernest, pourvu qu’il n’en perde pas l’esprit !

Un beau jeune homme avec des cheveux noirs et des yeux expressifs se lève pour chanter une chanson en l’honneur des nouveaux mariés. C’est l’ami intime d’Ernest ; il est avocat et poète. Le bruit des joyeux propos s’apaise ; chacun écoute.

D’une voix émue, pleine de sentiment et d’expression, il chante les couplets sur un air connu.

Le refrain est répété par tous les convives enthousiasmés ; ce sont des trépignements et des applaudissements à faire crouler la maison.

M. Decock, tout attendri, se lève avec empressement, court à son ami le poète-avocat/ le serre dans ses bras et le presse avec force contre son cœur, pour le remercier des nobles et belles paroles qu’il vient de prononcer.

Ernest retourne à sa place ; mais il reste debout et élève lentement son verre. Il est ému et tremblant; on voit qu’il veutparier; chacun tend l’oreille, quelquesuns quittent leurs sièges.

M. Decock demeure un instant silencieux; on voit qu’il fait des efforts pour surmonter son émotion. Entin il dit d’une voix altérée et dont le calme apparent remue vivement tous les cœurs :

— Mes amis, je ne prendrais pas la parole : il y a des moments où l’excès du bonheur paralyse l’esprit ; mais mon âme a besoin d’épanchements pour les sentiments qui débordent en elle. Remplissez vos verres, mes chers amis, et buvez avec moi en l’honneur de mes bienfaiteurs, de deux nobles cœurs que Dieu a doués d’un pur rayon de sa bonté céleste. J’étais un orphelin sans famille, seul et abandonné sur la terre, voué au chagrin, à la misère peut-être. Deux anges ont étendu les ailes de leur amour sur le pauvre enfant d’un malheureux ami ; ils l’ont aimé, soigné et nourri ; ils l’ont laissé grandir à l’ombre de leurs tendres soins jusqu’à ce qu'il fût un homme, ils lui ont presque fait oublier qu’il était sans parents sur la terre. Ames admirables, dont la tendresse ne connaît pas de bornes ! Ils

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l’avaient déridé depuis des années, leur enfant d’adoption devait être heureux entre les heureux de la terre. Pendant qu’il s’ appliquait en Angleterre à devenir un homme utile, ceux dont l’image était gravée dans son âme travaillaient avec un dévouement inexprimable à faire une vérité du rêve hardi d’un pauvre orphelin. Ce que vous voyez ici, mes amis, toute cette joie, tout ce bonheur, toute une vie de béatitude, est leur ouvrage... O monsieur Blondeel! 0 mademoiselle Marie I que ne puis-je trouver des mots pour vous exprimer ma reconnaissance infinie et sans bornes comme votre bonté! Ma femme, ma douce Hermine, n’est-elle pas un don de votre amour? Ah! mes enfants, quand ils bégayeront leur première prière, apprendront ce que vous avez fait pour leur père ; la gratitude pour les bienfaiteurs du pauvre orphelin sera l’héritage de mes fils. Mais cela ne suffit pas pour payer ma dette immense envers vous, n’est-ce pas ? Pour vous payer, je dois rendre votre bonne Hermine heureuse. Devoir cher, mission facile! Nobles bienfaiteurs! que Dieu vous accorde une longue vie ! et si vous voyez un seul jour que je ne puis pas défendre, même contre l’ombre d’un chagrin, l’ange que vous m’avez confié, proclamez-moi indigne, lâche et ingrat... Mais non, non, Hermine sera heureuse!...

Ernest Decock oublie de boire à la santé de Blondeel et de sa sœur; il se laisse tomber sur sa chaise, épuisé d’émotion. Sa femme cache son visage contre sa poitrine. Tous les convives versent des larmes; un silence saisissant règne dans la salle ; à peine entend-on çàet là un bruit de soupirs ou de sanglots.

Cependant, après un instant, les voix- recommencent

peu à peu à s’élever; quelques jeunes gens rompent le silence par de joyeuses plaisanteries et de bruyantes interpellations. La joie reprend bientôt son élan et un murmure confus remplit de nouveau la salle du festin.

Le jour commence à baisser; des voitures s'arrêtent devant la porte; l’époux et l’épouse se lèvent. L’heure de la séparation est arrivée. Toutes les amies d’Hermine viennent l’embrasser ; tous les amis d’Ernest viennent lui serrer la main. Les gens de la noce pleurent et rient en même temps ; des cris d’allégresse se mêlent aux tendres adieux, et la maison s’ébranle encore une fois pendant que les jeunes époux quittent le salon avec leur mère et leurs bienfaiteurs.

„ Bientôt on entend claquer les fouets et trotter les chevaux. Le beau, l’heureux voyage de noce est commencé.

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