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Sous les tilleuls, dans le jardin de M. Romys, il y avait une table sur laquelle étaient posées un certain nombre de tasses de üne porcelaine. Une cafetière en argent ciselé et un pot au lait du même métal brillaient entre deux vases pleins de fleurs et quelques assiettes chargées de friandises, madame Romys était assise sur une chaise et regardait avec satisfaction la table somptueuse ; elle souriait et se frottait les mains comme une personne qui se promet un grand plaisir ; puis elle se levait de nouveau, changeant les plats et les pots de place, et s’éloignait de quelques pas pour mieux juger de l'effet de ce nouvel arrangement. Il y avait quelque chose de naïf et d’enfantin dans la joie qui rayonnait dans ses yeux, et dans la vivacité de ses gestes.
Son mari entra dans le jardin et s’approcha : il jeta un regard mécontent sur la table et dit :
— Qu’est-ce que cela signifie, Julie? Vous cherchez encore un moyen de me fâcher. La plus belle argenterie, la plus fine porcelaine ! Ne dirait-on pas que vous attendez la visite d’un roi?
— Je vous en prie, Boniface, répondit la femme d’un ton suppliant, laissez-moi faire à mon gré pour cette fois. Quand Hermine va venir pour la première fois, pour nous montrer sa petite fille après ses relevailles,
iOt LES BOURGEOIS DE DIBUNGEM
nous pouvons bien mettre l’argenterie à table, n’est-ce pas ? Pour moi, pour une grand’mère, cet événement est aussi heureux que si le roi lui-même venait nous honorer de sa visite.
— Des enfantillages !
— L’argenterie ne s’usera pas pour cela, Boniface f
— Je ne veux pas dire cela. On doit agir en pareilles circonstances suivant le rang des personnes que l’on reçoit. Ernest Deeock n’a pas tenu sa promesse ; il est encore aussi pauvre que le lendemain de son mariage.
— Mais si son projet pour le nouveau chemin de fer réussit, alors il aurait fait tout d’une fois un grand pas vers la fortune.
— Chemin de fer? chemin de fer? répliqua Romys avec une amère raillerie. Ce projet ne semble inventé que pour nous leurrer ; il n’en sortira jamais rien. -
— Mon frère Blondeel assure pourtant qu’il sera accepté.
— Eh bien, Julie, quand cela aura réussi et que M. Decock y aura trouvé un bénéfice de cent miHe francs, ou quelque chose comme cela, alors nous mettrons l’argenterie sur la table, entendez-vous ? Aujourd'hui je ne le veux pas. Decock pourrait s’imaginer que nous le regardons comme un personnage important, tandis que, sur ma parole, je suis encore honteux de son entrée dans ma famille.
— Boniface, Boniface, soupira madame Romys avec découragement, ne soyez pas si injuste envers ce bon Ernest. Il rend notre enfant heureuse ; il l’aime et la respecte infiniment ; il travaille nuit et jour ; il sue sang et eau pour lui rendre la vie douce. Nous lui devons bien pour cela quelque reconnaissance.
tes BOURGEOIS Dfi BARLINGBN WS
— Cela pourrait aller plus mal, en effet, répondit Romys ; je conviens que je pourrais estimer Ernest s’il n’était que sans fortune! mais il y a une chose, Julie, que je ne puis lui pardonner. C’est par sa faute que notre Hermine n’a pas apporté trois ou quatre cent mille francs dans la famille. Qui sait ? belle comme elle est, elle aurait peut-être trouvé un million. Cette chance, Ernest nous l’a ravie.
— Puis-je laisser l’argenterie sur la table, Boniface Y
— Non ; vous voyez bien que je ne suis pas de bonne humeur ; ne m'irritez pas davantage par votre insistance.
— Eh bien Boniface, je la ferai serrer tout de suite
par la servante. J’avais pensé pourtant que le beau jour où Hermine nous montre son second enfant
— Beau jour, deuxième enfant ! grommela M. Romys. Vous avez une drôle de manière de calouler, Julie : deux enfants en deux ans, si cela continue ainsi, ils pourraient en avoir encore une douzaine. Je suppose qu’Hermine, après notre mort, et après la mort de l’onde Jean, soit riche de quatre cent mille francs, ses enfants n’hériteront pas de quarante mille francs chacun. Douze pauvres diables dans la famille des Romys, c’est affreux I j’y pense jour et nuit. Avoir amassé ainsi pendant toute sa vie et mourir avee l'horrible certitude que notre famille s’en ira à rien ! Notre fille Thérèse, voilà une fille exemplaire. Celle-là semble née pour le profit de la famille ; son héritage ne sera pas partagé.
— Ah t si Dieu lui envoyait un enfant, dit madame Romys avec un profond soupir.
— Comment 1 ce n’est pas assez que la famille d’Her*
JOi LES BOURGEOIS DE DARL1NGEN
mine s’accroisse d’une façon si menaçante , vous voudriez que Thérèse....
— Ce n’est pas ce que je veux dire, Boniface.
— - Que voulez-vous donc dire ?
— Thérèse n’est pas heureuse, M. Pottewal a une
triste vie
— Laissez-moi tranquille avec votre écervelé de Pottewal? gronda Romys avec colère. C’est un ignorant, un poltron. S’il n’avait pas une femme de tête comme notre Thérèse, il mourrait peut-être sans fortune. Il y a de l’argent en masse à gagner pour lui par ces temps difficiles ; il est trop bête et trop indolent pour faire son profit des circonstances qui, hélas ! ne se représenteront plus. Une fortune, un million que l’on n’a qu’à ramasser, et le laisser échapper I telle est la juste cause du chagrin de Thérèse.
— Croyez-moi, Boniface, dit sa femme, il y en a encore une autre, une raison particulière. Je connais le caractère de Thérèse ; elle n’a jamais montré beaucoup d’amour pour quelqu’un ou pour quelque chose ; mais elle a toujours beaucoup aimé les petits enfants. N’a-t-elle pas, lorsqu’elle était jeune, passé des années entières à confectionner des habillements pour les enfants pauvres du voisinage? N’a-t-elle pas toujours quelque friandise à donner aux enfants de l’école du dimanche?
— - Mais, c’était par charité.
— Non, Boniface, c’était un penchant inné de son cœur. Nous autres femmes, nous remarquons tout de suite ces tendances. Depuis que Thérèse est mariée, le désir naturel de devenir mère s’est élevé en elle avec une nouvelle force. Pottewal même me dit que sa
femme a beaucoup de chagrin parce qu’elle n’a pas d’enfants. Thérèse, de son côté, ne me le cache pas. Je crois fermement, Boniface, qu’ils pourraient encore être heureux tous les deux, si Dieu bénissait leur union. Oh ! vous ne savez pas quel lien, quelle source d’affection est un enfant entre deux époux.
— Taisez-vous, Julie, dit son mari, voilà Pottewal qui entre dans le jardin. Voyez le benêt, il fait une figure comme quelqu'un qui ne sait pas compter jusqu’à trois...
Romys alla à la rencontre de soq gendre, lui serra la main avec mille témoignages de satisfaction et d’amitié, et le conduisit près de la table.
— Vous êtes seul, Francis? Où est Thérèse? demanda-t-il.
— Elle devait aller prendre le café chez madame Doover-Gortbeen ; elle viendra peut-être tout à l’heure.
— Peut-être, murmura la vieille dame, moitié triste et moitié irritée. Thérèse oserait-elle rester absente quand sa sœur vient nous montrer sa petite fille? Ce serait très-inconvenant ; ne lui avez- vous pas fait comprendre cela ?
— J’ai osé risquer une observation sur ce point. Dieu veuille que je ne l’eusse pas fait! bégaya Pottewal.
— Pourquoi ?
— Thérèse s’est fâchée, je ne puis souffrir des mots durs; j’en suis encore troublé.
Il y avait dans la voix de Pottewal tant de découragement; son visage amaigri et pâle portait si visiblement les traces d’une affliction continuelle, que madame Romys, touchée de pitié, approcha sa chaise de la sienne et lui prit la main en murmurant quelques
paroles consolantes. Romys haussa les épaules et sourit d’un air moqueur, comme s’il tenait le chagrin de Pottewal pour une folie ridicule.
— Ce n’est pas à cause de sa sœur que Thérèse n’aime pas de venir ici, dites-vous, Francis? remarqua Romys. Cela ne Vous touche pas personnellement du reste; pourquoi alors vous attristez-vous si fort?
Un profond soupir s’échappa de la poitrine de Pottewal.
— Vous devriez plutôt approuver les motifs de votre femme, continua Romys. Thérèse se respecte et elle a la fierté qui convient à une vieille famille comme la nôtre. C’est Ernest Decock qui lui inspire de la répugnance; elle n’aime pas être en compagnie de pareilles gens, et pour tout dire franchement, je comprends bien cette répugnance. Pourquoi contrariez-vous injustement votre femme dans son sentiment ?
Pottewal hocha silencieusement la tête.
— Ah ça t grommela Romys fâché, si c’est ainsi que vous causez avec Thérèse, je ne m’étonne pas que le sang lui monte parfois à la tête. Vous mettriez hors de lui l’homme le plus patient. Devenez-vous stupide ?
— Vous vous trompez sur les motifs du refus de Thérèse, répondit Pottewal sans paraître blessé du ton brusque de son beau-père.
— Mais, dites-la donc, cette raison.
— La raison? ce sont les enfants de sa sœur qu'elle ne peut pas voir.
— Quelle idée ! que lui font les enfants d’Hermine ? Elle ne devra pas les élever ; à moins pourtant que Thérèse ne déplore, du fond du cœur, le morcellement extrême de notre fortune et l'abaissement de la famille;
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ce sentiment est également légitime et honorable, ne le croyez-vous pas, Francis ?
— Ce n’est pas cela, répondit Pottewal. Chaque fois que Thérèse entend parler des enfants de sa sœur, elle est malheureuse pour longtemps, et elle pleure si abondamment que j’en deviens presque malade de pitié, quoiqu’en ces moments elle ne soit pas aimable pour moi.
— Voyez-vous bien, Boniface? Ne vous l’ai-je pas dit ? reprit la vieille dame.
— Ainsi, ce serai vrai? Thérèse désire toujours avoir des enfants ?
— Je donnerais la moitié de ma fortune si Dieu voulait bénir notre mariage.
— Vous aussi, Francis? Vous devenez fous tous les deux.
— C’est pour Thérèse que je le souhaite ardemment, dit Pottewal. Je suis presque sûr qu’elle serait heureuse si elle devenait mère. Nous aurions une affection commune ; l’enfant donnerait une direction, une occupation à notre affection, à notre esprit. Nous ne serions pas toujours l’un à côté de l’autre sans savoir que dire ni que penser.
— En effet, peut-être avez-vous raison, murmura Itomys pensif. Les enfants ne sont cependant pas toujours une source de plaisir dans la vie. Un ou deux, cela peut encore passer; continuez à espérer, Francis, il n’est pas encore trop tard.
Il y eut un instant de silence.
— Vous oubliez l’argenterie, Julie, dit M. Romys. La vieille dame enleva la cafetière et le pot au lait de la table, et les emporta dans la maison. Pottewal pro-
ÎOS LES BOURGEOIS DE DARL1NGEN
mena le regard autour du jardin, comme s'il remarquait seulement alors qu’il était le seul invité présent et demanda :
— Quelle heure est-il ?
— Ne le savez- vous pas? Trois heures.
— Mes- sens sont obscurcis : je croyais vous trouver ici tous ensemble à prendre le café.
— Le deuxième train de l’après-midi n’arrive à Darlingen qu’à trois heures trente minutes. Ainsi encore une demi-heure.
— Je ne veux pas vous être à charge, Romys ; j’irai me promener sous les arbres sur le rempart.
— Non, restez; parlons un peu d’affaires de commerce, Francis. Il y a de l’argent à gagner actuellement, n’est-ce pas ?
— Beaucoup d’argent pour celui qui a la hardiesse d’exposer sa fortune. La cherté ressemble presque à une disette, surtout en Flandre. Qu’adviendra-t-il l’hiver prochain de ces malheureuses populations? C’est à en pleurer, Romys, quand on entend raconter à la Bourse comme la misère augmente terriblement. Aux environs de Thielt on trouve des tisserands morts de faim sur leur métier. Les pauvres ouvriers y courent affamés par Landes de plus de cent personnes I
— C’est malheureux ; mais que pouvons-nous y faire, pour l’amour de Dieu ? Les plus raisonnables sont ceux qui font leur profit de cette cherté. Et maintenant que nous sommes seuls, Pottewal, vous me permettrez de vous dire que vous ne faites pas bien du tout de laisser passer les circonstances favorables. Il y a des millions à gagner, croyez-moi ; vous n’avez donc pas une goutte de sang dans les veines, pas un grain
LES BOURGEOIS 1)E DAKLINGEN 2M
de courage, que vous puissiez voir tout le monde s’enrichir autour de vous, sans vous sentir poussé à prendre votre part du gâteau ?
— Du courage, je n’en ai pas beaucoup en effet, soupira Pottewal.
— Et vous osez vous plaindre de ce que votre femme n’est pas contente de vous? Votre conduite, votre indolence pourrais-je dire , ne doit-elle pas - la remplir d’indignation ? N’avoir qu’à se baisser pour ramasser des trésors, et rester là à les regarder comme un insensé, pendant que d’autres s’en emparent 1
Pottewal haussa les épaules, mais ne répondit pas. Ce silence irrita tellement M. Romys, qu’il frappa du poing sur la table et s’écria :
— Je me fais violence pour rester calme et vous donner de bons conseils d’ami ; mais vous me feriez gagner une attaque d’apoplexie à la lin. Votre insurmontable entêtement est un parti pris : vous accusez à • tort votre bonne femme, et donnant audience à votre folle imagination, vous la haïssez. En refusant d’acquérir une grande fortune, vous vous vengez de nous, n’est-ce pas ?
— Non, Romys, ne me jugez pas si sévèrement, répondit Pottewal avec sang-froid. On emploie aujourd’hui toutes sortes de moyens malhonnêtes pour faire hausser le prix du grain...
— Eh bien, faites comme les autres.
— Ensuite on les fait baisser considérablement. Il y a dans cette fluctuation une incertitude qui m’effraie.
— Allons, allons, les prix doivent monter jusqu’à la prochaine récolte ; un enfant n’en douterait pas.
— Oui, mais les centaines de vaisseaux qui vont
ta.
SiO LES BOURGEOIS I» E DARLINGE.N
venir d’Odessa, de la mer Baltique et d’Amérique?
— Qu’est -ce que cela fait? Il ne peut pas en arriver assez pour la France seule, et la disette règne partout; les pommes de terre sont tout à fait gâtées par la maladie. Je vous le répète, pour un homme qui est dans le commerce des grains comme vous, et qui a un bon capital à sa disposition, les millions sont aussi faciles à prendre que la tasse que voilà. Dites que j’ai tort, si vous l'osez I
— Vous avez peut-être raison, Romys ; mais je ne suis pas né pour faire des entreprises hasardeuses. Je vois chaque semaine quelques marchands s’enrichir; mais j’en vois tout autant qui perdent toute leur fortune. J’ai promis à mon père, sur son lit de mort, de conserver son héritage sans l’amoindrir ; nous n’avons pas d’enfants ; nous sommes assez riches, je tiendrai ma promesse.
— Ainsi, vous restez entêté dans votre sottise? Il n’y a pas moyen de vous faire comprendre quel est votre devoir envers votre femme et envers la famille ?
— Je gagne annuellement beaucoup plus d’argent qu’il n’en faut pour mon ménage; quant à mon capital, je ne le risquerai jamais. Je suis désolé de vous déplaire ; mais cette détermination, j’y persisterai obstinément. Si un grand revers devait m’atteindre, qui est-ce qui me consolerait ? Je mourrais bientôt de chagrin et de désespoir.
Romys frappa la terre du pied ; déjà le mol poltron était sorti de ses lèvres et il allait aecabler son gendre d’injures grossières, quand un bruit de roues se fit entendre dans la rue, et une voiture arrêta sa course légère devant la porte de la maison.
— Qu’est-ce que cela signifie? grommela Romys. Seraientrils venus en voiture à Darlingen ? cela m’étonnerait : cela coûte plus que le voyage en chemin fie fer. Ces gens- là font rouler l’argent ?
Il n’avait pas achevé cette réflexion que la porte s’ouvrit, et que quatre ou cinq personnes entrèrent dans le jardin en poussant des cris de joie.
C’était Hermine, qui s’élança vers son père, les bras ouverts ; madame Romys, suivie de la vieille servante Sophie, avec un petit enfant sur les bras, qui accourait toute triomphante; mademoiselle Marie Blondeel, portant un autre enfant, et son frère Jean, qui battait des mains et remplissait le jardin de joyeuses exclamations.
Romys, touché par les tendres étreintes de sa fille, murmura quelques paroles aimables et détacha ses bras de son cou, Alors son regard tomba sur le petit enfant qu’on tenait élevé vers lui pour le lui faire embrasser.
— C’est une belle enfant, dit-il lorsqu’il l’eut touchée de ses lèvres. Encore une pareille, Hermine et ce sera assez, n’est-ce pas?
— Donnez-lui votre bénédiction, papa, je vous en prie : c’est la première fois que vous voyez ma petite Hermine.
Romys fit le signe de la croix sur le front de l’enfant.
— Merci, papa, votre bénédiction la rendra heureuse ! s’écria la mère ravie.
Elle aperçut seulement alors M. Pottewal, dont Jean Blondeel serrait la main. D’un bond elle fut près de lui, lui sauta au cou et s’écria :
— Ah 1 mon beau-frère Francis ! Je ne l’ai pas vu depuis longtemps. Où est ma sœur? Je suis si heureuse
LES BOURGEOIS DE DARL1NGEN
que je voudrais presser toute la famille contre mon cœur.
Pottewal bégaya une excuse et dit que sa femme était empêchée pour un instant, mais qu’elle ne tarderait pas à venir.
— Approche ici, petit Ernest, dit-elle p'renant par la main son petit garçon qui venait d’être mis à terre par mademoiselle Marie. Voici ton bon oncle Francis. Il t'aime bien; donne-lui un baiser, mon garçon.
L’enfant tendit les mains vers Pottewal, et lui sourit si gentiment qu’il en fut vivement ému; il le leva de terre et l’embrassa avec une véritable tendresse.
— Mais ton mari n’est pas venu avec toi ? demanda Romys étonné.
— * Un contre-temps inattendu, répondit Hermine. Ce chemin de fer lui donne tant d’ouvrage en ce moment 1 Ou est venu avec une voiture le chercher en toute hâte pour aller chez le banquier.
— Toujours pour cet éternel chemin de fer? grommela son père. Je ne crois pas qu’un de nous y roulera jamais...
— Et comment cela va-t-il chez toi ? Es-tu toujours si heureuse, mon enfant? interrompit madame Romys.
— Je suis heureuse, le chemin de fer va 'bien, tout va bien ! répondit Hermine, dont les yeux brillaient de joie.
— Eh bien donc, asseyons-nous. Qu’on apporte le café. Adèle ! Adèle ! le café t s’écria M. Romys en se tournant du côté de la maison. •
Une servante parut et remplit les tasses.
Pottewal avait déjà pris une chaise pour pouvoir tenir le petit garçon sur son genou. Pendant que les
autres prenaient place autour de la table et causaient gaiement entre eux, il donnait des friandises à l’enfant, lui disait tout bas des mots d’amitié et le caressait sans qu’on fît attentiou à lui. Le petit Ernest paraissait éprouver une affection particulière pour son oncle Francis ; car il lui passait ses petites mains sur les joues et lui souriait familièrement, comme s’il était habitué d’être assis tous les jours sur ses genoux. Hermine était reconnaissante envers Pottewal de la tendresse qu’il témoignait à son enfant.
• — Et vous, comment vous portez-vous, frère Francis ? demanda-t-elle. On m’avait dit que vous étiez malade ; Dieu soit loué! je vous vois bien portant.
— Quel beau, quel charmant enfant ! dit Pottewal. Je passerais toute une journée à le regarder ainsi, les yeux dans ses deux yeux brillants. Madame Decock, comme vous devez être heureuse !
— Heureuse, mon frère? Je n’ai jamais cru que la vie humaine pouvait être si belle.
— On dirait pourtant, Pottewal, que vous avez été malade, remarqua Blondeel.
— Noh, monsieur Jean, je suis bien portant et content, répondit-il. Oh! quel gentil enfant!
Sophie, la bonne, s’approcha pour le débarasser du petit garçon ; mais le petit Ernest jeta ses bras autour du cou de son oncle, et montra par un cri énergique qu'il voulait rester sur ses genoux.
M. Pottewal, qui n’avait peut-être pas reçu depuis longtemps un témoignage aussi sincère d’amitié et d’amour, fut si profondément touché de l’affection de l’innocente créature que ses yeux devinrent humides et qu’un gai sourire éclaira sa physionomie.
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Hermine prit la petite fille sur ses genoux et envoya Sophie à la cuisine pour prendre le café avec l’autre servante.
Une conversation animée commença, dans laquelle Hermine fit briller pour tous quelques étincelles de son bonheur et de sa joie et qu’égayèrent les spirituelles saillies de l’oncle Jean. Les deux vieilles sœurs, mademoiselle Marie et madame Romys, se tenaient par la main et étaient aussi absorbées dans leur causerie et dans leurs récits que si elles ne s’étaient plus vues depuis vingt ans. Cette gaieté générale devait être attribuée en grande partie à la bonne humeur évidente de M. Romys. Il ne lui arrivait pas souvent de voir la gaieté des autres sans devenir impatient et sans faire des réflexions désagréables; maintenant il souriait franchement et répondait quelquefois aussi par une plaisanterie aux saillies de Jean Blondeel. Une fois, pourtant, il avait parlé de la voiture et il avait blâmé cette inutile dépense; mais Hermine lui avait expliqué que son mari en avait décidé ainsi, parce qu’on ne peut pas s’arrêter quand on veut en chemin de fer et qu’avec deux enfants on devait rester maître de ses mouvements. Romys n'avait pas insisté, et immédiatement la conversation avait repris son ton joyeux.
Pottewal ne disait pas grand’chose; il jouait avec le petit Ernest et semblait complètement absorbé par l’aimable sourire de l’innocent petit ange, qui lui mettait dans la bouche les friandises reçues, comme pour voir comment son oncle mangeait avec une si grande bouche.
Tout à coup, Pottewal montra une émotion inattendue; il pâlit, mit précipitamment l’enfant par terre et
LES BOURGEOIS DE DàRLÏNGEîï SIS
se tint immobile, le regard baissé, comme un homme qu’on surprend à faire une mauvaise action.
Thérèse avait paru dans le jardin; elle avait vu son mari avec l'enfant de sa sœur sur les genoux. Son regard flamboyant et menaçant l’avait fait trembler.
Et, sur ses premiers pas dans l’allée, Thérèse avait regardé toutes les personnes qui étaient assises autour de la table et elle s’était préparée à saluer M. Decock avec une froideur répulsive. Mais, comme il n’était pas présent, elle se maîtrisa et montra un visage moins revêche. Elle se laissa même embrasser de bon gré par sa sœur et s'assit à côté d’elle à table.
Hermine, qui avait donné sa petite fille à sa mère pour courir à la rencontre de Thérèse, la reprit et la mit sur les genoux de sa sœur, en s’écriant gaiement :
— Vois, Thérèse, comme elle est jolie, comme elle est gentille! Allons, donne-lui un baiser sur ses lèvres roses ; elle te regarde , elle semble déjà connaître sa tante Thérèse 1
Madame Pottewal, immobile comme une statue de pierre, jeta les yeux sur l'enfant et la considéra avec un regard d’une étrange fixité. Son expression était singulière , ses yeux flamboyaient , sa bouche était béante, et cependant elle souriait doucement et l’éclat d’une tendre émotion rayonnait sur son visage. Elle ressemblait en même temps à une tigresse qui allait dévorer une proie et à une tendre mère qui caressait et couvait des yeux son enfant adoré.
— Ma sœur, donne-lui donc un baiser, murmura Hermine.
Thérèse se pencha lentement sur l'enfant et appuya longtemps les lèvres sur son front.
— Assez, assez, ma sœur ! s’écria Hermine d’un ton inquiet, comme si elle eût craint quelque chose.
Lorsque Thérèse leva la tête, on remarqua quelle pleurait abondamment; elle avait inondé de larmes la figure de l’enfant ; tremblante d’émotion, elle posa la petite enfant sur les genoux d’Hermine, cacha sa figure dans ses mains et se mit à sangloter tout haut. On eût cru, à voir £a pojtrine se soulever avec force, qu’elle allait tomber en proie à une violente attaque de nerfs. Chacun se leva et l’entoura ; on appela la servante pour avoir de l’eau; Pottewal, le bon Potteval, gémissait et montrait une grande frayeur.
— - Oh ! mon Dieu! elle est évanouie, cria-t-il. Secourez-la, secourez-la donc! Que faire? Un médecin, je cours chercher un médecin 1
Mais sa femme se découvrit le visage. Ses larmes avaient cessé de couler et, sauf un peu de rougeur sur ses joues, on n’apercevait plus aucune trace de son émotion extraordinaire.
Aux questions et aux consolations qu’on lui adressa de tous côtés, elle répondit avec un sourire amer.
— Ne faites pas tant de bruit, je vous en prie, c’est une indisposition passagère qui ne signifie rien. Ce sont mes nerfs. J’ai souvent ainsi des moments où je sens tout à coup couler mes larmes sans...
— Vous voudriez bien avoir un enfant, n’est-ce pas? interrompit Jean Blondeel. Il n’y a pas encore de raison pour désespérer.
Madame Pottewal jeta un coup d’œil de mépris sur son oncle.
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LES BOURGEOIS DE DAR1.INGEN • ÎIT
— Je vous dis, monsieur Blondeel, que cela vient de mes nerfs agités. Vous feriez Lien de me croire, sans chercher des suppositions dans votre imagination.
Blondeel haussa les épaules en signe de doute.
— Dites, Pottewal, n’est-il pas vrai que j’ai souvent de semblables attaques de nerfs ? demanda-t-elle à son mari avec une colère contenue. Parlez donc, n’est-ce pas vrai ?
— Oui, oui, c’est vrai, souvent, tous les jours, bégaya M. Pottewal dominé par le regard de sa femme.
— Maintenant, s’écria celle-ci, qu’on me fasse le plaisir de ne plus parler de cet accident, ou je retourne immédiatement à la maison. Versez-moi une tasse de café ; cela se passera. En tout cas, je vous préviens que je ne puis rester plus d’une demi-heure.
On satisfit à sa demande et chacun reprit sa place à table. Jean Blondeel s’efforça de ranimer la conversation ; mais toutes ses peines restèrent sans résultat : la gaieté et la joie avaient disparu. Hermine, sous prétexte que les rayons du soleil allaient tomber sur son enfant, s’était éloignée de sa sœur, et elle retenait également le petit Ernest pour ne pas le laisser approcher de Thérèse. Ce n’était point par rancune, mais par compassion qu’elle agissait ainsi ; car elle avait remarqué que la figure de sa sœur trahissait une pénible émotion chaque fois que son regard tombait sur un des enfants.
Un coup de sonnette retentit dans le. vestibule.
— Voilà Ernest 1 s’écria Hermine.
— En effet, j’ai entendu le sifflet du convoi, dit Blondeel.
M. Decock entra à pas légers dans le jardin ; sa fl-
gure était riante, ses yeux brillaient de contentement. Sans faire attention à la froideur et au mauvais accueil de Romys, il lui serra les mains avec chaleur, embrassa sa belle - mère , salua d’un air aimable M. Pottewal et sa femme, et s’écria alors avec enjouement :
— Hermine, monsieur Jean, mademoiselle Marie, j’ai une bonne nouvelle. Mon projet de chemin de fer est accepté.
Des applaudissements enthousiastes et de joyeuses félicitations répondirent à cette nouvelle*
— Accepté ? Que voulez -vous dire ? murmura Romys. Pas par les chambres assurément ? Les chambres ne sont pas en session.
— Non, non. Par le ministère. Le minimum de l’intérêt est fixé.
— Pas autre chose ? Je le pensais bien, des promesses, des apparences! Toujours des châteaux en Espagne.
Thérèse, qui avait frémi à la première nouvelle de la réussite du projet, leva les yeux et hocha la tête en riant pour s’associer au doute de son père.
— Mais, beau-père, reprit M. Decock, laissez-moi vous expliquer l’affaire ; vous verrez que je ne me réjouis pas d’un bonheur imaginaire. Les ministres ont une grande majorité dans les chambres ; ils ont résolu de faire beaucoup de travaux publics, pour venir en aide aux classes ouvrières et les mettre, autant que possible, l’hiver prochain, à l’abri de la famine. D’après cela il n’est pas douteux que mon projet, porté devant la législative, ne soit volé dans le mois de novembre.
— Incertain, incertain, l’oiseau vole encore en liberté dans les airs, interrompit Romys.
— Cette fois-ci cependant vous vous trompez, dit Ernest avec un sourire tranquille. Il y a une société de capitalistes anglais qui achète mon projet; j’ai, comme auteur du plan et comme directeur des travaux, pour cent vingt mille francs d’actions dans la société.
— Si cela réussit complètement... en novembre... murmura Romys, qui commençait à croire à l’apparence favorable de l’affaire.
— Cela a réussi complètement, répondit M. Decock. Le banquier de Bruxelles, qui est à la tête de la société, a voulu me compter aujourd’hui cent mille francs pour ma part.
Cette circonstance frappa tout le monde d’étonnement ou de joie.
Ernest courut vers ses enfants, les baisa tendrement, puis il embrassa sa femme avec une égale tendresse, Jean Blondeel l’éloigna d’Hermine pour le presser contre son cœur; mademoiselle Marie lui prit les mains ; Pottewal même, stimulé par tous ces témoignages de joie et d’affection, le félicita en des termes profondément sentis.
Un sourire amer plissait les lèvres de Thérèse; l’expression de son visage trahissait le doute et l’ironie; elle semblait irritée surtout de ce que son mari osât porter la familiarité avec son beau-frère jusqu'à lui serrer la main à son tour.
— Serait-il vrai, Ernest, demanda Romys, qu’on vous eût offert cent mille francs en argent comptant? Pourquoi avez-vous fait la folie de les refuser ?
— Irais-je sacrifier vingt mille francs pour toucher ma part quatre mois plus tôt? Dieu soit loué, je ne suis pas à ce point pressé d’argent.
En effet, Ernest, vingt mille francs c’est beaucoup
pour les perdre. Allons, asseyez-vous, buvez une tasse de café. Je veux être gai aujourd’hui. Nous arroserons la chose d’une bouteille de mon vieux bourgogne.
Bravo, mon père, cela est bien de votre part ! s’écria Hermine. Si je n’avais pas mon enfant sur mes genoux, je vous sauterais au cou.
— Oui, deux bouteilles ! s’écria Blondeel, en se frottant les mains. Si j’ai jamais eu envie de boire un bon verre de vin, c’est bien en ce moment.
— Voilà la clef, dit Romys à sa femme. Allez chercher deux bouteilles, Julie. Dans le bas, au fond de la cave, où pendent tant de toiles d’araignées.
Et, prenant la main d’Ernest, il lui dit avec amitié r
Tenez, monsieur Decock, c’est un bon commencement; si vous continuez ainsi, nous deviendrons les meilleurs amis du monde. Vous êtes un brave et vaillant garçon. Vous gagnerez beaucoup d’argent; en fait de courage et de science, il ne vous manque rien. Qui sait si avec le temps vous ne contribuerez pas mieux à l’honneur de notre famille que d’autres, qui tiennent leur fortune de l’héritage ?
A ces derniers mots il jeta un regard sur Pottewal ; celui-ci en sentit le coup et courba honteusement la tête. Thérèse frémissait de dépit et de colère contenue.
Et que comptez-vous faire de cet argent, lorsque
vous l’aurez reçu ? demanda Romys. Vous allez probablement acheter une ferme, une grande ou deux petites ? . .
— Non, mon père, j’ai un autre projet, répondit Ernest, d’abord je place sur la tête de chacun de mes enfants vingt mille francs.
Hermine lui prit la main à la dérobée et la pressa avec reconnaissance.
— Avec les quatre-vingt mille francs restants, continua M. Deeock, j’achète des obligations sur l’Etat et je garde ainsi un capital disponible pour devenir actionnaire dans des sociétés que je fonderai moi-même. Telle est la vie de quiconque veut se lancer dans-la grande industrie ; il doit entasser entreprise sur entreprise. Laissez-moi faire, beau-père ;• si Dieu veut me seconder, Hermine pourra marcher la tête haute entre les femmes les plus riches de Bruxelles. Si cet espoir est un rêve, et que je ne puisse arriver aussi loin, nous aurons bien certainement assez pour assurer le bonheur de nos enfants.
Pendant qu’Ernest parlait ainsi, ses yeux brillaient d’enthousiasme et de confiance en l’avenir; il y avait dans sa voix un accent à la fois majestueux et doux, qui fit une profonde émotion sur ceux qui l’écoutaient.
Il y eut un moment de silence ; mais Romys, voyant le vin versé, éleva son verre et s’écria :
— ■ Maintenant, amis, buvons tous à la réussite de M. Decock. Puisse la fortune lui sourire dans toutes ses entreprises !
Les verres s’entrechoquèrent et les souhaits du bonheur retentirent dans le jardin.
Thérèse se leva et dit impérieusement à son mari, qui croyait boire avec les autres :
* — Déposez votre verre ; ramenez-moi à la maison.
Chacun témoigna son étonnement et son déplaisir de
ce départ inattendu, au moment même où l’on allait passer en famille des heures si agréables ; mais, malgré tous les efforts de Romys et d’Hermine pour retenir Thérèse, elle repoussa leurs prières sous prétexte que ses nerfs étaient trop agités et qu’elle avait besoin de repos pour se remettre. Pottewal avait également risqué une prière pour pouvoir rester encore une demiheure ; mais les regards de sa femme lui ôtèrent tout courage et toute velléité d’opposition.
Il la suivit donc dans le vestibule et sortit avec elle.
Elle marchait vile, et, chemin faisant, elle accablait son mari silencieux d’une foule de reproches, jusqu’à ce qu’elle atteignît enfin la promenade déserte des remparts de la ville. Alors elle éleva la voix et lâcha bride à la haine ardente qui gonflait son cœur et à la colère qu’elle avait dû contenir si longtemps. Elle parla des enfants de sa sœur comme si l’existence de ces innocentes créatures était une sanglante accusation contre son époux ; elle lui jeta au visage les bénéfices et le bonheur d’Ernest ; elle compara le courage et l’intelligence de ces gens de rien à son apathie et à son inintelligence; elle l’appela idiot, paysan, poltron.
Pottewal avait tâché d’abord de la calmer par de bonnes paroles ; petit à petit pourtant il s’était senti blessé et indigné de ses amers reproches ; il s’était tu et avait lutté longtemps contre la tempête qui grondait dans sa poitrine.
Lorsqu’il vit sa maison à quelques pas devant lui, lorsque les dernières et les plus cruelles accusations tombèrent des lèvres de sa femme, il s’arrêta tout à coup, devint pâle comme un mort et répondit avec une sorte de rugissement de colère : ,
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— Ah I madame, vous êtes assez injuste pour me faire expier si cruellement le bonheur des autres. Il y a des choses que vou,s désirez et que Dieu seul peut vous donner ; mais, en outre, vous voulez être riche, n’est-ce pas? très-riche. Il vous faut des millions. Je suis un idiot, un paysan, un poltron, parce que je refuse de risquer ma fortune, mon repos, ma vie, pour l'accomplissement de votre désir? Eh bien, mon parti est pris. Vous les aurez, ces millions... des millions, ou la ruine, la misère ! Allons, madame, vous ne me traiterez plus de poltron. Priez Dieu, au contraire, qu’il modère mon courage, ma témérité. Demain, demain, j’achète et je revends -des grains par bateaux ! Que mon père me le pardonne dans le ciel, c’est fini, c’est fini !
Et, suivi de sa femme, il entra dans sa demeure en courant comme un fou, la tête en avant, par la porte ouverte.
Madame Pottewal tricotait depuis une demi-heure dans la grande chambre où elle était habituée à passer tristement et solitairement ses jours. Un silence complet régnait autour d’elle, aucun bruit ne se faisait entendre dans la maison ni dans la rue.
Pendant que ses doigts nouaient machinalement le fil de laine autour de l’aiguille, son esprit était loin de son ouvrage, et mille pensées diverses se heurtaient dans sa cervelle. Quoique son visage exprimât alterna-
m LES BOURGEOIS DE DARLINGEN
tivement le dépit, le chagrin et la colère, son esprit était assailli par un sentiment de joie obstiné, suivi bientôt d’un profond découragement. Ses traits s’éclairaient parfois d’une expression de satisfaction douteuse, comme si elle souriait intérieurement à un espoir séduisant ; ses yeux brillaient et sa poitrine haletait; mais, au bout d’un instant, ses traits se détendirent de nouveau. Alors elle laissa tomber sa tête sur sa poitrine en soupirant, et son regard se perdit dans le vague avec une amère ironie.
Enfln cette émotion parut se calmer ; elle devint plus tranquille et regarda distraitement ses doigts, qui remuaient avec une double rapidité les aiguilles à tricoter.
Soudain, comme si un choc invisible l’eût frappée, elle laissa tomber son tricot à terre et poussa un cri étouffé. Elle ne se leva pas néanmoins; au contraire, elle se pencha en avant, et porta ses deux mains sur son cœur pour en comprimer les battements violents. Elle retint son haleine et se tint immobile comme si elle tendait toutes ses facultés pour écouter un bruit mystérieux. Un second choc l'ébranla plus vivement. Elle sauta debout avec un cri de folle joie, et leva vers le ciel ses bras suppliants ; son visage sembla s’illuminer d’une lumière soudaine, une gratitude immense rayonna dans ses yeux, elle était admirable d’orgueil et de triomphe lorsqu’elle s’écria d'une voix tremblante.
— Oh I soyez béni, mon Dieu ! vous avez eu pitié de la pauvre repoussée ! Merci, merci, pour cet immense bienfait ! Mère t Je deviendrai mère 1 Oui, oui, devenir mère, bonheur sans bornes, béatitude céleste sur la
terre... Je chancelle... il fait noir devant mes yeux... Serait-ce un rêve ?
Elle courut avec une folle agitation d’un bout à l’autre de la chambre, fit des gestes étranges, comme si elle voulait faire comprendre par signes aux murs et aux meubles ce qui la troublait si fort, s’arrêta tout à coup au milieu de la chambre et murmura avec frayeur :
— Serait-ce possible? Ne me suis-je pas laissé entraîner par une espérance trompeuse ?
Puis [elle s’écria joyeusement, pendant qu’elle recommençait sa course aveugle autour de la chambre :
— Non, non, c’est la vérité. Dieu a permis que mon bonheur me fût annoncé. Plus de doute, je serai mère... mère, mère, mère!
Et elle répéta longtemps ce mot avec une exaltation toujours croissante.
— Qu’il vienne maintenant ! s’écria-t-elle. Avec quel amour je le recevrai 1 Comme je le comblerai de joie 1 comme je le presserai dans mes bras, lui, le père de mon enfant !
Elle se laissa tomber sur la chaise la plus proche et respira longuement comme épuisée.
— Il ne reviendra pas ! murmura-t-elle. Encore une heure au moins, un siècle de pénible attente ! Hélas 1 ce pauvre Pottewal, ignorer si longtemps son bonheur!
Poussée par une impatience fébrile, elle marcha vers la croisée, regarda dans la rue et sur la promenade de la ville, puis elle referma la fenêtre et s’écria avec une singulière expression d’étonnement sur le visage :
— Mon Dieu, que se passe-t-il en moi ? Quelle ln-
mière luit devant mes yeux ? Pourquoi tout est-il si beau maintenant, si splendide, si rayonnant d’un éclat inconnu ? Pourquoi mon âme veut-elle embrasser toute la nature, comme si tout le monde était trop petit pour mon amour? Ah! je deviendrai mère! C’est dans ce monde que mon enfant vivra!... Et j’ai pu être méchante. Là, tout à l’heure encore, j’ai fait pleurer injustement notre servante...
En achevant ces mots, elle sortit et courut à la cuisine. La servante, toute consternée, songeait à son sort cruel, et s’empressa de se Jever, tremblante, à l’apparition inattendue de sa maîtresse; mais celle-ci lui prit les deux mains et les pressa avec une sorte d'amitié fébrile en disant avec volubilité :
— Allons, ma bonne Jeanne, ne pleurez plus, vous êtes une brave fille ; toùt est oublié ; je vous achèterai une nouvelle robe des dimanches et j’augmenterai vos gages. Et ne pensez plus à me quitter ; restez avec moi; nous aurons une vie plus gaie ; vous serez contente et heureuse, ma chère !
La servante recula d’un pas et la regarda, la bouche béante, d’un air étonné et effrayé. On pouvait lire sur sa figure qu’elle croyait sa maîtresse folle ; mais celleci, devinant cette idée, tira un peu d’argent de sa poche et lui dit en riant :
— Vous ne me croyez pas, Jeanne? Ce changement soudain vous étonne? Tenez, voilà votre augmentation pour le mois prochain. Soyez contente et gaie, mon enfant, votre chagrin est fini.
Elle laissa la fille interdite, sortit par la porte de derrière et entra dans la cour. En passant, elle caressa l’unique chien qui avait été épargné. L’animal lui lé-
cha la main ; elle lui parla d’un ton amical et parut prendre plaisir aux démonstrations de son attachement. Elle alla plus loin, et ouvrit la porte du magasin. Deux ouvriers y étaient occupés à retourner le grain ; ils avaient entendu ouvrir la porte et travaillaient sans même oser lever la tête, de crainte d’une sévère réprimandé.
— Arrêtez un moment, mes amis, dit madame Pottewal. Il faut bien travailler en conscience, mais vous ne devez pas vous épuiser. Tout à l’heure je dirai à la servante de vous apporter un bon pot de bière. Reposez-vous un peu... Ne corn prenez- vous pas ce que je vous dis? Laissez là l’ouvrage pour quelques minutes.
Les travailleurs, étonnés au plus haut point, plus encore de la douceur de sa voix que du sens de ses paroles, tournèrent.la tête et la regardèrent avec hésitation. Elle s'approcha d'eux et demanda au plus âgé :
— Dites-moi, mon brave Jean, comment ya votre enfant? Le pauvre petit agneau n’est-il pas encore guéri?
— Non, madame, répondit l’ouvrier. Nous sommes bien malheureux; ma petite fille est également tombée malade et ma femme est presque à sa fin. Elle sait à peine se tenir sur ses jambes, tant elle est faible.
— Vous avez deux enfants malades? s’écria madame Pottewal avec un accent de profonde commisération. Votre femme est sans force? Qui soigne donc ces malheureux petits? Le docteur vient-il? Il leur faudrait peut-être une nourriture fortifiante. En ont-ils besoin, Jean?
L’ouvrier haussa tristement les épaules et dit en soupirant :
— Nous sommes à sept, madame. Je gagne un franc et demi par jour, chacun une bouchée de pain...
— Mais c’est inhumain! s’écria- t-elle les larmes aux yeux. Ces pauvres enfants, ils sont malades, ils ont besoin de médicaments, de bons soins, d’une forte nourriture... et ils ont peut-être faim! Oh! cela ne peut durer ainsi. Allons, Jean, suivez-moi; je veux aller chez vous, voir vos enfants, leur porter des secours, consoler votre femme. Malheureuse mère! qu’elle doit souffrir !
L’ouvrier, de plus en plus stupéfait, resta immobile comme s’il ne comprenait pas ce qui se passait; mais madame Pottewal le prit par la main et l’entratna vers la porte qui donnait sur la rue, en disant :
— Venez, vous serez content; je veux faire guérir vos enfants; je veux rendre votre femme heureuse. Vous avez fidèlement servi mon mari et son père pendant vingt ans ; je vous récompenserai, je veux protéger vos enfants et chasser la misère de votre maison. Ayez confiance, Jean, venez, venez.
Et elle disparut avec le vieil ouvrier dans la rue.
L’autre les suivit des yeux et demeura un instant immobile, le regard perdu dans l’espace ; alors il leva les mains et hocha la tête en murmurant tout bas des paroles de doute et d’étonnement.
La servante entra dans le magasin et demanda d’un ton mystérieux :
— L’avez- vous vue, Jacob? Où est-elle?
— Elle est partie avec Jean, chez lui, pour visiter ses enfants et consoler sa femme, répondit l’autre.
— Que pensez-vous de cela, Jacob ?
— Je n’ose pas le dire.
— Pauvre femme ! serait-elle devenue folle, en effet?
— Elle est tout à fait partie, Jeanne.
— Quel affreux malheur! n'est-ce pas?
— C’est malheureux pour elle, certainement. Mais pour les autres? Pour M. Pottewal, par exemple? Peut-être le brave homme pourra-t-il espérer quelque repos pour ses vieux jours.
— Avez-vous vu, Jacob, comme ses yeux sont hagards?
— Non; au contraire, j’ai cru un moment qu’elle allait nous embrasser, tant elle était aimable. Mais, Jeanne, cela a-t-il pris ainsi subitement?
— Subitement, comme un coup de marteau. Elle était dans la chambre du côté de la rue; je l’entendais se parler à haute voix sans pouvoir distinguer ce qu’elle disait. Tout à coup elle s’écria : Mère ! mère ! mère ! comme quelqu’un qui est extrêmement content. Je n’osais pas aller voir; mais elle vint peu après près de moi, me serra affectueusement la main, me dit toutes sortes de douces paroles et me donna de l’argent. Ses yeux semblaient flamboyer pourtant, et j’avais peur d'elle.
L’ouvrier réfléchit un instant et reprit :
— Elle était pourtant un peu plus douce de manières depuis une couple de semaines. Je l’ai même vue, la semaine passée, embrasser dans la rue l’enfant du boulanger. Je n’avais pas bonne idée depuis ce jour-là.
— Oui, à présent que vous me le dites, Jacob, je me rappelle avoir remarqué aussi qu'elle avait quelque chose d’extraordinaire en tête et n'était pas comme d’habitude. Elle était tantôt bonne, tantôt fâchée, sans
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rime ni raison. Ce midi elle m’a encore grondée si durement, que j’en ai pleuré au moins une demiheure... Et que va-t-il arriver maintenant, Jacob?
— On la mettra dans une maison de santé, Jeanne.
— • Jusqu’à ce qu’elle soit guérie ?
— Des gens aussi orgueilleux et aussi méchants n’en guérissent pas, Jeanne. Faites une croix là-dessus; c’est fini d’elle. Qui sait si elle ne deviendra pas tantôt furieuse et enragée, au point qu’il faudra la lier?
— Ciel 1 vous me faites trembler, Jacob. Moi qui suis toujours seule avec elle...
La sonnette de la maison retentit.
— La voilà! oh! la voilà! dit la servante pâlissant.
— Allez et ouvrez vite, Jeanne, dit l’ouvrier. Ne la faites pas attendre ; c’en serait peut-être assez pour la mettre en colère. Ne craignez rien, j’écouterai à la porte de la cour ; au moindre cri je vole à votre secours.
La servante, tout effrayée, traversa lentement le vestibule et demanda, quand elle fut derrière la porte :
— Qui a sonné ?
A la voix de la mère de sa maîtresse, elle s’empressa d’ouvrir la porte.
— Qu’est-ce que cela signifie? demanda madame Romys en riant. Craignez-vous les voleurs en plein jour? Vous êtes donc seule à la maison, Jeanne? Ma fille est-elle sortie? Vous ne répondez pas. Qu’avezvous ?
— Ah ! madame, je ne puis presque pas me tenir sur les jambes à force d’inquiétude et de peur. Ma maîtresse est allée avec Jean, l’ouvrier, dans sa maison, pour secourir ses enfants malades et consoler sa pauvre femme.
LES BOURGEOIS DE DARL1NGEN 211
— Eh bien ! cela est beau de sa part. Pourquoi est-ce que cela vous étonne? Dieu soit loué de lui avoir inspiré une telle pensée 1 dit madame Romys avec joie.
— Mais, hélas! elle est malade elle-même, trèsmalade, bégaya la bonne.
— Malade? Et elle est allée visiter les enfants de Jean? Comment pensez-vous cela, Jeanne?
— Je ne le sais pas, madame; je n’ose pas le dire; ses sens, sa cervelle...
Et elle se frotta le front en poussant un soupir.
Madame Romys pâlit et regarda fixement la servante.
— Ecoutez ! s’écria celle-ci. Voilà que j’entends sa voix. Elle vient ! elle vient !
Et à peine ces mots étaient-ils sortis de sa bouche que madame Pottewal parut sur le seuil de la porte. Un cri de joie lui échappa lorsqu’elle aperçut sa mère. Sans lui laisser le temps de parler, elle la prit par le bras et lui dit avec un accent d’enthousiasme, pendant que, par le vestibule, elle l’attirait dans son appartement :
— Maman, chère maman, je suis si heureuse ! Venez, venez, mon coeur déborde; vous allez apprendre une bonne nouvelle. Dépêchez-vous, courons : cet heureux secret me brûle les lèvres.
Arrivée dans la chambre, elle ferma la porte, sauta au cou de sa mère, approcha la bouche de son oreille et chuchota tout bas quelques mots qui firent rayonner tout à coup le visage de la vieille femme de joie et de surprise.
— Eh bien ! qu’en dites- vous?
— Ah ! c’est donc vrai ! s’écria la vieille dame. Plus
de doute, tu seras mère. Que Dieu soit béni de sa bonté!
Madame Pottewal se jeta de nouveau au cou de sa mère et l’embrassa plusieurs fois avec transport. Des larmes brillaient sur leurs joues et, dans leur émotion, elles restèrent un instant étroitement embrassées sans avoir la force de prononcer une parole. Alors madame Romys prit la main de sa fille, et dit :
— Allons, mon enfant, asseyons-nous. Tu ne peux pas t’attendrir si fort, c’est imprudent; maitrise-toi, tâche de te calmer, sinon tu pourrais te faire du mal à toi-même.
— Du mal, ma mère? La joie peut-elle faire mal à quelqu’un?
— Tous les mouvements passionnés du cœur sont nuisibles, Thérèse, l’excès de joie autant que l’excès du chagrin. Tâche de surmonter ton émotion.
Madame Pottewal, appelée à remplir un devoir nouveau, prit un siège et répondit avec un calme surprenant :
— Vous avez raison, chère mère; je me tiendrai tranquille et resterai maîtresse de moi-même. Ditesmoi quelque chose ; parlez-moi d’autres choses pour que je puisse oublier un instant mon bonheur.
— Comme cette nouvelle enchantera ce bon Pottewal! murmura la vieille dame. Il était bien fâché contre toi, Thérèse ; mais cela le ramènera à de meilleurs sentiments. Monlre-lui aussi un peu d’amitié; dompte l’emportement de ton caractère, n’oublie pas qu’il est le père de ton enfant.
— Ciel ! que dites- vous là, maman? s’écria Thérèse avec une force imprudente. Mais je dois rester calme et parler tranquillement. Lui montrer de l’amitié, à lui,
Pottewal, mon époux? Ah ! qu’un ange du bon Dieu lui murmure à l’oreille l’heureuse nouvelle ! Qu'il vienne, je lui demanderai pardon à genoux du mal que je lui ai fait; je l’embrasserai avec amour; je lui presserai la main avec reconnaissance. J’embellirai sa vie par mon affection, ma soumission, mon respect pour lui.
Madame Romys regarda sa fille avec étonnement ; elle se rappela les fâcheux présages de Jeanne , la servante, et secoua la tête d’un air de compassion. Thérèse pénétra sa pensée et dit avec moins d’agitation :
— Mon langage vous étonne, n’est-ce pas, ma mère? Il m’étonne également; je cherche à m’expliquer l’énigme de ce changement radical dans ma nature. Serait-il vrai que le nom de mère suffit pour faire jaillir une source féconde d’amour et de bonté dans le cœur d’une femme? Oui, cela doit être : depuis que Dieu m’a révélé ma nouvelle mission, j’aime tout, les hommes et les choses; tout est beau et aimable à mes yeux; je voudrais voir tout le monde heureux, comme je suis heureuse moi-même.
— Quelles bonnes paroles, Thérèse! dit madame Romys en serrant les mains de sa fille. Je savais bien qu’au fond de votre cœur se cachait la générosité et l’affection. Peut-être Pottewal se félicitera-t-il du mariage qui l’a rendu si malheureux jusqu’ici.
— Combien ai -je été coupable envers lui ! soupira Thérèse. Je l’ai forcé à se lancer dans des entreprises hasardeuses, j’ai troublé son esprit, rempli son âme d’inquiétude, en un mot, je lui ai rendu la vie amère , par ma soif de richesse et d’argent. Maintenant je serai riche. Il prendra du repos, sa maison ne lui sera plus odieuse, il commandera, il sera le chef de la famille ;
moi la mère de ses enfants, j’obéirai de bonne grâce, avec un inaltérable amour.
— Ses affaires vont pourtant très-bien maintenant, Thérèse. N’a-t-il pas gagné cent mille francs en peu de temps?
— Mais, maman, qu’est-ce que c’est que cent mille francs sans la paix du cœur, sans la jouissance de la vie?
— Vraiment, Thérèse, murmura la vieille dame, tu m’étonnes. Non pas que je désapprouve tes paroles, loin de là. Certes, je croyais savoir ce que peut sur une femme le nom de mère; mais j’ignorais que sa puissance allât si loin.
Madame ' Pottewal se tut et parut distraite par ses pensées de la conversation. Tout à coup ses yeux étincelèrent.
— Maman, si c’était un garçon? dit-elle.
— • C’est possible, mon enfant.
— Ah 1 il ne restera pas à Darlingen ; il étudiera, il ira à l’université, il sera avocat, artiste, savant, il montera à cheval, il apprendra la musique, il aura un esprit élevé et un noble cœur. Que Dieu me garde d’en faire un homme d’argent, un homme matériel, sans valeur morale 1 Non, non, il sera doué de tout ce qui est accessoire pour jouir de la vie et pour se rendre utile à l’humanité.
— C’est singulier, murmura la vieille dame, on dirait que tu as entendu ta sœur Hermine parler de l’avenir de son petit Ernest.
— Hermine I reprit madame Pottewal, ma bonne, ma chère sœur ! Comme j’aspire maintenant à pouvoir la presser dans mes bras! Lorsque mon mari sera
rentré, je lui demanderai de me conduire demain ou après-demain à Schaerbeek. J’achèterai une foule de joujoux à Bruxelles pour les enfants de ma sœur. Cela vous étonne ? La paix, l’amour doivent régner entre deux sœurs, entre deux mères. Le même sang ne coulet-il pas dans les veines de leurs enfants? J’irai inviter mon père à nous accompagner. Il faut qu’il sache, lui aussi, quelle nouvelle lumière s’est répandue sur la famille.
— Ton père! s’écria la dame en regardant la pendule. Déjà trois heures t Ciel! je me suis échappée doucement par la porte du jardin, pour venir te dire bonjour. Peut-être sera-t-il déjà rentré à la maison! Je vais encore être grondée sévèrement. La bonne nouvelle apaisera probablement sa colère. Je pars, mon enfant... Non, pour l’amour de Dieu, ne me retiens pas. Je lui demanderai la permission de venir te voir demain ; alors nous causerons plus longtemps ensemble.
Madame Romys se leva et se dirigea vers la porte.
— N’en dites rien à personne, maman, supplia Thérèse. Vous comprenez que mon époux ne doit apprendre l’heureuse nouvelle que de ma bouche. Vous pouvez bien en parler à mon père, mais vous le prierez de le tenir secret, du moins jusqu’à demain, n’est-ce pas?
— Oui, oui, adieu, Thérèse, dit la vieille dame tout inquiète, en traversant le vestibule à grands pas.
Sa fille la suivit du regard jusqu’à ce qu’elle eût disparu dans la rue, donna brièvement quelques ordres à la servante et retourna dans sa chambre.
Là, elle se laissa tomber sur une chaise près de la table, leva un instant les yeux au ciel, comme si elle
faisait une ardente prière, puis les baissa vers la terre, absorbée dans une profonde méditation. Elle resta longtemps ainsi en conversation avec elle-même et jouissant d’avance du bonheur immense qui lui était promis.
Après un instant d'immobilité complète, elle se leva et marcha rapidement vers une commode placée dans le coin de la chambre. Elle en tira différentes étoffes, les chiffonna et les déplia, choisit enfin une pièce de la toile la plus fine et la déroula sur la table.
Elle la considéra longtemps en silence, se demandant ce qu’elle pourrait en faire. Puis elle se mit à plier l’étoffe en deux ou trois doubles, comme pour calculer la mesure et les dimensions d’un objet. Enfin elle prit des ciseaux, coupa et tailla dans la toile en tous sens, jusqu’à ce qu’elle fût découpée en une quantité de morceaux grands et petits. Elle était très-pressée à l’ouvrage, les ciseaux tremblaient dans sa main, et de sa poitrine haletante s’échappait un bruit sourd qui accusait une grande agitation.
Enfin elle fit sur la table une place nette, disposa les morceaux de toile l’un sur l’autre et l’un à côté de Paître. A mesure que ce travail avançait et que les toiles prenaient une forme distincte, une émotion plus vi te semblait s’emparer de madame Pottewal... et lorsqie tout fut arrangé, elle sauta en arrière avec un cri d’a lmiration, et, toute frémissante, elle tint le rega’d attaché sur son ouvrage. Ce qu’elle avait fait ou plu ; it ce qu’elle avait dessiné sur la table avec les morceaux le toile, c’était une robe d’enfant; les petites manches le trouvaient des deux côtés, et on pouvait y voir en in igination les bras du petit enfant.
Madame Pottewal, ravie, se tenait immobile, les mains jointes, absorbée dans la contemplation de ce simple vêtement qui découvrait devant elle tout un horizon de bonheur et de béatitude maternelle. Elle avait oublié le monde entier; toutes les forces de son âme s’étaient concentrées sur une pensée... Elle n’avait même pas entendu que la porte de la maison s’était ouverte, et elle s’éveilla seulement lorsqu’elle entendit résonner à ses oreilles une sorte de grognement rauque.
Son mari était devant elle, souriant d’un sourire amer et railleur, les joues pâles, les cheveux en désordre et les dents serrées. Son aspect était effrayant et il semblait vouloir foudroyer sa femme sous son regard accusateur.
Madame Pottewal jeta un cri perçant, se leva en sursaut et tendit les bras pour sauter à son cou ; mais lui, la menaçant avec les poings fermés, dit d’un ton sombre :
— Arrière, serpent venimeux I Ah 1 vous embrasseriez votre victime? Vous la caresseriez, maintenant qu’elle succombe ? Femme fausse, hypocrite, arrière! arrière ! vous dis-je. Ecoutez, je vous apporte la nouvelle de Votre triomphe. C’est la dernière fois que vous vous réjouirez de mon chagrin.
La pauvre femme leva vers lui ses mains tremblantes et bégaya d’une voix inintelligible mille supplications, parmi lesquelles le mot mère était plus d’une fois répété; mais le visage contracté de son mari, la haine qui respirait sur ses lèvres, la colère qui brillait dans ses yeux flamboyants, la frappèrent tellement d’épouvante et de peur, qu’elle se laissa tomber sur une chaise,
2S LES BOURGEOIS DE DARL1NGKN
d'où elle regarda d’un air craintif celui qu’elle croyait atteint d’aliénation mentale.
La servante se montra à la porte ; mais Pottewal lui fit du doigt un signe si menaçant que Jeanne, épouvantée par son coup d’oéil foudroyant, s’enfuit vers la cuisine. Il ferma la porte, croisa les bras sur sa poitrine, s’approcha de sa femme et lui dit avec une ironie amère :
— Enfin, madame, votre bel ouvrage est achevé. Il est brisé l’homme dont la ruine était le but de votre vie. Les entreprises dangereuses auxquelles vous l’avez si cruellement poussé ont porté leurs fruits. La fortune de mes parents, mes bénéfices, votre dot, tout est perdu, • tout, même l’honneur de mon nom!... Voyez où m’a conduit votre nature perverse!...
Elle se leva et s’élança vers lui les bras ouverts ; il recula et voulut la repousser; mais elle, égarée, lutta contre ses efforts, lui jeta les bras autour du cou et le tint serré contre son cœur avec une force irrésistible, en murmurant rapidement à son oreille des paroles qui parurent le frapper tout à coup de stupeur, et qui firent succéder à la colère empreinte sur son visage un profond abattement et un découragement extrême.
Sa femme, charmée de l’effet de sa confidence, détacha ses bras de son cou et le regarda avec un sourire plein de prières.
Il resta un instant silencieux, puis il murmura :
— Mon Dieu, est-ce possible? Ne suis-je pas encore assez malheureux? Pourquoi une nouvelle torture? Erreur ou vérité, cette nouvelle ne peut rien contre la f.ttalité inexorable. Il est trop tard ! il est trop tard !
LES BOURGEOIS DE DAHLINGËN Mg
Elle essaya vainement de lui rendre courage ; elle l’embrassa de nouveau et répéta mille douces paroles ; mais M. Pottewal, égaré par la conviction que rien ne pourrait le sauver de la ruine et de la honte, regardait dans l’espace et répétait avec l’accent du plus profond désespoir :
— Il est trop tard ! il est trop tard !
Alors madame Pottewal, effrayée, se laissa tomber à genoux et, levant les mains vers lui, elle s’écria en sanglotant :
— Francis, mon bon Francis, revenez à vous. Voyez, je suis à vos pieds, je les arrose de mes larmes. O pitié 1 pitié pour notre enfant ! Je suis coupable, je vous ai fait beaucoup de mal ; accablez-moi de votre colère, de votre haine ; mais je vous en supplie, ne punissez pas le crime de la mère sur une pauvre, une innocente créature qui doit porter votre nom ! Francis, Francis, écoutez-moi, soyez miséricordieux!
Son époux jeta sur elle un regard triste; il semblait ému, une larme retenue brillait dans ses yeux.
— Merci, merci, s’écria-t-elle sans se lever. Parden, pardon, je vous respecterai, je vivrai pour payer ma dette envers vous. Francis, je ne suis plus la même femme, je vous aimerai comme une mère aime le père de ses enfants. Et si ce n’est pas assez, ordonnez, je serai votre humble esclave.
Pottewal lui prit les mains et la releva en balbutiant d’une voix presque inintelligible :
— Thérèse, ah ! je vous pardonne tout. Puisse Dieu vous rendre heureuse sur la terre. Mais c’en est fait de moi» mon sort est décidé.
Et, se voilant les yeux, il se laissa tomber sur une ; chaise et fondit en larmes. ■
Sa femme s’assit à côté de lui, lui mit le bras sur l’épaule, laissa un instant couler ses larmes en pleine liberté, puis elle dit avec une douceur insinuante dans la voix : j
— Francis, mon ami, ne désespérez pas. Si grande que soit votre perte, elle ne peut nous rendre tout à fait malheureux. Nous avons des parents qui ne nous 3 laisseront pas sans secours. En recommençant prudemment le commerce, nous pouvons trouver les moyens d’élever convenablement notre enfant. Nous habiterons une petite maison; le sourire de notre enfant, notre affection, notre amour inaltérable l’un pour l’autre, en feront un paradis de joie et de paix. Ne croyez pas que ma bouche proférera jamais une plainte ou une parole amère. Je veux consacrer toute ma vie à payer ma dette envers vous. Allons, ami, prenez courage, relevez la tête avec confiance, un bel avenir nous sourit. Ne déplorez pas tant la perte de votre fortune; il nous en est donné une autre en échange, une autre bien plus précieuse. Non, ne craignez rien, votre femme est une femme forte, vous le savez. Elle était opiniâtre dans le mal, désormais elle sera énergique dans le bien. Oui, oui, elle vous défendra contre le chagrin, contre l’abattement, contre le découragement...
— Et contre la honte? et contre le déshonneur? murmura Pottewal avec un cruel sarcasme.
— Soyez raisonnable, Francis, reprit-elle, parlez clairement; laissez-moi juger l’étendue de votre perte.
A commencer d’aujourd’hui tout doit être commun entre nous. La honte vous menace, dites-vous? C'est
impossible, vous êtes incapable de faire une chose déshonorante.
— Mes livres sont en désordre, soupira-t-il. J’étais devenu fou, Thérèse. Je faisais cent affaires à la fois, j’entassais les entreprises l'une sur l’autre, je courais à ma perte les yeux fermés, comme si une chute fatale, . une chute horrible, devait être le but où tendaient mes sens égarés; et dans les derniers mois, hélas! j’ai inscrit peu ou rien. Si mes créanciers saisissaient les livres et m’accusaient de tromperie devant la justice, je serais condamné comme un banqueroutier frauduleux ? Tenez, ce seul mot me fait couler la sueur sur le front. Thérèse, je vous ai faite pauvre et j’ai déshonoré le nom de votre enfant. Oh! pardonnez-moi à votre tour!
Pour toute réponse, elle le serra dans ses bras avec une joie fiévreuse. Pottewal gémissait encore, mais sa douleur était plus calme et ses larmes coulaient en silence.
— Francis, s’écria sa femme dont les yeux rayonnaient d’espérance, si l’on payait vos créanciers ou qu’on leur donnât des gages, ils ne vous poursuivraient pas?
— Impossible! soupira Pottewal.
— Non, non, on peut triompher du sort; avec du courage et de la force d’âme on vient à bout de tout. Ditesmoi, dites-moi franchement ce qui est arrivé. Je vous en supplie, ne me cachez rien.
— La chose est effroyable, et pourtant extrêmement simple, répondit Pottewal. J’ai acheté des bateaux de froment qui sont encore sous voile. J’ai fait des marchés à terme pour des milliers et des milliers d’hecto-
litres de seigle, qui sont à Amsterdam. La cote du marché d’Amsterdam est venue avec une baisse de dix francs l’hectolitre. A Anvers, trois puissantes maisons ont déjà suspendu leurs payements. En un seul jour, Thérèse, j’ai donc perdu plus de six cent mille francs...
— Six cent mille francs 1 Ciell six cent mille francs! répéta madame Pottewal pâle d’effroi.
— Hélas! oui. C’est aujourd’hui le dernier jour du mois, demain la liquidation. Les joueurs heureux courent comme des enragés pour assurer leurs gains. Ils ne m’accorderont pas une liélire de délai.
Il y eut un instant de pénible silence.
— Allons, ma chère, reprit Pottewal, soyons raisonnables. Chassons tout espoir trompeur et prenons une décision avant qu’il soit trop tard. Je partirai celte nuit, j’irai chercher un refuge dans d’autres pays pour échapper au moins à l’emprisonnement. Vous abandonnerez tout à mes créanciers, tout, n’est-ce pas? Ne gardez rien pour que mon nom reste sans tache, du moins devant vous et devant Dieu. Vos parents ne vous repousseront pas. Vous demeurerez avec eux. Ah! soyez pour mon enfant une bonne et tendre mère ; je prierai pour vous deux, et je serai, dans mon exil, toujours avec vous par l’esprit et par le cœur.
Un torrent de larmes s’échappa des yeux de Thérèse ; elle sanglotait tout haut et semblait lutter intérieurement contre la cruelle fatalité.
— Non, non, cela ne sera pas, dit-elle en se levant. Je vous suivrai plutôt jusqu’au bout du monde. Mais il doit y avoir un moyen de conjurer cet affreux arrêt. Voyons, Pottewal, si l’on vous prêtait quelques cen-
taines de mille francs, ne pourriez-vous pas empêcher vos créanciers de vous poursuivre ?
— Oui prêterait autant d’argent à un commerçant tombé ?
— Qui ? Mon père.
— Votre père? répéta son époux avec une incrédulité amère.
— Répondez-moi pour l’amour de Dieu 1 s'écriat-elle. Combien, combien vous faut-il pour gagner du temps, pour pouvoir rester sans danger dans le pays jusqu’à ce que tout soit réglé !
— Pour cela il ne faut pas énormément, Thérèse ; mais il n’y a pas le moindre espoir que quelqu’un puisse nous prêter le secours nécessaire. Voyez-vous, la grande baisse qui arrive si subitement est probablement produite par une manœuvre de puissantes maisons. Les prix continueront encore à baisser pendant quelque temps, par suite de la panique générale. Si l’on doit faire argent tout de suite de la grande quantité de grains que j’ai encore sous voiles, ^lors j’y perdrai énormément. Si je pouvais , au contraire , attendre la hausse, qui est infaillible, alors ma perte ne serait pas si grande, et peut-être pourrions-nous, par le sacrifice de tout ce que nous possédons, satisfaire intégralement nos créanciers.
— Mais combien, combien faut-il ? O Francis ! vous me torturez cruellement, s’écria madame Pottewal, qui avait peine à contenir son impatience.
— • Non, n’espérez pas, mon amie, soupira-t-il. Ce qu’il faudrait pour gagner du temps, dans le cas où je pourrais trouver du secours, c’est une somme de deux cent mille francs, pour payer la différence de mes
marchés à terme ; mais ces deux cent mille francs, il me les faudrait immédiatement, ce soir, demain matin, en argent ou en billets de banque. Où trouver seulement la moitié de cette somme ? Soumettons-nous au sort...
— Ah 1 mon courage ne se brise pas si facilement, s’écria Thérèse avec un sourire plein de confiance. Mon père nous viendra en aide. . .
— Votre père ? Demandez-lui la vingtième partie de la somme, il vous la refusera impitoyablement. Et d’ailleurs , Thérèse , il n’a pas d’argent disponible.
— Il y a des notaires, Francis, il y a des banquiers ; on peut engager ses propriétés.
Elle lui serra les mains et ajouta rapidement :
— Francis, mon cher ami, laissez-moi faire. Je vais chez mon père; dussé-je pleurer à ses pieds des larmes de sang, il sauvera du déshonneur le nom de mon enfant 1 Promettez-moi de vous tenir en repos, d’avoir confiance et de ne pas quitter la maison avant mon retour... Vous me le promettez? Courage!
Elle le serra dans les bras et sortit de la chambre en courant, tout en lui criant encore avec une joie fébrile :
— Espérez ! Oh ! je vous ai fait beaucoup de chagrin ; maintenant «Dieu me donne le moyen de commencer l’expiation. Je vous sauverai! je vous sauverai !
— Julie, que signifie celle joie excessive? Vous savez une heureuse nouvelle, dites-vous? Quelque enfantillage, sans doute? Cet imbécile de Pottewal aurait-il gagné un demi-million ou plus encore peut-être ? En ce cas, je comprendrais votre émotion.
Ainsi parlait Romys à sa femme, qui avait couru à sa rencontre dans le vestibule et l’avait suivi au salon avec de vives démonstrations de joie.
— Boniface, vous serez content comme moi, Dieu a
béni l’union de notre fille I s’écria la vieille dame, dont les yeux brillaient de bonheur. ,
— Que voulez-vous dire ?
— Ah ! ah I Thérèse sera mère.
— Bah ? Qui vous a pu faire accroire cela?
— Croyez-le, Boniface, il n’y a point à douter. J’en suis certaine comme de ma vie.
— Oui? Et vous nommez cela une bonne nouvelle ? C’est pour cela que vous êtes presque folle de joie? Comme vous comprenez mal les désirs de la famille î
— Mais, Romys, réfléchissez cependant. Le sort de notre pauvre Thérèse était à plaindre ; dans son ménage on ne voyait régner que l’aversion, la haine, le chagrin et la discorde. Il manquait un lien entre elle
et son mari , ce lien se formera maintenant. Ils seront heureux tous deux...
— Allons, laissez-moi tranquille avec ces sottes raisons 1 s’écria Romys, poussé à la colère par ses propres pensées. Il ne suffit pas qu’Hermine nous promette une douzaine d’enfants, voilà que Thérèse commence aussi de son côté! C’est consolant, c’est encourageant, en effet, d’avoir vingt héritiers en perspective et d’être poursuivi par l’affreuse certitude que notre famille, après notre mort, ne se composera plus que d’un tas de misérables. C’est à se désespérer. Vous comprenez donc que vous m’annoncez une pénible nouvelle.
Madame Romys laissa tomber sa tête sur sa poitrine, et parut très-désappointée de l’accueil que son mari avait fait à sa communication. Cependant, après un instant de silence, elle dit d’un ton suppliant :
— Non, Romys, n’exagérez pas la chose. La famille de Thérèse n’augmentera pas comme vous le craignez. Vous savez que depuis longtemps j’ai imploré de Dieu, dans mes prières, la grâce qu’il accorde aujourd’hui à notre fille. J’étais assurée qu’à cette condition seule elle goûterait un peu de bonheur sur la terre. Pourquoi ne me réjouirais-je pas quand le souhait le plus ardent de mon cœur de mère s’accomplit ? Vous aimez extrêmement notre Thérèse, Boniface; l’événement qui va mettre fin à son chagrin amer ne peut cependant pas vous laisser tout à fait insensible.
M. Romys n’écouta pas ces paroles ; il se grattait la tête en grommelant et paraissait en proie à une pénible impatience. Il dit en se parlant à lui-même :
— S’il devait tomber une pierre du ciel, elle tomberait certainement d’aplomb sur ma tête. Tout tourne
contre moi. Ce détestable imbécile, rongé par sa propre méchanceté, avait la mine d’un homme qui marchait à pas pressés vers la tombe. Il dépérit, il maigrit à vue d'œil ; il ne durera plus longtemps, soyez-en sûre. S’il avait quitté la terre sans héritiers, notre Thérèse aurait été délivrée de sa cruelle tyrannie, et en outre elle aurait eu toute la fortune de Pottewal. Elle ne risquera certainement pas une seconde fois l’épreuve du mariage. Par conséquent, elle serait venue demeurer avec nous; notre fortune personnelle se serait augmentée d*e plus d’un demi-million... Hélas 1 voilà que cette chance favorable est perdue : l’enfant dont la survenance vous réjouit est un obstacle fatal à l’élévation de notre famille.
Madame Romys üt un pas en arrière avec une expression d’effroi peinte sur la figure.
— Que signifie cela ? s’écria son mari. Allez-vous me mettre en colère ? Faites attention, Julie, je ne me sens pas très-porté à la patience.
— Je me trompe assurément, murmura-t-elle d’un air craintif, sinon vos paroles seraient horribles, Boniface. Non , non , c’est impossible, vous ne pouvez souhaiter la mort de ce pauvre Pottewal.
— S’il veut mourir, comment l’en empécherais-je ? Je comprends bien moins votre blâmable compassion pour l’homme qui rend votre enfant malheureuse.
La vieille dame frappa les deux mains l’une contre l’autre et regarda le ciel sans rien dire.
— Je comprends ce que signifient vos signes, dit Romys de plus en plus fâché. Mauvaise mère que vous êtes 1 Dans votre cœur vous accusez votre propre fille.
Pottewal est pour vous la victime de la mauvaise humeur de Thérèse, n’est-ce pas? Étrange aveuglement! Que fait Pottewal depuis trois mois? Il n’adresse jamais une parole amicale à sa femme que quand elle le force à parler. Il fait le commerce, le grand commerce, dit-on ; mais ni sa femme, ni moi, son beau-père, nous ne pouvons lui tirer une seule parole, de la bouche pour savoir ce qu’il entreprend ou quelles affaires il fait. Il résiste à tous nos reproches, à toutes nos prières, avec l’entêtement d’un âne. Ah ! s’il n’est pas fou, il faut qu’il soit la méchanceté, la fausseté même. Ainsi le temps passe, ainsi la famine passera en Flandre, sans qu’il ait tiré profit de la cherté extraordinaire des grains. Nous ne savons pas ce qu’il fait. Et je ne le mépriserais pas, le lâche, qui vole notre famille de plus d’un million peut-être ? Oui, oui, voler est le mot ; il n’a qu’à ramasser ce million ; mais par haine pour sa pauvre femme et pour nous, il ne veut pas gagner de l’argent. Cela nous rendrait trop contents !
— Il a déjà gagné cent mille francs, murmura madame Romys.
— Je n’en crois rien.
— C’est pourtant vrai, Boniface.
— Mais comment pouvons-nous le savoir ? Il cache ses affaires, même à sa femme.
— Il y a eu quelques beaux jours dans le ménage de notre fille, Boniface. Pottewal était si content de ce gain considérable , quîil paraissait vouloir oublier toutes les querelles passées. Il a expliqué alors ses affaires à sa femme et lui a démontré qu’il avait bien réalisé un bénéfice net de cent mille francs.
— Mais depuis lors? Il est plus mauvais que jamais.
Qui vous dit qu’il n’en a pas perdu autant? Cela ne m’étonnerait pas que, pour nous rendre malheureux, il fit à dessein de mauvaises affaires. Hélas 1 je l’avais bien pressenti ! les mariages de nos filles devaient être les clous de mon cercueil. Voilà Ernest Decock qui me berce depuis deux ans avec son projet de chemin de fer. Aujourd’hui le moment décisif est arrivé; son projet est discuté à la Chambre des représentants. Il se produit à côté du sien un autre projet qui donne au chemin de fer une direction toute différente. La majorité ne lui semble pas favorable. Après avoir tant espéré, après avoir bâti si longtemps des châteaux en Espagne, Ernest en sera pour son travail et ses sacrifices. Soyez-en sûre, son projet sera rejeté. Encore cent vingt mille francs perdus. Et je devrais rire et me féliciter, parce que le nombre de mes héritiers grandit; tandis que nos moyens diminuent d’une façon si inquiétante? Mon Dieu, qu’adviendra-t-il des Romys? Une ancienne et riche famille , dont les descendants seront peut-être déchus jusqu’à la condition d’ouvriers !
Un violent coup de sonnette retentit.
— Quel malhonnête eshce là ? grommela Romys.
Tout à l’heure on arrachera la sonnette. Ce sera la marchande de lait. Je ne sais, mais ces petites gens deviennent d’une insolence... Voyez, qu’est-ce que cela signifie? Ton mari t’aurait-il maltraitée, Thérèse? tu es si pâle !
Thérèse était entrée dans la chambre ; son visage portait les signes d’une angoisse extrême. Elle der meura un instant silencieuse pour rassembler ses forces et surmonter sa douleur.
— Ah çà, vas- tu parler? s’écria Romys.
Thérèse lui mit les bras autour du cou et dit d’une voix émue en laissant tomber la tête sur la poitrine de son père :
— O mon père! ayez pitié de moi. Un effroyable malheur a frappé M. Pottewal ; je meurs d’inquiétude, de chagrin...
— Quoi? Est-il mort peut-être? interrompit Romys avec un sourire.
— Vous seul pouvez encore nous sauver. Si vous repoussez ma prière nous sommes perdus ; mais votre cœur paternel vous inspirera. Vous ne refuserez pas, n’est- ce pas, de sacrifier une partie de votre fortune pour le bonheur de votre fille, pour l’honneur de la famille?
Son père recula , la regarda avec courroux et s'écria :
— Qu’est-ce ? Que dis-tu? Sacrifier une partie de ma fortune? Perds-tu la tête, Thérèse ? Ton mari a-t-il fait de mauvaises affaires? C’est pour son compte. Mais ce ne peut être aussi grave que tes sombres paroles nous le font craindre.
— Grave 1 ah 1 c’est une affreuse catastrophe 1 s’écria Thérèse, frappée d’eflroi par le langage décourageant de son père. Le prix des grains a baissé aujourd’hui de dix francs par hectolitre. Pottewal a fait une perte de six cent mille francs...
— Six cent mille francs! répéta son père, pâle comme un mort.
— O ciel 1 six cent mille francs ! gémit madame Romys en tombant sur une chaise, le visage caché dans ses mains.
LES BOURGEOIS DE DARL1NGKN 251
Thérèse tremblait et semblait consternée à la vue de l’émotion mortelle de son père.
il était immobile comme une statue de pierre, les yeux hagards, les dents serrées et les bras levés au ciel. Elle s’approcha et lui prit la main.
— Allons, cher père, consolez- vous ; le malheur est grand, sans doute; mais avec votre aide.
— Et ta dot ? ta dot? murmura-t-il d’une voix sourde.
— Perdue, mon père ; tout est perdu si vous nous refusez votre assistance.
— Mon assistance ? quelle assistance? Six...
— Non, écoutez-moi, mon père; je vous expliquerai ce déplorable événement. Ce n’est pas ce que vous croyez. Vous savez que Pottewal faisait depuis quelque temps de grandes affaires, pour vous plaire, pour gagner des millions si le hasard voulait le favoriser. Il a acheté plusieurs bateaux de grains, qui sont encore sous voile ; il a aussi acheté à terme quelque milliers d’hectolitres de seigle. Le marché d’Amsterdam et le marché de Londres sont venus tout à coup avec une baisse de dix francs...
— Laisse-moi tranquille ; je ne veux rien entendre, grogna Romys, repoussant sa fille de la main. Toi, ta sœur, ta mère, vous êtes toutes nées pour mon malheur. Je me sens menacé d’une attaque d'apoplexie. Six cent mille francs volés à notre famille ! c’est comme si on me tirait le sang par toutes les veines : je puis tomber mort à tes pieds... et toi, cruelle enfant, tu ne parais pas anéantie, tu peux raisonner ; tu n’as pas une larme dans les yeux ! Oh ! j’ai vécu trop longtemps !
Il se jeta sur un siège et tourna le dos à sa fille. Celle-ci était consternée, et luttait avec de pénibles
LES BOURGEOIS DE DARL1NGEM
efforts contre le découragement; ses joues et ses lèvres tremblaient; ses yeux erraient de son père à sa mère, comme pour chercher un refuge contre le désespoir* qui s’emparait d’elle ; mais l’attitude de madame Romys n’était pas faite pour lui donner de l’espoir ou lui promettre du secours, car elle courbait la tête et tremblait visiblement d’effroi.
Enhardie par le sentiment de la nécessité, Thérèse rassembla tout son courage, s’approcha de son père et dit :
— Des larmes? Ohl si je pouvais pleurer! Mais le désespoir ne peut pas, nous sauver. La fatalité est devant nous qui nous menace de la honte et du déshonneur, nous devons la combattre jusqu’à la fin. Allons, mon père, écoutez-moi, je vous en supplie. Comprenezmoi bien ; dans la perte que je vous ai annoncée est comprise la baisse du prix des grains sous voile. Cette différence constitue au moins la moitié de la perte totale. Si l’on pouvait retarder la vente de ces grains jusqu'à ce que les prix remontent de nouveau , Pottewal pourrait encore sauver une bonne partie de sa fortune.
— Mais qu’il les garde, ces grains ! cria Romys,
— Pour cela votre aide est nécesaire, mon père. La différence sur les marchés à terme doit être payée demain. Si Pottewal reste en défaut, alors on le déclarera en faillite, on saisira ses biens, on mettra ses livres sous scellés, on vendra au cours du jour les grains qui sont encore en mer. Pour nous sauver d’une ruine complète, pour nous donner le temps d’attendre la hausse du prix des grains, il faut deux cent mille francs en argent comptant ou en billets de banque pour de-
main matin au plus tard ; avec ce sacrifice nous pourrions péut-êlre rester debout et continuer notre commerce. Vous, mon père, vous pouvez nous aider ; vous pouvez lever de l'argent sur vos propriétés, chez des banquiers, chez des notaires, chez des amis. Soyez généreux, faites bénir votre nom par un bienfait inappréciable. Procurez-nous ces deux cent mille francs 1 Romys se retourna, croisa les bras sur la poitrine et dit avec un sourire de raillerie amère :
— Deux cent mille francs que je devrais donner?... Tu es folle et ta mère ne l’est pas moins... Voyez-la donc avec les bras tendus 1 Elle aussi serait assez sotte pour jeter deux cent mille francs dans un gouffre qui a déjà. englouti plus d’un demi-million. Vous voulez donc me mettre sur la paille? Vous voulez pendre la besace au cou d’une vieille famille riche? Impossible!
‘ Cessez ces efforts coupables. Nous sommes assez malheureux. Il n’est pas besoin, pour m’assassiner, d’extorquer encore deux cent mille francs à la famille.
— Mais, mon père...
— Rien, je ne donne rien !
— O mon Dieu, sanglota Thérèse , soutenez mes forces! aidez-moi, donnez-moi le calme... Mon père, il* y a une chose que vous ne savez pas, une chose plus effroyable encore que la perte de notre fortune. Pottewal avait perdu la tête ; il a fait dans le dernier mois cent affaires, gagné et perdu de l’argent, reçu, dépensé, sans rien inscrire sur ses livres. Si demain il doit refuser le payement, faute d’assistance, alors la justice s’en mêlera, et mon pauvre mari, quoique innocent, sera arrêté, arrêté et condamné comme coupable de banqueroute frauduleuse !
Il y eut un court silence , interrompu seulement par les sanglots étouffés de madame Romys.
— Banqueroute frauduleuse ? murmura Romys avec un rire fiévreux. Ah I le vil scélérat ! il a atteint son But! Mais il s’est jeté lui-même dans le précipice qu’il a creusé pour nous ; il ira en prison pour vingt ans, il sera galérien ; cela, du moins, il ne l’aura pas volé ; il a mérité pis encore.
Un cri perçant, un cri d’horreur et d’angoisse mortelle, s’échappa de la poitrin^ de Thérèse. Un torrent de larmes jaillissait de ses yeux. Elle se laissa tomber à genoux, et, levant les mains, elle supplia.
— O mon père, ouvrez votre cœur à la compassion 1 Ayez pitié de votre malheureuse fille. Elle va devenir mèrel Son enfant sera le fils d’un galérien? Mon Dieu! je me sens mourir! Mon père, mon père, gardez noire nom de cette flétrissure t Soyons pauvres, s’il le faut ; mais défendez votre enfant, défendez-vous vous-même contre co sanglant déshonneur.
— Rien ; pas un franc, pas un sou pour le perfide, pour le lâche, pour le vaurien ! répliqua brusquement Romys en détachant de ses genoux les bras de sa fille. ' Il se leva sans s’occuper plus longtemps d’elle, et se mit à arpenter la chambre d’un bout à l’aulre en frappant du pied et eu grommelant.
Écrasée sous le poids de son inflexibilité, à demi morte d’inquiétude, d’effroi et de désespoir, Thérèse se traiua jusqu’à la chaise la plus proche, s’y laissa tomber et cacha sa figure dans ses mains. Les pleura coulaient sous ses doigts et des gémissements douloureux soulevaient sa poitrine haletante, comme si son cœur allait se briser.
Alors madame Romys, qui jusque-là n’avait osé hasarder une parole par crainte de la colère de son mari, se jeta à genoux à ses pieds et implora sa compassion pour leur malheureuse fille; mais il regarda un instant sa femme avec mépris, la laissa agenouillée et reprit sa promenade agitée par la chambre. La mère désolée s’assit à côté de Thérèse, lui passa le bras autour du cou et s’efforça, tout en pleurant, de la consoler par de douces paroles.
Après un long silence pendant lequel Romys avait fait une vingtaine de tours dans l’appartement avec des signes de colère et de désespoir, il s’arrêta plus calme en apparence devant sa fille et lui dit ;
— Ah çà, Théièse, toi qui parles de courage, est-ce ainsi que tu veux lutter contre le destin? Gesse de pleurer : il y a encore un moyen de sauver quelque chose, beaucoup peut-être ; que Pottewal quitte le pays. Fais-le fuir à la tombée de la nuit. Nous réglerons ses affaires pour le mieux avant le matin. Sa fortune consistait en grande partie en rentes sur l’État, en actions industrielles, en billets de banque. Si nous pouvions seulement garder ta dot, ce serait toujours autant de sauvé. Pourquoi ces paroles t’effrayent-elles? Ne vastu pas t’éprendre du coquin perfide que tu as justement haï jusqu’à ce jour? Tu es délivrée de lui; c’est du moins une consolation pour toi dans ton malheur.
Madame Pottewal parut frappée d’une soudaine commotion nerveuse ; elle se leva, essuya les larmes de ses yeux, fixa sur son père un regard plein d’indignation et demanda :
— Ainsi, vous refusez votre aide?
— G’est-à-dire, je ne donne pas d’argent; mais je
ÎM LES BOURGEOIS DE DARLINGEft
réglerai les affaires de Poltewal après son départ.
— Vous refusez les deux cent mille francs qui doivent sauver la vie et l’honneur de mon mari? Vous
choisissez la honte pour vous-même, pour ma mère , pour ma sœur, pour mon enfant innocent?'
— Rien, je ne donne rien. Cela n’ira pas si mal que tu crois, et, Poltewal dût-il être récompensé comme il mérite, entre l’honneur sans argent et l’argent sans honneur, je choisis le dernier. Avec de l’argent on regagne l’honneur ; avec l’honneur seul on est méprisé de tout le monde. Dans le siècle où nous vivons, il n’y a pas de plus grand déshonneur que la pauvreté.
Thérèse n'avait accordé que peu d’attention à ces paroles, quoique elle en ressentit la pénible impression. Il était aisé de voir qu’une lutte violente se livrait en elle, et qu’elle résistait avec effort aux mouvements tumultueux de son cœur. Tout à coup elle succomba dans cette lutte et s’écria avec une volubilité fébrile :
— Hélas, qu’il en soit donc ainsi; Dieu m’est témoin que je vous ai exposé avec humilité, avec respect, la* cruelle nécessité où je suis. Je vous ai laissé charger de calomnies le nom de mon mari ; je vous laisse rire de son malheur sans le défendre. Ah ! j'étais assez insensée pour espérer qu’une seule étincelle d’amour était cachée au fond du cœur de mon père ! Eh bien, homme de fer, cœur de pierre, la mère désespérée s’élèvera contre vous et vengera le père de son enfant de votre injustice. Ecoutez la vérité : c’est vous, vous seul, qui avez poussé à sa perte l’homme bon et généreux que vous nommez lâche, coquin et perfide!...
— Moi, moi? s’écria Romys avec un rire amer ; quelle sottise inouïe est cela !
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LES BOURGEOIS DE DARL1NGEN 257
— Vous, nul autre que vous, mon père! continua Thérèse poussée à bout. Dès le premier jour de mon mariage, vous m’avez excitée contre mon mari ; vous n avez pas cessé de me dire qu’il était paresseux, lâche et sans esprit; vous avez tout fait pour le rendre haïssable à mes yeux; chaque jour, à toute heure, vous m’avez poussée à lui faire entreprendre de grandes aüaires, afin de gagner beaucoup d’argent. Mon caractère était assez aigre et assez désagréable. Je n’avais pas besoin de vos éternels conseils pour rendre mon pauvre mari malheureux. Ce que vous exigiez de lui était contraire à sa nature et au-dessus des forces de son cœur honnête. Vous avez mis sa raison en danger tant par vous-même que par moi et vous l’avez poussé au désespoir. Ce qui arrive aujourd’hui est notre ouvrage et nous en répondrons devant Dieu, dont l’œil qui voit tout perce le masque de l’hypocrisie...
— Tais-toi, tais-toi, tu me mettras hors de moi ! . grommela Ilomys d’une voix rauque, frémissant de ' fureur et d’effroi.
Thérèse éloigna sa mère qui essayait de la retenir et s’écria avec une agitation croissante :
— Quoi! mon mari est un coquin, il mérite les galères? Non, il n’est pas autre chose que l’innocente victime de votre avidité égoïste. Vous pouvez le sauver; vous pouvez réparer en partie, peut-être tout à fait, le mal que vous lui avez fait; et vous refusez ! Eh bien, ‘ nous quitterons le pays cette nuit! Réglez donc nos affaires, d’une façon devant laquelle la conscience du coquin de Pottewal reculerait d’horreur, comme devant un misérable vol. Oui, nous irons bien loin, à l’autre tout du monde. Je ne veux pas avoir à rougir devant
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mon enfant de l’homme cruel qui me donna la vie pour mon malheur !
Romys , sous l’impression puissante des paroles de Thérèse, avait reculé jusque contre le mur. Il s’y était adossé, les mains crispées dans les cheveux et pâle comme un linge. Cependant un sourire étrange errait sur ses lèvres, et l’on n’aurait pu dire si la crainte le troublait ou s’il riait des insultes sanglantes qui résonnaient à ses oreilles. Sa femme était assise contre la cheminée, la tête profondément penchée sur la poitrine. Si son corps n’avait pas été agité d’un tremblement fiévreux, on eût pu croire qu’elle s’était évanouie sous le poids de son inquiétude.
— Vous riez, mon père? reprit Thérèse avec égarement, vous riez? Et la mort et le déshonneur se dressent menaçants devant vous!... Oh! oui, accusez-moi dans votre cœur de violer mes devoirs, de vous, manquer de respect. Dieu jugera entre moi et celui qui laisse le déshonneur imprimer sa marque sur le front de mon enfant; entre une pauvre mère, folle de désespoir, et un père impitoyable qui vend l’honneur de toute sa descendance pour une somme d’argent !
M. Romys, brisé par cette dernière accusation, se laissa tomber comme anéanti sur une chaise, se mit les mains devant les yeux et commença à pleurer.
La vue de ses pleurs arracha un cri de désespoir à Thérèse ; elle se laissa retomber à ses pieds , prit ses mains, les couvrit de baisers et de larmes et s’écria d’une voix déchirante :
— Mon père, ah ! mon cher père, pardonnez-moi! Je ne sais pas ce que je dis; je suis folle, il fait noir dans mon esprit. Pitié, pitié, dites le mot qui doit nous sai£
IIS BOURGEOIS DK DABLINGEN' 259
ver. Je vous bénirai, je vous respecterai, et je vous chérirai jusque dans la tombe!
Madame Romys était accourue également; et pendant que sa fille agenouillée caressait fiévreusement les mains de son père, la vieille dame avait jeté les bras autour du cou de son mari et murmurait à son oreille une ardente prière.
— Parlez, mon père, supplia Thérèse. S’il vous est impossible de nous sauver fout à fait, dites du moins ce que vous pouvez nous offrir pour nous garder du déshonneur. Allons, soyez bon ; ne me laissez pas aller errer dans des pays étrangers. Donnez cent mille francs !
— Cent mille francs? s’écria Romys qui sauta debout avec des yeux flamboyants. Après un si sanglant affront : allez, vous n’étes plus ma fille; je ne vous connais plus! >
— Pitié, pitié pour mon enfaut !
— Pas de pitié; je ne donne rien, rien, rien !
— Eh bien, sanglota Thérèse, que Dieu soit mon seul secours sur la ferre. Je n’abandonnerai pas mon époux. Si le dévouement, le sacrifice, l’amour peuvent quelque chose, je tâcherai de lui payer votre dette et la mienne. Adieu, mon père ! adieu, ma bonne , ma tendre mère ! adieu f
Madame Romys poussa un cri d'angoisse et voulut courir après sa fille; mais son époux la prit par le milieu du corps et la retint avec violence.
Tandis que les cris craintifs de sa mère la suivaient jusqu’à la porte, Thérèse courut comme une folle tout droit dans la rue; elle chancelait sur ses jambes et 'semblait ne pas savoir ce qu'elle faisait, ni dans quelle
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direction elle allait. Cependant, au bout de quelques minutes, elle se trouva au boulevard et marcha en toute hâte dans les chemins qui s’éloignent de l’allée principale de la promenade comme si elle cherchait quelque chose.
Une vieille dame l’avait appelée de loin par son nom ; mais, dans l'égarement de son désespoir, elle ne l’avait pas entendue.
Enfin elle approcha d’un endroit sombre et trèsécarté où il y avait un banc sous un berceau de syringas. Elle s’y laissa tomber, courba la tête et resta assise ainsi pendant longtemps immobile, sans regard , sans idée, sans qu’un soupir, un signe vînt trahir le trouble de son âme.
Une très-vieille dame marchait en souriant par les allées tortueuses qui environnaient l’endroit où Thérèse désolée était ^assise. Pille devait avoir perdu ses traces, car elle tournait la tète de tous les côtés et interrogeait du regard toutes les avenues. Tout à coup elle s’arrêta , elle avait aperçu celle qu’elle cherchait- Elle s’avança à pas de loup près de madame Pottewal et l’épia quelque temps en silence avec une joie maligne dans les yeux.
— M’enfuir! et mon enfant? murmura Thérèse d’une voix à peine intelligible. 0 Dieu! que cet espoir est faible! Mon oncle Jean? ma sœur Hermine? le chemin de fer, il va partir...
— Ma pauvre Thérèse, dit la vieille dame d’un ton de compassion, votre mari vous a-t-il maltraitée, mon enfant? Consolez-vous, c’est notre lot sur la terre... v
— Ciel! madame Kwas! s’écria sourdement Thé-*
rèse, tremblant de tous ses membres, comme si elle avait vu la gueule béante d’un serpent.
— Qu’avez-vous, ma chère? Calmez-vous , calmezvous ! Il ne vous a sans doute pas frappée ? *
Mais Thérèse revint à elle, s’élança hors du berceau et se mit à courir avec une folle vitesse, pour fuir la dame dont l’apparition l’avait remplie d’une crainte mortelle.
Celle-ci la suivit d’un regard étonné, jusqu’à ce qu’elle eût disparu tout à fait de sa vue, puis elle se dit à elle-même en se dirigeant vers la ville :
— Elle est folle ! sur ma parole, j’ai toujours pensé que cela en viendrait là. C’est une nouvelle dont on ne sera pas peu surpris ! Hâtons-nous, je suis peut-être la première qui la sais 1
Un charmant petit garçon d’environ trois ans, monté sur un cheval de bois, chevauchait triomphalement, la cravache à la main, par les allées d’un beau jardin à Schaerbeelt. Un gros monsieur avec des cheveux blancs bouclés et enveloppé dans une robe de chambre aux couleurs voyantes poussait le cheval et s’essoufllait, pour obéir à l’enfant qui criait sans cesse.
— Plus vite, plus vite encore! Hue, mon oncle Jean, hue, hue !
La sueur perlait sur le front du vieillard et il soufflait bruyamment ; pourtant ce jeu semblait l’amuser,
iB.
K2 les bourgeois de darlingen
car il riait aux éclats, et, tout en marchant, adressait à l’enfant toutes sortes de mots tendres et plaisants, tant qu’à la fin il s’arrêta tout hors d’haleine et harassé.
— Hue, hue f commanda le petit garçon avec impatience.
— Le cheval est fatigué ; écoute-le souffler, soupira Jean Blondeel. Laisse-le un peu reposer, Ernest ; il ne péut plus courir.
— Le chat,, jouons au chat alors ! dit l’enfant en sautant à terre. Vous êtes le chat, cher oncle, vous ne m’attraperez pas !
Et M. Blondeel courut derrière l’enfant à petits pas et feignit de ne pas savoir l'atteindre. Puis ce fut au tour d’Ernest d’être le chat et de courir après le vieillard. Chaque fois qu’ils s’attrapaient l’un l’autre, des cris joyeux retentissaient dans le jardin. Le vieux monsieur, fatigué de nouveau, se laissa tomber sur le gazon. L’enfant se plaça à cheval sur sa poitrine et se mit à l’embrasser et à le caresser en l’appelant de sa petite voix douce : « Cher parrain et bon oncle. » M. Blondeel l’éleva en l’air, le fit culbuter au-dessus de sa tête, puis le pressa sur sa poitrine et l’embrassa avec des larmes d’attendrissement dans les yeux. Qu’il était heureux, le vieillard 1 Avec quel bonheur il redevenait enfant, lui qui approchait déjà du terme de sa vie; et comme il se sentait rajeuni par la douce puissance de Pamour !
— Un papillon ! un papillon ! s’écria le petit garçon. Vite, cher oncle, attrapez-le ! attrapez-le !
El M. Blondeel, pour faire plaisir à sçn camarade de jeu, dut se remettre à courir autour du jardin, jusqu’à ce qu’enfin, épuisé par ses efforts infructueux.
LES UOURGEOIS DE DARLINGEN
il s’assit sous le berceau de verdure. L’enfant, également fatigué, grimpa sur ses genoux et dit d’un ton suppliant pendant qu’il lui pressait les joues :
— Cher oncle, racontez-moi une histoire du pays de Cocagne.
— Bien, petit fripon, murmura le vieillard, tu ne me laisserais seulement pas le temps de reprendre halaine.
— Allons, cher oncle, l’histoire de Janneken et Mieken 1 et de la Montagne de Sucre.
— Bien, tiens-toi tranquille et écoute : — Il y avait une fois un Janneken et une Mieken qui avaient été sages et obéissants, et ils pouvaient aller au pays de Cocagne; mais sur' leur chemin s’élevait une grande montagne de sucre, et ils devaient y mordre un trou pour arriver au pays de Cocagne , et lorsqu’ils y eurent mordu un trou, ils furent au pays de Cocagne. Là il faisait bon, Ernest: l’eau y était du lait et du vin sucré ; les arbres étaient du chocolat, la terre de la cassonade, le gazon du sucre candi, les pierres du massepain. Et Janneken et Mieken pouvaient manger de tout, autant que.leur petit cœur en désirait. Il y avait une grande maison dans laquelle demeurait le roi du pays de Cocagne ; les bornes devant la porte étaient de pain d’amandes, les murs de pain d’épice, les fenêtres de sucre d’orge... Allons, voilà que le petit coquin s’endort !
En effet, l’enfant, l’œil fixé sur les lèvres du narrateur, avait écouté un instant l’énumération de toutes ces friandises ; mais bientôt, succombant à la fatigue, il avait fermé les yeux et laissé tomber sa tête contre la poitrine du vieillard.
\. Petit Jean, petite Marie.
284 LES BOURGEOIS I)E DARLINGEN
Celui-ci le regarda un instant avec une muette admiration.
— Que l’homme est beau, cependant, dit-il ; comme' son âme et ses traits sont purs, alors que les passions et les sèucis de la vie ne lui ont encore rien ôté de sa foi et de son innocence primitive !
C’est un homme qui repose sur mes genoux... un ange! Que fera de lui le sort? que fera de lui le monde? Oh I que le bon Dieu te protège, mon enfant !
Il lui donna un baiser, se leva avec précaution et rentra dans la maison avec le petit sur les bras.
En entrant dans la chambre du rez-de-chaussée de la demeure de M. Decock, il dit avec un gai sourire :
— Voici Ernest, qui est en train de rêver du pays de Cocagne. Il fera bonne chère dans son sommeil.
— Venez, mon frère, donnez-moi Ernest, dit mademoiselle Marie. Vous êtes là comme une nourrice.
— Voyez, voyez, notre petite Hermine tend aussi les mains vers vous, dit en riant madame 'Decock, assise à la fenêtre avec la petite fille sur les genoux. C’est vraiment un miracle comme ces petits enfants vous aiment, monsieur-Jean. Notre petit Ernest est enragé pour être auprès de vous : sitôt que vous sortez de la maison il devient triste et cherche partout comme s’il avait perdu quelque chose.
— C’est la vérité , Hermine, répondit Blondeel avec fierté. Je ne comprends pas comment cela se fait.
— Ah! c’est parce qu’ils savent et qu’ils sentent que vous les aimez bien tendrement.
— S’il les aime! dit la vieille demoiselle. Il a rajeuni de vingt ans au moins depuis que ces petits anges sont au monde. Je gage qu’il en rêvé toutes les nuits.
— Vous dites cela pour plaisanter, ma sœur, mais vous n’êtes pas si loin de la vérité. N’ai-je pas vu cette nuit Ernest revenir à la maison avec son diplôme de docteur en droit? Je pleurais de joie tout en dormant.
— Cela ne m’étonne pas du tout, répliqua mademoiselle Marie. Songez donc, Hermine, mon frère ne fait plus que calculer, et il marchande les dépenses de mon ménage, et il veut épargner et il devient avare. Devinez pourquoi?
— Oui, mais vous avez beau railler, répliqua Blondeel avec une gravité singulière, les enfants deviendront grands, et nous devons veiller à ce qu’ils aient quelque chose pour entrer dans le monde. A présent je trouve plus de plaisir à épargner qu’à dépenser de l’argent. D’ailleurs c’est pour ces deux petits anges, n’estce pas, ma sœur ?
Hermine qui s’était levée, prit sa main et la serra avec une profonde émotion.
• — Comment pourrai-je assez prier Dieu pour vos bienfaits ? murmura-t-elle. Il me donne un noble, un généreux époux, de beaux enfants et de bons, de tendres amis comme vous pour protéger mon amour et mon -bonheur! Et je pourrais avoir du chagrin ? Oh ! non, ce serait de l’ingratitude...
— Du chagrin, répéta Blondeel; du chagrin dans le paradis terrestre? Car, avouez-le, Hermine, c’est ici un vrai paradis de paix, de bonheur et d’amour. Maintenant asseyons-nous. Ma sœur te gâte trop. De quoi parlais -tu à mon entrée? De nouveau du chemin de fer proposé, n’est-ce pas ? '
— En effet, monsieur Jean, répondit Hermine, nous parlions de mon mari. Il est plein d’inquiétude ; il doit
courir toute la journée, faire des articles pour les journaux, des notes pour les représentants qui veulent défendre son projet et calculer les moindres chances pour le faire adopter. Cette après-midi il était presque découragé !
— - Il a tort, Hermine, son projet a été renvoyé hier aux sections de la chambre pour examen plus approfondi. Cela ne figurera que la semaine prochaine à l’ordre du jour.
— Mais la majorité semble contraire à l’adoption, monsieur Jean.
— Bah I bah ! cela changera bien. M. de Deeker n’at-il pas défendu le projet avec une éloquence pleine de conviction ? M . Rogier n’a-t-il pas fait valoir tout le poids de sa puissante influence en faveur du tracé? Je ne comprends pas Ernest ; je lui croyais plus de courage.
— Du courage? Ah ! monsieur Jean, vous ne le connaissez pas encore, s’écria Hermine avec enthousiasme. Ernest a un cœur admirablement fort et courageux ; et certainement ce ne sera pas lui qui baissera la tête devant une difliculté, quelle qu’elle soit ; mais vous qui, par amour pour ses enfants, voulez faire des économies sur vos plaisirs, vou3 comprenez bien, n'est-ce pas, que mon pauvre Ernest doit être troublé et inquiet. Cent vingt mille francs dont il voulait placer une bonne partie sur la tête de ses enfants, menacent de lui échapper. Peut-être son amour est-il en effet plus grand que son courage !
— Ne parlez pas ainsi de M. Decock, mon frère, dit la vieille demoiselle. Son désir de gagner de l’argent, sa crainte, son inquiétude sont des preuves,d’un noble cœur et d’un profond dévouement à sa famille.
— Je le sais bien, répondit Blondeel, ce n’est pas’ ce que je veux dire ; mais je suis fâché que ce chemin de fer vienne déranger notre tranquillité et fasse apparaître des nuages sombres dans notre ciel. Que serait-ce si le projet ne réussissait pas? Ernest n’a-t-il pas en ce moment d’autres bonnes affaires à la main? N’y a-t-il pais dans celte armoire pour dix mille francs de fonds belges qu’il a achetés la semaine passée avec ses honoraires pour la construction de la nouvelle fabrique à Molenbeek? Et d’ailleurs que craindrait-il pour l’avenir de ses enfants? La fortune de l’oncle Jean et de la tante Marie comprend à peu près deux cent cinquante mille francs. Le petit Ernest et la petite Hermine, et ceux qui pourraient encore venir, sont toujours assurés contre la misère par cet héritage.
— Vous vous méprenez sur Ernest, mon cher oncle, dit Hermine. Il sait également tout cela, et il vous bénit pour les bienfaits que vous prodiguez à ses enfants; mais son orgueil est de gagner par lui-même quelque chose pour sa famille ; le travail et la lutte sur le champ de l’industrie sont nécessaires à sa nature età sa vie. Son esprit a besoin de mouvement; il n’est jamais plus fort et plus sain que quand il a un but et qu’il doit lutter pour l’atteindre ; mais ne croyez pas qu’il en soit moins content. Je suis bien certaine qu’il ne se passe pas une heure, sans que mon Ernest lève le regard vers le ciel pour remercier Dieu de sa bonté. Laissez-le gagner de l’argent, monsieur Jean. Si vous saviez comme il est heureux quand il peut mettre dans la main le plus léger fruit de ses sueurs. Si vous aviez pu le voir lorsqu’il a placé les dix coupons de rente de mille francs sur le berceau de ses enfants endormis, vous
auriez versé des larmes de sympathie et d’admiration. Ernest? mon mari? Il a le cœur d’un ange et la volonté d’un géant.
Hermine avait prononcé ces paroles avec tant d’enthousiasme que ses auditeurs étaient visiblement émus.
— Vraiment, nia chère nièce, dit Blondeel, tu me ferais reconnaître que j’ai tout à fait tort. Eh bien, nops travaillerons tous ensemble pour l’avenir de nos chers enfants; mais ne parlons plus de chagrin! Il n’y a pas . la moindre raison pour cela.
La petite fille s’était endormie également sur les genoux de sa mère. — Après un instant de silence, Jean Blondeel reprit :
— Hermine, si tu appelais la servante pour qu’elle mette les enfants dans leur berceau? Tu dois répéter encore une fois avec moi, sur le piano, le morceau de Servais.
— Encore? s’écria mademoiselle Marie. Allez-vous redevenir mélomane?
— Pas du tout ; mais je dois exécuter mon morceau dimanche au concert pour les pauvres de Schaerbeek. C’est probablement le dernier que j’oserai jouer en public, et je n’aimerais pas faire rire de moi, ma sœur.
Hermine sonna la servante ; elle emporta les enfants et la mère et la tante allèrent les coucher. Sur ces entrefaites, M. Blondeel courut à travers le jardin vers sa maison chercher son violoncelle.
Lorsqu’il revint, Hermine était assise devant le piano et laissait errer ses doigts sur le clavier. Elle demanda en riant :
— Eh bien, y sommes-nous? Nous devons nous dépêcher, cher oncle ; les enfants peuvent s’éveiller...
— Vas-tu de nouveau courir la poste, Hermine, sans pitié ni indulgence! murmura Blondeel qui suait pour serrer les cordes de son violoncelle et le mettre d’accord avec le ton du piano. Tu dois considérer que mes doigts n’ont plus vingt-cinq ans. Pour l’amour de Dieu, ne me fais pas suer si impitoyablement.
— C’est bon; vous êtes d’accord, interrompit Hermine. Faites attention, nous commençons.
Cela alla très-bien au commencement et pendant Y amiante. Il est bien vrai que le vieil amateur soufflait violemment dès qu'une gamme rapide l’obligeait à promener vivement les doigts du haut en bas des cordes; mais il gardait la mesure et jouait passablement juste. Mais tout alla moins bien lorsqu’ils eurent entamé Y allegro, et que le morceau prit une allure plus rapide. M. Blondeel criait de temps en temps à son accompagnatrice : — C’est trop vite, c’est trop vite ! Elle continua sans ralentir tant que le violoncelliste, épuisé et essoufflé, s’arrêta au milieu de l’allegro. La sueur lui coulait du front, et il haletait comme quelqu’un qui a couru à perte d’haleine.
— Ouf! soupira-t-il, tu le fais exprès, Hermine, on dirait que lu sens le fouet. Crois-tu donc que j’ai vingt doigts à la main gauche ?
— Mais, cher oncle, répondit madame Decock, qu’y puis-je faire? C’est la mesure, c’est le véritable mouvement du morceau.
— Quelle idée aussi, objecta mademoiselle Marie, de choisir un morceau si difficile. La modestie n’est certes pas une monnaie qui a cours parmi les musiciens. Pourquoi ne jouez-vous pas plutôt quelque chose que vous sachiez par cœur?
— C’est vrai, ma sœur; mais pour la dernière fois, voyez-vous, je voulais faire entendre un morceau favori. 11 est temps que je cesse ; le cœur peut rester jeune, mais les doigts vieillissent, je le sens bien.
— Non, vous vous trompez monsieur Jean, dit Hermine. Il y a encore quatre jours d’ici à dimanche, nous répéterons le morceau jusqu’à ce que vous sachiez le jouer parfaitement bien. N’en doutez pas, cela ira. H n’v a dans l’allegro qu’une difficulté devant laquelle vous êtes toujours arrêté ; mais ce n’est rien ; une fois que vous l’aurez surmontée, tout sera fini.
— Eh bien, je crois que tu as raison, Hermine; essayons encore une fois avec un nouveau courage et avec une volonté ferme; voyons si je ne vaincrai pas la difficulté.
L’allegro fut recommencé et exécuté avec beaucoup de bonheur. Au moment où l’on approchait de l’endroit redouté, Blondeel rassembla ses forces, il pâlit et ses yeux trahissaient une profonde préoccupation. Un cri joyeux lui échappa, et un applaudissement encourageant lui répondit du piano. Il avait franchi la difficulté sans broncher et continuait à jouer avec autant d’aplomb que de légèreté.
Tout à coup la servante parut dans l’embrasure de la porte et dit :
— Madame, voici madame Pottewal. »
— Ma sœur! s’écria Hermine.
— Thérèse, murmura mademoiselle Marie étonnée.
Madame Pottewal, qui avait suivi la servante, entra
dans la chambre.
Blondeel stupéfait laissa tomber à terre son violoncelle. Il avait vu d’un coup d’œil furtif que sa nièce
Thérèse était horriblement pâle et que ses yeux portaient la trace de larmes abondantes.
Hermine s’était élancée au cou de sa sœur, et pendant qu’elle la tenait serrée dans ses bras, elle demanda d’une voix inquiété :
— Thérèse, chère Thérèse, qu’as-tu? Que t’est-il arrivé? Tu trembles, tu es pâle. Est-il arrivé un malheur là-bas? Çarle,ma sœur, parle !
Thérèse ne répondit pas d’abord et baissa la tête ; puis interpellée de nouveau, elle dit d’une voix calme en apparence, mais altérée par l’accent d’un profond abattement :
— O ma sœur! mon pauvre mari a perdu toute sa fortune et plus encore six cent mille francs !
Pendant que ses auditeurs répétaient avec une stupeur mêlée d’effroi cette fatale nouvelle, on Ja regardait avec étonnement; elle raconta en quelques mots comment ce malheur avait frappé l’infortuné Pottewal.
Hermine s’élança de nouveau à son cou, interrompant son explication en versant d’abondantes larmes et lui prodigua de tendres consolations ; mais Thérèse, tout en remerciant sa sœur de sa compassion, paraissait ne pas accorder beaucoup d’attention à ses paroles, et observait au contraire d’un regard inquiet son oncle Blondeel qui secouait silencieusement la tête et dont le visage n’exprimait pas seulement la pitié, mais aussi un profond mécontentement.
— Perdu six cent mille francs ? murmura mademoiselle Marie, définitivement perdu? sans espoir?
— Ah ! si je pouvais seulement trouver deux cent mille francs à emprunter, soupira Thérèse, aujourd’hui
ou demain matin, nous poumons conserver une partie de notre fortune; mais où les trouverai-je, 6 ciel !
— Votre père vous les donnera, dit Jean Blondeel. Il le peut, il est riche de plus d’un million.
— Non, non, mon père m’a repoussée impitoyablement. Quand je mourrais à ses pieds, il ne donnerait pas la dixième partie du secours qui peut nous sauver.
— Mais en ce cas qu’allez-vous faire?
— Je ne le sais pas, mon esprit est troublé, réponditelle ; repoussée par mon père, aiguillonnée par la pensée d’une honte imminente, j’ai osé espérer qu’une malheureuse femme qui se sent écrasée sous le coup de la plus cruelle fatalité, trouverait du secours chez vous ; mais je me suis trompée. En effet, qu’ai-je fait pour mériter votre compassion?
Un sublime cri de joie s’échappa de la poitrine d’Hermine. Elle courut vers une armoire, en tira un tiroir, ramassa avec un mouvement fiévreux quelques objets et retourna près de sa sœur. Elle tenait à la main un paquet de papiers et une boite de bijoux.
— Tiens, prends, Thérèse, dit-elle, tout ce que je possède. Dix mille francs et mes bijoux. Mais madame Pottewal regarda tristement les objets offerts et secoua douloureusement la tcte.
— Non, ma bonne Hermine, murmura-t-elle, tun’es pas riche, tu as des enfants. Ce que tu veux me donner d’ailleurs, ne peut pas nous aider.
Elle regarda encore son oncle avec une attention singulière et sembla vouloir lire au fond de son cœur.
Hermine déposa ses bijoux sur la table et s’assit à côté de sa sœur; dont elle prit les mains.
— Allons, chère Thérèse, dit-elle, ne te désespère pas ainsi; tu ne resteras pas sans amis, sans secours sur la terre. Mon mari est si généreux ! nous t’aiderons, nous te consolerons...
— Consoler? 0 mon Dieu, s’écria madame Pottewal; il n’y a plus de consolation pour 'moi en ce monde. Juge, ma sœur; tu ne connais pas tout mon malheur. Mon mari était devenu malade, ses idées étaient embrouillées. Oh! comme j’ai été coupable envers lui! lia spéculé. des mois entiers, acheté et vendu, sans rien inscrire sur ses livres. La loi est inexorable. Le malheureux Pottewal sera poursuivi comme banqueroutier frauduleux ; et, peut-être, un arrêt terrible le condamnera à de longues années d’emprisonnement.
Un double cri d’inquiétude retentit dans la chambre..
— Et ce n’est pas encore assez, continua Thérèse d’une voix creuse, je vais devenir mère!' L’enfant que Dieu m’accorde, viendra au monde, hélas, avec une affreuse flétrissure au front.
Et des torrents de larmes coulaient des yeux de la malheureuse femme. Hermine la-serrait dans ses bras et pleurait avec la figure contre sa poitrine.
Mademoiselle Marie, profondément touchée par la dernière confidence de Thérèse, se tourne vers son frère en joignant les mains :
—t Jean ! Jean ! s’écria-t-elle, faisons quelque chose pour notre malheureuse nièce ! S’il nous faut avancer ■une bonne partie de notre fortune, eh bien, le Sei- *
m LES BOURGEOIS DE DARLIN GEN
gneur nous tiendra compte de noire sacrifice. Vous hochez la tête? Vous refusez? mon frère? Ohl pouvez-vous rester insensible au, chagrin mortel d’une mère?
Insensible, dit M. Blondeel en s’essuyant les yeux, non, ma sœur, certainement pas insensible; mais ma pitié, si grande qu’elle soit, ne m'aveugle pas tout à fait. Deux cent mille francs c’tst presque toute notre fortune. J’ai aussi des enfants, j’ai une sœur, sur l’avenir desquels je dois veiller. Nous sommes trop vieux pour pouvoir encore gagner de l’argent. Vous seriez pauvres et vous connaîtriez le besoin dans vos vieux jours. Marie? Les innocentes créatures qui dorment derrière cette porte seraient privées de leur héritage. Je ne pourrais plus rien faire pour leur bonheur à venir. Non, non, je ne me sens pas la force d’un si cruel sacrifice.
— Soyez généreux, Jean !
— Mais pour être généreux envers ceux qui ne nous ont jamais aimés, je dois ruiner ceux qui nous ont toujours montré de l’affection et de l’amour.
Hermine étendit les mains vers lui et dit d’une voix suppliante :
— - Cher oncle, ayez pitié du sort de ma pauvre sœur. Ne pensez pas à mes enfants; mon mari est encore jeune, il travaillera pour nous tous!
— Eh bien, je ferai quelque chose, dit Blondeel, je donnerai cinquante mille francs.
— Ah ! merci, s’écria Hermine. Ma sœur ! ma sœur ! console-toi : l'oncle Jean- donne cinquante mille francs !
— Non , Hermine, n’essaye pas de me consoler, dit madame Pottewal avec une pénible résignation. Mon
LES BOURGEOIS DK DAB LIN GEN 2ïâ
soi t est décidé, je le vois bien. Pardonnez-moi, cher oncle,. et vous également, bonne Marie, pardonnez-lo moi, si j’ai osé venir avec l’espoir d’un secours impossible. J’étais folle...
— Mais, Thérèse, vous vous trompez peut-être, interrompit Blondeel. Mon intention est d’aller avec vous à Darlingen. Dans une heure il y a encore un départ. Je vous accompagnerai chez votre père, et je lui prouverai qu’il ne peut refuser de donner cent cinquante mille francs, quand moi, qui ne suis pas de moitié aussi riche que lui, je consens à un sacrifice aussi considérable pour sauver l’honneur de sa fille et de la famille,
— Merci, répondit Thérèse d’un ton découragé, votre bonté ne peut pas détourner le coup fatal qui nous menace. Si j’acceptais ces cinquante mille francs, ils seraient engloutis sans fruit dans le gouffre de notre perte. Ce qu’il me faut, c’est deux cent mille francs. Mon. père?... vous espérez en mon père / Son cœur s’est refermé sur l’argent ; rien ne peut l’ouvrir que l'argent... C’est fini de moi, Dieu m’a punie ; je l’ai mérité. Laissez-moi pleurer et prendre un peu de repos ; je partirai par le chemin de fer...
Elle pencha profondément la tête sur sa poitrine et tomba dans un désespoir immense. Un instant elle sembla rester insensible aux 'efforts que sa sœur et mademoiselle Marie faisaient pour lui rendre courage et la consoler; mais à quelques paroles vagues de M. Blondeel, elle répondit avec une sorte d’emportement fiévreux :
-* Pottewal n’est pas coupable; c’est moi qui l’a' poussé au désespoir et à l’égarement ; et Dieu sait com-
ment mon père m’a aidée dans celte mauvaise œuvre. Mon pauvre mari est une innocente victime. Ce langage vous étonne? Je ne suis plus la même; la conviction que je serai mère m’a ôté le bandeau des yeux. Ah ! je partirai avec lui pour des pays lointains, je le suivrai où il ira, pour le soutenir, le consoler, et s’il le faut, pour gagner son pain et celui de mon enfant par le travail de mes mains. Ici on le blâmera et on le méprisera comme banqueroutier frauduleux ; làbas il y aura toujours quelqu’un à côté de lui qui le défendra et l’aimera avec un pieux respect et avec un dévouement sans bornes. Mais, ô ciel 1 mon enfant 1 cette tache ineffaçable sur mon enfant !
Blondeel tourna la tête avec surprise du côté de la porte ; il lui semblait avoir entendu tourner une clef dans la serrure de la maison. Les femmes étaient trop abîmées dans le chagrin et la compassion pour distinguer un si léger bruit.
Une voix joyeuse retentit dans le vestibule; c’était Ernest Decock qui s’écriait avec transport :
— Hermine I bonne Hermine ! mon projet est accepté. Je t’apporte cent vingt mille francs pour no3 enfants, pour nos chers enfants.
Il montra un portefeuille gonflé de billets de banque, se précipita dans l’appartement et se dirigea vers sa femme pour lui mettre en main le trésor si chèrement gagné ; — mais la vue des larmes qui coulaient sur les joues d’Hermine le frappa d’une frayeur soudaine, et il s’arrêta au milieu de la chambre en l’interrogeant d’un œil inquiet.
— Oh î merci, mon Dieu ; voilà mon Ernest, s’écria Hermine, il sera le sauveur de ma sœur !
Et sautant au cou de son mari, elle dit avec volubilité : **
— Ernest, mon ami, écoute et sois généreux, Pottewal a perdu toute sa fortune ; ses livres sont en désordre ; on le poursuivra comme banqueroutier frauduleux : deux cent mille francs peuvent le sauver; ma pauvre sœur va devenir mère ; son enfant sera déshonoré pour toujours; elle mourra.... Cet argent que tu es si heureux de m’apporter, cet argent peut rendre la vie à ma sœur et préserver notre famille d’une honte éternelle. Ernest, tu m’aimes si tendrement? Elle est ma sœur, celte malheureuse mère ?
M. Decock üt un pas en arrière et se frotta le front d’un air pensif. .
— Banqueroute frauduleuse ? murmura-t-il. Emprisonnement? Déshonneur? Laisse-moi réfléchir.
Chacun le regarda en tremblant et avec un violent battement de cœur. Btondeel s’était approché et semblait prêt à le retenir de la main.
— Le nom de mon Hermine déshonoré ? s’écria tout à coup Ernest, comme si une affreuse lumière venait de se faire dans son esprit. Elle aurait à rougir de sa sœur ! Tiens, Hermine ! c’est un pénible sacrifice pour un père, mais...
M. Blondeel, qui avait probablement prévu cette résolution, prit la main d’Ernest et la retint dans son mouvement.
— Comment, vous qui ne possédez encore que ce seul fruit de votre travail et de longues années d’inquiétude, vous donneriez la fortune de vos enfants ? Cela ne sera pas, je suis ici pour défendre ce^auvres petits!
278 LES BOURGEOIS DE DAftLlNGRfi
— Mes enfants ? répéta Ernest avec un regard plein de fierté. N’est-ce pas pour mes enfants que j’accepte ce sacrifice! Leur fortune, dites-vous? De la fortune? quand le nom de leur mère serait déshonoré ! Non, non, ê ciel! pas de tache sur le front d’Ernest et d’Hermine. La fortune se perd et se regagne ; mais l’honneur perdu ne se retrouve plus. J’ai du courage et je suis fort, Dieu me protégera. Tiens, Hermine, si cet argent peut sauver ta sœur, sois heureuse ; nos enfants pourront du moins marcher la tête haute dans le monde.
Pendant qu’Hermine s’élançait avec le portefeuille vers sa sœur, Jean Blondeel prit la main de M. Decoek et dit :
— Ernest, mon ami, vous avez un meilleur cœur que moi; je veux suivre votre exemple. L’argent que vous offrez n’est pas suffisant, pour sauver l’honnetir de notre famille : il y manque encore quatre-vingt mille francs, je les donnerai.
— Mon Dieu ! mon Dieu ! est-ce possible ? s’écria Thérèse, presque folle de bonheur. Mon pauvre mari, mon innocent enfant, sauvés ? Ils seraient sauvés?
La pauvre femme voulut sauter au cou de son onde, et tendait déjà ses bras vers lui ; mais elle n’avait plus la force de se lever et tomba, tremblante d’émotioD, sur sa chaise.
— Hâtons-nous maintenant, dit Jean Blondeel. Encore une petite demi-heure et le convoi va partir; nous n’avons pasitrop de temps. Pour ce qui me concerne, j’irai ce soir même chez mon notaire pour lever -l’argent nécessaire ; maintenant à Darlingen !
-i— Je tTais avec vous, dit Hermine, je* veux voir ma bonne mère. Comme elle aura souffert !
Jean Blondeel courut dans son cabinet pour ôter sa robe de chambre.
Tout à coup madame Pottewal se laissa tomber à genoux devant sa sœur, et dit d’une voix altérée :
— Hermine, pardon, pardon 1 Je t’ai fait bien du chagrin dans ma vie ; mais, si tu pouvais savoir comme la reconnaissance, comme l’amour brille dans mon cœur, ainsi ,'qu’une sainte flamme qui ne s’éteindra jamais ! Cœur généreux, je te suis redevable de l’honneur, de la vie de mon époux et de mon enfant. Sois bénie, je prierai Dieu, je le prierai chaque jour pour qu’il rende heureux sur la terre les enfants de ma bienfaitrice !
D’oncle Blondeel rentra dans la chambre.
— Venez, venez, dit-il, le temps est précieux. Dépêchez-vous, amis; sinon, il pourrait être trop tard.
Hermine jeta les bras au cou de mademoiselle Marie, et murmura en l’embrassant :
— Vous veillerez sur Ernest et Hermine ? Et vous veillerez sur eux pomme une seconde mère, n’est-ce pas?
En achevant ces mots, elle courut en toute hâte par le vestibule derrière ses compagnons de voyage qui' avaient déjà disparu dans la rue.
YII
Potlewal était assis dans son bureau, la tête appuyée dans les mains, regardant la terre d’un œil fixe. Son corps était immobile ainsi que sa figure, comme si le chagrin et l’horreur l’avaient pétrifié.
Sur la table, à côté de lui, on voyait ses livres de commerce et un livre en plus petit caractère, dont la page ouverte portait pour titre : Chapitre II. De la banqueroute frauduleuse.
Depuis longtemps sans doute le malheureux était plongé ainsi dans un abîme de sombres pensées ; car ses traits étaient profondément creusés et ses yeux privés d’éclat et de vie. Un sourire machinal était stéréotypé sur ses lèvres ; mais cette expression était pénible comme la dernière contraction de la bouche d’un mourant, et accusait un désespoir sans fin.
Pottewal resta plus d’une heure absorbé dans la contemplation de son malheur. Alors le tintement delà sonnette frappa tout à coup son oreille; il leva lentement la tête et tourna les yeux vers la porte. Mais un son creux s’échappa de sa poitrine et il se tordait les mains avec un mouvement nerveux lorsque son beaupère parut dans la chambre.
M. Romys paraissait également très-abattu ; il était pâle, et sês yeux étaient rouges comme s’il avait pleuré des heures entières.
Ces deux hommes se regardèrent un instant en silence. Alors Romys dit d’un ton plaintif et sans colèDe apparente :
— Quel horrible malheur! Pauvre famille ! Six cent mille francs perdus en un jour ! Je comprends votre désespoir mortel, Francis. Je ne m’explique pas comment je vis encore. Ce coup fatal m’a brisé. Trois fois je me suis évanoui ; je m’arrachais les cheveux, je me déchirais la poitrine, je versais des larmes ; j’avais perdu l’esprit; j’avais la conviction que j’étais frappé pour toujours de folie. Ilélas! que n’en a-t-il été ainsi ! Les fous n’ont plus la conscience de leur malheur; mais je ne vivrai plus longtemps : ce malheur sera la cause- de ma mort prématurée... C’est bien six cent mille francs, n’est-ce pas-? On ne m’a pas trompé ? Et ils §ont bien définitivement perdus? Allons, répondez-moi, Francis ; je /vous donnerai peut-être encore de bons conseils pour diminuer un peu la perte de notre famille.
— Où est ma femme? demanda Pottewal.
— Votre femme? répéta Romys, n’est-elle pas ici ?
— Elle est allée chez vous. Elle voulait vous demander quelque chose.
— En effet. Je comprends : elle sera allée à Scliaerbeeh ;..mais c’est un vain espoir qui la pousse.
— Ainsi, vous avez repoussé sa prière ?
— Certes; et vous devez me donner raison, Francis. Ne serait-ce pas une coupable folie d’aller jeter deux cent mille francs dans le gouffre sans fond d’une banqueroute?
Il y eut un moment de silence. Pottewal regardait son beau-père avec un sourire amer.
te.
— Homme cruel, murmura-t-il, sans doute vous avez accablé votre pauvre fille sous votre insensibilité. Bien loin de la consoler et de l'aider, vous lui avez déchiré le cœur par des paroles venimeuses," n’est-ce pas ?
M. Romys frémit, et un éclair de colère brilla dans ses yeux; mais il se contint, comme s’il avait un but particulier à atteindre, et dit d’un ton calme
— Le malheur vous rend injuste, Francis. Soyons raisonnable. Votre fortune a souffert une brèche, les plaintes ni les récriminations ne changeront rien à ce malheur. Il vous reste cependant un devoir sacré à remplir ; vous devez, en faveur de votre femme et de votre enfant, vous efforcer de sauver ce qui peut encore être sauvé. Il doit y avoir là, dans votre bureau, dans ce coffre, des billets de banque ; des fonds publics, des valeurs eL de l’argent comptant. Allons, donnez-moi les clefs.
— Les clefs ? Pourquoi ? s’écria Potlewal pâlissant-,
— Il est inutile de me faire dire cela,' répondit Romys, vous le comprenez bien ? Ce soir, vous partirez pour la Hollande et de là pour Londres. Je réglerai ici, loyalement, vos affaires, et peut-être trouverai-je assez à sauver pour adoucir un peu lo sort de votre malheu- ’ reuse femme.
— Ai-je bien compris? bégaya Poltewal frémissant d’indignation. Vous voudriez enlever et cacher, après mon départ, les billets de banque et l’argent qui sont dans ce coffre.
— Enlever? répéta Romys avec un malin sourire.
Vous croyez peut-être que je ne conserverai pas honnêtement ces restes de votre fortune pour votre femme et votre enfant? Allons, donnez-les moi, nous les compterons exactement. ^
— Ciel, c’est horrible ! s’écria Pottewal. Voilà donc le secours que vous m’offrez ? Vous voulez me rendre complice d’un vol infâme.
— Non, non, Francis. L’argent n’a pas de maître connu ; et en ce quiconcerne les billets de banque, il est possible que les numéros se trouvent inscrits sur votre livre décaissé; mais je vous ai prêté 'de l’argent, et vous me l’avez rendu. Qu'y a-t-il d’élonnant à cela? Et, en tout cas, en gardant les billets de banque un an ou deux, vous voyez bien que personne ne pourrait soupçonner quelque chose de l’affaire.
— Vous me faites horreur ! balbutia Pottewal. Il ne suffit pas que la justice humaine me condamne à une honte éternelle, vous voulez me rendre coupable devant ma propre conscience et devant Dieu.
Itomys remarqua alors que la clef se trouvait sur le coffre-for I, et fit un pas pour s’en approcher.
Ce mouvement parut frapper Pottewal d’une crainte vive. Il sauta debout, se plaça les poings serrés devant le coffre et s’écria avec une sorte de rugissement rauque :
— Arrière 1 arrière ! ce coffre contient mon honneur, mon innocence, ma vie 1 Je le défendrai contre votre coupable dessein, dût-il y avoir du sang répandu entre nous !
— Vous êtes fou, répondit Romys avec une explosion de colère furieuse, mais en reculant cependant. Un homme peut-il être si mauvais et si entêté? Au lieu de preiéger sa femme contre le besoin et la misère, il aime mieux donner sa dot à ceux qui ont profité de sa bêtise pour lui escroquer sa fortune. Soit 1 Ajoutez cette infamie à toutes les lâchetés de votre vie. Je partirai et je vous abandonnerai au sort que vous vous
êtes préparé vous-même . .. Mais donnez-moi les bijoux de ma fille.
— Donnez-moi les bijoux de ma fille ! répéta-t-il aigrement et avec force.
Pottewal se pencha vers le coffre; la clef grinça dans la serrure.
— Comment? reprit Romys. Les bijoux sont dans le coffre? Vous le fermez? Seriez-vous assez insolent pour me les refuser ? N’appartiennent-ils pas en pleine propriété à ma fille? vous parlez de votre honnêteté ? Mais c’est un vol, un assassinat !
Pottewal avança de quelques pas et dit avec un calme surprenant :
— Les bijoux appartiennent à ma femme. Puisque nous vivions en communauté de biens et qu’elle partageait mes bénéfices , elle doit aussi partager mes pertes.
— Cruel ! Et si elle vous suppliait de lui laisser garder cette dernière ressource, pour sê mettre, elle et son enfant, à l’abri de la misère qui la menace ? Vous seriez assez inhumain pour repousser sa prière ?
— Je ne sais pas ce que je ferais; c’est une chose dont je parlerai avec elle.
— Eh bien ! elle-même m’a supplié à genoux de venir ici chercher ses bijoux. Veuillez donc me les donner sans plus longue résistance.
— Ce que vous me dites est une fausseté, répliqua Pottewal, vous accusez méchamment votre fille d’une chose vile. En tous cas, j’ai promis .à Thérèse de ce rien faire ni résoudre avant son retour. Elle reste longtemps absente. Sans ma promesse je serais déjà parti; car je savais bien que votre âme est sans pitié et que votre cœur est dur et inflexiblecomme l’acier; mais ce qui ar-
rive en ce moment, je l’avais prévu et je le craignais. Renoncez donc à tout espoir, Romys. Il n’y a rien à sauver ici. Je resterai jusqu’à ce que j’aie confié ma maison à la garde de votre fille. C’est une femme forte ; elle défendra mon honneur et l’honneur de mon nom, même contre vous.
A ces derniers mots, Romys exaspéré, enflammé de colère, pâlit affreusement et se laissa tomber sur une chaise; ses lèvres tremblantes s’agitèrent comme s’il allait être frappé d’apoplexie :
— Lâche ! Imbécile ! Misérable vipère ! qui t’es glissé dans ma maison pour cracher ton venin sur une ancienne famille. Tu es donc né comme une malédiction du Seigneur pour être la cause de mon malheur et de ma mort ? Horreur ! tu es impassible comme un démon, et tu as l’air de rire de mon désespoir, de ton innocente victime. N'y a-t-il donc plus d’éclairs dans le ciel pour foudroyer un tel monstre.
Pottewal frémit; ses lèvres se contractèrent avec une expression amère, et une sombre lumière brillait dans ses yeux.
— Vous! vous ! m’accuser! s’écria- t-il. Ah ! si l’échàir de la vengeance céleste devait choisir ici une victime, ce n’est pas sur ma tête, mais sur la vôtre qu'il tomberait. Le serpent qui rampe, qui trompe, qui empoisonne de son venin la vie d’un homme innocent, c’est vous. J’ai été faible, niais, lâche, en effet; autrement, comment me serais-je laissé entraîner par une flatterie hypocrite à un mariage sans amour? Comment n’eussè-je pas brisé la tyrannie qui m’a poussé à risquer mon honneur et ma fortune? Oui, oui, vous avez abusé de ma simplicité, de ma bonté. Moi, les
hommes me jugeront; mais vous, vous serez jugé par Dieu ! Déjà il vous punit par l’aveuglement qui vous a fait oublier que vous êtes homme ; l’argent était votre dieu, votre âme ; c’est de l’argent, beaucoup d’argent que vous perdez. C’est juste ; vous êtes puni par où vous avez péché.
Un silence solennel régna dans la chambre. Sans doute Romys, malgré son désespoir, avait conservé un dessein secret, car il regardait parfois son beau-fils de côté à travers ses doigts, comme pour observer ce qui se passait dans son esprit.
Pottewal s’approcha de Romys et lui dit d’une voix donce et triste :
— Allons, mon père, ne nous querellons pas. Je suis 'coupable, du moins d’une. folle imprudence. Je m’en repens profondément. Je subirai mon châtiment et supporterai mon sort sans accuser personne d’injustice. Soumettez-vous également à la volonté de Dieu, et pardonnez-moi le chagrin que je vous cause.
— Je vous pardonnerai tont, Francis, répondit Romys dont les yeux rayonnaient d’espoir , mais soyez rai-» sonnable et montrez quelque compassion pour votre femme eL pour votre pauvre enfant. Allons, confiez-' moi les billets de banque et l’argent ?
— Jamais ! Cela ne se peut pas, murmura Pottewal.
— Donnez -moi au moins les bijoux de ma fille.
— Non, je veux attendre qu’elle soit revenue.
— Tous êtes donc inexorable comme un bourreau?
— Ma conscience est inexorable.
Romys sauta debout, recula de quelques pas et grommela en croisant les bras sur la poitrine :
— Est-çe votre dernier mot, assassin ?
— Dieu nous voit, répondit Poltewal.
— Oh I soyez maudit i hurla Romys, fou de rage et de colère. Et je ne vous appellerais pas lâche et monstre? Gomment 1 vous volez six cent mille francs à une ancienne et honorable famille 1 Vous souillez le nom de votre femme et vous couvrez votre enfant d’une honte éternelle, même avant qu’il ait respiré. Non-seulement vous n’avez pas l’intelligence nécessaire pour lui conserver un morceau de pain ; mais vous êtes assez inhumain et assez faible pour vous laisser juger comme banqueroutier frauduleux, sans chercher même s’il existe un moyen d’échapper à cette fatale condamnation. Allez ! votre cœpr est vide ; vous n’avez pas d’âme I
— Un moyen d’échapper à la condamnation ? répéta Pottewal.
— Il doit y en avoir un ; et si vous n’étiez pas trop bête ou trop lâche, vous l’auriez déjà trouvé.
— Mais quel moyen ? Pour l'amour de Dieu, parlez ! demanda Pottewal, pâle d’émotion.
— Inutile, s’écria Romys. Si vous aviez assez de force d’âme pour remplir votre devoir, vous n’auriez pas besoin que je vous le fasse comprendre.
— Vous me torturez impitoyablement, mon père, dit Pottewal. Pour épargner cette flétrissure à mon enfant et à ma pauvre femme, je mourrais vingt fois avec joie.
— Mourir? murmura Romys. Plût à Dieu que vous fussiez mort en apprenant votre malheur... On ne juge pas les morts.
Pottewal bondit en arrière, passa les mains dans ses cheveux et regarda son beau-père en face avec un rire étrange. Il était pâle comme un linge ; il tremblait et paraissait frappé de démence.
— Quelle lumière ! murmura-t-il avec un râle étouffé. Serait-il vrai ? Le nom de mon père ? Le nom de mon enfant?... Plus de flétrissure sur ma tombe? La prison ne se fermerait pas sur moi?... Ali ! ma tête tourne, je rêve, lànuit obscurcit ma vue... mais je vous remercie cependant ; il n’y aura qu’une victime. Adieu ! Romys, adieu ! soyez le père de mon enfant... Dieu vous récompensera !
En achevant ces dernières paroles, il se précipita vers la porte ; mais avant qu’il l’eût atteinte, elle s’ouvrit brusquement, et Thérèse s’élança à son cou les bras tendus. D’autres personnes la suivaient.
— Francis! mon bon Francis! s’écria- t-elle, nous vous apportons deux cent mille francs ! Plus de chagrin! Soyez content; vous êtes sauvé ! Voyez! voyez !
Et elle déplia devant ses yeux toute une liasse de billets de banque.
Pottewal, qui était resté un instant stupéfait, comme s’il ne pouvait croire à la réalité de ce secours inespéré, serrait sa femme contre sa poitrine pendant que de douces larmes lui tombaient subies joues ; il bégaya avec une sincère reconnaissance :
— Thérèse ! ma chère femme ! je devrais bénir Dieu de mon malheur. Il m’a fait découvrir dans votre cœur un trésor caché de dévouement et d’énergie ; il a réuni nos âmes par le lien d’une inaltérable affection. Ah ! Thérèse! comme je vous aimerai!
Il ne put pas en dire davantage ; mais il fixait sur les deux yeux de sa femme un regard tout chargé d’admiration et d’amour.
M. Romys s’avança. Son visage était contracté, et ses mains tremblaient. Il prit Blondeel par le bras, et
demanda d’une voix qui trahissait une pénible agitation :
— Quoi? quoi? Qu’entends-je ? J’ai mal compris : cela ne peut pas être. Deux cent mille francs? D’où? De qui?
— D’Ernest, répondit Blondeel, de son chemin de fer qui est accepté, de ma sœur et de moi.
— Mais c’est l’argent de notre famille, bégaya Romys succombant à la violence de son émotion. Huit cent mille francs? Hélas ! je mourrai pauvre, dans la misère, sur la paille! Soutenez-moi, je tombe, vous m’assassinez !
Et il s’affaissa sur une chaise.
Hermine s’élança vers lui, l’entoura de ses bras et dit d’un ton consolateur :
— Non, mon père, ne soyez pas triste. Francis continuera son commerce. Jtfon Ernest nous aidera à regagner ce que nous perdons aujourd’hui. Ayez confiance dans sa force et dans son bonheur, il soutiendra et augmentera l’honneur de la famille. H sera la joie de vos vieux jours.
— Oh ! mon Dieu ! s’écria-t-elle tout à coup. Au secours 1 au secours ! De l’eau I de l’eau ! Mon père tombe en défaillance !
Elle courut elle-même en gémissant à la cuisine et revint prompte comme l’éclair avec une jatte d’eau. Elle mouilla légèrement avec une inquiétude fiévreuse le front de son père évanoui, et fut aidée dans ces soins pieux par tous les autres, même par Pottewal ; car la crainte d’un affreux malheur avait mis fin à toute leur joie.
La servante entra tenant à la main un papier et le tendit à son maitre.
— C’est pressé, monsieur, dit-elle, cela vient du télégraphe. ' :
— Ciel ! est-il possible ! s’écria Pottewal dont les mains tremblantes avaient peine à tenir la dépêche. Oui, oui, c’est vrai, Thérèse \ chère Thérèse î il y a de meilleures.nouvellesde Londres. Le grain a déjà haussé de cinq francs à Anvers. La moitié de notre fortune sauvée ! Notre enfant ne sera pas pauvre 1
Personne ne répondit à son exclamation, quoique tous en fussent extrêmement émus. On s’empressait toujours avec inquiétude autour de Romys pour tâcher de le tirer de son évanouissement.
— Mon père ! mon père ! écoutez, s'écria Hermine à son oreille. Il y a de bonnes nouvelles. Pottewal a regagné trois cent mille francs !
Cette phrase retentit jusque dans le cœur de Romys ; il ouvrit les yeux et regarda les" assistants avec étonnement.
— Trois cent mille francs regagnés? murmura-t-il.
— Oui, oui, les grains ont monté, répondit-on.
— Nous perdons encore trois cent mille francs 1 ditil. Assez pour en mourir 1...
Pottewal voulut lui serrer la main ; mais il le repoussa avec fureur, et s’écria, les lèvres serrées et les yeux flamboyants de haine :
— Soyez maudit ! lâche I qui avez dissipé l’argent, le sang d’une ancienne famille!
Il étendit les mains vers Ernest Decock ; mais celuici recula comme si cette étreinte, en un pareil moment, lui eût fait horreur.
Néanmoins, Romys le pressa dans ses bras et dit :
— Ernest, vous êtes mon seul espoir sur: la terre.
Devenez l’appui, le sauveur d’une ancienne famille. Gagnez de l’argent, beaucoup d’argent, et je bénirai le sort qui m'a donné un si digne fils.
Hermine jeta un cri de* triomphe et se laissa tomber sur le sein de son père :
— Vous bénissez mon mariage? Vous embrassez mon époux? s’écria-t-elle. Ah ! il a atteint son but, il a vaincu !
Thérèse s’agenouilla et levant les bras au ciel, elle s’écria :
— Oh 1 mon Dieu, que vos voies sont impénétrables, que votre miséricorde est infinie ! Vous avez eu pitié des victimes d’un mariage sans amour. Vous faites de l’adversité même la source bienfaisante de votre grâce 1 Ah 1 pardonnez-moi ma vie passée ; je serai bonne, j’aimerai, je veillerai comme un ange gardien sur le bonheur de mon mari que vous me confiez sur la terre. Merci ! merci !
Et elle sauta de nouveau au cou de Pottewal qui, dans la prévision d’un heureux avenir, semblait presque fou de joie.
Iofrimerie L. Touon et C«, i. Saint- Geranin.