DEUXIEME PARTIE
Une après-midi de l’an 1847, deux dames sortirent de l’église de Saint-Jean, àDarlingen, où le salut venait de finir. Une d’elles tenait la tête baissée et semblait triste.
Au bout de la longue rue de l’Église, elles s’arrêtèrent comme pour se dire adieu et prendre chacune un chemin différent. La plus âgée des deux dit à voix basse :
— Aie bon courage, Thérèse ; sois-en certaine, tu te trompes. Pottewal est un brave garçon : il ne demande rien qu’un peu d’amitié de ta part.
— Ah 1 je suis cependant bien malheureuse 1 soupira l’autre. Même chez ma propre mère, je ne puis obtenir de consolation. Pottewal ne peut pas mal faire à vos
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veux ; si vous le connaissiez de près, maman I II est paresseux, indifférent, insensible comme un morceau de bois; il ne fait pas plus attention à moi que si j’étais sa servante.
— Mais tu t’imagines cela, répliqua la vieille dame. L’homme est comme il est. Si Pottewal était plus vaillant, tu te plaindrais de sa rudesse ; parce qu’il est bon, tu lui reproches sa froideur. Tu n’es pas raisonnable, Thérèse.
— Quoi ! je ne puis pas vous faire comprendre mon malheur ! dit l’autre avec découragement. Pensez donc, maman ; il est toute la journée à Bruxelles, à Anvers ou à Louvain; je suis seule dans ma chambre, oubliée et délaissée ; je soigne, j’épargne pour augmenter notre fortune : il fait peu d’affaires et perd un temps précieux sans presque rien gagner. Lorsqu’il rentre à la maison, à peine est-il une demi-heure avec moi, qu’il veut aller au café, ou bien il bâille d’ennui, ou il va se coucher. Ai-je mérité une vie si amère \
f— Il m’est impossible de bien savoir, Thérèse, jusqu’à quel point tes plaintes sont fondées, répondit la mère; mais, quoi qu’il en soit, je ne puis que te répéter mon conseil : montre toujours à ton époux un visage joyeux quand il rentre; s’il y a quelque chose en lui qui ne te plaît pas, fais-le-lui comprendre doucement; mais garde-toi bien de lui parler durement ou de le recevoir avec rudesse quand il est de bonne humeur et te témoigne son amitié. Ce n’est pas le moyen d’être heureux. Tu te connais, Thérèse.
— Si j’avais du moins un enfant pour oublier ma solitude ! dit l’autre tristement ; mais non, cette consolation même m’est refusée. Je mourrai sans enfants !
Tout, tout peur ma sœur, rien pour la pauvre repoussée. ôhl maman, que je voudrais être couchée au cimetière 1
La vieille dame prit la main de sa fille et dit d’un ton compatissant, quoique à demi grondeur : -
— Non, non; ne dis pas de si vilaines choses, mon enfant. M. Pottewal reviendra au logis par le train de six heures, n’est-ce pas? essaye de suivre mon conseil : rpçois-le avec amabilité, embrasse-le...
— Maman, maman, croyez-vous donc que nous spmmes encore des enfants? interrompit Thérèse.
— Soit, ne l’embrasse pas; serre-lui amicalement la main, montre-toi gaie, dis des choses qui puissent lui être agréables; et tu verras qu’il ne parlera plus d’aller au café et qufil ne s’eunuyera plus à tes côtés.
— Mais Pottewal s’est-il donc plaint de moi tt vous ?
Si je savais une pareille chose I -
— Pas du tout, ^Thérèse; mais tu es mon enfant, et je connais ton caractère. Il y a beaucoup de hon au fond de ton cœur, mais tu te fâches trop facilement et tu n’es pas aimable de ta nature.
— Hélas ! je finirai encore par être la propre cause de mon malheur !
— Que risquerais-tu d’essayer si mon conseil est bon ou non ?
— Irais-je flatter et cajoler Pottewal?
►— Non, non, pas le flatter; lui témoigner simplement un peu d’amitié Maintenant, Thérèse, adieu,
sinon ton père pourrait être contrarié de ma longue absence. Rappelle-toi les paroles de ta mère.
Elle se dirigea du côté du Béguinage. Thérèse s’éloigna dans une direction opposée.
Au bout de la rue qu’elle avait prise se tenait une vieille dame, avec de grosses joues bouffies et des boucles grises, qui la voyait venir de loin et semblait l’attendre. Celte vieille dame vint à sa rencontre et dit d’un ton de commisération :
— Pauvre madame Pottewal! si pâlel vous êtes souffrante, n’est-ce pas? Mes yeux ne sont plus bons; pourtant je remarque à cinquante pas que vous avez du chagrin. Allons, un peu de courage, ma chère, cela s’améliorera avec le temps.
— Vous vous trompez, madame Kwas, dit l’autre; je suis contente, je n’ai pas de chagrin.
— Oui, oui, dit en riant madame Kwas, on parle toujours ainsi. Ce n’est pas assez que les femmes soient créées pour courber la tête pendant toute leur vie sous la tyrannie des hommes égoïstes, le -monde insensé nous fait encore un devoir de souffrir et de tout endurer sans se plaindre. Voyez M. et madame Doower- Cortbeen : lorsqu’ils sont en présence d’autres personnes, ils se disent des choses aimables, ils se caressent et se cajolent comme des tourtereaux ; mais dès qu’ils se trouvent seuls, la guerre commence et ils se jettent les mots les plus haineux à la tête. C’est le cas de beaucoup de ménages à Darlingen et ailleurs : sur l’enseigne c’est le paradis terrestre ; à l’intérieur, c’est un enfer d’où les diables eux-mêmes s’enfuiraient.
— En effet, madame Kwas, c’est bien ainsi, murmura l’autre. Qui aurait pu prévoir ce qui est arrivé dans la maison de Snek-Bollincky?
— Qu’est-il arrivé là? demanda la vieille dame dont les yeux s'allumèrent d’une curiosité joyeuse.
— Des choses graves.
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— Des choses graves? et je n’en sais rien ! Parlez vite, madame Pottewal. J’ai une dent contre les Snek; ce sont de nouveaux riches, des gens présomptueux.
— Madame Snek a un œil bleu et la figure enflée...
— Ah ! ceci je le savais : elle est tombée hier dans la cave.
— Innocente! c’est son mari qui lui a mis la main un peu lourdemént sur le front.
— En êtes-vous bien sûre, madame Pottewal?
— Leur servante l’a raconté en secret à la nôtre. De semblables scènes ne sont pas rares, à ce qu’il paraît.
— Ces hommes, ces hommes ! s’écria la vieille dame, le regard levé au ciel. Il n’y en a pas un seul qui ne mérite la corde! Des bourreaux hypocrites! Le meilleur est encore un tyran. Vraiment, ma chère, j’ai pitié de votre sort.
Ces paroles parurent affecter désagréablement madame Pottewal ; une étincelle de fierté blessée brilla dans ses yeux ; mais elle se contraignit et répondit avec une feinte indifférence.
— Pitié de moi ! Pourquoi? Il n’y a pas la moindre raison.
— Quoi ! vous êtes tout à fait satisfaite de votre mari ?
— Certes, Pottewal est le meilleur homme du monde, et je m’estime infiniment heureuse dans mon ménage. Ce serait un paradis sur terre, ajouta-t-elle en soupirant, si Dieu voulait bénir mon mariage en me donnant un enfant ; mais j’espère encore en sa miséricorde.
Madame Kwas secoua la tête d’un air de doute.
— Pauvre femme! dit-elle, assez simple pour croire
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qqe ce sont uniquement les affaires de son commerce qui occupent votre mari, pendant que vous l’attendes dans l’isolement. Nous sommes toutes ainsi; cette aveugle confiance est notre malheur.
— Que voulez-vous dire? murmura l'autre, effrayée.
— Ce n’est rien de grave; mais tout grand mal a un petit commencement. Je ne m’en mêlerais certainement pas, si une sincère affection pour vous ne me faisait un devoir de vous avertir aujourd’hui qu’il est encore temps.
— Eh bien, eh bien, que savez-vous ?
— Allons, madame Pottewal , on n’est pas bien ici pour parler d’affaires importantes.
— Venez chez moi.
— Non, je dois aller tout à l’heure à la vente du fabricant retiré Zavelman ; on entend là un tas de choses qu’on n’apprend pas ailleurs. Promenons-nous sur les boulevards, sous les arbres ; il n’y a pas de monde et nous y causerons en pleine liberté.
Elles prirent une rue latérale, et se rendirent à pas pressés à la promenade. Là, la jeune dame répéta sa demande :
— Eh bien, maintenant, qu’avez- vous appris?
— Vous allez le savoir... Dites-moi, madame Pottewal, savez-vous ce que votre mari a fait mercredi à Bruxelles?
— Certainement ; il est allé au marché aux grains, selon son habitude.
— Et il est rentré très-tard à la maison , n’est-ce pas?
— En effet, par le dernier convoi.
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Ne vous a-t-il pas parlé d’un festin avec ses amis?
— Non.
— Voyez-vous bien ! ils sont tous également hypocrites 1 Parce qu’ils savent que la femme dessèche et se meurt d’ennui à la maison, ils feignent de ne jamais penser à quelque plaisir. M. Pottewal était assis dès le matin devant la porte du café des Mille Colonnes , en train de boire, de jaser et de rire avec de joyeux compagnons. Votre beau-frère, Ernest Decock, était assis à côté de lui ; ils paraissaient très-bons amis.
— Quoi , quoi ! grommela madame Pottewal avec une colère concentrée. Ernest Deoock était assis à côté ée lui, et il causait avec lui en pleine rue ? en public?
— Vous lui avez donc défendu d’aller avec votre
beau-frère? r . .
— Oui, certainement, je lui ai défendu : ce ne sont pas des gens de notre sorte. Quand il n’y a pas moyen de faire autrement, alors on doit bien lui parler; mais en pleine rue, devant la porte des Mille Colonnes , au milieu de la place de la Monnaie !...
— Je vous donne raison, au fond, madame Pottewal;
on ne doit pas avoir beaucoup de familiarité avec de si *
petites gens, ne fût-ce que pour vous prémunir contre toute faiblesse pour le moment où ils voudraient vous emprunter de l’argent. Mais ce n’est pas de cela que je veux vous parler. Votre mari a dîné avec une dizaine â’amis chez Dubos. Que le vin n’ait pas été épargné et qu’on ait été excessivement gai, cela ne vous étonnera pas. Et pendant que les bouchons de champagne sautaient autour de ces hommes égoïstes, leurs femmes étaient renfermées au logis dans la triste solitude, occupées à compter les points de leur tricot, et peut^J*^^
Sfeàflte bv Goqyc
Il» LES BOURGEOIS DE DARUNGEN
pensaient-elles avec compassion à l’époux qui s’épuise pour gagner quelques sacs de grains.
Madame Pottewal garda un instant le silence, elle luttait intérieurement contre les efforts de madame Kwas pour échapper à l’humiliation de reconnaître qu’elle n’était pas heureuse dans son ménage.
— Mais , dit-elle, je me rappelle maintenant que mon mari m’a parlé en effet d’une gageure qui fut perdue par un marchand d’Anvers. On avait parié un dîner.
— Un marchand d’Anvers ! s’écria la vieille en riant. C’est François Pottewal, votre mari, qui avait perdu le pari; et le dîner somptueux, c’est lui seul qui l’a payé.
Cette révélation fit un violent effet sur l’autre dame, qui eut peine à cacher sa colère et son indignation. Cependant, après quelques instants de silence, elle répondit avec un calme apparent :
— Je forcerai Pottewal à expliquer pourquoi il m’a tu la perte de ce pari ; mais, hors cela, je ne vois pas grand mal à ce qu’il s’amuse un peu avec ses amis.
— Vous êtes maîtresse de vos sentiments, ma chère. Je n’ai rien à y voir, si vous êtes heureuse. Je me tairai donc, et ne vous dirai point où M. Pottewal a passé l’après-dlnée, et probablement la soirée.
— 0 ciel ! peut-être chez ma sœur Hermine?
— Non, au Wauxhall , derrière le parc. Connaissezvous madame Dools, de Darlingen, qui demeure actuellement à Bruxelles?
— Cette folle orgueilleuse?
— Cette évaporée, ce paon vaniteux.
Et que savez-vous d’elle ?
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— Votre mari a été assis des heures entières avec elle, à la même table, dans le jardin.
— 1m possible 1
— 11 était très-bavard, et semblait prendre beaucoup de plaisir dans la compagnie de cette coquette.
— Eh quoil quelles affreuses choses 1 murmura madame Pottewal d’une voix rauque ; c’est incroyable 1... Mais était-elle seule avec lui ? -
— Non, son mari était assis à côté d’elle ; mais il écoutait la musique et ne faisait pas attention à leur conversation animée.
— Vous êtes une méchante langue, madame Kwas, répliqua l’autre avec colère ; qu’y a-t-il d’étonnant que mon mari cause avec M. et madame Dools quand il les rencontre par hasard?
— Méchante langue I répéta l’autre ; c’est la vérité qui est une méchante langue. Si tout cela était si simple que vous le dites, pourquoi Pottewal vous le cacherait-il?
— Mais, pour l’amour de Dieu, que voulez-vous dire ? que croyez-vous ?
— Je ne veux rien dire et je ne crois rien, c’est votre affaire... Il est cinq heures , la vente de Zavelman va commencer. Adieu, voyez ce que vous avez à faire ; je vous ai avertie ! c’était mon devoir.
A ces mots elle s’éloigna , et laissa sa compagne au milieu de la promenade.
L'œil fixé à terre, pâle de colère et tremblant d’un saisissement intérieur, madame Pottewal pèse les paroles malicieuses de la vieille femme. Sa raison lui disait bien que ce n'était qu’une calomnie rapportée d’une façon méchante pour lui faire de la peine et la
troubler. Elle se demandait à elle-même s'il n’était pas bien naturel que son mari causât avec ses connaissances quand il les rencontrait. Sur ce point son esprit fut tout à fait rassuré ; mais son humeur était assez chagrine et assez aigre pour trouver beaucoup d’autres motifs de courroux dans fa révélation de madame Kwas. Son mari s’était assis en public à côté d'Ernest Decock, avait causé familièrement avec lui. Il avait, par un pari stupide sans doute , perdu un dîner pour dix personnes. Peut-être Ernest Decock avait-il été du nombre des convives; peut-être avaient-ils parlé de leurs ménages ; peut-être Pottewal s’était-il plaint à Ernest! Il avait passé toute la journée au Wauxhall et s’y était amusé. Tout cela il le lui avait caché!
Elle revint sur ses pas et marcha à pas pressés vers sa demeure ; ses yeux étincelaient, un sourire amer plissait ses lèvres, et elle murmurait tout bas des paroles aigres.
Devant la porte de sa maison la servante était occupée à battre un tapis. Madame Pottewal, dans sa colère, arracha le tapis avec violence des mains de la servante, et le jeta dans le vestibule.
— Entrez ! et un peu vite ! s’écria-t-elle, tandis qu’elle la suivait en grommelant dans la maison. Qu’est-ce que cela signifie ? Pourquoi battez-vous le tapis dans la rue? paysanne que vous êtes!
— Mais, madame, vous m’avez défendu de le battre au jardin, balbutia la servante étonnée. Où dois-je donc secouer la poussière? Je ne puis cependant le faire dans les chambres?
— Taisez-vous, insolente! Obéissez sans parler, ou je vous chasse.
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— îe ne demande pas mieux , madame, que de faire ce que vous...
— Obéissez! A votre cuisine ! et laissez-moi en paix : vos bévues m’agacent les nerfs.
Elle ouvrit la porte d'une chambre, jeta son châle et son chapeau sur une table , et commença alors à se promener d’un côté à l’autre de l’appartement, poussée par une colère fiévreuse. Elle grondait tout bas, étendait ses poings et semblait se quereller avec quelqu’un.
Enfin, elle sortit de la chambre et traversa une cour. Là, trois chiens de chasse dormaient, chacun devant sa niche. Elle donna un violent coup de pied à celui qui était couché le plus près d’elle, et s’écria :
— Là! paresseux, mangeurs de pain, dites cela à votre maître. Cela ne durera pas longtemps ainsi, ou vous irez tous les trois au rempart.
Elle entra dans un magasin où deux vieux ouvriers étaient occupés à retourner un tas de froment; les hurlements du chien leur avaient fait retourner la tête et interrompre leur travail.
— Ah! c’est de cette façon que vous travaillez, sitôt qu’il n’y a plus personne sur vos talons pour vous surveiller? s’écria-t-elle. Nous vous donnons le pain , et vous nous volez comme de vrais filous que vous êtes !
— Excusez-nous, madame, dit le plus âgé des deux ouvriers. Nous avons travaillé activement et consciencieusement; mais nous croyions entendre que vous nous...
— Vous osez répliquer ! grommela-t-elle. Paresseux hypocrite, qui savez si insidieusement frotter la manche à mon mari. A là porte 1 vitè ! Il n’y a pas d’excuses... et n’espérez pas que M, Pottewal vous permette
encore de venir. C’est fini ; vous pouvez aller chercher ailleurs quelqu’un qui donne la nourriture aux voleurs de journées. L’avez-vous entendu? Oseriez-vous résister? Partez, vous dis-je 1
Le vieil ouvrier, la tête Laissée et les larmes aux yeux, ouvrit silencieusement la porte du magasin et disparut dans la rue.
— Pour ce qui vous concerne , Jacob , dit-elle à l’autre, qui avait repris son ouvrage, faites attention 1 si je vous surprends encore à ne rien faire , vous suivrez immédiatement le même chemin.
Elle retourna dans la chambre, reprit son impatiente promenade et se laissa tomber enfin sur une chaise. Son œil étincelait, ses lèvres étaient serrées, et sa figure éclairée du sombre éclat d’un rire plein d'amère ironie.
La servante passa la tête dans la porte entrebâillée et dit :
— Madame, je vois venir M. Pottewal au bout de la rue.
— C'est bien, restez dans votre cuisine ! répondit la dame sans faire un mouvement; mais sitôt qu’elle fut seule, elle se leva de sa chaise et dirigea vers la porte un regard menaçant.
Du bout du vestibule son mari s’écria d’un ton de grande joie :
, — Thérèse, chère Thérèse, j’ai de bonnes nouvelles.
Au moment où il parut sur le seuil de la porte, il ouvrit les bras pour embrasser sa chère femme.
— Thérèse , dit-il, je suis si heureux 1 heureux de l’idée que vous serez contente. J’ai gagné aujourd’hui dix mille francs. La joie m’a...
11 interrompit sa phrase et regarda sa femme avec un découragement soudain.
— Hélas I dit-il en soupirant tristement, c’est donc encore la même chose ? Mon Dieu, ne rencontrerai-je donc jamais que des yeux flamboyants et des visages aigres !
Ses bras retombèrent, sa tête s’inclina sur sa poitrine. Thérèse, dont les lèvres tremblaient, le regarda avec un sourire plein de menaçante raillerie. Elle ne dit mot cependant et semblait prendre plaisir à contempler son abattement.
Pottewal, relevant la tête, dit d’une voix douce et plaintive :
— Mais, amie , comment est-il possible que vous soyez si désagréable? Ayez du moins pitié de moi. Voyez quelle peine doit me faire votre accueil glacial. J’avais trouvé une bonne affaire et gagné dix mille francs; mon cœur battait de joie, non pas pour l’argent, mais à la seule pensée que ce bénéfice vous ferait plaisir. Le train n’allait pas assez vite au gré de mon impatience; j’aurais voulu avoir des ailes pour vous apporter plus tôt la bonne nouvelle... Et à peine ai-je atteint lq seuil de ma demeure, que toute espérance, toute joie est étouffée dans mon cœur 1 Allons, Thérèse, ayez un peu de bonté pour moi...
— Hypocrite, grogna sa femme, tremblante de colère ; hypocrite, qui s’amuse hors de la maison à faire bombance, et vient jouer ici le rôle d’agneau timide et ose implorer la pitié de la victime de son lâche égoïsme 1
— Par respect pour notre nom, Thérèse, ne parlez pas si haut, supplia Pottewal, La servante pourrait nous entendre.
ne LES BOURGEOIS DE DARLÎNGÉ.S
— Comme j’en ris, de votre nom ! s’écria-t-elle. Fasse Dieu que je ne l’eusse jamais connu* ce nom, je ne serais pas ici à me désoler comme une délaissée, pendant que vous buvez, riez et fèstoyez en mauvaise compagnie. On s’amuse bien à Bruxelles, n’est-ce pas? On y rencontre de bons amis et des femmes spirituelles. Le champagne est une noble boisson. Il fait oublier la femme haïe èt ennuyeuse, et donne dé l’esprit à l’homme le plus stupide, h'est-ce pas, trompeur sans âme?
Pottewal comprit à ces mots que sâ femme vôtilàît lui faire dés reproches sur Certaines choses qu’il croyait deviner. Cela le tranquillisa un peu, et il s’en réjouit même, dans l’espoir qu’avec quelques explications sincères cet orage d’intérieur se calmerait.
— Allons, Thérèse, jouons cartes siir tablé. Tous avez quelque chose sur le cœur, déclarez-ie franchement ; si j’ai eu tort, je le reconnaîtrai sur-le-champ et vous demanderai pardon.
— C’est à en avoir une attaque d’apoplexie, grommela madame Pottewal, qui bouillait réellement d’impatience à la vue du sang-froid de son mari.
Que n’eût-elle pas donné pour le voir fâché 1 Mais il restait imperturbable dans sa douceur, uniquement pour la provoquer, croyait-elle.
— Homme à deux visages ! répliqua- belle. C’est bien facile, n’est-ce pas, de faire accroire toutes aortes de mensonges à une pauvre innocente femme, et de rire alors à part vous de sa crédulité ?
— J’attends*' Thérèse, que jô sache de quoi vous m’accusez.
— Il y a longtemps, n’est-ce pas, que vous n’ave? v^ Ernest Decock ?
-r- Avant-hier je l’ai vu et je lui ai parlé.
— Pourquoi me l’avez-vous caché ?
— Pour vous épargner de la peine, Thérèse.
— Fourbe l Ah ! ah ! c’est pour m'épargner de la peine que vous êtes resté assis pendant des heures entières à côté de lui, à la même table, en public sur la place de la Monnaie 1
-p* C’est une chose toute simple, Thérèse. Je me trouvais devant la porte du café, près de la Bourse, ët je causais avec quelques marchands de grains, lorsque Ernest, passant par la place de la Monnaie, m’aperçut. 11 vint à moi et s’assit à côté de moi pour s’informer de votre santé et de vos parents.
— Et vous vous êtes sans doute plaint de votre femme et du chagrin qu’elle vous cause ?
— Quelles idées ? Ernest n’est pas resté quatre miputes avec moi. Il me parlait de votre sœur et de son enfant...
— Ces gens-là ont un enfant 1 s’écria Thérèse. Ils viennent vous en parler pour vous narguer ! et vous ne lp sentez pas. Je ne veux pas que vous échangiez encore une seule parole avec Decock en public, entendez-vous ? Je vous le défends. Et prenez bien garde d’aller encore à Scbaerbeek.
Bien. Je satisferai ce désir, Thérèse, pour autant que cela me sera possible sans me rendre ridicule ou me montrer impoli. Soyez donc contente, et soyons amis.
— Amis 1 reprit la femme aigrie avec un rire dédaigneux. Ah ! vous croyez que c’est fini ? Non, trompeur,
vous avez encore beaucoup d’autres choses à votre charge. Ne retournez-vous pas chez Dubos pour dîner? N’allez-vous pas nager dans le champagne ? chanter, rire et faire bombance avec un tas de compagnons débauchés, et gaspiller des centaines de francs on une heure? Homme cruel! quand je vous conjure d’employer le temps précieux à doubler notre fortune, maintenant que cela est facile, vous ne voulez pas ; alors vous avez peur des grandes affaires, alors le courage et l’envie vous manquent. Mais pour jeter follement et inutilement l’argent que j’ai épargné sou à sou, pour venir me dire alors avec un visage hypocrite que vous avez dîné aux frais d’un négociant d’Anvers, pour me tromper lâchement, pour tout cela le courage ne vous manque pas, n’est-ce pas ?
Pottewal semblait abattu et très-aflligé.
Il secoua péniblement la tête, et dit après une courte hésitation :
— Je n’ai peut-être pas bien fait, en effet, de ne pas vous raconter franchement cette affaire ; mais veuillez remarquer que vous vous fâchez très-vite, et que vous vous faites du chagrin à vous-même au moindre mot. La crainte de vous déplaire m’a déterminé à vous cacher l’affaire. Elle ne signifie pourtant rien en elle-même. J’étais à la Bourse, et je causais avec un marchand du contenu d’un article du Code de commerce. Je laisse échapper ces paroles : « Je parie tout ce que vous voulez. » — « Un dîner chez Dubos avec dix amis, » me fut-il répondu. Le Code me donnait tort. Pouvais-je retirer ma parole et reculer en présence de beaucoup de monde ? Pareilles choses se prennent très -sérieusement entre marchands.
• LES BOURGEOIS DK DARLlNGEN 17S •
— Voilà comme vous êtes ! parier sur des choses que vous ne savez pas. Vous laisser duper et faire rire de votre innocence... Et combien ce royal festin et ces flots de champagne ont-ils coûté ? Ne mentez pas, car je sais le compte.
— Franchement, Thérèse, cent soixante francs.
— Cent soixante francs, mon Dieu ! s’écria-t-elle. Manger en un seul jour de quoi faire le ménage pendant près d'un mois 1
— Mais je viens de gagner aussi en un jour dix mille francs, Thérèse. Allons, oubliez ce qui s’est passé, c’est sans importance.
— Qu 'êtes- vous allé faire au Wauxhall, misérable coureur? demanda -t-elle avec un nouvel accès de colère.
— J’y suis allé, après le dîner, me promener avec les amis.
— Ah I vous appelez cela vous promener ? Être assis
des heures entières à côté d’une femme de mauvaise réputation ? ' * ■
— Une femme de mauvaise réputation ! répéta Pottewall avec un pénible étonnement. Madame Dools de mauvaise réputation ? Les gens les plus honnêtes et les plus respectables de tout le...
— Oui, oui, s’écria en riant Thérèse, maintenant vous paraissez ému, et vous auriez bonne envie de vous fâcher, n’est-ce pas? J’ai trouvé la corde sensible. C’est affreux !
— Qu’y a-t-il d’affreux? J’ai rencontré M. Dools au Wauxhall et lui ai serré la main, comme à un vieux et bon ami. Êtes- vous surprise que j’aie également salué sa femme ?
ia
— Vous êtes resté des heures entières à cailler familièrement, trop familièrement, avec elle.
— Quelques minutes,
— Des heures entières.
— Des minutes, madame Pottewal 1 des minutes 1 Et d’ailleurs c’était avec son mari que je causais. Yos méchants soupçons me font frémir d’indignation, s’écria le mari profondément blessé.
— Trompeur égoïste ! continua sa femme. Pendant que je travaille et que j’amasse dans une ètemelle-solitude, vous croyant bonnement occupé de votre commerce, vous cherchez la gaieté dans le champagne; vous vous amusez, vous riez, vous chantez et vous publiez lâchement celle qui use sa vie à la maison sans plaisir ni joie. Mais cela ne suffit pas encore : vous allez au Wauxhall, vous vous y asseyez près de la première femme venue qui vous sourit, et vous vous amusez du babil frivole d’une coquette. Pottewal, Pottewal, pour votre bonheur ne me laissez pas croire le pis, ou vous vous en repentirez terriblement.
— Cela n’est plus supportable ; cela passe toute mesure : il faut une fin à cette vie affreuse! grommela Pottewal.
— Oui, frémissez, dit Thérèse en ricanant, rougissez de colère parce que j’ai mis le doigt sur la plaie ; votre colère, monsieur, est une nouvelle et sanglante insulte pour moi.
Pottewal croisa les bras sur la poitrine, et regarda fixement sa femme dans le blanc des yeux. Il était visiblement en proie à une violente colère, et s’apprêtait à soulager spn ccqur gonflé, en disant de duyes vérités.
LES BOURGEOIS RE DARUNüEN 174 .
— • U u ange y perdrait sa patience, dit-il d’qnQ voix sombre. Qqqi, madame, seyait-il vrai que youe ayez juré de me faire mourir de chagrin ? Dès le premier jour de notre mariage, j’ai fait tout ce qui était possible pour vous plaire. J’ai épié Je moindre regard de vos yeux, pour y lire un désir que je pusse satisfaire ; je me suis soumis à votre volonté comme un enfant sans courage, uniquement dans l’espoir de voir naître un sourire sur la figure de ma compagne. Rien, rien, toujours des mines désagréables et des paroles amères l... Parlez, interrompez-moi tant que vous voudrez : la mesure e$t comble maintenant ; je poursuivrai ausqi longtemps qu’il me plaira, vous dis-je !... N’avez- vous pas chassé mes vieux amis? N'avez- vous pas fait vendre mes chevaux, aussitôt que vous avez remarqué que je commençais à y prendre goût? L’arrêt de mes pauvres chiens de chasse n’est-il pas déjà signé ? Des bêtes puantes, dites-vous, madame ! Ils ne puent que parce que votre mari les aime et ç’en ampse, n’e$t-çe pas? Il y a au fond de la cour, dans le magasin, un vieil ouvrier qui s’est usé au service de mon père. Parce que je lui veux du bien, vous l’accablez d’injures et le rendez malade, le malheureux I
— Je l’ai chassé tout à l’heure, répliqua la femme.
— Chassé ! Vous l’avez chassé ? reprit Pottewal les lèvres contractées. C’est ce que nous verrons !
— Qu’il mette encore le pied sur notre seuil. J’aimerais mieux fuir la maison pour toujours...
— Soit; il ne souffrira cependant pas du besoin. Il a
aidé à gagner la fortune de mon père, et il mangera du pain, du bon pain avec ses enfante, tant que je vivrai et probablement encore après. - ■ ..
— Ai-je bien entendu ? Ne ferez-vous pas un testament au profit de ce lâche fainéant? Quelles choses horribles !
Peut-être pour la première fois de sa vie Pottewal s’était réellement fâché. Cette violente émotion avait produit sur lui un effet étonnant ; la passion le rendait éloquent, et l’empire qu’il conservait sur luimême donnait une plus grande autorité à sa parole sévère.
— Cela vous paraît horrible, madame, dit-il, que je ne veuille pas oublier les services d’un vieil ouvrier. Il n’y a rien d’horrible ici que votre conduite envers moi. J1 ne vous suffit pas de m’avoir condamné à une vie sans agréments et sans repos, en me privant de tout; en me défendant tout ce qui me plaisait ; vous envoyez encore des espions sur mes pas. Encore si c’était parce que vous craignez de moi quelque chose de mauvais ou de déshonorant ; mais non, votre seul but est d’empoisonner ma vie, de ne pas me laisser un instant de repos sur la terre... Votre nature est incompréhensible : la paix, l’amitié, la joie lui répugnent ; vous n’êtes satisfaite que lorsque vous trouvez des raisons de vous chagriner et de chagriner les autres. Cela ne peut durer. Je sens que ma cervelle se brouille dans cette étouffante tyrannie ; mes amis me disent tous les jours que je maigris visiblement. Je deviendrais malade, fou peut-être ! Non, madame, non !
Madame Pottewal, pendant cette violente sortie, s’était répandue en interjections et en réclamations de toute espèce; mais, cette fois, son mari ne s’était pas laissé interrompre. Jusqu’à ce jouir elle l'avait réduit facilement au silence en parlant à toute voix et en lui
faisant craindre que la servante n’entendît et ne comprît leur discussion; mais en ce moment il ne semblait nullement s'en inquiéter et élevait hardiment la voix plus haut que sa femme chaque fois qu’elle voulait prendre le dessus.
Lorsqu’il se tut pour reprendre haleine, elle s’écria :
— Barbare ! homme sans âme t au lieu de vous repentir de votre conduite, vous accusez votre victime ! Avez- vous fini maintenant? est-ce assez de fausseté ?
— Encore un mot, madame, reprit-il. Écoutez bien, car je ne veux vous le dire qu’une fois, mais vous le dire bien . Nous nous sommes mariés sans amour et sans inclination l’un pour l’autre. En ce qui me concerne, je ne demandais pas mieux que de vous aimer, et je n’en suis pas encore devenu tout à fait incapable; mais vous, vous repoussez toute amitié et semblez ne chercher que des discordes et des querelles sans fin. Savez-vous quel est le seul moyen de ramener ici le repos ? un de nous deux doit commander et régner en maître sur son esclave ; l’autre doit céder, plier, ramper. Voilà, madame, la fatale loi que vous élevez entre nous. Eh bien ! je suis l’homme; je serai le maître. Bon, aimable, clément même, si vous voulez; inexorable, si vous osez encore méconnaître sa légitime autorité 1
Madame Pottewal était pâle de stupeur et de colère. Elle n’avait jamais entendu son mari parler d’un ton si décidé, et la crainte affreuse de renoontrer en lui assez de courage pour accomplir ses menaces, descend’ t dans son cœur. Sa défaite la remplissait de honte et lui perçait le cœur.
Des larmes contenues commençaient à briller dans
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leg yçux de madame Pottewal, et elle dit d’une voix à demi étouffée par l’inquiétude et la stupéfaction.
-r ! vous me martyriserez jusqu’à la mort, vous me mettre? le pied sur la tête et vous me ferez ramper devant vous comme un ver ! Non, bourreau sans miséricorde, ce plaisir vous ne l’aurez pas. Demain je retourne çjiez mes parents, comme une pauvre répudiée que je suis. Tou te la villesaura quel affreux assassin vous êtes. Mon père ne laissera pas sa malheureuse enfant sans vengeance. Et, s’il le faut, si scandaleux que cela soit pour notre famille, la loi vous ôtera solennellement tout droit sur votre femme. Maintenant vous courbez la tête, n’est-çe pas ? Vous vous effrayez à la perspective de n’avoir plus personne pour en faire votre victime.
Cette menace parut réellement faire un grand effet sur Pottewal. Il était silencieux, le regard baissé et secouait la tête avec une triste expression de doute.
— Il a peur, il tremble 1 ricana sa femme qui se croyait certaine de la victime.
Mais Pottewal se leya tout à coup, montra du doigt la porte et dit avec une souveraine froideur:
— Oui, madame, la séparation dont vous me menacez serait un grand malheur et une grande honte pour nos familles; mais ma résolution est prise, je ne plie plus, je suis devenu inexorable. Vous voulez retourner chez vos parents? Voilà la porte 1 — Ciel, il me montre la porte ! il me chasse !
Un cri douloureux s’échappa de la poitrine de madame Pottewal, qui se laissa tomber sur une chaise, le visage caché dans ses mains, et se mit à pleurer abondamment. Son époux la regardait silencieusement; la colère disparut petit à petit de son visage, pour faire
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place à une expression de tristesse et même de- compassion ; mais il restait immobile. Bientôt sà femmè tout en larmes commença à faire des mouvements nerveux, et un pénible sanglot souleva sa poitrine oppressée.
Poltewal s’assit à côté d’elle et voulut lui prendre la main ; elle la retira avec un geste nerveux, tandis qué les mots : « Laissez-moi mourir, bourreau, monstre, assassin, » s’échappaient de ses lèvres;
— Allons, ma pauvre Thérèse, dit PôttevVâl, ne vous faites pas tant de chagrin, due tout soit oublié. J’ai été un peu dur, n’est-ce pas? Un homme ne reste pas toujours maître de lui-même. Quand on est en colère on dit tant de choses qu’on ne croit pas. Ne pleurez plus, ma chère, je me conduirai tout à fait selon votre désir et ferai désormais tout ce que vous voulez. Je ne demande pas mieux que de vous aimer, Thérèse ; je vous aime tant que vos larmes me déchirent le cœur. Ah ! prenez pitié de mes inquiétudes, revenez à vous et ne vous rendez pas malade ! Pardon, Thérèse ; laissez-moi poser sur votre front le baiser de la réconciliation.
Il passa le bras autour du cou de sa femme ; mais l’impitoyable créature, dés qu’elle vit son intention, se leva précipitamment et le repoussa en s’écriant :
— Arrière, effronté ! Ne me touchez pas ! Je ne veux
pas vous voir plus longtemps. Je vais dans ma chambre. Osez venir m’y ennuyer ou m’insulter avec vos flatteries hypocrites. Osez troubler mon sommeil, si je puis dormir avec un chagrin si cruel ! Arrière, laissezmoi!
Elle courut à une porte latérale et sortit de la cham-
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ire; on l'entendit distinctement faire deux tours de clef dans la serrure.
Le mari consterné resta un instant muet et immobile devant la porte, puis il leva lentement les yeux vers le ciel et murmura avec désespoir :
— Mon Dieu ! comment ai-je mérité cette vie horrible. Un pareil mariage, sans affection, sans amour, était peut-être un méfait à vos yeux? 0 miséricorde, je suis trop cruellement puni !
Et après cette invocation, il se laissa tomber tout énervé sur une chaise.
Mademoiselle Marie Blondeel était assise dans une pièce du premier étage, près de la fenêtre, qui prenait jour sur le jardin. Elle tenait un livre à la main; mais son regard souriant était dirigé vers l’autre côté de la chambre, où son frère Jean était assis devant un pupitre, tenant un violoncelle entre les genoux, et jouait un morceau du célèbre maître belge Servais. Soit que le vieil amateur fût vraiment un musicien de talent, soit qu’il eût appris le morceau avec beaucoup de peine, son jeu était pur et plein de sentiment, et faisait assez d’impression sur le cœur de mademoiselle Marie, pour lui faire oublier sa lecture. Elle suivait avec une satisfaction visible les notes vibrantes du plaintif ins-
trament, et manifestait son approbation en dodelinant de la tête et en battant la mesure avec les doigts.
Le son d’une voix qui s’éleva du jardin détourna son attention delà musique, et elle regarda par les carreaux de la fenêtre. Ce qu’elle vit fit éclore sur ses lèvres un sourire de joyeux étonnement; elle retint son souffle et resta immobile à regarder au dehors avec des yeux brillants, sans penser davantage à son frère ni à sa touchante musique.
Lorsque Jean Blondeel eut fini son morceau, il dit d’un ton triomphant :
— Un morceau difficile, Marie! Mes bras et mes doigts en sont presque rompus. Je ne me fatiguerais certainement pas ainsi, par une si chaude journée d’été ; mais je veux lutter contre les infirmités de la vie aussi longtemps que cela est possible. Avez-vous remarqué, Marie, que je suis encore leste et agile?
Au lieu de répondre la vieille demoiselle lui fit un signe de la main pour le prier de se taire.
— Que vous arrive-t-il ? Que regardez-vous là avec tant d’admiration? On dirait que le ciel s’est ouvert devant vos yeux, murmura-t-ii tout surpris.
Sa sœur mit un doigt sur la bouche pour lui recommander le silence, et lui fit signe d’approcher; il regarda à son tour par la fenêtre. A peine son regard eut-il rencontré l’objet désigné, que sa figure s’anima du même sourire de joie et de bonheur. Tous deux restèrent immobiles et silencieux, comme s’ils avaient craint que le mouvement et le bruit de leurs paroles n’eussent pu les troubler dans la douce jouissance du spectacle qui les enchantait. Le changement de l’expression de leur sourire et l’éclat croissant de leur
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regard furent les seuls signes de l’émotion qu’ils éprouvaient.
— Comme c’est beau, comme c’est, dit enfin Blondeel, enchanteur!... Un pauvre philosophe me demandait encore hier : qu'est- ce que le bonheur? Si je pouvais seulement lui faire jeter un regard par cette fenêtre! C’est le ciel, en effet, que nous regardons, n’est-ce pas, Marie 1
— Le ciel avec ses anges. Dieu soit béni de sa bonté, murmura la demoiselle sans tourner la tête.
— Maintenant je comprends les saintes vierges de Raphaël. Oh ! si ce maître était encore vivant et pouvait se placer à côté de nous derrière cette fenêtre, quelle nouvelle merveille il créerait! Nature! nature! lu es bien le plug grand des artistes.
— Taisez-vous, Jean, dit sa soeur. Laissez-moi jouir paisiblement de ce spectacle. Voyez, voyez, Ernest fait un pas, il me semble ; non, il n’a pas réussi ! Encore un essai 1 cela ira, cela ira bien!
Dans le jardin, qui était séparé du jardin de Biondeel par un mur peu élevé, était assise, au bord du chemin, sur le gazon d’une pelouse, une jeune mère, belle et fraîche encore comme une jeune fille. Dans le complet oubli du monde que donne le bonheur, elle s’occupait avec un enfant, âgé d’environ un an, à essayer ses premiers pas, elle mettait le petit enfant debout dans le chemin, le lâchait tout â fait, tout en l’entourant de ses deux bras comme d’un cercleproteeteur, et l’obligeait ainsi à se tenir sur ses jambes. Elle lui prodiguait toutes sortes de noms tendres et enfantins, et s’efforcait de lui donner de la hardiesse et du courage pour les épreuves audacieuses; mais chaque
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fois que l’enfant levait le pied de terre, il chancelait et tombait de côté. Alors elle le prenait dans ses bras, le serrait contre sa poitrine et le couvrait de baisers. L’enfant prenait plaisir à ce jeu ; il riait aux éclats, caressait les joues veloutées de sa mère et entremêlait avec une joie maligne, les boucles blondes qui se jouaient sur son cou.
M. Blondeel ne s’était pas laissé enchanter jusqu’à l’extase par son admiration. Gette jeune mère qui était là devant ses yeux, jouant avec son petit auge sur les genoux et le mangeant de caresses, formait bien le plus touchant tableau de la beauté, du bonheur et de l’amour que l’on peut voir. Dans le regard qu'elle tenait attaché sur son enfant brillait «ne étincelle si vive et si pénétrante, qu'on eût dit que son âme avait passé dans ses yeux pour être plus près du visage aimé ; son sourire était la tendresse, l'admiration même ; sa voix avait une douceur, une expression qui aurait ému l’homme le plus dur d’une irrésistible sympathie.
Un acacia jetait sur elle son ombre transparente. Le soleil déjà profondément incliné vers l’orient l’enveloppait d'une auréole de lumière couleur de rose. 6e demi-jour enchanteur, cette demi-teinte répandait sur elle et sur son petit enfant toutes les nuances les plus délicates qu’un artiste amoureux et un peintre de génie eût pu trouver sur sa palette.
L’enfant était reposé. Il devait recommencer ses difficiles épreuves.
— Là, là, mon cher petit fripon, dit la mère, tu ne peur pas tirer les cheveux de petite maman. Nous essaierons encore une fois de courir seul. Fais bien attention, Ernest, tu dois premièrement étendre ton petit
pied, et bien t’appuyer dessus avant de lever l’autre. Ah! si tu voulais faire deux ou trois pas, comme petit papa serait content 1 Maintenant fais bien attention, petit ange rusé que tu es !
L’enfant rit et caressa sa mère, quoiqu’il ne comprit certainement pas sa recommandation. Elle se pencha sur le chemin, fit voler le sable en agitant son mouchoir et souffla même sur la place où son enfant devait se tenir, pour en enlever les derniers grains de poussière. Alors elle mit le petit enfant sur le chemin, le lâcha et l’entoura de ses bras en murmurant mille douces paroles pour l’encourager. .
Le premier essai ne réussit pas; ni le second, ni le troisième ; mais à la quatrième épreuve la mère triomphante jeta un cri de joie inexprimable. Elle leva les yeux vers le ciel pour remercier Dieu, pressa avec transport l’enfant contre sa poitrine et le couvrit de baisers.
— Ah ! Ernest, cher Ernest, tu as fait deux pas, ditelle. Maintenant tu courras bientôt, tu grandiras vite, tu deviendras un homme, un homme beau et fier comme ton père, n’est-ce pas? Allons, mon petit coeur, encore une fois, encore un essai.
Elle ne fut pas trompée dans son attente : l’enfant fit de nouveaux deux pas ; et après des essais répétés, il arriva plusieurs fois que dans sa course chancelante vers sa mère il fit quatre pas avant de tomber contre sa poitrine.
Elle était heureuse, ravie, presque folle de joie ; des larmes de bonheur voilaient ses yeux attendris. Mais elle ne voulut pas fatiguer son doux ange. Elle le reprit dans ses bras, lui laissa prendre une position aisée.
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commença, les yeux dans ses yeux, à le louer de son application, et s’ingénia de mille façons diverses à lui faire comprendre combien son père serait charmé en apprenant cette heureuse nouvelle.
L’enfant la regarda quelques instants avec fixité et parut écouter sa douce voix avec une attention singulière, puis il ferma les yeux et laissa tomber sa tête sur les bras de sa mère.
— Je l’ai fatigué; il dort, dit la mère avec un sourire. Son heure est venue ; j’allais l’oublier. Dors, dors, mon enfant. Pendant ton sommeil je remercierai Dieu qui te donne la santé du corps et la paix du cœur.
Elle s’approcha du pavillon et s’assit sur une chaise, sans détourner les yeux du visage de l’enfant.
Laporte dans le mur de séparation s’ouvrit brusquement, et M. et mademoiselle Blondeel accoururent tout joyeux dans le jardin.
— Bravo, Hermine I Je te félicite, heureuse mère. Le petit Ernest a couru seul. Hourah, hourah! crièrent-ils de loin,
— Il dort, ne l’éveillez pas ! répondit Hermine radieuse d’orgueil maternel. Yous l’avez donc vu? Il a fait au moins quatre pas !
— Ma sœur prétend qu’elle en a compté cinq, et moi, je dis que j'en ai bien vu sept !
— Non, mon oncle Jean, quatre seulement; c’est certainement assez pour la première fois.
— Ah! le bel enfant! dit Jean Blondeel. Quelles joues roses et comme son teint est pur.
— C’est comme un frais bouton de rose, murmura la vieille demoiselle.
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— Comme un beau rêve,
— Comme un enfant Jésus en cire, Jean.
— Comme un ange endormi, ma sœur. Puis-je le baiser au front, Hermine?
— *■ Certes, mon oncle, s’il devait s’éveiller d’un baiser, le pauvre agneau ne pourrait jamais dormir.
— En effet, Hermine, tu ne l'épargnes pas de ce côté-là... Il n’a pas bougé, mais il sourit dans son doux sommeil, parce qu’il a cm sentir les lèvres de sa mère. Tenez, je ne me plains que d’une chose dans ma vie. Je voudrais avoir des enfants. C’est un bien grand bonheur, n’est-ce pas, Hermine, de se voir revivre ainsi dans une autre créature?
— Un bonheur? reprit Hermine ravie. Ce mot est beaucoup trop faible ; c’est une béatitude inexprimable... C’est seulement quand on est mère et qu’on peut se mirer dans son enfant, que l’on comprend la bonté infinie de Dieu... Oui, monsieur Jean, vous devriez avoir des enfants 1 Comme vous les aimeriez, puisque vous aimez déjà mon petit Ernest comme si vou6 étiez son père.
— C’est la faute à mes parents, dit Blondeel en soupirant. Ils rêvaient pour moi et pour ma sœur un mariage avantageux sous le rapport de la fortune. L’occasion s’est fait trop longtemps attendre. Lorsque enfin je devins mon propre maître, les années de ma jeunesse étaient passées. Je pouvais encore me marier, mais j’avais besoin d’amour, et j’étais convaincu qu’une jeune fille ne m’aimerait plus sincèrement. Je ne voulais pas non plus d’une femme au cœur fané. Je m’effrayais à l’idée d’un mariage sans affection vraie. Il était trop tard, et je dus rester garçon ou courir le
risque de me préparer un sort aussi triste que celui du pauvre Pottewal.
— Avez -vous des nouvelles de mon beau-frère? demanda Hermine.
— C’est-à-dire, je l’ai rencontré deux fois à Bruxelles aujourd’hui, répondit Blondeel. La première, je le vis de loin dans la rue Neuve. Je marchai vers loi; mais lui, comme s’il redoutait une rencontre, entra dans la rue aux Choux. Je pressai le pas vainement pour le rejoindre; il avait couru, sans doute, car lorsque je tournai le coin de la rue, il était déjà si loin que je ne pouvais presque plus le voir.
— Il est peut-être fâché contre nous, observa Marie.
— Impossible, ma sœur! Pour quel motif le serait-il?
— Vous savez, Jean, que la médisance est si grande à Darlingen.
— La seconde fois, je me heurtai presque contre lui rue au Beurre. Cette fois il ne pouvait m’échapper ; il fut bien forcé de s’arrêter. Je lui demandai des nouvelles de sa santé et de sa famille. Il rougit jusque derrière les oreilles et avait l’air embarrassé comme un enfant; il bégaya quelques paroles inintelligibles et s’éloigna sous le prétexte que quelqu’un l’attendait place de la Monnaie. Il avait évidemment peur de moi.
Hermine écoutait d’une oreille distraite l’explication de l’oncle Jean; dans 'sa sollicitude maternelle, elle ne quittait pas son enfant des yeux. Parfois cependant elle levait le regard vers Blondeel et vers sa sœur, en balbutiant quelques paroles pour montrer qu’elle prenait part à la conversation.
— Peut-être M. Pottewal était-il en effet très-pressé.
Le grain est horriblement cher, dit-on, le commerce va fort...
— Non, Hermine, il doit y avoir autre chose làdessous. Pottewal est pâle et maigre; il marche la tête baissée comme quelqu’un dont les idées ne sont pas bien nettes. Ce qu’il a, c’est un mariage sans amour.
— Vous vous trompez probablement, Jean, dit sa sœur. Lorsque je fus dernièrement à Darlingen, Pottewal m’a dit qu’il était très-content, et Thérèse m’a vanté avec beaucoup d’éloges le bonheur de sou ménage.
— Il est possible que Pottewal soit malade, répondit Blondeel en haussant les épaules. Les gens de Darlingen racontent pourtant de drôles de choses de cet heureux ménage; mais qui peut se fier aux bruits que l’on y colporte?
— Mon petit ange a marché seul ! s’écria Hermine absorbée dans de joyeuses pensées. Ah! si son père rentrait maintenant, comme cette nouvelle lui ferait plaisir I Quelle heure est-il bieD, mon oncle Jean?
— Sept heures, Hermine.
— Sept heures! C’est étonnant : quand j’ai les yeux sur mon petit agneau, j’oublierais le temps, mon ménage et le monde entier. 11 faut que je rentre pour m’occuper du souper. Sophie! Sophie!
Une très- vieille servante entra dans le jardin. C’était la même femme qui avait demeuré pendant vingt ans chez M. Ilomys à Darlingen et qu’Hermine avait prise auprès d’elle, sans doute pour assurer à sa fidèle nourrice une heureuse vieillesse.
— Sophie, voulez-vous préparer le berceau? Ernest dort, lui dit Hermine.
LES BOURGEOIS DE DAKL1NGEN 189
— Il est prêt, madame.
— Tenez, prenez l’enfant! Soyez prudente.
— Prudente, madame? Est-ce à Sophie que vous dites cela? C’est comme si je portais ma propre âme dans les bras.
— Je le sais, ma bonne ; c’est pour rire que je le dis. — Maintenant monsieur Jean, mademoiselle Marie, n’entrez -vous pas quelques minutes? Je vous ferai admirer le joli bracelet d'or qu’Ernest m’a apporté ce matin.
— Nous devons aussi aller souper , répondit Maiie.
— Allons, je vole, je vais chercher le bracelet.
Un instant après elle revint et montra avec une joi» enfantine le bijou qui brillait à son bras.
— C’est joli, n’est-ce pas? dit-elle. C’est si élégant, si bien choisi !
— Il te comble toujours de cadeaux? demanda Marie. On dirait qu’il ne pense qu’à t’être agréable.
— C’est ainsi, chère petite tante! s’écria Hermine. C’est singulier : il lit dans mes yeux ce qui peut me faire plaisir; aucun souhait ne se forme dans mon cœur qu’il ne soit réalisé le même jour.
— Tous ces cadeaux coûtent assez d’argent, remarqua Blondeel. Ce bon Ernest pourrait bien travailler trop; il faut le ménager un peu, Hermine.
— Ah, je lui ai déjà répété cent fois que je ne désirais pas ces belles choses; mais il me supplie de ne pas lui ôter la douce satisfaction de pouvoir m’offrir des cadeaux. C’est son bonheur, dit-il.
— Mais à quoi tous ces objets pourront-ils te servir, Hermine ? Maintenant que tu es mère, tu n’iras pas
l.n LES BOURGEOIS DE DARLINGES
dans le monde cette année et la mode de lotit cela
change.
— Le monde? La mode? dit en riant Hermine. Vous dites cela parce que je suis fière des bijoux et des beaux objets de toilette qu’il me donne? Mais ils n’ont de valeur à mes yeux que parce qu’ils viennent de lui! Ce sont des souvenirs, de précieux souvenirs. Quand il n’est pas là, je regarde ses cadeaux un à un; chaque objet me rappelle son amour, sa bonté !
— Oui, Hermine, sois fière des cadeaux de ton époux, dit mademoiselle Blondeel. C’est un noble but qu’il poursuit. La dernière fois que nous fûmes à Darlingen chez ton père, ta sœur Thérèse avait l’air de vouloir t’humilier par ses bijoux. Ernest travaille pour t’abriter contre cet ‘orgueil. 11 a raison. Allons, Jean, nous rentrons. Bonsoir, Hermine.
L’oncle et la tante disparurent par la petite porte dans le mur de séparation. Madame Decock se hâta de courir au berceau de son enfant, lui mit un baiser sur le front, puis, toute joyeuse, elle dit à sa servante qui était assise à côté du berceau et le gardait :
— Sophie, Sophie, vous ne savez pas, notre petit Ernest marche tout seul!
— Quoi ! madame ; cela n’est pas vrai, n’est-ce pas? murmura la servante toute joyeuse à son tour.
— Certainement, c’est vrai, Sophie; je vous aurais appelée pour vous le faire voir ; mais le petit fripon s’est endormi tout à coup.
— Un pas seulement?
— Quatre pas.
• — Quatre pas? Est-ce possible? Dieu que je suis contente! Je crois me voir déjà me promenant dans
LES BOURGEOIS DE DARLINGKN |ft(
Bruxelles, tenant le pelit Ernest par la main. Que je serai fière I Je me rappelle, madame, comment j'allais ainsi me promener avec vous lorsque vous étiez encore unpetit enfant. De belles années; j’étais heureuse comme aujourd’hui.
— Le souper est-il prêt, Sophie? M. Decock va rentrer bientôt.
— J’étais en train de couvrir la table, comme vous voyez , lorsque vous m’avez appelée, madame, tout est prêt à la cuisine. Je vais continuer.
— Non, restez près du berceau, Sophie ; je mettrai le couvert. C’est bien le moins, je pense, qu’une femme de ménage soigne pour le souper de son époux.
Elle sortit, revint, ouvrit une armoire, et pl’aça les assiettes et les verres tout en causant gaiement avec la servante de l’événement important qui s’était opéré ce jour-là dans la vie de son enfant.
La chambre où elle se trouvait était un petit salon, garni de jolis meubles et de tapis bariolés. Tout y respirait la jeunesse, la joie et la douceur de l’amour dont le toit protège le bonheur et la famille. Mille petits riens qui ne se peuvent nommer brillaient sur la cheminée et sur des étagères en mahoni; les rideaux, les chaises, les lam pes, les vases montraient de somptueuses broderies de laine et de soie entremêlées de perles étincelantes ; œuvre d’une main de femme, le berceau avait la forme d’une barque, et sur les rideaux de dentelles qui le garnissaient la tendre mère avait brodé des anges ailés, comme pour entourer son petit enfant de génies tutélaires.
La table était mise depuis longtemps et le soir commençait à tomber. Hermine écoutait, l’oreille tendue.
192 LES BOURGEOIS DE DARL1NGEN
les bruits de la rue, attendant son époux qui allait venir. A la fin elle s’étonnait qu’il restât si longtemps, et sa joyeuse impatience se changea petit à petit en une inquiétude vague et involontaire.
Les lampes étaient allumées et les volets fermés. Hermine courait du berceau à la porte et de la porte au berceau, poussée par une secrète anxiété. Elle allait expliquer pour la troisième fois à la servante ce qui la rendait si inquiète, lorsqu’elle entendit tourner une clé dans la serrure, et s’écria en levant les bras :
— Le voilà! Ernest! Ernest!
Dès qu’il parut sur le seuil de la porte, elle se jeta à sou cou les yeux pleins de larmes, comme si elle ne l’avait pas vu depuis longtemps. Il la pressa sur son cœur, murmura, son doux nom avec tendresse, puis il marcha droit au berceau, pour donner le baiser du soir à son fils bien-aimé. Mais Hermine saisit ses deux mains et s’écria d’un ton triomphant :
— Ernest 1 Ernest ! notre enfant marche seul ! Tu ne voudras pas le croire? C’est pourtant vrai : il sait faire quatre pas sans s’arrêter ; il se tient droit comme un petit homme. Oh! je suis si contente ! Maintenant il grandira vite et nous irons nous promener tous les jours au parc, avec notre enfant entre nous. Je serai fière comme uue reine.
M. Decock regarda son heureuse femme avec une profonde émotion. Ce qu’elle lui apprenait ne lui semblait pas extraordinaire ni étonnant; mais l’expression de bonheur qui rayonnait sur son beau visage lit battre son cœur d’une douce joie.
— Ernest marche seul? dit-il. Je comprends ton ravissement, Hermine. Ah ! c’est uue bonne nouvelle que
tu me donnes. Apprends-lui bien vite à marcher ; moi également, j’aspire après l’instant où je pourrai me promener avec mon fils à la main et sa mère de l’autre côté! Je ne sais qui de nous deux sera le plus fier et le plus heureux. Allons, mettons-nous à table, mon amie; j’ai encore à travailler.
— Travailler, Ernest? Encore travailler maintenant? demanda-t-elle d’un ton de reproche.
— Encore un peu, une petite demi-heure. Assieds-toi là, près de moi, et raconte-moi, pendant que nous souperons, comment le petit Ernest a eu tout à coup la fantaisie de courir seul. Tu dois tout me dire et me donner ma part de ton émotion et de ta joie.
La servante, après avoir servi le souper, alla se rasseoir à côté du berceau. Hermine se mit à raconter longuement et avec les moindres détails comment elle s’était appliquée presque toute la journée à lui apprendre à marcher seul; comment elle avait eu des alternatives de crainte et d’espérance; comment elle avait été déçue cent fois; comment enfin le grand problème avait réussi. Elle peignit sa joie et répéta ses cris de triomphe ; elle entremêla son récit de mots spirituels sur sa naïveté enfantine, et finit par battre des mains, comme si elle assistait seulement en ce moment au délicieux spectacle qui avait rempli son cœur d’un bonheur inexprimable.
En gai sourire éclairait le visage de M. Decock, et la douce voix qui résonnait à ses oreilles, comme un hymne de tendresse et de fierté maternelle, le charmait à ce point qu’il eût presque oublié de souper, si sa femme ne l’y eût invité plusieurs fois. Il était cependant plus taciturne que d’habitude, et lorsque le récit fut achevé,
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ses idées parurent distraites quelquefois de la conversation. Hermine remarqua que quelque chose le préoccupait, et elle l’interrogea du regard. Il fit un signe pour montrer la servante, assise près du berceau; sa femme le comprit et dit :
— Sophie, ma chère, allez à la cuisine, je veillerai le petit, et quand j’aurai besoin de vous je vous appellerai.
La servante obéit. Alors Hermine dit à son mari :
— Tu as quelque chose sur le cœur, Ernest. Je croyais d’abord que tu n’étais que fatigué; mais je ne sais, on dirait que tu as du chagrin. Aurais-tu quelque chose de caché pour moi?
— J’ai du chagrin, en effet, répondit M. Decock, s’il est vrai qu’il peut avoir du chagrin celui à qui Dieu a donné deux de ses anges pour consolation. Mais tout est relatif dans la vie ; dans le plus beau ciel il y a souvent de sombres nuages...
— Tu me fais peur, Ernest. Est-il arrivé quelque chose de fâcheux?
— Fâcheux ? pour moi, oui. Ne t’inquiète pas trop cependant, le mal n’est pas irréparable. Tu sais, Hermine, que j’avais fait tous les plans et devis pour la société qui allait être constituée sous la ferme Williams et Ledoc pour la décortication du riz et la fabrication de l’amidon. J’allais être chargé de l’exécution de ce grand ouvrage, et j’y aurais bien gagné quelques milliers de francs comme inventeur et directeur. Cet argent avait reçu sa destination dans mon esprit, et j’avoue que j’en avais déjà employé une petite partie d’avance... Voilà qu’il s’élève un différend entre les principaux capitalistes de la société projetée ; elle ne se
LES BOURGEOIS DE DARL1NOEN HW
formera pas. Tout mon travail et mon espoir d'un beau bénéfice sont décidément perdus.
Hermine passa son bras autour du cou de son mari et le regarda avec des yeux souriants.
— Ernest f Ernest! dit-elle, ne te tourmente pas pour si peu? Eussions-nous cent fois autant d'argent que tu en perds aujourd'hui, en serions-nous plus heureux ?
— Non, ma bonne Hermine; mais il est cependant bien triste pour moi de voir toujours s’éloigner le but que je veux atteindre, au moment même où je crois y toucher.
— Allons ! allons f n’y pense plus. Tu as déjà gagné beaucoup cette année. Il ne nous manque rien, n’est-ce pas ? Et ton projet pour un nouveau railway n’est-il pas en bon chemin.
— Ah ! il ne va pas trop bien non plus, soupira-t-il, hochant la tête. Le ministère se montre favorable, mais il y a une secrète opposition dans les bureaux. On nous renvoie d’Hérode à Pilate ; ce sont tous les jours les mêmes promesses et rien n’avance. Si cet espoir était aussi déçu 1
Hermine embrassa son mari, comme si elle voulait chasser le chagrin par une douce caresse, et s’écria avec une joyeuse assurance :
— Ton projet sera accepté, crois-moi, Ernest!
— Peut-être, mon amie.
— Eh bien, suppose qu’on le rejette ; quel mal y aurait-il? Quelle influence cette déception matérielle aurait-elle sur notre bonheur? Ah ! lors même que la pauvreté, la misère viendraient fondre sur nous, tant que je pourrai te voir, tant que je sentirai battre ton noble cœur contre le mien, je remercierai Dieu de cette
grâce suprême. Ta douce affection, Ernest, me rend la femme la plus riche du monde I
— Merci, merci, ma bonne Hermine, dit Decock en lui pressant la main ; je sais bien que j’ai tort au fond, mais il faut me le pardonner. Ce n’est pas l’égoïsme qui me rend si sensible aux obstacles. J’ai promis solennellement devant l’autel, lorsque le prêtre a béni notre union, d’obliger tes parents à se féliciter de notre mariage; je veux gagner de l’argent pour te rendre riche et t’élever au-dessus de toutes les humiliations possibles , c’est la source de mon courage, c’est l’étoile qui m’éclaire dans l’avenir. J’ai cm que ce serait plus facile. Déjà deux années se sont écoulées et à peine aije avancé d’un pas.
Un soupir s’échappa de sa poitrine, quoique sa voix fût claire et ne trahit plus aucune tristesse.
— C’est la richesse que tu désires? dit Hermine avec un malin sourire. Eh bien, sois satisfait, Ernest, je possède un trésor de plusieurs millions : viens, je vais te le montrer.
Elle prit la main de son mari, le força à se lever et le conduisit près du berceau.
— Vois, s’écria-t-elle en montrant son enfant endormi. Dis, Ernest, si l’on t'offrait tout l’argent du monde, le céderais-tu ?
— Oh 1 non, non, répondit M. Decock d’une voix étranglée par l’émotion.
— Et tu pourrais être triste près du berceau de ce doux ange? El tu pourrais avoir du chagrin quand. Dieu nous permet d’espérer qu’il aura bientôt un petit frère? Non, Ernest, regarde l’avenir avec confiance, réjouis-toi et ris, la vie est si belle ?
Elle avait touché la corde la plus sensible de son cœur, et l’avait fait vibrer d’espoir et d’orgueil paternel. Il la pressa tendrement dans ses bras en murmurant des mots de reconnaissance et d’amour ; elle avait ranimé son courage ; il reconnut qu’il avait tort de craindre pour l’avenir, et l’assura que toute inquiétude avait disparu de son cœur. Du reste, elle pouvait lire sa victoire sur le visage de son mari '; la joie brillait dans ses yeux, le sourire entourait ses lèvres, et les rides de la préoccupation s’étaient effacées de son front.
Alors, assis à côté du berceau de l’enfant, le regard attaché sur son charmant visage, ils commencèrent une conversation si douce, si tendre, si naïve qu’on les eût pris eux-mêmes pour des enfants. D’abord ce fut une discussion pour savoir auquel des deux l’enfant ressemblait le mieux. Hermine prétendait qu’entre l’enfant et son père, à part l’âge, il n’y avait pas plus de différence qu’entre deux gouttes d’eau. L’enfant avait son front élevé, ses lèvres pleines d’expression, son sourire à la fois plein d’esprit et de bonté. M. Decock soutenait au contraire que le petit Ernest avait des yeux bleus et des cheveux blonds comme sa mère ; mais elle ne voulait pas l’admettre, car, pour elle, l’image de son mari était la plus haute perfection que sou esprit pouvait concevoir.
Lorsque cette tendre querelle cessa, et qu’ils se furent encore amusés pendant quelque temps à bâtir des châteaux en Espagne pour l’avenir de l’enfant, M. Decock témoigna le désir de monter à son cabinet de travail. Il dit que le banquier et les capitalistes qui voulaient faire réussir le projet de son chemin de fer devaient s’assembler le lendemain dans la matinée, et
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qu’il devait leur porter de très-bonne heure quelques nouveaux calculs qu’il avait à faire dans l’hypothèse que le gouvernement ou les chamhres voudraient changer le tracé du chemin de fer.
Hermine appela la servante et lui dit :
— Sophie, vous desservirez la table ; ensuite vous pouvez aller vous coucher. M. Decock m’aidera à monter le berceau. Ernest prit le berceau par un bout et sa femme par l'autre. Ainsi tous deux, riant et plaisantant, gravirent l’escalier chargés de cette troisième âme, dans laquelle leurs âmes s’étaient fondues en une seule.
Le berceau fut porté dans la chambre à coucher d’Hermine. Ernest en sortit seul une lampe carcel à la main, ferma la porte et s’approcha d’une grande table qui était couverte de papiers, de plans et de dessins. Il s’assit, ouvrit un gros livre et se mit à copier de longues colonnes de chiffres. Le calcul qu’il avait à faire devait être bien compliqué, car il resta une bonne demi-heure absorbé dans une profonde méditation. L’ouvrage avançait pourtant ; il y avait déjà quelques pages remplies et mises de côté. Maintenant que les plus grandes difficultés étaient surmontées, M. Decock tournait de temps en temps la tête vers la porte derrière laquelle reposaient son bonheur et sa fortune; alors un tendre sourire se dessinait sur ses lèvres comme si les images chéries apparaissaient devant ses yeux.
Enfin le calcul fut terminé : M. Decock roula toutes les pages ensemble, comme il devait les emporter le lendemain, et les mit de côté.
Il se leva, marcha à pas légers vers la porte de la
chambre à coucher, écouta si aucun bruit ne se faisait entendre, puis retourna à la table comme s’il se préparait à commencer un travail secret.
Il tira un portefeuille de carton de dessous une haute pile de livres, l’ouvrit et s'assit la tête appuyée dans les mains et les yeux fixés sur une grande feuille de papier. Ce qu’il regardait ainsi paraissait l’intéresser et le charmer singulièrement, car son visage était rayonnant ; il demeura longtemps immobile, comme absorbé dans la contemplation d’une chose admirablement belle.
C’était un dessin au crayon noir. Au milieu de la composition était assise une femme jeune, élégante, avec des traits comme une vierge de Raphaël, et un sourire céleste dont la seule vue devait toucher le cœur du spectateur,
Sur chacun de ses genoux elle tenait un enfant : sur le genou droit, un petit garçon d’environ un an, avec une petite figure vermeille et des yeux pleins de vie ; sur le genou gauche, un tout petit enfant, une petite fille de quelques mois, dont les traits paraissaient être la miniature du visage de la mère; mais si doux, si tendres et si fins , que l’auteur de ce dessin devait être à la fois amoureux, artiste et père, pour avoir su créer une si délicieuse figure d’enfant.
Au-dessus de la tête de chaque enfant volait un ange gardien tenant un ruban flottant, sur lequel était écrit un nom. Au-dessus du petit garçon rayonnait le nom à’Emest, et au-dessus de la petite fille celui d’Hermine.
Après une demi-heure passée dans la muette contemplation de ces images, M. Decock prit dans un tiroir un porte-crayon en cuivre garni de deux morceaux de
crayon noir, se mit à épaissir ça] et là les ombres du dessin pour lui donner un peu plus de relief, et à corriger quelque chose à la main d’un des enfants.
En ce moment la porte de la chambre à coucher s’ouvrit lentement et sans bruit ; sur le seuil parut Hermine entièrement enveloppée dans un peignoir blanc comme la neige qui lui tombait jusque sur les pieds. Si son visage n’avait été rayonnant de bonheur et de joie, elle aurait assurément eu l’air d’un esprit, mais avec ce doux sourire qui errait sur ses lèvres, elle ressemblait à un ange descendu du ciel.
Elle se glissait légère comme une espionne, s’approcha doucement, à petits pas, jusqu’à ce qu’elle pût voir par-dessus l’épaule de son mari ce qu’il faisait.
Mais à peine eut-elle jeté les yeux sur le dessin, qu’elle se mit à trembler, et un cri qu’elle n'eut pas la force de retenir lui échappa.
M. Decock, tout saisi, sauta sur sa chaise ; avant qu’il pût dire un mot, Hermine était suspendue à son cou et s’écriait en le comblant de caresses :
— Ernest, mon ami, tu me fais mourir de bonheur f Que ton amour est immense ! tu la vois vivre, tu l’aimes déjà, l’enfant que Dieu nous a promis 1 merci, ô merci !
Et elle laissa tomber sa tête contre soii épaule et répandit sur sa poitrine les larmes de la plus douce émotion.