JULIEN A JONQUIÈRES
(( Combien tu dois m'en vouloir, mon ami, depuis si longtemps que je ne t'ai écrit. Je te Tavoue, j'étais froissé de tes conseils que je trouvais trop sages. Maintenant tu pourrais t'applaudir de ma situation si tu n'avais le cœur excellent; tout ce que tu m'avais prédit est arrivé, plus encore que tu n'avais prédit. Laisse-moi donc te faire une longue lettre qui me servira de confession, et après laquelle tu me pardonneras, je l'espère. Prévenant le scandale qui allait résulter dans la ville, je ne voulus pas que ma mère pût m'écrire. Tout ce qu'elle avait à me dire, je me l'étais dit; mais la passion était plus forte que la raison, et je ne me confiai qu'à madame Chappe, qui jusqu'alors, avait paru nous protéger avec tant de bonté.
» Exprimer la joie que j'éprouvai en retrouvant Louise libre est impossible; ces beaux temps sont déjà loin. Après six mois, nous décidâmes que nous partirions pour Paris, afin de dépister les gens qui tenteraient de nous inquiéter; nous avons été en Belgique, en Allemagne, et ne nous sommes arrêtés qu'en Suisse. Là, pendant cinq mois, j'ai goûté le bonheur le plus pur de ma vie; nous ne nous quittions pas d'un instant; nous étions libres en pays étranger, vis-à-vis de la nature. Retirés dans un petit village de l'Oberland, combien de jours avons-nous passés sur la balustrade d'un chalet, les mains l'une dans l'autre.
sans nous quitter des yeux ! Jamais je n'ai rencontré une femme comme Louise, douce, aimante, empressée, égale de caractère, et n'ayant conservé de son mariage qu'un air de résignation que je tachais de dissiper. Son seul défaut était de n'être pas assez capricieuse ; elle allait au-devant de mes désirs et me récompensait des souffrances qu'elle m'avait causées jadis. Les paysans étaient étonnés de voir une Française si douce. Il en passe quelquefois parla qui transportent en Suisse leurs manières parisiennes et s'en vont devant la Yung-Frau comme à l'Opéra, dans des toilettes extravagantes, regardant la montagne avec une lorgnette, et criant b7mvo à la Yung-Frau.
» Pour nous, nous nous gardions bien de nous mêler à ces touristes; nous parcourions souvent les montagnes. Louise marchait bravement avec son bâton ferré. Elle m'aurait suivi ainsi jusqu'à Milan si j'en avais manifesté le désir. Les soirs, quand nous ne faisions pas d'excursions dans les environs, nous prenions un petit batelet, et un paysan nous conduisait sur le lac, où nous restions de longues heures sans parler d'autre ôhose que de notre amour. Vers la fin du cinquième mois, craignant que Louise ne se fatiguât de cet isolement, je lui dis :
)) Partons pour Paris; on a perdu nos traces, nous pouvons y vivre tranquillement maintenant.
» Pour toute réponse, elle m'embrassa, et se mit immédiatement en mesure de préparer ses bagages.
» En chemin, le souvenir de ma première maîtresse qui m'a rendu si malheureux, me revint: je repassai dans mon esprit les raisons qui m'avaient tant fait souffrir. Je crois réellement que cette fille m'a aimé dans le principe, mais qu'elle s'est dégoûtée de moi parce que je la fatiguais de mon amour. On ne se doute pas dans la jeunesse combien peut être fatigant
un homme qui, sans cesse, chante à la femme la même litanie : Je vous aime! L'homme s'étonne un beau jour de rencontrer de la froideur, puis de l'indifférence; il devient de plus en plus aimant, la froideur augmente chez la femme. Elle s'ennuie, elle vous connaît à fond; vous vous battriez les flancs que vous seriez incapable de trouver quoi que ce soit d'^mprévu,
» La femme vous abandonne.
» Alors l'amant se désespère, il parle d'ingratitude, conte ses chagrins à qui veut les entendre, cherche à revoir l'ingrate, la supplie, jure de mourir à ses pieds. Il trouve une femme froide qui n'a nulle pitié de lui ; rien ne saurait l'attendrir. Cet homme, qu'elle a cru au début plus spirituel, plus beau que les autres, est devenu tout à coup un être vulgaire, qu'elle s'étonne d'avoir pu aimer un instant. L'amant chassé devient moins intéressant qu'un bossu, car le bossu est inconnu à la femme et a plus de chance, à ce moment, de s'en faire aimer. Je pensais à ce qui m'était arrivé pour que le même fait ne se reproduisît pas avec Louise.
» Certainement, elle n'a rien de commun avec les coquettes, mais elle est femme, pouvait se fatiguer de moi, et je mis à profit la science que j'avais puisée dans mes chagrins passés. Il fut décidé que nous ne demeurerions pas ensemble à Paris; je donnai à Louise des motifs de convenance, mais, au fond, je craignais la satiété. Par prudence, je lui choisis un appartement dans les environs du Luxembourg ; comme elle aime la promenade, je prétextais une rencontre avec des provinciaux, et d'après ce que m'écrivait madame Chappe, les colères du pays n'étaient pas encore éteintes.
)) Combien tu avais raison, mon cher Jonquières, de me dire de prendre garde à cette femme. J'ai long-
temps été pour elle un banquier; chacune de ses lettres était un mandat à vue tiré sur moi. A Louise elle écrivait en secret, et par une sorte de perfidie, troublait sa tranquillité en lui répétant les méchants propos de la ville et la colère de M. Creton du Coche suspendue sur sa tête.
» Quelquefois, trouvant Louise triste, je lui demandais la cause de ses préoccupations, et elle m'embrassait en pleurant. Cela me blessa et jeta d'abord quelque froideur entre nous, jusqu'à ce que je fusse arrivé à connaître la méchanceté de la maîtresse de pension. Alors j'écrivis à madame Chappe en lui envoyant les derniers mille francs qu'elle devait recevoir de moi ; c'était l'engager à ne plus correspondre. Nous a-t-elle trahis depuis? Je ne sais; toujours est-il qu'un soir j'aperçus un homme dans la rue qui semblait observer ma fenêtre avec curiosité.
» Peu de temps avant, on était venu s'informer si je restais dans la maison, si je vivais seul et si je ne recevais pas habituellement une jeune femme.
)) Dès le soir même, je pris un parti et j'allais m'établir à quelque distance de la maison où logeait Louise. Ce fut là que, pris d'un sentiment affreux de jalousie, je me figurai que Louise me trompait. Pourquoi? Rien ne me le faisait croire, excepté une sorte d'indifférence que je surprenais sur sa physionomie; Regretterait-elle sa petite ville natale et la maison de M. Creton du Coche? Tu ne saurais croire combien je souffrais sans oser le lui dire. Il me revenait sans cesse en tête : « Si elle a trompé son mari, elle peut aussi » te tromper. »
» Cette raison reparaissait avec insistance, et pourtant mon amour lentement diminuait, je le constatais; je ne le voyais pas fuir, pas plus qu'on ne voit marcher les lentes aiguilles d'un cadran. Pourquoi suis-je jaloux? Si je n'aime plus Louise, que m'importe?
» En même temps se dressaient les idées de devoirs de famille, et de même que la nuit fuit devant Taurore, l'amour est faible quand les idées de famille sont dominantes. J'ai sacrifié ma mère à ma passion, je n'ai plus de ses nouvelles; elle doit pleurer mon ingratitude, mon absence. Lâche que j'étais I Une vingtaine de lieues me séparent d'elle, et je n'ai pas le courage de me séparer pour quelques jours de Louise. Elle aussi semblait se douter de ce qui se passait en moi, car elle reflétait mes propres sensations.
» Si je la trouvais indifférente, c'est qu'elle me sentait indifférent. Elle a été trop douce, trop aimante!... Je suis entré dans la vie, cravaché par une femme qui, par ses coquetteries, m'a fait supporter mille tortures, et, quand j'ai été broyé, elle m'a laissé étendu sans même me donner le coup de la mort, comme ces martyrs penseurs que l'Inquisition broyait et laissait privés de sentiment pour la vie.
» Un jour, la jalousie me tenant vivement, j'ai décidé que je ne pouvais vivre plus longtemps éloigné de Louise. Nous nous sommes installés dans le quartier du Jardin des Plantes; j'avais loué sous un faux nom et nous vivions ensemble comme un étudiant et sa maîtresse. Levé de grand matin, j'allais dans le Jardin des Plantes, où je rencontrais quelquefois des grisettes qui venaient accompagner leur amant jusqu'à l'hôpital de la Pitié. Crois-tu que je me surprenais à envier le sort de ces jeunes gens libres, qui s'attachent et se détachent sans remords? Je craignais que Louise ne se fatiguât de moi, et c'était moi qui étais fatigué d'elle! Je n'osais me l'avouer, me trouvant froid et réservé quand je rentrais.
» J'ai aimé Louise passionnément; je me serais fait tuer pour obtenir un regard d'elle; pour moi, elle a quilté son mari, et j'en suis las après un an! Ce sont de ces situations douloureuses par lesquelles il faut
avoir passé pour s'en faire une idée» Pénibles combats intérieurs î On se fait horreur à soi-même. Plus on se dit : Il faut que j'aime, moins on aime.
» Quel mal pour se composer une figure, avoir Tair aimable comme par le passé ; et si la figure ne vous trahit pas, la façon d'écouter, les réponses à des paroles qu'on n'a pas entendues, témoignent de l'état secret du cœur. Je n'osais plus regarder Louise, tant j'avais peur qu'elle ne lût la vérité dans mes yeux. Comme l'homme est singulier! Si elle avait deviné ce qui se passait en moi, si un soir je ne l'eusse pas trouvée, si elle m'avait quitté, j'aurais été très-malheureux.
» Avant-hier matin, un commissaire de police est venu frapper à notre porte et nous a présenté un mandat d'arrêt du procureur du roi. Louise s'est trouvée mal ; pour éviter une crise douloureuse, je Tai quittée avant qu'elle reprît ses sens. On m'a conduit à la Con ciergerie.
» Il y a quinze jours !...— Je l'aime plus que jamais, maintenant que j'en suis séparé. Mon avocat me conseille de faire des démarches auprès de M. Creton, afin d'éviter la prison préventive. En payant un cautionnement, je serais libre jusqu'au jour de ma condamnation, car elle est certaine. Je préfère ne demander aucune grâce.
» Plus tard, je retrouverai Louise.
» Mais ensuite I...
» Julien de Vorges. »