‹ Les bourgeois de Molinchart (volume 2)Chapitre 14 sur 15 · TRAITÉ DE PAIX ENTRE DEUX MECHANTES FEMMES · texte numérisé non relu

TRAITÉ DE PAIX ENTRE DEUX MECHANTES FEMMES

En apprenant la fuite de sa beîie-sœur, Ursule Creton ne put contenir sa joie. Ses projets de vengeance se réalisaient elle réussissait dans l'exécution de ses plans, qui étaient de s'emparer complètement de l'esprit de son frère. Cette aventure fit du bruit à Molinchart : les événements qui l'avaient amenée, l'incident du chevreuil, innocent instrument du malheur de l'avoué, firent créer un proverbe à l'usage des maris malheureux.

Toutes les fois désormais qu'un mari passa pour trompé, chacun se disait : « Un chevreuil est entré dans sa maison. »

La yille s'était partagée en deux camps ; une faible minorité plaidait en faveur de Louise et de Julien. Quant à M. Creton du Coche, la curiosité dont il devint victime, les doléances maladroites de ses amis ne lui firent ressentir que plus vivement le côté fâcheux de sa situation. L'amour-propre, qui joue un si grand rôle dans ces questions, se réveilla avec une telle force chez l'avoué qu'il osait à peine sortir, sachant que sa vue entretenait chez ses concitoyens le souvenir delà fuite de Louise et provoquait des condoléances plus douloureuses que le mal lui-même.

Sa sœur revenait à tout instant sur ce chapitre; en déblatérant contre l'épouse infidèle, elle avait le secret de ficher de nouvelles épingles dans le cœur du mari, qui en était déjà tout garni. Par moments, une cruelle joie se dessinait sur la bouche pale de la vieille fille, qui torturait son frère goutte à goutte, comme certaines femmes font manger à leurs maris de l'arsenic en petites proportions. C'en était fait, la fuite de Louise avait résolu une séparation absolue : elle eût voulu revenir qu'Ursule était assez forte pour s'opposer au pardon de M. Creton. Désormais la vieille fille pouvait compter sur l'héritage de son frère.

Cependant il restait dans l'esprit d'Ursule un mystère dont elle eut voulu connaître le fond, c'était de savoir la résidence de sa belle-sœur et les événements qui avaient suivi sa fuite. On s'inquiétait alors dans la ville du train brillant que menait madame Chappe : quoiqu'elle fût entièrement déconsidérée depuis le scandale propagé par les dames Jérusalem, et que les trois quarts de ses élèves eussent quitté son pensionnat, l'institutrice faisait figure. Elle avait rempli ses charges, payé les sommes dues sur sa maison, et offusquait les personnes honorables de la ville par sa mise exagérée ; mais l'argent, qui fait taire bien des consciences, lui avaient amené un cercle de gens d'une

réputation douteuse, qui ne s'inquiétaient pas d'où provenait sa vie facile.

Ursule Creton, avec son instinct de vieille fille, croyant au mal, le dévidant toute la journée dans sa tête, se dit : « Cette femme vit des libéralités du comte de Vorges. » Après la demande d'emprunt faite à Ursule dès l'arrivée de madame Chappe, il n'en pouvait être autrement, à moins que la maîtresse de pension n'eût trouvé un trésor. La vieille fille attendit une occasion de rencontrer par hasard l'institutrice et de relier connaissance avec elle.

Mademoiselle Creton agissait comme un heureux diplomate à qui tout réussit. Six mois après la fuite de Louise, madame Chappe fit prier par une tierce personne la vieille fille de la recevoir.

Ursule Creton bondit sur sa chaise et troubla le sommeil de son chien, peu accoutumé à ses manifestations. Il était arrivé dans cet intervalle que Julien, fatigué des demandes d'argent sans cesse renouvelées, partit de Paris avec Louise sans répondre à la dernière lettre de madame Chappe; celle-ci, attendant une réponse, stupéfaite de ne rien recevoir, fit agir son frère, qui vivait également des libéralités du comte.

En apprenant son départ, madame Chappe comprit alors qu'elle avait trop vivemert pressuré Julien; elle espéra d'abord que cette absence serait de courte durée, et qu'avec adresse, en variant les formules de ses demandes, elle arriverait à des donations déguisées sous le nom d'emprunt. Ce qui la confirmait dans l'idée que Julien et Louise ne s'absentaient que momentanément, c'était que le comte gardait son logement.

Le frère eut ordre de se présenter deux fois par semaine à la place de la Madeleine, et d'avertir immédiatement sa sœur du retour du comte; mais trois mois se passèrent de la sorte et laissèrent madame Chappe dans la gêne, car elle s'était habituée à de

folles dépenses. L'idée d'un grand coffre dans lequel il suffisait d'un mot pour puiser, l'empêchait de songer que ce coffre pouvait se fermer un jour.

Ayant reçu la novelle que Julien était revenu, elle lui écrivit alors une lettre touchante sur sa position, la gêne dans laquelle elle se trouvait; l'institutrice n'oubliait pas de faire un pompeux étalage des services qu'elle avait rendus au comte dans des circonstances difficiles.

Julien ne répondit pas; madame Chappe écrivit à Louise une lettre pleine de larmes et de remords, la priant d'intercéder pour elle auprès du comte, qui se montrait ingrat pour une femme si dévouée. Louise supplia vainement Julien, qui donna des ordres pour que le frère de l'institutrice ne fut plus introduit.

Se regardant comme abandonnée, madame Chappe forma des projets de vengeance et trama la perte de Louise ; elle ne pouvait s'adresser mieux qu'à mademoiselle Creton. Du premier coup d'œil les deux méchantes femmes s'entendirent, et elles ne perdirent pas de temps à récriminer sur le passé.

— Vous avez bien voulu, mademoiselle, m'offrir jadis vos services, si je parvenais à découvrir l'intrigue qui existait entre le comte de Vorges et madame Louise Creton, dit madame Chappe. Depuis, les événements ont mal tourné pour M. Creton du Coche; mais il est temps encore de faire cesser une liaison scandaleuse. Si vous étiez, mademoiselle, dans les mêmes idées, je suis toute disposée à vous donner les moyens d'arriver à faire cesser un scandale dont je gémis.

— Vous savez où ils sont? demanda mademoiselle Creton.

— Après ce qui est arrivé contre mon gré dans mon étabUssement, dit madame Chappe, je me suis trouvée leur complice, bien innocente, il est vrai; j'avais des remords de ce qu'on trompait un si honnête

homme que M. Creton du Coche ; mais je n'y pouvais rien. M. le comte a voulu me payer le dommage causé à mon pensionnat par son scandale; hélas! réparet-on un dommage causé à Thonneur? Perdue de réputation, je ne pouvais songer à conserver mes élèves; effectivement, elles sont parties une à une, et je me trouve aujourd'hui dans la dure nécessité d'emprunter une somme destinée à payer un billet qui va échoir dans la huitaine... Après Téclat, je devais quitter le pays, mademoiselle; mais pouvais-je laisser un pensionnat pour lequel j'ai déjà fait de si grands sacrifices? Si j'avais pu le céder! Personne n'en voulait, car il faudra un certain temps pour faire oublier les scènes qui s'y sont passées... Ah! mademoiselle, je suis bien malheureuse de n'avoir pu arrêter le malheur qui planait sur votre respectable famille!

Mademoiselle Creton, sans être la dupe de ce repentir, joua l'attendrissement, et les deux femmes s'embrassèrent. Ces marques d'amitié n'étaient point ce qu'attendait madame Chappe! qui mit de nouveau en avant la question d'argent. Après de nombreux débats, il fut convenu que la maîtresse de pension livrerait la correspondance de Julien et de Louise, qu'elle ferait connaître leur domicile à Paris, et qu'une somme de deux mille francs lui serait délivrée en échange de ces preuves. Il était nécessaire toutefois que l'avoué consentît à cette transaction.

— Tu es triste, mon pauvre Creton, dit au dîner Ursule à son frère ; sais-tu pourquoi ? C'est de ne pas t'être vengé de cette malheureuse.

Alors elle lui confia l'entretien qu'elle avait eu avec la maîtresse de pension, et la manière dont il fallait agir désormais avec Louise, qui serait maintenant facile à retrouver, grâce aux indications de madame Chappe. La vieille fille mettait un tel feu dans ses propos, que M. Creton du Coche sentit en lui l'aiguil-

Ion de la Yengeance ; désormais sa vie avait un but : punir la perfide Louise. L'avoué sortit de l'assoupissement maladif auquel il était en proie depuis la fuite de sa femme, et entra dans les projets de sa sœur avec plus d'énergie qu'elle ne lui en supposait.

Sa colère éclata contre Louise ; cependant Ursule Creton, quoique avec les apparences d'avoir pardonné à la maîtresse de pension, ne pouvait se dépouiller de la rancune qu'elle nourrissait contre la femme qui avait favorisé la passion de sa belle-sœur et de Julien.

— Tu tiendras prêts mille francs pour madame Chappe, dit-elle; mieux encore tu les lui porteras. N'ayons pas l'air de nous défier d'elle, et n'attendons pas ses confidences pour les payer. Quand tu seras certain de l'adresse positive de cette malheureuse, quand tu auras des preuves certaines, que tu seras sur les lieux prêt à agir, n'hésite pas à sacrifier une nouvelle somme de mille francs. Ne crains rien, ces deux mille francs ne seront pas perdus ; je ne veux pas les perdre ; mais tu auras soin de faire racheter par Faglain, les billets de madame Chappe qui courent dans Molinchart, et, à un moment donné, nous la ferons chasser honteusement de la ville. Ah î elle s'imagine que je lui ai pardonné I La coquine aura de nos nouvelles, n'est-ce pas, Creton?

Le plan de la vieille fille était conçu habilement; deux mille francs ne pouvaient éteindre les obhgations de l'institutrice, qui avait à peine payé le quart de son étabhssement. L'affaire de Louise avait été colportée avec tant de méchanceté, que madame Chappe ne pouvait remonter son pensionnat sur l'ancien pied. Quoique malicieuse, elle s'était trompée en croyant rentrer dans les bonnes grâces de mademoiselle Creton et, par son influence, recouvrer la bonne opinion des gens de Molinchart,

Il est facile de perdre Testime des habitants d'une petite ville, il est impossible de la faire renaître. Si, sur de simples propos, un homme s'aliène la sympathie de ses concitoyens, que devait-il arriver pour madame Chappe, dans la maison de laquelle des faits trop positifs avaient été recueillis par des témoins tels que les dames Jérusalem ?

Les gens dans Tembarras se donnent si facilement au diable, qu'on ne s'imagine pas ce que le diable peut faire d'une si nombreuse clientèle. Madame Chappe se donna à pis qu'au diable en se livrant à la vieille fille, car la correspondance de Louise et du comte, qu'elle remit entre les mains de M. Creton contre un premier payement de mille francs, la compromettait assez pour qu'il fût possible de l'accuser de complicité dans la fuite de Louise.

Madame^ Chappe, égarée par le silence de Julien, livrait des armes empoisonnées contre elle. Ursule Creton, en lisant ces leltres, passa une heureuse journée.

Jamais calomnie ne causa autant de joie à la vieille fille, qui donna cette correspondance à copier à Faglain, et, pour plus de sûreté, fit descendre le maître clerc dans la chambre où elle se tenait. Poussant la prudence à ses dernières limites, la vieille fille défiante dicta cette correspondance au maître clerc, qui souriait, peu habitué à transcrire de pareils actes. C'est muni du double copié de cette correspondance que M. Creton du Coche partit pour Paris, après avoir reçu les instructions de son aînée.

LES BOURGEOIS DE MOLINCnART

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