‹ Les bourgeois de Molinchart (volume 2)Chapitre 2 sur 15 · L/V SOCIÉTÉ MÉTÉOROLOGIQUE · texte numérisé non relu

L/V SOCIÉTÉ MÉTÉOROLOGIQUE

M. Creton du Coche se promenait alors sur les remparts, suivant son habitude, après déjeuner, loin de se douter de ce qui se passait dans sa maison. Il était sorti à midi précis, pour aller voir les travaux.

C'est une mission que se donnent les bourgeois de Molinchart que d'aller voir les travaux.

Fait-on sauter une roche à cinq heures du matin, ils y sont avant les ouvriers; ils veulent savoir la quantité de poudre introduite dans la mine, comptent à leur montre les secondes qui s'écoulent entre le feu et la détonation, pèsent pour ainsi dire le bruit de l'explosion, et reviennent dans la ville en disant avec conviction : a Le rocher de l'année passée a pété au moins une fois plus fort que celui de ce matin. » S'agit-il de terrassements, le bourgeois ne se fatigue pas de rester une journée en contemplation devant l'ouvrier qui se sert du râteau. Il s'inquiète du prix de la corvée, fatigue le terrassier de questions, et meuble son cerveau de motifs de conversation. Quand, à l'automne, on ébranche les arbres, le bourgeois suit le haut échafaudage qui porte à son sommet le jardinier, et compte combien les pauvres de la ville ont pu emporter de faguettes dans leurs tabliers.

Tel était M. Creton du Coche, dont le véritable nom eût dû s'écrire entre deux parenthèses, car il provenait d'une appellation famiUère qui avait servi à distinguer son père, M. Creton, entrepreneur du service

du coche, de M. Creton-Tatosse, marchand de draperies. Quoique la famille des divers Creton fût à peu près éteinte dans Molinchard à la mort du marchand de draps, l'usage fit que Tavoué conserva son surnom de du Coche. Seulement l'avoué fut pris d'une faiblesse nobiliaire qui l'amena à signer : Creton du Coche, et le surnom qui témoignait de Torigine industrielle de son père devint dès lors un titre de noblesse.

En faisant graver sur ses cartes de visite son nom de Creton du Coche, l'avoué renonça dès lors à la direction de son étude, qu'il confia aux soins de Faglain, son maître clerc. Faglain n'était pas plus maître clerc que son patron n'était noble, car s'il avait à gourmander un second clerc, un saute-ruisseau, c'était à lui que s'adressaient les réprimandes : seul clerc de l'étude, il trouvait moyen d'y fainéanter les deux tiers de la journée. L'étude de M. Creton du Coche ne fut jamais une étude sérieuse; M. Creton du Coche ne la garda que pour porter le titre de maître, attaché à cette profession ministérielle. Il avait recueilli de son père une fortune indépendante; mais il tenait à diverses prérogatives, telles que de porter un portefeuille sous le bras et de dire : (( Je reviens du Palais, » avec une accentuation telle qu'on eiit pu croire qu'il avait été embrassé par le pape. C'est ce qui explique combien sont recherchées les moindres charges de la magistrature, dont les fonctions sont mesquinement rétribuées.

En revenant par les remparts, M. Creton aperçut un étranger occupé avefc une longue-vue à considérer les points éloignés du paysage. Un étranger est toujours un événement dans une petite ville; d'ailleurs, celui-ci était d'une allure assez parisienne pour attirer l'attention. Il y avait dans ses grosses moustaches, dans son pantalon noir à larges plis, quelques symp-

tomes militaires ; mais l'ensemble de la physionomie, certaines manières dégagées, souples et familières, faisaient pencher Tesprit vers le côté civil. L'étranger salua l'avoué, qui se sentit flatté de cette avance.

— Monsieur étudie les beautés de notre paysage ? dit M. Creton.

— Pardonnez, monsieur, je m'occupe d'observar lions météorologiques, répondit l'étranger.

L'avoué pinça les lèvres et secoua la tête en homme qui feint de comprendre la portée d'une chose ardue.

— Monsieur est un savant à ce que je vois ?

— Je fais des recherches pour la Société météorologique, en attendant qu'elle ait nommé dans la ville un membre correspondant.

— Vous ne trouverez pas ça dans la ville, dit l'avoué.

— Cependant j'ai déjà parcouru une partie de la France, et j'ai pu former quelques élèves qui sont maintenant de précieux sujets pour l'avenir. Rien n'est plus attachant que cette science ; sans doute il faut de l'intelligence. Vous, monsieur, que je n'ai pas le plaisir de connaître, vous seriez un excellent météorologue; vous paraissez observateur...

— Oh ! oh ! dit l'avoué avec un petit rire de satisfaction.

— Vous êtes observateur, cela se voit sur votre physionomie.

— Il est vrai, dit l'avoué, qu'on me l'a dit quelquefois... Je regarde, j'aime à m'instruire; mais quelles qualités faut-il pour devenir météorologue ?

— Avez- vous quelques minutes à me donner, monsieur?

— Avec plaisir, monsieur.

— Vous n'êtes pas sans avoir remarqué, combien l'état du ciel est variable; il est couvert à un moment,

tantôt beau, ensuite voilé ; les nuages sont épars, il y a des balayures, les nuages se rassemblent en troupeaux ; puis vous voyez des pommelures, des vapeurs, enfin des cumulus. Ici^ sur le plateau de votre montagne, sont enfouis des trésors d'observation : le vent change, les nuages courent et varient de forme à rinfmi.

— Je crois bien, monsieur, dit l'avoué.

— Ces perpétuelles variations sont la mort de la France.

L'avoué regarda son interlocuteur qui se posa devant lui.

— Vous allez me comprendre, monsieur. Il y a par toute la France des bois, des marais, des rMères, et cœtera. L'homme a bouleversé la nature, qui n'en avait pas besoin; tous les jours vous verrez arracher un bois et le changer en prairie, planter un taillis là où il n'y en avait pas, creuser un canal dans un endroit sec et dessécher des marais.

— Parfaitement exact, dit l'avoué.

— Eh bien, monsieur, c'est là que je vous attends. L'homme contrarie la nature, il va contre sa sagesse; que sait-il s'il ne fait pas un bouleversement blâmable? Qui lui a donné le droit de déboiser une montagne? Un conseil municipal a-t-il assez de science pour savoir si les émanations d'un canal ne sont pas dangereuses, si l'humidité d'un marais qu'on dessèche n'avait pas été calculée par la Providence?

— Je n'avais jamais songé à cela, dit l'avoué : vous me surprenez.

Ne voit-on pas avec une secrète tristesse tomber un arbre sous la cognée du bûcheron?

— En effet, dit M. Creton, la chute d'un arbre m'a toujours produit quelque impression.

— Si vous étiez un de ses esprits épais tels qu'il s'en rencontre trop souvent dans les petites villes, je

ne Yous eusse pas parlé de la sorte, monsieur, mais j'ai tout de suite vu à qui j'avais affaire, et je me suis permis de vous saluer.

— Trop flatté, monsieur, en vérité; c'est un plaisir pour moi que de m'instruire avec un homme qui cause aussi bien.. .

— Ce n'est pas ma profession de parler, monsieur ; j'ai une mission plus élevée que je remercie tous les jours la Société météorologique de m' avoir confiée. Nous voulons, à l'aide de quelques personnes distinguées, augmenter la vie des humains d'un tiers.

— Vraiment ! dit l'avoué. C'est beau... oh! c'est fort beau !

— Quel est l'âge moyen de la mortalité sur votre montagne?

— Nous avons, dit M. Creton, un certain nombre de vieillards de quatre-vingt-dix ans qui font encore leurs trois repas.

— Eh bien! monsieur, avant cinq ans, si je trouve dans la ville un observateur dévoué à l'humanité, les personnes d'ici dans la force de l'âge, telle que vous, par exemple, pourront aller aisément de cent dix à cent quinze ans.

— Ce n'est pas possible.

— Monsieur, je ne suis pas un charlatan qui donne des brevets de longue vie ; certainement je ne guéris pas les malades, et ne change rien à la constitution des personnes faibles, mais j'arrive presque toujours à leur faire cadeau d'une dizaine d'années de plus.

— Le moyen ! le moyen î s'écria M. Cretôn enthousiasmé.

— Je le crierais en pleine place publique que je ne craindrais pas qu'on me le volât. Il y a tant d'égoïstes dans la civilisation qu'il a fallu le concours de savants, de bienfaiteurs du genre humain, pour s'associer, mettre à la disposition de notre Société des

sommes considérables nécessaires à la réalisation de l'idée. La Société météorologique, monsieur, est présidée par le célèbre M. de Rouillât, que vous connaissez de réputation.

L'avoué, après avoir entendu ce nom, fit le salut d'un homme poli qui veut avoir l'air de connaître les célébrités.

— Oui, M. de Rouillât, oui, oui...

— M. de Rouillât, le plus célèbre météorologiste génevois, indépendamment de ses travaux dans les observatoires, a passé sa vie à rassembler autour de lui les spécialistes les plus distingués de l'Europe. Il y a eu unanimité sur son rapport, et l'humanité attend avec anxiété les fruits de son génie. A la suite des séances de l'Athénée, qui ont ému tous les corps savants, un programme a été adopté, que vous me permettrez de vous offrir.

L'avoué prit le programme.

— Paris n'est rien comparé à la France ; c'est la province qui a été désignée pour former la base des observations. Paris ne forme pas assez de météorologues pour les installer dans chaque province, chaque département, chaque chef-lieu, chaque sous-préfecture ; d'ailleurs, ces observations d'un an et plus tiendraient les savants parisiens hors de leur sphère et coûteraient trop d'argent.

— • Beaucoup d'argent, dit l'avoué.

— Le comité a donc résolu de nommer, dans chaque ville, un membre correspondant qui étudie, sur les lieux, les variations de l'atmosphère. Permettezmoi de vous offrir encore ce tableau divisé par colonnes, qu'il suffit de remplir les jours où l'on remarque quelques signes extraordinaires dans les nuages ; ici est la colonne d'observations, où le véritable savant intelligent consigne des faits particuliers. Tous les mois ce bulletin doit être renvoyé, par le

membre correspondant, à Paris, au siège de la Société, rue de la Huchette. C'est alors que le comité se rassemble, dépouille la correspondance, compare la situation des départements entre eux, adjoignant à ses travaux les géologues les plus remarquables de l'Institut.

— Quel travail, monsieur ! s'écria M. Creton enthousiasmé, quel travail I

— Au bout d'un an, quand chaque localité a été étudiée avec soin, une commission, nommée par le comité, à laquelle on adjoint le membre correspondant, parcourt toute la France, et pour rétablir l'équilibre dans les variations de l'atmosphère, rend aux terrains, au bois, aux marais, la forme primitive que la nature leur avait donnée; alors l'état sanitaire reprend les proportions qu'il avait dans la plus haute" antiquité, aux époques où les hommes ne s'étaient pas avisés de rien changer à la main de Dieu.

Ainsi parla Larochelle, qui n'était autre qu'un commis-voyageur en baromètres, et qui joignait à son commerce l'invention de la Société météorologique, dont le brevet coûtait cinq cents francs. Larochelle fut un des types les plus adroits de la race des voyageurs de commerce : ayant fait longtemps la place de Paris pour une fabrique d'objets de géographie, la rage le porta vers l'astronomie, la géologie, dont il brouilla les éléments, ce qui ne l'empêcha pas de croire sérieusement à son système. Quoique rusé, Larochelle était de bonne foi ; mais il avait l'esprit mis à l'envers par un vieil excentrique qui, tous les ans, se proposait de ruiner les calculs de l'observatoire. Dès lors le commis-voyageur demanda avec audace des fonds pour une Société qui ne se composait en réalité que de lui et de l'astronome halluciné*

Si Larochelle était curieux à entendre développer ses doctrines, il devenait un homme de génie pour

changer les cinq cent francs d'un provincial contre le fameux diplôme de membre de l'Institut météorologique. Rarement on l'avait vu manquer son coup. Les bourgeois ont toujours aimés à devenir savants sans fatigue, et à s'occuper des intérêts de la société, soit moraux, soit matériels, soit hygiéniques. Tous ceux qui, dix ans plus tard, devinrent fouriéristes, et firent des rentes en faveur d'un phalanstère qui ne devait jamais exister, étaient dans le principe, membres de rinstitut météorologique !

L'illustre Larochelle gardait en dernier ressort, un moyen qui fil plus pour la Socitété météorologique que les plus .éloquents plaidoyers : il avait trouvé, à force de génie, une sorte de signe particulier, voyant, qu'il offrait comme une décoration, et qui flattait singulièrement les manies de grandeurs des provinciaux; mais l'avoué n'avait pas besoin d'être enflammé par la décoration, la parole de Larochelle en fit immédiatement un des adeptes les plus zélés.

— Si vous en aviez le temps, monsieur Creton, lui dit Larochelle , nous pourrions passer ensemble à l'hôtel, je vous montrerais les diff^érents statuts de notre Société.

— Certainement, dit l'avoué.

— 11 vous faut votre diplôme.

— " Oh! je tiens au diplôme, dit M. Creton, car je crains l'envie... Certainement cette nomination fait des envieux ; mais j'aurai ma conscience... Vous savez, monsieur Larochelle, si je vous ai sollicité pour faire partie de votre Société savante...

— Ne craignez rien, dit le commis voyageur. Il sera fait expressément mention sur le brevet que vous avez été choisi par moi-même.

L'avoué ne se sentait pas de joie. Il ne marchait plus, il volait, malgré la pesanteur de son ventre. Je pensais bien, dit-il que j'étais inoccupé, et

qu'il me fallait appliquer à des travaux sérieux mon esprit exact.

Dites votre haute intelligence, reprit Larochelle; VOUS avez mieux que lesprit exact.

— Vous allez trop loin, monsieur Larochelle.

— Non, dit celui-ci, je me connais en hommes; vous deviendrez un des plus précieux membres correspondants de la Société météorologique.

— Vous me confondez, vraiment...

— Vous êtes jeune encore, monsieur Creton du Coche, vous avez de l'activité, votre esprit travaille, votre œil est vif...

— J'ai toujours eu une bonne vue, dit Tavoué, et cette qualité doit être importante pour les observations.

— Si vous n'aviez qu'une bonne vue ! s'écria Larochelle; mais on sent que voire regard va pénétrant au delà des choses connues... C'est votre regard qui m'a fait vous accoster. Je me suis dit : Voilà un observ^eur qui serait d'un prix inestimable pour la Société météorologique; il faut se l'attacher même par des sacrifices d'argent, s'il en est besoin.

— Je ne tiens pas à être payé, l'honneur d'appartenir à la Société météorologique me suffit.

— Vous comprenez, monsieur Creton du Coche, que, dans certains pays, je me trouve en face de plusieurs personnes capables de remphr une telle mission. Dernièrement, en Touraine, il y avait un arpenteur pauvre qui me paraissait offrir plus de capacité qu'un personnage riche de la même ville; je n'ai pas hésité : j'ai donné immédiatement la préférence à l'arpenteur, et la Société lui fait un traitement annuel. Rien ne nous coûte. »

En descendant le sentier qui conduit des promenades au faubourg où logeait le commis voyageur, M. Creton du Coche saluait ceux de ses concitoyens

qu'il rencontrait et les interpellait de façon à se faire remarquer, car, glorieux d'être en société de Larochelle, il pensait qu'on ne manquerait pas de lui demander en compagnie de qui il se trouvait.

Ainsi l'avoué pourrait annoncer naturellement sa nomination.

Près de la porte de la ville étaient assis sur un banc des vieillards qui se réchauffaient au soleil.

— Voilà pourtant des hommes, dit Larochelle, qui vous devront une existence de quelques années de plus. L'honneur en reviendra à vous seul... C'est de la justesse et de la conscience de vos observations que dépend le sort de ces vieillards.

— Mais c'est une mission fort délicate, dit l'avoué ; je comprends maintenant que vous ne vous adressiez pas au premier venu.

— Nous sommes arrivés, dit le commis-voyageur, qui introduisit M. Creton du Coche dans la chambre garnie qu'il occupait à l'hôtel.

— Recevez cette décoration, lui dit-il en lui mettant en main une petite boîte qui brûlait les mains de l'avoué.

— Une décoration, s'écria M. Creton.

— Oui, cher monsieur, et permettez que je vous donne l'accolade de la confraternité scientifique.

— Vraiment, c'est trop, dit l'avoué qui crut qu'il allait s'évanouir.

Abreuvé de compliments, nageant dans une mer de joies, l'orgueil lui montant à la tête, M. Creton du Coche signa, sans vouloir le lire, un brevet, sur papier timbré, par lequel il était nommé membre correspondant de la Société météorologique. Par la même occasion il se reconnaissait redevable d'une somme de cinq cents francs, destinée à subvenir aux frais de bureaux de ladite société ; mais l'avoué était trop ravi pour s'inquiéter d'affaires d'argent, et, le cœur

plein d'émotions, il quitta Larochelle qui partait le soir même.

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