‹ Les bourgeois de Molinchart (volume 2)Chapitre 3 sur 15 · UNE JEUNE FEMME EN PROVINCE · texte numérisé non relu

UNE JEUNE FEMME EN PROVINCE

Vers quarante ans, M. Creton du Coche se sentant porté vers le mariage, épousa une jeune fille dont la beauté faisait grand bruit dans le monde de Molinchart, mais qui n'avait pour dot que sa beauté. Cette jeune femme, dévorée bientôt parles ennuis intérieurs, allait aux soirées de la sous-préfecture, aux bals par souscriptions de la mairie, et recevait une fois la semaine les amis de son mari. Quand venaient les longues soirées d'hiver, M. Creton du Coche, les pieds sur les chenets, racontait les nombreux travaux qu'il avait surveillés. Depuis dix ans il ne varia jamais son thème de conversation.

La femme de l'avoué, pendant ces dix ans, se condamna à écouter ou à feindre d'écouter son mari ; elle s'était même habituée à hii donner des répliques sans l'entendre. De quart d'heure en quart d'heure, elle plaçait une exclamation qui faisait croire à l'avoué que sa femme s'intéressait extraordinairement à son récit. Quelquefois, cependant, les réponses ne correspondaient pas exactement aux demandes. M. Creton du Coche disait à sa femm.e : « Veux-tu venir demain matin voir arpenter au bas de la montagne? » et Louise lui répondait : — « Vraiment? » sans que l'avoué s'en inquiétât. N'ayant jamais surpris de traces de mauvaise humeur dans les réponses de sa femme, il se contentait d'être écouté.

Deux fois la semaine, Louise allait passer la soirée

avec son mari chez sa sœur, mademoiselle Creton, vieille fille défiante et hargneuse. Ursule Creton, âgée de cinquante-cinq ans, porteuse de bannière à la confrérie de la Vierge, ne put pardonner à son frère d'avoir épousé une jeune fille douce et belle qu'elle appelait une étrangère. Le célibat, qu'il provienne de la volonté de l'individu, ou qu'il ait été conservé par force majeure, amène quelquefois ses servants à regarder le mariage comme une immoralité. La vieille fille mit en œuvre sans y réussir diverses perfidies pour empêcher l'avoué de se marier; elle demeurait avec son frère avant les noces, elle quitta brusquement la maison quand M.. Creton du Coche lui eut annoncé que le contrat était signé.

Telles étaient les seules relations de famille que Louise eût dans la ville; peut-être eût-elle rompu ouvertement avec la vieille fille si l'avoué ne l'eût priée de la ménager, mettant sur le compte de l'âge les accariâtres paroles dont sa sœur manquait rarement de saluer l'arrivée des deux époux.

Ursule Creton avait un merveilleux flair pour deviner le moindre ruban neuf que portait Louise; c'étaient d'aigres récriminations sur les toilettes d'à présent mises en regard des toilettes d'autrefois. La coquetterie moderne, à l'entendre, dévorait des fortunes; les hommes étaient des niais de ne pas mettre ordre à de pareilles profusions. Dieu sait où l'amour de la toilette entraînait les femmes. Sous couleur de généralité, la vieille fille parlait de telle sorte que la femme de l'avoué en prit une bonne part. Ce moyen de conversation épuisé, la vieille fille ne s'occupait que de prêtres et d'affaires de sacristie. Se croyant une mémoire prodigieuse pour retenir les sermons, elle mêlait dans sa tête des lambeaux de phrases nageant dans une mauvaise sauce latine, et les débitait au coin du feu, les poings sur la hanche, assise

dans son fauteuil qu'elle prenait réellement pour une chaire.

Louise baissait la tête devant ces plaidoyers» Vive et spirituelle dans sa jeunesse, elle devint mélancolique et courba la tête sous le joug de la vie bour« geoise.

M. Creton du Coche n'eut pas idée des ennuis secrets de sa femme ; il se croyait le modèle des maris, toute la ville le félicitait de son heureux ménage. Peutêtre Louise se fùt-elle jetée dans la religion, si l'exemple de la vieille fille ne lui eût montré le ridicule qu'amènent les pratiques religieuses mal comprises. Ursule Creton aurait^ en effet, chassé les fidèles du temple plutôt que d'y amener des prosélytes. La première fois que Louise l'entendit, la vieille fdle s'était levée de son fauteuil et s'appuyait sur un écran vert qui servaitàlaprotéger contre le grand feu de la cheminée.

— Chers frères et chères sœurs, s'écriait Ursule Creton en s'adressant à l'avoué et à sa femme, nous avons tous de grands devoirs à remplir, comme le dit l'apôtre saint Paul^ sanctus Paulus; observons-nous donc, afin que l'âme, du jour où elle s'échappera de notre vulgaire enveloppe, l'âme puisse s'envoler dans les régions célestes... Ah I comme M. de la Simonne a bien dit cela ! Nous n'avons jamais eu de prédicateur pareil à Alolinchart. Dimanche dernier il a parlé de l'enfer à faire frissonner : « L'enfer, mes frères et sœurs, est un lieu de flammes ardentes, une fournaise, un brasier incandescent où brûleront perpétuellement les pécheurs endurcis. » Et il est bien fait, M. de la Simonne! Il a une voix douce et terrible par intervalles; c'est un jeune homme, les cheveux frisés... et honnête ! Il m'a demandé si la bannière ne me fatiguait pas... Me fatiguer, moi, de porter cet emblème de la pureté ! . .. Je ferais plutôt trois fois le tour de la montagne !

Louise, au début, comprima un sourire; mais quand elle entendit sans cesse les mêmes motifs de conversation et qu'elle sentit entrer dans son cœur les griffes de la vieille fille, elle trouva ses visites si pénibles qu'elle ne se présentait plus chez Ursule Creton qu'à regret. Elle fut nommée dame de charité ; mais ayant retrouvé dans ses associations de bientaisance mille jalousies féminines, qui faisaient que les secours n'allaient pas toujours aux plus indigents, la femme de l'avoué résolut alors de chercher elle-même ses pauvres, et de ne plus recevoir sa direction des bureaux de bienfaisance, où les intentions charitables de quelques membres sont trop souvent paralysées.

Une des pointes de la montagne de Molinchart, celle qui regarde Paris, et dont l'horizon est borné à dix lieues par les plaines du Soissonnais, est habitée par de pauvres geus qui demeurent dans des grottes appelées creuttes, par corruption. Des rochers creux ont formé des abris naturels contre la pluie et le vent. Il est des creuttes riches et des creuttes pauvres. Les unes ont été maçonnées. Une cheminée a chassé l'humidité petit à petit. Un jardinet est au devant de la creutte; des fleurs communes égayent l'entrée; quelquefois un petit pêcher se trouve exposé au grand vent de la montagne. Mais l'ancienne creutte, la véritable, ne se reconnaît qu'à un maigre filet de fumée qui sort tout à coup de la crevasse d'un rocher. En cherchant d'où vient cette fumée, on aperçoit, à travers des broussailles épaisses, une ouverture basse et étroite par laquelle les habitants ne peuvent entrer qu'en rampant. Quelquefois, sort un marmot, curieux comme un lézard, qui passe sa tête par l'ouverture pour se chauffer au soleil, et qui rentre à peine a-t-il aperçu un étranger.

Des pauvres habitent ces creuttes. Quelques bottes de paille forment le lit de toute la famille; des haillons

de toutes couleurs, l'habillement . des enfants ; des morceaux de pain dur, la nourriture de tous. De grands chardons, symbole de misère et de paresse, se dressent devant rentrée de ces creuttes, où Ton retrouve à deux pas d'une petite ville, des familles de gens jetés là on ne sait quand, venues on ne sait d'où.

En se promenant dans cet endroit, peu fréquenté, mais qui offrirait aux enthousiastes de paysages un des plus beaux motifs de France, Louise oubliait qu'elle était prisonnière dans la petite ville de Molinchart. De ce côté de la montagne s'échappent des bourrasques sauvages qui donnent au pays de secrètes harmonies avec le spectacle de la mer. Au pied de la montagne, on aperçoit une grande étendue de terrain aride sur lesquels quelques plants de pommes de terre essayent de percer la terre qui forme la base du terrain. C'est le Mont-Blanc, appelé par iuversion Blamont dans le pays. Quelquefois ua os de cheval se dessine sur le sable du Mont- Blanc, car on conduit là les vieux chevaux pour les abattre.

Sur la partie la plus élevée du Blamont se dresse un moulin à vent désolé, qui a les ailes cassées et dont le vent enlève tous les jours une côte. Cet endroit infertile forme contraste aux riches pâturages, aux grands prés verts qui s'étalent en carrés longs, encadrés d'une bordure de peupliers élancés. De jolis villages, jetés à différents endroits, montrent la richesse du pays.

Louise suivait souvent des yeux la lourde diligence descendant bruyamment la montagne de Molinchart, qui, à peine enlevé le gros sabot de fer enrayant les roues de devant, s'élance joyeusement dans la vallée qui mène à Paris. Une chaumière, un bouquet d'arbres masquent tout à coup la diligence, mais elle reparaît, laissant derrière elle un panache de poussière. La

femme de l'avoué suivait cette diligence qui va tous les jours à Paris.

Ce n'était pas un vulgaire et provincial désir qui conduisait son esprit sur la route de Paris. Du haut de la montagne, sa vue s'étendait au delà des horizons lointains : perdue dans les vagues rêveries, la jeune femme oubliait momentanément sa vie bourgeoise, et revenait lentement vers la ville, jetant un regard en arrière sur les beaux rêves qu'emportait le vent.

Quand Louise allait en soirée, elle répondait généralement par un sourire de commande qui prenait de la mélancolie de ce qu'il n'était pas sincère. Aux bals, elle n'eût jamais dansé, si M. Creton du Coche ne lui eût amené ces « messieurs » qui trouvaient, disait-il, grand plaisir à « faire un tour de valse avec madame. » L'avoué, délivré de sa femme, se hasardait à parier à l'écarté et n'allait jamais au delà d'une perte de dix fraucs.

Au bout de quelques années de mariage, Louise renonça au monde, déclarant à son mari qu'elle avait horreur des danses, des toilettes, des propos de petite ville, et qu'elle n'accepterait plus aucune invitation. L'avoué qui, jusqu'alors, n'avait pas entendu sa femme manifester si énergiquement sa volonté, essaya de la dissuader de ses idées de solitude; mais il accepta la retraite de sa femme sans rien changer à sa vie. Deux fois par semaine il allait à des réunions de célibataires; et l'hiver il ne manquait pas un bal ni une soirée particulière. L'absence de sa femme lui fournissait d'ailleurs des thèmes de conversations.

C'était :

— On ne voit plus madame Creton.

— Est-elle soufTrante?

— Le bal la faligue peut-être^ elle a l'air si délicat.

— Quel dommage que vous n'ayez pas amené madame avec vous !

— Vous témoignerez nos regrets de n'avoir pas à notre soirée la belle madame Creton.

— L'année prochaine j'irai prendre de force madame votre épouse.

— Ah! Monsieur Creton, vous faites le garçon, pendant que madame est à la maison.

On remplirait dix pages de ces formules avec lesquelles une maîtresse de maison accueillait l'avoué qui partait en disant à sa femme : « Je vais donner mon coup d'œil, et je reviens. » Le coup d'œil de M. Creton du Coche durait la moitié de la nuit.

Celui qui aurait étudié l'avoué pendant la soirée se serait dit avec raison : « Voilà un gros homme gêné dans ses habits noirs, dans sa cravate blanche, dans ses gants, qui n'a rien à faire ici. Il a l'air de regarder la foule et il ne voit rien ; sort œil ne cherche pas à surprendre le serrement de main d'un jeune homme et d'une jeune fille qui dansent ensemble; son oreille rouge et massive n'entend pas ces jolis mots mystérieux qui se chantent en reconduisant la danseuse à sa place. Il n'a pas les violentes passions qui secouent le joueur, qui font que le sang afflue au cœur, qui amènent d'invisibles gouttelettes de sueur sur son front. La musique de la valse ne lui révèle pas les secrètes langueurs qui font que la danseuse se laisse entraîner sur la poitrine du jeune homme. ».

M. Creton du Coche aimait le bal, mais à la façon des gens de son espèce, que le mouvement occupe, qui s'inquiètent de l'éclairage, qui vont de temps en temps au buffet, se demandant combien la soirée a pu coûter.

Sorti de ce système d'observations, l'avoué était bouché aux drames, aux comédies, aux coquets proverbes qui se jouent entre deux personnages, avec un

éventail pour décor. Louise s'intéressa la première année à suivre ces petites scènes. D'un coup d'œil, si elle l'avait voulu, elle eût fait jouer ces comédies à son profit; mais elle n'avait pas trouvé cette âme sœur, qui, suivant Lavater, existe quelque part et finit toujours par se rapprocher. Étudier les vices de chacun était trop facile dans une petite ville où chacun laisse lire dans ses actions et ses pensées. A ce jeu de critique maligne, Louise se sentait devenir caustique, et, pour se garer d'un tel défaut, la femme de l'avoué se condamna à une retraite absolue.

L'événement du chevreuil vint mettre un terme à sa réclusion. Quand il eut chassé la bande qui s'était introduite dans la maison de l'avoué, le comte de Vorges, voyant Louise tremblante, lui offrit son bras et elle en avait grand besoin, car en entrant dans le salon elle se laissa tomber sur un fauteuil.

Des sels, dit Julien à la femme de chambre, vite, votre maîtresse se trouve mal.

Et il lui prit les mains, qu'elle avait d'une merveil-= leuse finesse.

Louise était d'une beauté remarquable. Petite, les membres fins, la démarche souple, avec son teint d'orange et de grands yeux noirs couronnés par d'épais sourcils, on aurait pu la croire d'origine espaegnole.

Julien ne se rappelait pas avoir jamais touché de mains si douces, sur la peau desquelles mille petites veines bleues se jouaient capricieusement. Les grands yeux de Louise fermés offraient le charme particulier d'un or bruni qui colorait les paupières. La bouche entrouverte montrait un évanouissement sans douleur, et laissait passer un souffle aussi pur qu'un petit vent qui auMit traversé un rosier. Quoiqu'il souhaitât entendre la voie de Louise, le comte était heureux de rester encore quelques instants auprès de la jeune

femme évanouie, et il eut un moment do dépit en Yoyant reparaître la femme de chambre tenant un flacon de sels. Avant qu'on en eût fait usage, la poitrine de Louise, qui se soulevait doucement, sa bouche qui s'ouvrit un peu, annoncèrent qu'elle revenait à elle.

— Comment vous trouvez-vous, madame?

— Mieux, monsieur, je vous remercie.

— J'ai été un moment inquiet.

Louise sourit.

Quelle faiblesse! dit-elle. Tous ces gen's m'avaient épouvantée avec leurs tabliers sanglants; j'ai cru qu'ils entreraient de force dans la cave ... Ce pauvre chevreuil ! Ahî monsieur, il est cruel de tuer ces animaux; on dirait qu'ils pleurent.

— Je ne saurais vous dire, madame, combien je dois de reconnaissance à ce chevreuil : sans lui je n'aurais pas eu le plaisir de vous revoir.... Si je vous disais, madame, que j'ai été heureux de votre évanouissement!

Louise rougit. Déjà elle avait rencontré Julien de Vorges dans une soirée, un an auparavant : elle avait valsé avec lui, et aux sensations particulières qui la troublèrent, elle se promit de ne plus danser avec le comte; mais elle ne pût l'empêcher de venir s'asseoir auprès d'elle, et il y aurait eu impolitesse à ne pas écouter un jeune homme spirituel, aimable et d'excellentes manières. Certaines femmes ont le courage de fuir le danger aussitôt qu'elles le soupçonnent, de même que les soldats qui arrachent la mèche d'un obus avant qu'il éclate. Louise jugea la conversation de Julien trop attrayante : il y avait dans l'accent de sa voix, dans ses moindres paroles, de petites fleurs de galanterie cachées qui se trahissaient {mr leur parfum. Louise eut peur, car elle venait de rencontrer un homme dans Molinchart; les autres : clercs d'avoués,

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professeurs, employés, avocats, gens en favoris et en moustaches, têtes chauves, * personnages qui marchaient, dansaient et se promenaient grotesquement n'étaient pas des hommes pour elle ; mais dans la marche de Julien, dans ses gestes, dans son regard, le charme était attaché, et la femme de l'avoué, pour cacher cette impression, essaya de masquer ses sensations sous une parole moqueuse.

Un an s'était passé depuis que Louise avait rencontré Julien de Vorges au bal. A plusieurs occasions, occupée à broder à la fenêtre du premier étage, donnant sur la rue, elle fut étonnée de tressaillir sans motif, et un moment après de voir arriver à cheval le jeune homme, qui ne manquait pas d'envoyer un regard dans sa direction. Aussi rougit-elle d'être restée pendant quelque temps sans connaissance, seule avec le comte; et son trouble fut extrême quand il reprit la conversation du bal telle qu'il avait été obligé de l'abandonner un an auparavant.

— Mais le chevreuil! s'écria Louise, qui jugea à propos de rompre ce tour de conversation.

— Madame, dit la femme de chambre, qui rentra, il est dans la cave.

Monsieur, demanda Louise, me promettez-vous la grâce du chevreuil ? Je veux, dit-elle d'un ton charmant, qju'il soit reconduit près d'un bois, et que là on le lâche.

— Madame, nos gens veilleront à protéger la fuite du chevreuil autant qu'ils ont contribué à sa poursuite.

— Ah! merci, monsieur.

— A mon tour, madame, j'ai une faveur à solliciter; me permettrez-vous, quand je passerai à Molinchart, de venir savoir de vos nouvelles?

—• Je ne reçois pas, monsieur, je vois seulement quelques amis de mon mari ; il paraîtrait surprenant,

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dans une petite ville où tout est reaiarqué, que mon salon, vous voyez quel salon! fût ouvert à une perpersonne d'une condition trop au-dessus de la nôtre.

— Du moins aurai-je Thonneur, madame, de vous rencontrer cet hiver en soirée?

Alors Julien plaida longuement sa cause; il s'étonnait que la seule femme du département se condamnât à la réclusion. Rien ne pouvait l'empêcher désormais de voir la femme de l'avoué : il viendrait à Molinchart deux fois la semaine, chercherait à la voir à la fenêtre, ferait mille démarches pour la rencontrer. Enfin, il termina son discours de la sorte ;

— Madame, c'est en chassant à une lieue d'ici, que nous avons fait arriver par hasard le chevreuil dans votre maison, je vous ai rencontrée par hasard, ou plutôt la Providence l'a voulu; mais si vous ne voulez plus que je vous voie, je me rends maître du hasard, je chasserai un sanglier et m arrangerai Civ5 telle sorte que le sanglier entrera dans votre maison, qu'il attaquera vos gens, votre mari môme, peu importe, mais j'arriverai à temps pour tuer le sanglier et avoir le plaisir de vous voir.

Cette façon de parler, galante et railleuse, embarrassait Louise, qui, en rougissant, évitait les réponses, lorsqu'un incident vint à propos mettre un terme à la conversation. On entendit un certain bruit au dehors qui provenait de la porte de la cave refermée avec violence.

— Madame, s'écria la femme de chambre, qui entra àtîe moment, le chevreuil va forcer la porte.

En même temps, une voix d'homme criant : « Ouvrez-moi! ouvrez-moi! » rappela à la femme de l'avoué qu'un des poursuivants de l'animal était entré dans la cave avant qu'elle eût le temps de s'y opposer.

— Allez voir, Marie, dit-elle, ce qui se passe. Je

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frémis maintenant; la pauvre bête doit avoir été tuée par ce boucher.

~ Je prie le ciel que vous vous trompiez, madame, dit le comte; car je n'aurais plus rien à vous demander.

— Le chevreuil est mort, madame^ s'écria la femme de chambre, il est mort ; on l'emporte.

— Oh! je ne veux pas le voir, s'écria la femme de Tavoué se cachant la tête dans les mains.

En ce moment rentrait M. Greton dn Coche, qui ouvrit la porte du salon et montra une figure singu- Uèrement bouleversée.

— Que se passe-t-il donc ici? demanda-t-il. La ville est en révolution, il y a deux milles personnes sur la place ; tout le monde inspecte ma maison ; chacun me regarde avec curiosité. L'épicier Jajeot me dit, les larmes aux yeux : c( Ali! si vous saviez! Rentrez vite chez vous. » Je croyais que le feu était à la maison. J'arrive ; un homme ensanglanté, portant un cadavre sur ses épaules, manque de me renverser, et vous, Louise, vous semblez consternée.

— Pardon, monsieur du Coche, dit le comte, qui eut l'adresse de supprimer le mot roturier de Creton, si je suis la cause innocente de ce trouble.

En reconnaissant Julien de Vorges, l'avoué salua profondément, flatté de l'honneur que lui faisait le comte en lui rendant visite; puis il écouta avec ébahissement l'étrange aventure du chevreuil et la perturbation qu'il avait apportée en ville.

— C'est le cuisinier de la Tête-Noire, dit M. Creton, qui est le vainqueur; je l'ai reconnu.

— Alors, monsieur, dit Julien, vous me permettrez de vous envoyer un quartier de chevreuil pour vous faire oublier les tracas que j'ai causés, sans le vouloir, dans votre intérieur.

. En apprenant l'évanouissement de sa femme, le

complot qui avait été fait de rendre le chevreuil à la liberté, Tavoué plaisanta sa femme.

— Elle est trop sensible, monsieur le comte, un rien Taffecte. Pourquoi ne tuerait-on pas un chevreuil comme on tue un mouton, un bœuf ?

— Je Tai vu pleurer, monsieur, dit Louise.

— Mais tu ne le connaissais pas ce chevreuil ; tu ne l'avais pas fréquenté assez longtemps, il ne t'était pas attaché. M. le comte, j'accepte avec plaisir votre quartier de chevreuil, nous l'arroserons d'un petit vin de mes vignes; si vous voulez me faire cet honneur et rendre le chevreuil hors de prix, c'est de vouloir bien accepter d'en venir manger un morceau sans façon.*

— Ce serait avec le plus grand plaisir, monsieur du Coche, dit Julien; mais je repars demain de grand matin.

— Oh ! s'écria l'avoué, vous retarderez bien d'un jour.

— Et je ne voudrais pas contrarier madame, dit Julien, en lui faisant subir l'aspect de ce chevreuil.

— Vous nous restez, monsieur le comte? demanda l'avoué.

— Ma mère sera d'une inquiétude....

— Monsieur, dit Louise à son mari, vous gênez peut-être M. le comte.

Le jeune homme lança un regard à la jeune femme qui voulait l'empêcher d'accepter l'invitation.

— Je peux, dit-il, envoyer aujourd'hui mon domestique prévenir ma mère que je ne la verrai qu'aprèsdemain.

— Ah ! s'écria l'avoué en prenant la main de Julien, voilà une bonne idée...

Quand le comte fut sorti, Louise dit à son mari :

— Je ne vous comprends pas, monsieur : pourquoi insistez-vous à garder à dîner M. de Vorges? Vous avez dû remarquer que cette invitation me déplaisait.

— Alors^ madame, dit M. Creton, notre maison va donc être convertie en prison. En quoi vous gêne cette invitation?

— M. de Vorges possède une grande fortune : malgré votre bonne volonté, vous lui offrirez un repas médiocre, nous n'avons pas un train de maison convenable.

— Vraiment, madame, on dirait que nous attendons le roi; vous avez vu combien les manières du jeune comte sont simples et sans affectation. Ce jeune homme me plaît.

— Cependant, monsieur, vous m'aviez promis de me laisser vivre à ma guise. Si je reçois le samedi vos amis, pour vous faire plaisir, c'est qu'ils sont nos égaux.

— Madame, le comte descend à la Tête-Noire; il y mange d'ordinaire : j'aurai soin de faire venir le repas de la Tête-Noire. Je vous le répète, je connais M. de Vorges; dernièrement, j'étais près de la porte de la ville, calculant combien les âniers amènent de cruches d'eau par jour du bas de la montagne. Le comte s'en retournait en voiture : il m'a salué le premier. Je soutiendrai partout que c'est un homme bien élevé.

— Et parce qu'il vous a salué, vous prétendez le connaître ?

— Vous le voyez, madame, il me rend visite, et daigne m'offrir un quartier de chevreuil; il faut pourtant savoir vivre dans le monde.

— Quel homme singulier vous êtes ! Vous voilà hors de vous parce qu'un comte a daigné vous saluer.... Il poursuit un chevreuil, entre dans votre maison par escalade, et vous dites qu'il vous rend visite; il vous offre un quartier de chevreuil par politesse, car il a troublé notre intérieur, et vous voilà fier ! Avez-vous bien pensé, monsieur, que demain vos amis viennen ici dîner, suivant leur habitude ?

— Tu as raison! s'écria ra\oué, ils ne comprendraient pas le comte; je vais les prévenir de ne venir que dimanche.

— Toute la ville va savoir que vous traitez M. de Vorges; vos amis en seront instruits les premiers; ils diront que vous rougissez d'eux. Vos manies de grandeur courront la ville, et chacun en plaisantera.

— Madame, dit l'avoué, je suis au-dessus des propos de Molinchart : que les habitués du café disent ce qu'ils voudront, ce n'est pas dans ces endroits-là que je vais consulter le jugement public. Ma position dans le barreau m'élève à une hauteur qui empêche les brocards de m'atteindre... J'ai invité à dîner M. le comte de Vorges; plus j'y réfléchis, plus je me trouve avoir raison. Je pense que vous voudrez bien faire une toilette en rapport avec la condition de la personne que nous recevrons.

— Une toilette ! dit Louise en souriant. Quant à ceci, monsieur, vous me permettrez de ne pas m'en rapporter à votre goût.

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