‹ Les bourgeois de MolinchartChapitre 1 sur 21 · LIBRAIRIE NOUVELLE · texte numérisé non relu

LIBRAIRIE NOUVELLE

BOULEVAUD DES ITALIENS, lo, EN KACE DE LA MAISON DORÉE.

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reproduction. ^^'''''iJdWQrSitQT'

JLIOTHECA j

PARIS, TVP. DONDEY-DOPHÉ, RUE SAINT-LODIS, 46, AU MARAI"

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DE MOLINCHART

Visite d'un clievrenil à quclciiies hoiir^nreois.

Il y a vingt ans, un chevreuil, poursuivi dans la plaine par des chasseurs, grimpa la montagne de Molinchart et traversa la ville. On en parle encore aujouid'hui.

Les grosses bêtes ne sont pas communes dans celte partie de la France.

De temps en temps, dans Thiver, on entend parler d'un loup qui a été vu dans les environs, mais ie fait est rare.

Le chevreuil fit une entrée plus triomphale qu'un prince. 11 se présenta à la porte de la ville au moment où le gardien de l'octroi était occupé à sonder une toiture de ]'oulier. Comme la grosse voiture occupait lout le passage de la poi-tCj le chevTeuil fil im bond par-dessus la tète de remployé, qui, tout stupéfait de ce bruit particuUer, put à peine apercevoir les pattes de derrière du chevreuil, au détom' de la rue des Battoirs.

Devant la porte d'un marchand de tabac, on remarque im petit grenadier de bois du temps de Louis XVI ; il a un habit bleu à revers blancs, des culottes blanches, de grandes guêtres noires. Sous le bonnet à poil allongé sort une grosse tête forcement colorée, d'une nature impassible, dont les yeux ne semblent occupés qu'à regarder une ongue pipe que la bouche serre a^ ce amour. Le grenadier excite généralement Tadmiration des gens de la campagne qui arrivent par cette porte de la ville. Le chevreuil ne

daigna pas lever les yeux sur le grenadier de bois qui

fiune la même pipe depuis une centaine d'années.

Il allait déboucher sur la place du Marché qui conduit à la mairie^ lorscpie^ pris de vertige, le chevreuil i-ebroussa t tuL à coiip chemin. Ces maisons, ces boutiques ne resscml)laient guère à sa tranquille foret de Saint-Landry, qui appartient à la couronne, et où les princes de la famille royale ne pensaient guère à cliasscr.

— Ah! le voilà! s'écria remployé de l'uctroi, qui courut au chevreuil avec une sonde à la main.

L'animal sentait la ville, et il voulait reprendre le chemin des champs; mais déjà son entrée avait produit un effet immense ; tout un atelier de couturières était aux fenêtres; les boutiquiers de la rue sortaient de leurs boutiques.

Le chevreuil avait choisi la plus mauvaise rue de la ville, car elle compte trois hôtels de voyageurs. Les trois aubergistes étaient sortis précipitamment, occupés de cet événement, les uns armés de couteaux, les autres de broches; mais les trois rivaux, en se disputant d'avance la possession du chevreuil, firent que l'animal eut le temps d'enfiler une ruelle qui conduit aux remparts de la ville. On vit alors un curieux spectacle : les marmitons, les cuisiniers des trois hôtels courm-ent à sa poursuite en deux bandes différentes, l'une redescendant vers la purte de la ville, dans la crainte que le chevreuil ne coupât brusquement la montagne; l'autre suivant à la piste. Derrière, on entendait un bruit confus de voix qui criaient : Arrêtcz-lc !

— Il faut aller au bas de la montagne.

— Vous ne l'aurez pas !

Les trois aubergistes gourmandaient Icui's cuisiniers, leurs marmitons, donnaient des ordres, des contre-ordres, et ne savaient guère comment se terminerait l'aiTa ire.

Au cas où le chevreuil voudrait bien se laisser prendre, un combat était presque imminent entre les gens des trois hôtels rivaux. Le Griffon fit des ouvertures au Soleil-d'Or, ot l'ECU souscrivit aux conditions suivantes^ c'est-à-dire

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que le chevi-eiiil serait loyalement partagé en trois paris. Le Grillon réclama le filet et les rognons; le Soleil-d'Or prit un quartier moins esliiné, à la cjndition qu'on lui abandonnerait la tète pour Texposer en montre; et TËcu, qui était arrivé le dernier à la poursuite de la bête, so contenta de ce que ses rivaux voulaient bien lui laisser, c'est-à-dire des bas morceaux.

Cependant le chevréiiil trompait les calculs de ses ennemis; après avoir respiré l'air du haut des remparts, haletant, effrayé des rtimems sourdes qui le suivaient, sentant l'odeur de la cuisine, comme tous ies animaux qui ont l'instinct de l'abattoir, il ne retrouvait plus sa piste et détournait encore une fois les remparts ; c'était voidoir faire une seconde entrée dans la ville. Il arriva ainsi sous la voûte obscure de la iilairie, où de toilt temps les polissons de la ville jouent aux billes; ëri apercevant l'animal qui se présentait inopinémeiit, les enfants se crurent en présence d'une bête féroce, et se répandirent sur la place en poussant des cris de terreur.

Le chevreuil essaya de rebrousser chemin;' mais, à cent pas de lui, il aperçut les tabliers blancs des gens de cuisine qui le poursuivaient ; alors il contuiua sa course vers la mairie, qui forme uti terrain très éri pente, au pied duquel se trouve la vieille tour des Évêqiiës. C'était un mercredi, jour de petit marché; il y avait pîiis de monde laque partout ailleurs. Le voisinage de la mairie, la grande rue de la ville amènent toujours quelques aUants et venants. Avant de tomber siu- l'étalage du marchand de faïence qui fait face à la mairie, le chevreuil était signalé à l'attention du maitre d'hôtel de la Tète-^'oire, qui est toute la journée sur sa poric, eh attendant les voyagem"s.

Le maître d'hôtel appela son chef dé cuisine et lui montra le chevreuil, qui, dans un élan désespéré, était tombé sur les faïences et les avait brisées. Le chef de cuisine dépêcha ses aides, et ils S'occupèrent à barrer le chemin des vignes par où la bête pouvait encore s'é-

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chapper. Mais les gens de l'hôtel de la Tête-Noire n'étaient pas assez nombreux pour barrer entièrement la rue; un petit marmiton^ qui tenta de s'opposer à la fuite du chevreuil, fut renversé dans le iniisseau; et l'animal pouvait se croire encore échappé au feu de la cuisine, lorsqu'à Textrémité de la rue il rencontra le commissaire de police, qui pubUait un arrêté de la ville à son de caisse. Le bruit du tambour fut la perte du che\Teuil, qui, éperdu, entra dans la boutique de M. Jajeot, épicier et marchand de joujoux.

A ce moment, Tépicier était en train de détailler un pain de sucre par petits morceaux. 11 apportait à cette occupation un soin extrême : c'était réellement un plaisir que de le voir donner un petit coup sec de marteau et tailler des morceaux de sucre carrés avec l'habileté d'un ouvrier adroit. A chaque nouveau fragment, M. Jajeot semblait se som'ire à lui-même et se complimenter en dedans ; cela se devinait à un certain clignotement d'yeux et à un léger mouvement des lèvres en avant ; puis M. Jajeot prenait délicatement son sucre du bout des doigts et l'arrangeait avec symétrie dans une espèce de montre tendue d'un papier bleu "de ciel.

Quand la casse d'un certain nombre de morceaux de sucre avait produit quelques fragments sans importance, M. Jajeot prenait encore le soin de les séparer de la poudre et de ranger ces fragments dans un bocal ; la poussière de sucre servait aux divers besoins de la maison Jajeot. C'est pendant que l'épicier enveloppait soigneusement sa poussière de sucre dans de grands cornets de papier, que le chevreuil entra et produisit un effet tel qu'il s'en voit peu dans les meilleui's mélodrames.

Le chevreuil s'embarrassa les pattes dans des petites charrettes d'enfants amoncelées par terre avec les joujoux communs. M. Jajeot poussa un cri de terreur. Le chevreuil se releva et donna des cornes dans des têtes de loup, des pelotes de ficelles, des petits balais qui étaient accrochés au plafond. L'épicier prit son cornet de poudre

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de sucre et le brandit comme une lance : la poudre de sucre vola sur son comptoir. Le chevreuil, qui avait les cornes empêtrées de pelotons de ficelles et de petits balais, était agacé comme un taureau qui sent s'enfoncer dans son corps les mille flèches des picadores: il se jeta au fond de la boutique, dans une montre qui contenait une trentaine de poupées de toutes les grandeurs, depuis la grande demoiselle habillée jusqu'à l'enfant dans le berceau. Un Turc tombant dans un sérail de Françaises eût témoigné moins de désirs ; car le chcATeuil semblait les embrasser les unes après les autres.

M. Jajeot était hébété et anéanti; il avait secoué le moulin à café pour s'en faire une arme; mais le moidin à café était fixé solidement au comptoir depuis peut-être plus de cent ans. L'épicier cherchait des armes et ne trouvait partout que des substances coloniales dont l'emploi comme ' machines de guerre constituait des frais énormes ; il mit la main sm- des pièces fausses de six hwes qui étaient clouées au comptoh'. S'il avait osé, M. Jajeot eût jeté des gros sous à la tête du chevreuil, mais c'était vouloir casser les glaces des montres. Cependant, à chaque seconde le désastre augmentait. Au-dessus des poupées était le compartiment des joujoux, des maisons, des fermes, des ménages, dans de petites boîtes de sapin, et chaque mouvement du che^Teuil amenait un dégât nouveau.

Toute la boutique enfiévrée semblait atteinte de la danse de Saint-Guy.

C'étaient des pluies de polichinelles qui tombaient du plafond sur les petits tambom-s d'enfants; les ballons décrochés faisaient des bonds considérables, dont quelquesuns atteignaient le chef de M. Jajeot; tout était son et mouvement considérables. Les chanterelles des petits violons rouges pleuraient, accrochées par le torrent des joujoux, semblable à ces trombes de grenouilles qui effrayent les esprits ignorants.

Plus le bruit augmentait, plus le chevreuil cfl'aré eau-

sait de flëgàts; il se démenait dans la boutifiue comme mi parchemin sur des charbons. Peut-être, sous la lisière de sa tianquille forêt, avait-il entendu par hasard le son d'un violon de ménétrier, à la tête d'une noce ; mais qu'était-ce que cette musique en comparaison des aboiements des chiens à soufflets, deslapins jouant du tambour de basfjue, des grincements aigus des petits violons rouges, qui rendaient un dernier soupir désastreux sous ses bonds effrénés ?

La tempête dans les forêts a ses horreurs particulières quand Ip vent, soufflant de toutes ses forces, siffle en cas-^ sant des branches, en déracinant des arbres ; mais le rebondiesoment des ballons, des balles de gomme, la cascade de billes, ces poupées éventrées dont le son coulait, ces polichinelles aux abois qiii agitaient leurs petits membres en semblant demander grâce, ces petits ménages dont toute la batterie de cuisine était mise au pillage comme par des barbares ignorants, ces sucreries gluantes sur lesquelles les pattes du chevreuil glissaient, non jamais la nature, dans ses tom'mentes, n'avait autant troublé un pauvre animal.

L'épicier voulait crier, appeler au secours ; mais sa langue était collée à son palais, la salive n'humectait plus les rouages de sa langue, quand tout à coup le chef de rhotel de la Tète-Noire entra dans la boutique, un énorme couteau à la main. A ce spectacle, M. Jajeot ferma les yeux, car il avait horrem' du sang, et l'idée de voir convertir sa boutique en abattoir ht qu'il se trouva mal. Mais le chevreuil avait flairé un ennemi dangereux, et il disparut subitement dans im petit corridor du fond, qui mène à la chambre à coucher de l'épicier. M. Jajeot eut alors un spectacle qui lui parut une vision, un horrible cauchemar.

Derrière le chef de la Tète-Noire étaient accourus les marmitons, les gens de l'hùtel, en criant : — Par ici, par ici ! Au dehors de la boutique, une foule immense se caillait aux vitres de la devanture, riait, montrait l'épicier du dpigt, faisait de grands gestes et criait : — 11 est chez

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M. Jajcot. 11 se fil un mouvement dans la foule; une seconde bande de marmitons traversa la boutique au galop : c'était le Soleil-d"Or. — Où est entré le chevreuil ? demanda l'un des poursuivants à Tépicier. M. Jajeot^, sans savoir ce qu'il faisait, montra du doigt son corridor. Une troisième bande entra plus tumultueuse que la seconde, et continua à fouler aux pieds les joujoux étendus sur le plancher : c'était TÉcu. M. Jajeot fit un violent effort sur lui-même pour se lever, en apercc?\ ant au milieu de la fople qui entourait la boutique le commissaire de police ; mais récharpe blanche du commissaire disparut tout d'un coup et se perdit dans cette foule tumultueuse, qui criait: — Voilà les bouchers !

Effectivement, la nouvelle d\m animal dangereux avait couru par la ville, et les garçons de la boucherie la plus voisine étaient accourus au-devant du danger. Cinq grands gaillards, le tablier sanglant, traversèrent la boutique en suivant le chemin qu'avaient suivi les marmitons. A tout moment la foule augmentait devant la boutique, et M. Jajeot crut à un acte de sorcellerie quand il vit entrer mie quatrième bande habillée de blanc et coiffée de bonnets de coton, qui n'était autre que les cuisiniers du Griffon, ceux qui étaient postés en observation dans la montagne, et qu'on alla chercher pour les prévenir que le chevreuil était entré définitivement dans la ville. M. Jajeot, dans son trouble, confondait les premiers avec les derniers, eu égard à leur costume, et il ne pouvait comprendre comment des gens qu'il avait vus entrer dans sa maison pouvaient y revenir sans en être sortis.

Une douloureuse idée traversa le cerveau de l'épicier. Qu'étaien.t devenus ces quarante individus dont on n'entendait plus le bruit? Ils devaient être tous dans la chambre à coucher, plongeant leurs couteaux dans le corps du chevreuil; et cette chamlire, si calme jusqu'alors, était témoin d'un meurtre affreux. En ce moment, la loule fil craquer les carreaiLv de la devanture, (jui offrait à l'œil

des gourmands les mille bonbons en bocaux, les liqueurs fines et d'autres objets d'mie valeur inappréciable et fragiles. Une fanfare joyeuse de cors de chasse éclata dans les airs.

L^'émeute avec ses clairons sauvages, ses canons retentissants, ses fusillades lointaines, ses cris de mourants, ses bruits sourds de trains dai-tillerie, ses chevaux au galop, n'aurait pas produit un plus sinistre effroi aux oreilles de M. Jajeot. Que pouvait être cette sonnerie de cuivre qui ne trouble jamais les calmes habitudes de Molinchart? Le reflux de la foule ne laissa rien à chercher à Tesprit inquiet du marchand de joujoux. Cinq cavaliers en habits de cheval, dont deux tenaient en main des cors de chasse, s'avancèrent devant la boutique de M. Jajeot, qui fut tout étonné de ne pas voir les chevaux traverser sa boutique au galop ; rien ne pouvait plus le surprendre, ni le feu du ciel, ni les pluies de grenouilles, ni les sept plaies d'Egypte. A cette heure, il était rompu à toutes les émotions; sous le joug de l'hallucination, il ne faisait plus partie de la vie réelle, il rêvait; il n'habitait plus Molinchart, mais un enfer. La foule redevint silencieuse devant les cinq cavaliers, remarquables par leur tournure élégante, de riches costumes de chasse et ime physionomie distinguée qui ne permettaient pas de les classer dans la bourgeoisie. Les deux sonneurs de trompe étaient deux cousins, messieurs de Vorges et de Jonquières , qui habitaient im château à trois lieues de Molinchart, près du village des Étouvelles.

Les cavaliers produisirent plus d'effet que toutes les harangues du commissaire de police; la foule se recula et fit cercle autour des chevaux. La noblesse exerce encore un certain prestige sur la petite bourgeoisie; l'élégance des manières, la politesse froide de l'ancienne aristocratie, qui a laissé des traces d'hérédité dans le sang, font baisser la tôle aux bourgeois, qui se sentent laids et communs devant les nobles, et qui s'en moquent aussitôt que ceux-ci oui tourné les talons. Le comte de Vurges ayant demandé

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quelques explications sur la situation du chevTeuil, cent voix s'élevèrent dans la foule pour lui répondre.

— Messieurs, dit le comte à ses aniis, voulez-vous garder un instant les chevaux? Je vais voir à retrouver ces coquins qui s'acharnent tous après une belle bête.

Le comte entra dans la boutique, et Taspect du ravage lui indiqua le chemin, car le chevreuil avait laissé partout des traces de son passage : c'étaient mille objets qu'il avait traînés après lui, des plâtras qu'il avait détachés du mur en se cognant avec ses cornes.

Ah ! monsieur le comte, je suis ruiné, s'écria M. Jajeot, en reconnaissant dans sa boutique une figure humaine.

— Où est passé leche\Teuir? demanda le jeune homme.

— Par là, dit l'épicier.

— Voudriez- vous, monsieur, me montrer le chemin? M. Jajeot fit un signe de tête désespéré qui montrait sa

profonde répugnance à suivre les traces de la bête.

— 11 n'est pas au premier? demanda le comte.

— Je ne sais pas.

— Ni à la cave, par hasard ?

L'épicier secoua la tête. Désespérant d'en tirer de meillem's renseignements, le comte prit le chemin du corridor et entra dans la chambre à coucher, oii on ne remarquait d'autre désordre que des traces de pas boueux dont la pointe en avant annonçait, comme une boussole, que tout le monde s'était dirigé vers la fenêtre.

— Le chevreuil aiu^a sauté par ici, se dit le comte.

Il entendit un bruit confus de voix qui le fit hâter d'arriver.

La fenêtre de la chambre à coucher de M. Jajeot donne sur une grande cour formant terrasse, qui dépend de la maison de M. Creton du Coche, avoué. Justement sous la fenêtre de l'épicier, mi petit appentis qui sert d'entrée à la cave avait permis au chevreuil d'échapper, encore une fois, au corps armé des marmitons, des cuisiniers et des bouchers. Mais^ malgré la légèreté et la souplesse de ses

pattes, le chevreuil avait troué le toit trop faible de Fappentis; il parcourut la terrasse avec inquiétude, et comprit (\ue la fuite était tout à fait impossible, cette terra^^sc étaut portée par un mur très-élevé appartenant aux anciennes fortifications de la ville. Dans cette folle course, le chevi-euil s'était blessé à la patte en sautant sur le petit toit ; il se laissa tomber de fatigue dans un coin de la terrasse, huma l'air avec son nez et regarda avec ses grands yeux tristes l'horizon qu'il voyait peut-être pour la dernière fois.

Une jeune femme parut à la porte vitrée qui donne sm* la terrasse, et fut tout étonnée de voir cet animal étendu, couvert d'une suem' fumante. Elle s'approcha du chevreuil, qui devina une protectrice : il la regarda avec des yeux pleins de larmes, et la jeune femme caressait l'animal, s'étonnant de le trouver si doux; mais une rumeur énorme lui fit lever les yeux vers la maison de M. Jajeol.

Vingt tètes rouges se pressaient à la fenêtre et regardaient avec des yeux d'envie l'animal caressé. L'ne discussion s'était élevée entre les cuisiniers et les bouchers, à l'effet de savoir comment on parviendrait àdescen:1re sur la terrasse. Le plus grand des cuisiniers, grâce à sa taille, se laissa pendie par les mains, et son corps ne se ti'ouva guère plus éloigné d'un pied du petit toit derappcntis. Étant arrivé sans accident dans la cour, il marcha droit au cl;cvreuil, qui se releva subitement devant ce nouveau danger.

— Ne le tuez pas, monsieur, s'écria la femme de l'avoué en joignant les mains.

Le cuisinier n'écoutait pas et poursuivait le chevreuil sur la terrasse, pendant que tous descendaient, un par un, par la fenêtre, suivant l'exemple du premier. Dans un dernier élap, le chevreuil se précipita contre la petite porte de la cave qui donne sous l'appentis, et disparut en faisant entendre des bruits de bouteilles cassées. Le cuisinier delà Têlc--Soire, qui était le premier pumsuivant, s'élanra dans la cave, malgré les prières de la jeune femme. <p'i s'attachait à ses vêtements.

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Alors, ayant essayé inutilement d'obtenir la vie sauve du chevreuil auprès de ses nombreux ennemis, la femme de l'avoué se plaça devant la porte de la cave et essaya de résister aux vingt poursuivants de Tanimal, qui se disputaient, qui criaient et qui voulaient chacun avoir droit à la dépouille du chevreuil.

En ce moment, entourée de gens grossiers qui paraissaient tout disposés à forcer Ventrée de la cave, la femme de l'avoué, émue, irritée, devait sm'prendre tous les regards par le feu qui brillait dans ses yeux. Elle écoutait d'une oreille attentive si l'homme au couteau qui était descendu dans la cave avait rejoint le malheureux chevreuil; en même temps elle regardait fixement en face la bande armée de broches et de coutelas, impatiente d'être arrêtée dans sa chasse par une faible femme. Ce fut au moment où tous criaient qu'ils avaient droit à la bête, que le comte de Vorges parut à la fenêtre de la maison de Jajeot. Déjà la femme de l'avoué perdait contenance; ses nerfs faiblissaient.

De sa main droite, elle fermait convulsivement la serrure de la cave, qui n'était qu'im faOïle obstacle aux bras vigoureux des bouchers, lorsque le comte, qui avait également sauté par la fenêtre, changea la scène de face. 11 avait compris la lutte de la jeune femme, sans se rendre compte de la scène précédente.

— Allons, s'écria-t-il en faisant siffler sa cravache en l'air, place! Que faites-vous ici?

Les cuisiniers, les palefreniers, les domestiques de la Tête-Nùire, qui reconnurent le comte pour l'avoir vu quelquefois à l'hôtel, baissèrent la tête.

M. de Vorges trî^versait assez souvent la ville de Molinchart, soit dans un élégant équipage, soit à cheval, pour attirer les regards de curieux oisifs ; tous les gens qui appartenaient aux auberges, aux cuisines, et qui sont eu général de natme basse, s'écartèrent ; mais les gaiçons bouchers ne parurent ï)as s'inquiéter de l'ordre du comte.

Habitués au sang, à son odeui' eni^Tante, devenus rudes et gi'ossiers par leur état d'assommeurs, vivant moins dans le milieu des villes, les garçons bouchers semblent avoir emprunté du caractère du taureau.

Le sentiment^ la délicatesse se sont éteints chez eux par l'habitude du sanglant métier qu'ils exercent.

— Que faites-vous dans cette maison? s'écria le comte.

— Monsieur^ dit l'orateur de la boucherie, celui qui servait la viande détaillée aux bonnes de la ville, on nous a appelés pour tuer ime bète qui faisait du ravage dans la ville.

— Vous pouvez vous en aller; il ne s'agit pas de bœuf ni de taureau... Madame, dit le comte en saluant poliment la femme de l'avoué, veuillez indiquer, s'il vous plaît, la sortie de votre maison, car il n'est guère présiunable que tous ces gens remontent à cette fenêtre par laquelle nous sommes arrivés si cavalièrement.

La femme de l'avoué fit un signe à sa femme de chambre, qui épiait depuis quelques instants cette scène par la fenêtre du salon et qui n'osait se montrer. Rassurée pair la présence du comte, elle se présenta et fit passer par un corridor menant à la rue les bouchers et les cuisiniei^s, honteux de leur mauvaise chasse. La foule, qui attendait avec une émotion extrême la fin du combat, fut d'abord stupéfaite en voyant sortir par la maison de M. Creton du Coche la nombreuse bande, entrée par la boutique de l'épicier Jajeot.

Le premier mouvement des femmes fut d'éviter le spectacle sanglant qui devait être le couronnement de cette poursuite acharnée ; le second mouvement fut une ardente curiosité pour les vainqueurs et la victime. Chacun se haussait sur la pointe des pieds. Les gens du Soleil-d'Or parurent les premiers; après eiLx défilèrent les cuisiniers duGrifibn. La foule attendit impatiemment le chevreuil; et cette espèce de procession ne faisait qu'activer la curiosité.

Quand apparurent les bouchers avec leurs tabUers san-

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glants, il se fit une forte rumeur dans la foule. On s'imagina qu'ils laissaient l'honneur de porter le cadavre aux gens de l'Écu; mais ceux-ci sortirent la tète Lasse, suivis des gens de la Tète-Noire, également les mains vides. Tous traversèrent la foule, ne répondant rien aux questions que chacun leur adressait.

Explication de la Sk»ciété iuétéorolog:if|uc.

L'avoué se promenait alors sur les remparts, suivant son habitude, après déjeuner, loin de se douter de ce qui se passait dans sa maison. 11 était sorti à midi précis, pour aller voir les travaux.

C'est une mission que se donnent les bourgeois de Molinchart qui ont du temps à dépenser : fait-on sauter une roche à cinq heures du matin, ils y sont avant les ouvriei-s ; ils veulent savoir la quantité de poudre qu'on introduit dans la mine, ils comptent à leur montre les secondes qui s'écoulent entre le feu et la détonation; ils pèsent pour ainsi dire le bruit de l'explosion, et reviennent en disant, dans la ville, d'mi air grave : « Le rocher de l'année passée a pété au moins une fois plus fort que celui de ce matm. » S'agit-il de terrassements, le bourgeois ne se fatigue pas de rester une jom-née en contemplation devant l'oumer qui se sert du râteau. 11 s'inquiète du prix delà corvée; il fatigue le terrassier de questions, et meuble son cerveau de motifs de conversation saus lin. Quand, à l'automne, on ébranche les arbres, le bourgeois suit le haut échafaudage qui porte à son sommet le jardinier, et il compte combien les pauvTes de la ville ont pu emporter de petites faguettes dans lem's tabliers.

Tel était M. Creton (du Coche), dont le véritable nom eût dû s'écrire entre deux parenthèses, car il provenait d'une appellation familière qui avait servi à distinguer son père, M. Creton , entrepreneur du service du coche, de

M. Cretûii-Tatosse, le marchand de draperies. Quoique la famille des Creton fût à peu près éteinte dans Molinchàrt à la mort du m arc bail d de draps, rila];iiiuiL\ l'usage fnviit que l'avoué conserva son suiiioiil de tlli Coclic. Seuleriient, l'avoué fut pris d'une faiblesse nobiliaire qui l'amena à retrancher d'abord une parenthèse, celle du milieu, et à signer ainsi ses actes : Creton du Coche ) , petite manie mexpîicable, carie signe), qui sert à fermer, ne signifie rien quand il n'a pas été ouvert de la sorte (.

L'avoué se justifiait à ses yeux en alléguant le grand nombre de signatures qu'il était obligé de donner, et la rapidité avec laquelle tous les grands hommes arrivent à donner un signe indéchiffrable à la place de leur signature. Toujours est-il que M. Creton finit par sunprimei* tout à fait la parenthèse fermée, et que le suinum qui témoignait de l'origine industrielle de son père devint dès lors un titre de noblesse.

En faisant graver sm' des cartes de visite son nom de Creton du Coche, l'avoué renonça dès lors cà la direction de son étude, qu'il confia aux soins de Faglain, sdn maître clerc. Faglain n'était pas plus maitre clerc que son patron n'était noble, car s'il avait à gourmander un second clerc, un saute-ruisseau, c'était à Inique s'adressaient les réprimandes. 11 était le seul clerc de l'étude, et il trouvait le moyen de s'y ennuyer les deux tiers de la joiirnée. L'étude de M. Creton du Coche ne fut jamais une étude sérieuse; un client était une merveille, et quand Faglain allait au tribmial civil, c'était sous prétexte de s'instruire. Aussi le voyait-on généralement plus friand de la justice de ^paix et de la police correctionnelle , ou il trouvait à exercer son hilarité.

M. Creton du Coche ne garda son étude que pour porter le titre de maître qui est attaché à cette profession ministérielle. 11 avait recueilli de son père une fortune indépendante, gagnée dans le service du coche ; mais il tenait à diverses prérogatives, telles que celles de la noblesse, de

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la maîtrise^ de porter un porteleuille sous le hras et de dire : « Je reviens du Palais, » avec une telle accentualion, qu'on eût pu croire qu'il avait été enibiassé par le pape. C'est ce qui expliquera peut-être conihieU sont reclierchées les moindres charges de la magistratiU'e, dont les fonctions sont si peu payées en France. La Cravate Llanche, la robe, la sévérité apparente du caractère, l'appareil de la justice, font qu'un jeune substitut, riche de quinze cents francs de traitement, croit faire une médiocre alïaire en épousant quinze mille livres de rente.

En revenant par les remparts, M. Creton aperçut un étranger qui semblait fort occupé avec une longue-vue à considérer les points les plus éloignés du paysage. Un' étranger est toujours un événement dans une petite ville ; d'ailleurs, celui-ci était d'une allure assez parisienne pour se faire regarder. 11 y avait dans ses grosses moustaches, dans son pantalon noir à larges plis, quelques symptômes militaires, mais le restant de sa physionomie, certaines manières dégagées, souples et sans façon, faisaient pencher l'esprit vers le coté civil. L'étranger était jeune, porteur d'une de ces figures bon enfant communes à beaucoup de gens; il salua l'avoué, qui se sentit flatté de cette avance.

— Monsieur étudie les beautés du paysage ? dit M . Creton.

— Pardonnez, monsiem-, je m'occupe d'observations rnéiéorologiques, répondit l'étranger.

L'avoué pinça les lèvres et secoua la tête sans dire un mot, en homme qui feint de comprendre la portée de celte science.

— ^Monsieur est un savant, à ce que je vois?

— Je fais des recherches pom- la Société météorologique, en attendant qu'elle ait nommé dans la ville un membre correspondant.

— Yous ne trouverez pas ça dans la ville, dit l'avoué.

— Cependant, dit le jeune homme, j'ai déjà parcouru une partie de la France, et j'ai pu former quelques élèves qui sont maintenant de précieux sujets pour l'avenir. Rien

n'est plus attachant que cette science ; sans doute il faut derintelligence; vous, monsieur, que je n'ai pas le plaisir de connaître, vous seriez un excellent météorologue; tous paraissez observateur. . .

— Oh ! oh! dit Tavoué avec un petit rire de satisfaction.

— Vous êtes observateur, ces qualités-là sont peintes sur votre physionomie.

— Il est vrai, dit l'avoué, qu'on me le dit souvent; je regarde, j'aime à m'instruire ; mais quelles quahtés fautil pour devenir météorologue?

— Avez-vous quelques minutes à me donner, monsieur?

— Avec plaisir, monsieur.

— Vous n'êtes pas sans avoir remarqué souvent, monsieur, combien l'état du ciel est variable ; il est couvert à un moment, tantôt beau, ensuite voilé ; les nuages sont épars, il y a des balayures, les nuages se rassemblent en troupeaux; puis vous voyez des pommelures, des vapeurs, enfin des cumulus. Ici, sur le plateau de votre montagne, vous avez des trésors d'observation : le vent change, les nuages courent et varient de forme à l'infini.

— Je crois bien, monsieur, dit l'avoué.

— Ces perpétuelles variations sont la mort de la France. L'avoué regarda son interlocuteur et se posa devant lui.

— Vous allez me comprendre, monsieur. Il y a par toute la France des bois, des marais, des rivières, et cœtera. L'homme a bouleversé la nature , qui n'en avait pas besoin ; tous les jours vous verrez arracher un bois et le changer en prairie , planter un bois là où il n'y en avait pas, creuser un canal dans un endroit sec et dessécher des marais.

— C'est vrai, dit l'avoué.

— Eh bien, monsieur, c'est là que je vous attends. L'homme contrarie la nature ; il va contre sa sagesse ; que sait-il s'il ne fait pas un bouleversement blâmable ? Qui lui a donné le droit de déboiser une montagne? L'intérêt, n'est-ce pas? Un conseil municipal a-t-il assez de science

DE MOLINGHART 17

poiu' savoir si les émanations d'un canal ne sont pas dangereuses, et si rhumidité d'un mai'ais qu'on dessèche n'avait pas été calculée par la Providence ?

— Je n'avais jamais pensé à cela, dit l'avoué : vous me surprenez.

— Ne voit-<3n pas avec une secrète tristesse tomber un arbre sous la cognée du bûcheron ?

— Oui, dit M. Creton, ça m'a toujours produit quelque effet.

— Si vous étiez un de ces hommes épais de petite ville, je ne vous eusse pas parlé de la sorte, monsieur; mais j'ai tout de suite vu à qui j'avais affaii*e, et je me suis permis de vous saluer.

— Comment, monsiem', trop flatté, en vérité ; c'est im plaisir pour moi que de m'instruire avec un homme qui cause aussi bien. . .

— Ce n'est pas notre état de parler, monsieur; j'ai une mission plus élevée que je remercie tous les jom's la Société météorologique de ra'avoir confiée; nous voulons, à

■ l'aide de quelques personnes distinguées, augmenter la vie d'un tiers.

— Vraiment ! dit l'avoué; c'est beau, c'est fort beau!

— Quel est l'âge moyen de la mortaUté sur votre montagne ?

— Nous avons, dit M. Creton, beaucoup de vieillards de quatre-vingt-dix ans qui se portent très-bien.

— Eh bien! monsiem-, avant cinq ans, si je trouve dans la ville im homme observateur et dévoué à l'humanité, les personnes d'ici dans la force de l'âge, telles que vous, par exemple, pourront aller aisément de cent dix à cent quinze ans.

— Ce n'est pas possible.

— Attendez, monsieur, je ne suis pas un charlatan qui donne des brevets de longue vie ; certainement, je ne guéris pas les malades, je ne change rien à la constitution des pei-sonnes faibles, mais j'arrive presque toujours à leur faire cadeau d'une dizaine d'années de plus.

— Mais k'iriuyGn'. le moyeu! s'écria M. Creton enthousiasmé.

— Je le crierais eu pleine place publique que je ne craindrais pas rpi'on me le volât. 11 y a tant d'égoïstes dans les sociétés modernes^, qu'il a fallu le concours de savants^ de bienfaiteurs du genre humain, pour s'associoi-, mettre à la disposition de la Société des sommes considérables pour arriver oii elle en est. La Société météorologique, monsieur, est présidée par le célèbre M. de Rouillât, que vous connaissez de réputation.

L'avoué, après avoir entendu ce nom, lit le salut d'un homme p- jli qui veut avoir l'air de connaître les célébrités, et qui u'a jamais entendu leur nom.

— Oui, M. de Rouillât, oui, oui...

— M. de Rouillât, le plus célèbre météorologiste suisse, qui a passé sa vie dans les veilles et les observai(jires, a rassemblé autour de lui les spécialistes les plus distingués de l'Europe. 11 y a eu unanimité sur son rapport, et l'Europe savante attend avec anxiété les fruits de songénie. A la suite des séances de l'Athénée, qui ont ému tous les corps savants, un programme a été aduptéje, que vous me permettrez de vous faii'e accepter.

L'avoué prit le programme.

— Paris n'est rien, comparé à la France; c'est la province qui a été désignée pour formel* la l)a$e des observations. 11 n'y a pas à Paris assez de météorologues ponr s'installer dans chaque province, chaque département, chaque chef-lieu, chaque sous-préfecture ; d'ailleurs, ces observations d'un an et plus tiendraient les savants parisiens hors de leur sphère et coûteraient trop d'argent.

— Beaucoup d'argent, dit l'avoué.

— Le comité a donc résolu de nommer, dans chaque ville, un membre arrespondant qui étudie, sur les lieux, les variations de l'atmosphère ; permettez-moi de vous offrir encore ce tableau divisé par colonnes, qu'il suffit de rcijq)lir les jum-s où l'on remarque quelques sii^ncs

DE MOLINCHART 19

extraurJiuaiics dans les nuages ; ici est la colonne crobservalions, où le véritable savant intelligent consigne des faits particuliers. Tous les mois ce bulletin doit être renvoyé à Paris^ au siège de la Société, me de la Huchette^ par le membre correspondant. C'est alors que les membres du comité se rassemblent, dépouillent la correspondance, comparent la situation des départements entre eiLx, s'adjoignent les géologues les plus remarquables de l'Institut.

— Quel travail, monsieur! s'écria M. Creton enthousiasmé.

— Au bout d'un an, quand chaque petit pays a été étudié avec soin, une commission, nommée par le comité, à laquelle on adjoint le membre correspondant, parcom't toute la France, et, pour rétablir Féquilibre dans les variations de l'atmosphère, rend aux terrains, aux bois^ aux marais, la forme primitive que la nature leur avait donnée; alors l'état sanitaire reprend les proportions qu'il avait dans la plus haute antiquité, aiLx époques où les

* hommes ne s'étaient pas avisés de rien changer à la main de Dieu.

Ainsi parla Larochelie, qui n'était autre tju'un commi< voyagem' en baromèti-es, thermomètres, hygromètres, et qui joignait à son commerce l'invention de la Société météorologique, dont le brevet se payait cinq cents francs. Larochelie fut un des types les plus adroits de la race des voyageurs de commerce : ayant fait longtemps la place de Paris pour une fabrique d'objets de géographie, la rage le porta vers l'astronomie, la géologie, dont il brouilla de telle sorte les éléments, qu'il en arriva à croire sérieusement à son système. Quoique rusé, Larochelie était de bonne foi, mais il avait l'esprit mis à l'envers par un vieil excentrique qui, tous les ans, se proposait de ruiner les calculs de l'Observatoire. Le commis voyageur demanda avec audace des fonds pour une Société qui ne se composait en réalité que de lui et de l'astronome halluciné. Si Larochelie était curieux à entendre développer ses

doctrines, il devenait un liomme de génie pour changer les cinq cents francs d'un provincial contre le fameux diplôme de membre de Tlnstitut météorologique. Rarement on Tarait vu manquer son coup. Les bourgeois ont toujours aimé à devenir savants sans grande fatigue^ et à s'occuper des intérêts de la société^ soit moraux, soit matériels, soit hygiéniques. Tous ceux qui, dix ans plus tard, devinrent fouriéri^tes, et firent des rentes en faveur d'un phalanstère qui ne devait jamais exister, étaient, dans le principe, membres de l'Institut météorologique !

Llllustre Larochelle gardait toujours, comme dernier ressort, un moyen qui fit plus pour la Société météorologique que de beaux plaidoyers : il avait trouvé, à force de génie, une sorte de signe particulier, voyant, qu'il offrait sérieusement aux bourgeois comme une décoration dont le ministère n'avait pas à s'inquiéter, et qui flattait singulièrement les manies de grandeurs des provinciaux ; mais l'avoué n'avait pas besoin d'être enflammé par la décoration, la parole de LarocheUe en fît immédiatement un des adeptes les plus zélés.

— Si vous en aviez le temps, monsieur Creton, lui dit Larochelle, nous pourrions passer ensemble à l'hôtel, et je vous montrerais les différents statuts de notre Société.

— Certainement, dit l'avoué.

— 11 vous faut votre diplôme.

— Oh ! je tiens au diplôme, dit M. Creton, car je crains Tcnvie. . . Je suis certain que cette nomination fera des envieux ; mais j'amai ma conscience... Vous savez, monsieur Larochelle, si je vous ai sollicité pour faire partie de votre Société savante...

— Ne craignez rien, dit le commis voyageur. Il sera fait expressément mention sur le brevet que vous avez été choisi par moi-même.

L'avoué ne se sentait pas de joie. 11 ne marchait plus, il volait, malgré la pesanteur de son ventre.

— Je pensais bien, dit-fl, que j'étais un peu inoccupé,

DE MOLINCHART 21

et qu'il me fallait appliquer à des travaux sérieux mon esprit exact.

— Dites votre haute intelligence, reprit Larochelle ; vous avez mieux que l'esprit exact.

— Vous allez trop loin, monsieur Larochelle.

— Non, dit celui-ci, je me connais en hommes ; vous serez un des plus précieux membres correspondants de la Société météorologique.

— Vous me confondez, vraiment...

— Vous êtes jeune encore, monsieur Cretor, vous avez de l'activité, votre esprit travaille, votre œil est vif...

— - J'ai toujours eu une bonne vue, dit l'avoué, et cette quaUté doit être importante pour les observations.

— Si vous n'aviez qu'une bonne vue î répondit Larochelle ; mais on sent que votre regard va pénétrant au delà des choses connues. . . C'est votre regard qui m'a fait vous accoster. Je me suis dit : Voilà un homme qui serait d'un prix inestimable pour la Société météorologique, et il faut se l'attacher par des sacrifices d'argent même, s'il en est besoin.

— Je ne tiens pas à être payé ; l'honneur d'appartenir à la Société météorologique me suffit.

— Vous comprenez, monsieur Creton, que, dans certains pays, je me trouve en face de deux personnes capables de rejmplir la mission dont je les charge. Dernièrement, en Touraine, il y avait un arpenteur assez pauvre qui me paraissait offrir plus de capacité qu'un personnage riche de la même ville; je n'ai pas hésité : j'ai donné immédiatement la préférence à l'arpenteur, et la Société lui fait un traitement annuel. Rien ne nous coûte.

En descendant un sentier qui conduit des promenades au faubom'g ou logeait Larochelle, M. Creton saluait tous ceux qu'il rencontrait et les interpellait de façon à se fau'e remarquer, car il se sentait glorieux d'être en société de Larochelle, et il pensait qu'on ne manquerait pas de lui demander plus tard : — Avec qui donc vous promeniez-

VOUS l'autre jour? — Avec im homme très -sa vaut, répon^ (Irait naturellement l'aTOué. — Ah ! dirait-on. — Oui, il m'a fait Thonneiir de me choisir pour représenter sa Société dans le pays. — Et M. Creton pouvait ainsi annoncer naturellement sa nomination.

• Près de la porte de la ville étaient assis sur un banc des vieillards qui se réchauffiùent au soleil.

— Yoilà pourtant des hommes, monsieur Larochelle, qui vous devront une existence de quelques années de plus.

— L'honneur vous en reviendra à vous seul... C'est de la justesse et de la conscience de vos observations que dépend le sort de ces vieillards.

— Mais c'est une mission fort délicate, dit l'avoué, je comprends maintenant que vous ne vous adressiez pas au premier venu.

— Nous sommes arrivés, dit le commis voyageur, qui introduisit M. Creton du Coche dans la chambre garnie qu'il occupait à l'hôtel.

— Recevez cette décoration, lui dit-il en lui mettant en main une petite boite verte qui bridait les mains de l'avoué.

— Une décoration ? s'écria M. Creton.

— Oui, mon cher monsieur, et permettez que je vous donne l'accolade de la confraternité scientifique.

— Vraimeftt, c'est trop, dit l'avoué qui crut qu'il allait s'évanouir.

Abreuvé de compUments, nageant dans une mer de joies, l'orgueil lui montant à la tête, M. Creton du Coche signa, sans vouloir le lire, un brevet, fait en double sur papier timbré, parlcquel.il était nommé membre correspondant de la Société météorologique ; en même temps il se reconnaissait redevable d'une rente de cinq cents francs, paya- })le par trimestre, pour fournir aux frais de bureaux de ladite Société ; mais l'avoué était trop ravi pour entendre parler d'affaires d'argent, et, le cœur plein d'émotions nouvelles, il quitt;) Larochelle, (pii partait le soir même.

DE MOLINCHAUT -ri

l'ne joHUO foiiiiiie en proTiucp.

Vers (luaranto aiis^ Tavoué s'était senti poité vers les ordres du mariage, et il épousa mademoiselle Louise Tilty, jeune fille dont la beauté faisait grand bruit dans le monde de Molincliart, mais qui n' avait pour don que sa beauté. Cette jeune femme, dévorée bienlM par les ennuis du mariage, allait aux soirées de la sous-préfecture, aux grands bals par souscription de la mairie, et recevait une fois par semaine les amis de son mari ; mais elle se trouvait isolée depuis la mort de son père. .Quand venaient les longues soirées d'hiver, M. Creton du Cache, les pieds sur les chenets, racontait les nombreux travaux qu'il avait surveiUéii. Depuis dix ans il n'avait jamais changé de conversation.

La femme de l'avoué^ pendant ces dis ans, se Ci^ndamna à un dévouement absolu; elle écoutait ou feignait d'écouter son mari ; elle s'était même habituée à lui donner des répliques sansj'entendre. De quart dliem-e en quart d'heure, e le plaçait un ah! un vraiment ! un est-ce pimsible ! qui faisait croire à l'heureux avoué que sa femme s'intéressait extraoï'dinairemeut à son récit. Quelquefois, çependani;, les réponses ne correspondaient pas tout à fait aux demandes. Ainsi M. Creton du Coche disait à sa femme : « Yeux-tu venir demain matin voir arpenter au bas de la montagne? et Louise lui lépondait : — Vraiment! » sans que Tavoué s'en inquiétât. 11 n'avait jamais surpris de traces de mauvaise humeur dans les réponses de sa femme, et il se contentait d'être écouté.

La société de M. Creton du Coche n'offrait rien de satisfaisant à la jeune femme : elle se composait, entre autres curiosités, d'un avocat plaisant, âgé de cinquante ans, qui n'avait jamais résisté à la manie de faire un calembour. On l'avait entendu plaider pour un assassin qui pouvais être condamné à mort, et terminer sa plaidoirie par \m

jeu de mots adressé au jury, qu'il suppliait de se montrer

jiiri-dique.

Depuis vingt ans, il se servait des mêmes calembours, et il ne les trouvait jamais é brèches. Deux fois la semaine, Louise allait passer la soirée avec son mari chez sa sœur, mademoiselle Creton, vieille fille défiante et hargneuse comme toutes les personnes dont on attend la succession. Ursule Creton, âgée de cinquante-cinq ans, porteuse de bannière à la confrérie de la Vierge, ne put pardonner à son frère d'avoir épousé une jeune fille douce et belle, qu'elle appelait une étrangère. Le célibat, soit qu'il provienne de la volonté de l'individu, soit qu'il ait été conservé par force majeure, amène souvent ses servants à regarder le mariage comme une immoralité. La vieille fille employa mille moyens perfides pour empêcher l'avoué de se marier ; elle demeurait avec son frère, avant les noces, mais elle quitta la maison brusquement quand M. Creton du Coche lui eut annoncé que le contrat était signé.

Telles étaient les seules relations de famille que Louise eût dans la ville; peut-être eût-elle rompu ouvertement avec la vieille fille si l'avoué ne l'eût priée de la ménager, mettant sur le compte de l'âge les aigres paroles dont sa sœur ne manquait jamais de régaler l'arrivée des deux époux. Mademoiselle Ursule avait un merveilleux flaii* pour deviner le plus petit ruban neuf que poi-tait Louise; c'étaient alors des récrimmations sans fin sur les toilettes d'à présent mises en regard des toilettes d'autrefois.

La coquetterie moderne, à l'entendi'e, dévorait des fortunes ; les honmaes étaient des niais de ne pas mettre ordre à de pai-eilles profusions. Dieu sait oii l'amour de la toilette entraînait les femmes. Tout en faisant des généralités, la vieille fille parlait de telle sorte que la femme de l'avoué en prît une bonne part. Ce moyen de conversation épuisé, la vieille fille ne parlait que de prêtres et d'affaires cle sacristie. Elle se croyait une mémoire prodigieuse pomretenir les sermons, et elle mêlait dans sa tête cinq ou six

DE MOLINCHART 25

phrases nageant dans une mauvaise sauce latine, et les débitait au coin de son feu, un poing sur la hanche, assise dans son fauteuil, qu'elle prenait réellement pour une chaire. Louise baissait la tète devant ces plaidoyers, et son caractère finit par s'assoupir en entendant soit son mari, soit sa sœur. Vive et spirituelle dans sa jeunesse, elle devint mélancolique à Texcès et com'ba la tête sous le joug de la vie bourgeoise.

Pendant dix ans, le mari n'eut pas l'idée des ennuis secrets de sa femme; il se croyait le modèle des maris, car toute la ville le féUcitait de son heureux ménage. Peut-être Louise se fût-elle jetée dans la religion, si l'exemple de la vieille fille ne lui eût montré le ridicule qu'amènent les pratiques rehgieuses mal comprises. Mademoiselle Ursule Creton aurait, en effet, chassé les fidèles du temple plutôt que d'y amener des prosélytes. La première fois que Louise l'entendit, la vieille fille s'était levée de son fauteuil et s'appuyait sur un écran vert qui servait à la protéger conti'e le grand feu de la cheminée, a Chers frères et chères sœurs, s'écriait Ursule Creton en s'adressant à l'avoué et à sa femme, nous avons tous de grands devoirs à reraphr, comme le dit l'apôtre sait^t Paul, sanctus Paulus; observons-nous donc, afin que l'àme, du jour oii elle s'échappera de notre vulgaire enveloppe, l'àme puisse s'envoler dans les régions célestes... » Ah! comme M. de la Simonne a bien dit cela! Nous n'avons jamais eu de prédicateur pareil à MoUnchart. Dimanche dernier il a parlé de l'enfer à faire frissonner : « L'enfer, mes frères et sœurs, est un heu de flammes ardentes, une fournaise, un brasier incandescent où brûleront perpétuellement les pécheurs endurcis. » Et il est bien fait, M. de la Simonne, il a une voix douce et terrible par intervalles, c'est un jeune homme, les cheveux frisés... et honnête! il m'a demandé si la bannière ne me fatiguait pas... Me fatiguer, moi, de porter cet emblème de la pureté... Je ferais plutôt trois fois le tour de la montagne.

â« LES BOURGEOIS

Si Louise, la première fois, comprima un ?o'iriro, quand elle entendit les mêmes motifs de conversation pendant dix ans et qu'elle sentit entrer dans son cœur les gritfes de la vieille fille, elle trouva ces visites si pénibles qu'elle ne se présentait plus chez mademoiselle Ursule Creton qu'en tremblant. Elle fut nommée dame de charité; mais elle retrouva dans ces associations de bienfaisance miHe jalousies de femmes, mille commérages qui faisaient que les secours n'allaient pas toujours aux plus pauvres ou aux plus honnêtes. Elle l'ésolut alors de chercher elle-même ses paun-es, et de ne plus recevoir sa direction des bureaux de bienfaisance et autres endroits, où les meillem^es intentions sont trop souvent paralysées.

Une des" pointes de la montagne de Molinehart, celle qui regarde Paris, et dont l'horizon bleu est borné à dix lieues par les plaines du Soissonnais, est habitée par de pauvres gens qui demeurent dans ce qu'on appelle des ctruttes, mot évidemment corrompu de (jrottPS. Ce sont des rochers creux qui ont formé naturellement des abris pour protéger contre la pluie et le vent, il y a des creuttes riches et des creuttes pauvres; les imes ont été maçonnées avec soin, de façon à former *me ciiambre carrée. Une cheminée y a été établie; l'humidité en a été chassée petit à petit. Un jardinet est au-devant de la creutle; des fleurs communes égayent l'entrée; quelquefois un petit " pêcher se trouve exposé au grand vent de la montagne. Les creuttes valent aujourd'hui cent cinquante à deux cents francs; mais l'ancienne creutte, la véiitable, ne se reconnaît que par un lilet de fumée qui sort tout à coup de la crevasse d'un rocher. On s'étoime d'où vient cette fumée, et en cherchant on aperçoit, à travers des broussailles épaisses, une ouverture biisse et étroite par laquelle on ne peut entrer qu'en rampant. Ouelquefois il en sort un marmot, curieux comme ua lézaid, qui passe sa tète par l'ouverluie pour se chauffer au soleit, et qui rentre aussitôt qu'il aperçoit un étranger.

DE MOLINGHART â7

l>e.s paiiMTS hiibiîont ces creuttcs. Ouoî'Tîies hr.lti's dû paillo tbrmeut le lit de toute la famille; cies haillons de toutes couleurs, rhabillement des entants; des morceaux de pain àuv, la nourriture de ces pauvres. De grands chardons, symbole de la misère et de la paresse, se dressent devant l'entrée de ces creuttes, où l'on retrouve à deux pas d'une petite ville non pas riche, mais où Texistence iist facile ou médiocre, ces familles de bohémiens qui ont été jetés là on ne sait quand, qui viennent on ne sait d'où. En se promenant dans ce bel endroit, peu fréquenté, mais qui offrirait aux enthousiastes de grands paysages un des plus beaux rnotifs de la France, Louise oubliait qu'elle était prisonnière dans la petite ville de Molinchart. De ce côté de la montagne il arrive des bourrasques sauvages qui donnent au pays de secrètes harmonies avec le grand spectacle de la mer. Au pied de la mcsntagne à droite, on aperçoit une grande étendue de terrain sauvage et désolé sur lequel quelques plants ue pomme de terre essayent de percer la terre qui forme la base du terrain. C'est le Mont-Blanc, appelé par inversion Blamont dans le pays. Quelquefois mi cadavre de cheval se dessine sur le sable du jlont-Blanc, car on conduit là les vieux chevaux pour les abattre.

Sur la partie la plus élevée du Blamont se dresse un moulin à vent désolé, qui a les ailes cassées et dont le vent enlève tous les jours une côte. Cet endroit infertile sert de contraste aux riches pâturages, aux grands prés verts qui s'étalent en carrés longs, encadrés d'une bordure de peui iiers élancés. De jolis villages, jetés à droite, à gauche, au milieu, montrent la richesse du pays. Louise suivait souvent des yeux la lourde diligence descendant bruyamment la montagne de Molinchart, qui aussitôt enlève \q gros sabot de fer enrayant ks roues de devant, et s'élance joyeusement dans la vallée qui mène à Paris. Vne chaumière, un lx)uquet d'arbres masquent tout à p la diligence, mais elle repanut, laissant derrière elle

un panache de poussière. La femme de l'avoué suivait

cette diligence qui va tous les jours à Paris.

Ce n'était pas le vulgaire désir du provincial qui conduisait son esprit sui' la route de Paris; mais, du haut de la montagne, sa vue s'élançait au delà des horizons lointains, et, perdue dans des rêveries aussi vagues que la forme des nuages, la jeune femme oubliait momentanément sa vie rapetissée, et elle s'en revenait le plus lentement possible vers la ville, en jetant un regard en arrière sur ses beaux rêves qu'emportait le vent.

Quand Louise allait en soirée, elle répondait généralement par un sourire complaisant qui prenait de la mélancohe de ce qu'il n'était pas sincère. Airs bals, elle n'eût jamais dansé, si XL Creton du Coche ne lui eût amené des messieurs qui trouvaient, disait-il, gi^and plaisir à « faire un tour de valse avec madame. » L'avoué, délivré de sa femme, se hasardait à parier à l'écarté et n'allait jamais au delà d'une perte de dix francs.

Au bout de huit ans de mariage, Louise renonça à ce monde ; elle déclara formellement à son mari qu'elle avait horreur des danses, des toilettes, des propos de petite ville, et qu'elle n'accepterait plus aucune invitation. L'avoué, qui, jusqu'alors, n'avait pas entendu sa femme manifester si énergiquement sa volonté, essaya de la dissuader de ses idées de solitude, mais il accepta la retraite de sa femme sans déranger rien à sa vie. Deux fois par semaine il allait à des soirées de célibataires, et l'hiver il ne manquait pas un bal ni une soirée particulière. L'absence de sa femme lui fournissait d'ailleurs des conversations toutes faites.

C'était : — On ne voit plus madame Creton. — Estelle souffrante? — Le bal la fatigue peut-être, elle a l'air si délicat. — Quel dommage que vous n'ayez pas amené avec vous madame Creton du Coche ! — Vous témoignerez l)eaucoup nos regrets de n'avoir pas à notre soirée la belle madame Creton. — L'année prochaine j'irai prendre de

DE MOLINGHART 29

force madame Creton. — Ah 1 monsiemCreton, vousfailes le garçon, pendant que madame est à la maison.

Il serait facile de remplir dix pages de ces formules de politesse avec lesquelles une maîtresse de maison accueillait l'avoué qui partait en disant à sa femme : « Je m'en vais donner un coup d'oeil, et je reviens. » Le coup d'œil de M. Creton du Coche durait la moitié de la nuit, et quand il rentrait, sa femme était depuis longtemps endormie.

Celui qui aurait étudié l'avoué pendant la soirée se serait dit avec raison : a Yoilà un gros homme gêné dans ses habits noirs, dans sa cravate blanche, dans ses gants paille, qui n'a rien à faire ici. Il a l'air de regarder la foule et il ne voit rien, son œil ne cherche pas à surprendre le serrement de main d'un jeune homme et d'une jeune fille qui dansent ensemble; sa grande oreille rouge et massive n'entend pas ces jolis mots mystérieux qui se chantent en reconduisant la danseuse à sa place. 11 n'a pas les violentes passions qui secouent le jouem*, qui font que le sang afflue au cœur, qui amènent d'invisibles gouttelettes de sueur sur les pores de son front. La musique de la valse ne lui révèle pas ses secrètes langueurs. Comment comprendrait-il ces avertissements, ces conseils harmonieux qui font que la danseuse se laisse aller de plus en plus sm' la poitrine du jeune homme? »

Cependant, M. Creton du Coche aimait le bal ; mais il l'aimait à la façon des gens de son espèce, que l'ensemble occupe plus que les détails, que le mouvement généi-al intéresse, qui s'inquiètent de l'éclairage, qui vont de temps en temps au buffet, qui se demandent combien la soirée a pu coûter.

Sorti de ce système d'observations, l'avoué était bouché aux drames, aux comédies, aux coquets proverbes qui se jouent le plus souvent entre deux personnages, avec un éventail pom* décor. Louise s'intéressa la première année à suivre ces petites scènes ; elle avait l'esprit fin, observateur, peut-être mi peu trop réfléchi. D'un coup d'œfl, si

elle Tcavail voiilu^ elle eût fait jouer ces comédies ksow pi-!fit; mais elle n'avait pas trouvé cette àme sœur, qui, suivant Lavater, existe quelque part et finit toujours par' se rapproche!'. Étudier les vices de chacun était trop facile dans une petite Aille où chacun ki?se lire dans ses actions et ses pensées. A ce jeu de critique maligne, Louise sentait qu'il était facile de devenir méchant, et, pour se garer de ce défaut éminemment provincial, la femme de l'avoué se condamna à ime retraite aLsolue.

L'événement du chevreuil vint changer quelque cliosc à son programme. Quand il eut chassé la bande qui s'était iQtroQuite dans la maison de l'avoué, le comte de Vorges, voyant Louise toute tremblante, lui ottrit son bras, — et elle' en avait grand besoin, car en entrant dans le salon elle se laissa tomber sur un fauteuil, de telle soi-te que le comité crut à un évanouissement. — La femme de chamïjre suivait.

— Des sels, dit le comte, vite, votre maîtresse se trouve mal. Et il lui prit les mains, qu'elle avait d'une merveilleuse finesse.

Madame Creton du Coche, que ses amis appelaient plus géî^éralcment Louise, pour lui épargner l'humiliation du nom bourgeois de son mari, était d'une beauté ï'emarquablc.

Petite, les membi-es fins, la démarche souple, avec son teint d'oi-ange et de grands yeux: noirs couronnés par d'él)ais sourcils noii's, on aurait pu la croire d'origine espagnole.

Quoique le comte fût du meilleur monde, il ne se rappelait pas avoir jamais touché de mains si douces, si souples et montrant un peu leurs veines ; car malgré que la peau en fût un peu brunie, commo la figure et tout le corps, mille petites veines bleues s'y jouaient et s'y entremêlaient capricieusement. Les grands yeux noirs de Louise formaient la partie la plus appelante de sa fibre; cependant, étant fermés, ils offraient le charme particulier d'un r plus bruni qui Colorait les paupières. La bouche

DE MOLINGIIART Hl

L'iitr'ouverte montrait un évauoiiissemenl sans duiileui';, et laissait passer un souffle aussi pur qu'an petit vent qui aurait traversé un rosier. Tout en désirant entendre de nouveau la douce et mélancolique voix de Louise, le comte De se sentait pas mécontent de rester encore quelques instants auprès de la jeune femme évanouie, et il eut un moment de dépit eu voyant reparaîtr-e sa femme de chambre tenant un flacou de sels. Avant qu^on en eût fait usage, la poitrine de Louise, qui se soulevait doucement, sa bouche qui souvrit mi peu, annoncèrent qu'elle revenait à elle.

— Eh bieul madame, dil M. de Vorges, comment vous trouvez-vous ?

— Mieux, monsiem-, je vous remercie.

— J'ai été un moment inquiet.

Louise soiu'it.

— Quelle faiblesse ! dit-elle ; mais tous ces gens mavaient épouvantée avec leurs tabliers sanglants ; j'ai cru qu'ils entreraient de force dans la cave... Ce pauvre chevreuil! Ah! monsieur, qu'il est cruel de tuer ces animaux; on dirait qu'ils pleurent.

— Je ne saurais vous dire, madame, combien je dois de reconnaissance à ce chevreuil : sans lui je n'aurais pas eu le plaisir de vous revoir... Si je vous disais, madame, que j'ai été heureux de votre évanouissement !

Louise sourit d'abord et rougit ensuite considérablement.

Déjà elle avait rencontré le comte de Vorges dans une soirée, un an auparavant ; elle avait valsé avec lui, et aux sensations particulières qui îa troublèrent, elle se promit de ne plus danser avec le comte; mais elle ne put Tempècher de venir s'asseoir auprès d'elle, et elle se serait crue de mauvaise grâce de ne pas écouter un jeune homme spirituel, aimable et d'excellentes manières. Certaines femmes ont le courage de fuir le danger aussitôt qu'elles le soupçoiment, de même que les soldats qui arrachent la

mèche enflammée d'un obus avant qu'il éclate. Louise jugea la conversation du comte trop attrayante :] il y avait dans Taccent de sa voix, dans ses moindres paroles, des petites fleui's de galanterie cachées comme la violette, mais qui se trahissaient par leur parfum. Louise eut peur, car elle venait de rencontrer un homme dans Molinchart : les autres danseurs n'étaient pas des hommes pour elle, c'étaient des clercs d'avoués, des professeurs, des employés du gouvernement, des avocats, des habits noirs et des cravates blanches, des gens en favoris ou en moustaches, des têtes chauves, enfin des personnages de province qui marchaient, dansaient et se promenaient grotesquement ; mais dans la marche du comte, dans ses moindres gestes, dans son regard, le charme était attaché, et la femme de l'avoué, pour cacher cette impression, prit un masque et essaya de paralyser ses sensations sous une parole moqueuse. Un an s'était passé depuis que Louise avait valsé et causé avec le comte de Vorges ; mais à plusieurs occasions, occupée à broder à sa fenêtre du premier étage, donnant sur la rue, elle fut étonnée de tressaillir sans motif, et un moment après de voir arriver à cheval le jeune homme, qui ne manquait pas d'envoyer un regard dans sa direction. Aussi rougit-elle d'être restée pendant quelque temps sans connaissance, seule avec le comte ; et • son trouble fut extrême quand il reprit la conversation du bal telle qu'il avait été obligé de l'abandonner mi an auparavant.

— Mais le chevreuil! s'écria Louise, qui jugea à propos de rompre ce tour de conversation.

— Madame, dit la femme de chambre, qui rentra, il est toujours dans la cave.

— 11 est Mai, dit la femme de l'avoué, j'ai la clef dans ma poche. Monsiem* le comte, me promettez- vous la giàcc du chevreuil ?

— Oh! certainement, madame.

— Je veux, dit-elle dun ton charmant, qu'il soit reconduit près d'un bois, et que là on le lâche.

DE MOLINGHART 33

— Madame, nos domestiques veilleront maintenant à protéger la fnite du chevreuil autant qu'ils ont contribué à sa poursuite.

— Monsieur le comte, je vous remercie.

— A mon tour, madame, j'ai une faveur à sollicite!', une très-grande faveur.

— Monsieur, le sauveur du chevreuil peut demander beaucoup.

— Madame, me permettrez- vous, quand je passerai à Mohnchart, de venir savoir de vos nouvelles?

— Monsieur le comte, je ne reçois pas, je vois seulement quelques amis de mon mari; il paraîtrait surprenant, dans une petite ville où tout est remarqué, que mon salon, vous voyez quel salon, monsieur! fût ouvert à des personnes d\me condition tout à fait au-dessus de la nôtre.

— Du moins aurai-je Thomieur, madame, de vous rencontrer cet hiver dans le monde ?

— Guère plus, monsieur, je ne sors pas, je vis à Técart. Le comte alors plaida longuement sa cause ; il s'étonnait

que la seule femme du département se condamnât à la réclusion; d'ailleurs, rien ne l'empêcherait désormais de voir la fenmie de ^a^oué : il viendrait à Molinchart deuxfois la semaine; il chercherait à la voir à la fenêtre; il ferait mille démarches pom'la rencontrer. Enfin, il termina son discours de la sorte :

—Madame, c'est en chassant au chevreuil à une heue d'ici, que nous l'avons fait arriver par hasard dans la ville, il est entré par hasard dans votre maison, je vous ai rencontrée par hasard, ou plutôt la Providence l'a voulu ; mais si vous ne voulez plus (jue je vous voie, je me rends maître du hasard, je chasserai un loup et je m'arrange de telle sorte que le loup entre dans votre maison, qu'il mange votre bonne, votre mari même, peu m'importe, mais j'arriverai à temps pour tuer le loup et avoir le plaisir de vous voir.

Cette façon de parler, moitié galante, moitié railleuse, embarrassait Louise, qui évitait les réponses en rougissant

lorsqu'un incident vint à propos changer les termes de la conversation. On entendit un certain bruit qui venait de la cour et qui provenait de la porte de la cave refermée avec violence.

— Madame, s'écria la femme de chambre, qui enti-a à ce moment, le chevreuil va casser la porte.

Mais en même temps, une voix dhomme qui criait : OuNTCz-moi ! ouvrez-moi ! rappela à la femme de l'avoué qu'un des poursuivants de l'animal était entré dans la cave avant qu'elle eût le temps de s'y opposer.

— Allez donc voù, Marie, dit-elle, ce qui se passe. Mon Dieu, monsiem", je frémis maintenant; la pauvre bête doit avoir été tuée par ce boucher.

— Je prie le ciel que vous vous trompiez, madame, dit le comte: car je n'aurai plus rien à vous demander.

— 11 est mort, madame, s'écria la femme de chambre, il est mort; voilà qu'on l'emporte .

— Oh! je ne veux pas le voir, s'écria la femme de l'avoué en se cachant la tète dans ses mains.

En ce moment rentrait M. Creton du Coche, qui ouvrit la porte du salon et qui montra une figure toute boule- Acrsée.

— Que se passe-t-il donc ici? demanda-t-il. La ville est en révolution, il y a deux mille personnes sur la place ; iout le monde inspecte ma maison; chacun me regarde avec cmiosité. Jajeot, l'épicier, me dit les larmes aux yeux : « Ah ! si vous saviez ! » Je croyais que le feu était dans la maison. Je rentre par le corridor, un homme tout sanglant, qui porte un cadavre sur ses épaules, manque de me renverser, et vous, Louise, vous semblez consternée.

— Pardon, monsieur du Coche, dit le comte, qui eut l'adresse de supprimer le mot roturier de Creton, si je suis la cause innocente de ce trouble.

En reconnaissant M. de Vorges, l'avoué lit un profond salut, flatté de l'honneur que lui faisait le comte en lui rendant visite; puis il écouta avec uu grand ébahissemcnt

DE MOMNCHART 35

les nombreuses aventures du chevreuil et la perturbation qu'il avait apportée en ville.

— C'est le cuisinier de la Tète-Noire, dit M. Creton, qui est le vainqueur ; je lai reconnu.

— Alors, monsieur, dit le comte, vous me permettrez bien de vous envoyer lui quartier de cbevreuil pom* vous l'aire oublier les tracas que j'ai apportés, sans le vouloir, dans votre maison.

En apprenant l'évanouissement de sa fenmie, le complot qui avait été fait de rendre le chevreuil à la liberté, Tavoué plaisanta Louise.

— Elle est trop sensible, monsieur le comte, mi rien l'affecte. Pourquoi ne tuerait-on pas un chevreuil comme on tue un mouton, un bœuf ?

— Bien certainement, cUt Louise, je ne mangerai pas de ce chevreuil.

— Voilà bien les imaginations de femme, dit l'avoué.

— Je l'ai vu pleurer, monsieur.

— Mais tu ne le connaissais pas, ma femme, ce chevreuil ; tu ne l'avais pas fréquenté assez longtemps, il ne t'était pas attaché. Si tu me disais : J'ai une poule favorite que j'ai élevée avec peine, à qui tu aurais donné tous les matins de la mie de pain, je comprends ça; c'est ta poule, elle ne t'aime pas, mais tu l'aimes... Monsieur le comte, j'accepte avec plaisir votre quartier de chevreuil, nous l'arroserons d'un petit vin de mes vignes; et si vous voulez me fau-e cet honneur et rendre le chevreuil hors de prix, c'est de vouloir bien accepter demain d'en venir manger un morceau sans façon.

— Ce serait avec le plus grand plaisir, monsiem' du Coche, dit le comte : mais je repars demain matin.

— Oh! dit l'avoué, vous retarderez bien d'mi jour.

— Et je ne voudrais pas contrarier madame, dit le comte, en la voyant subir l'aspect de ce chevreuil.

— Vous nous restez, monsieur le comte ! dit l'avoué.

— Ma mère sera bien inquiète.

— Monsieur^, dit Louise à son mari, vous ne faites pas attention que vous gênez M. le comte.

Le jeune homme lança un regard à la femme qui voulait l'empêcher d'accepter l'invitation.

— Après tout, dit-il, je peux envoyer aujourd'hui mon domestique prévenir ma mère que je ne la verrai qu'apiès-demaiQ.

— Ah! s'écria l'avoué en prenant la main du comte, voilà une bonne idée...

Quand le comte fut sorti, Louise dit à son mari :

— Je ne vous comprends pas, monsieur : pourquoi insi:>tez-vous à garder à dîner M. dcVorges? Vous avez du cependant remarquer que cela me déplaisait.

— Alors, madame, dit M. Creton, notre maison va donc être convertie en prison? Ayez la complaisance de me dire en quoi vous gêne cette invitation.

— Monsieur, vous êtes avoué; M. de Vorges est d'une grande noblesse et d'une grande fortime; vous ne pouvez l'égaler en rien : malgré votre bonne volonté, vous lui offrirez un repas misérable, nous n'avons pas un train de maison convenable.

— Vraiment, madame, on dirait que nous attendons le roi ; vous avez vu combien les manières du comte sont simples et sans affectation ; ce jeune homme me plaît beaucoup.

— Cependant, monsieur, vous m'aviez permis de me laisser vivre à ma guise. Si je reçois le samedi vos amis, c'est pour vous taire plaisir, c'est parce qu'ils sont vos égaux.

— Eh bien ! madame, M. le comte descend à la Tête- Noire ; il y mange d'ordinaire : j'aurai soin de faire venir le repas de la ïête-Noire.

— Ce n'est pas tant le repas, dit Louise, que...

— Quoi ! quel mystère encore? Je vous le répète, je connais M. le comte ; dernièrement, j'étais près de la porte de la ville, faisant le calcul combien les àniers amènent de cruches d'eau par jour du bas de la montagne. M. le

DE MOLINCHART 37

comle de Vorges s'en retouiiiait en voiture : il m'a salué le premier. Je soutiendrai partout que c'est un liomme l)ien élevé.

— Et parce qu'il vous a saluée vous prétendez le connaître ?

— Vous le voyez bien, madame, il me rend visite, il daigne m'ofTrir un quartier de chevreuil ; il faut pourtant savoir vi^Te dans le monde.

— Quel homme singulier vous êtes! vous voilà hors de vous parce qu'un comte a daigné vous saluer. . . 11 poursuit un che^TCuil, entre dans votre maison par escalade, et vous dites qu'il vous rend visite ; il vous offre un quartier de cheweuil par la plus simple politesse, car il a mis la maison à l'envers, et vous voilà aussi fier que si vous aviez été décoré ! Avez-vous bien pensé, monsieiu*, que demain vos amis viennent dîner, suivant leur habitude, ici ?

— Tu as raison ! s'écria l'avoué, ils ne comprendraient pas M. de Yorges ; je m'en vais les fah'e prévenir de ne venir que dimanche.

— Et toute la ville va savoir que vous traitez M. de Yorges; vos amis en seront instruits les premiers; ils diront que vous rougissez d'eux. Yos manies de grandeur courront la ^ille, et chacim plaisantera sur vous.

— Madame, dit l'avoué, je suis au-dessus des cancans de Molinchart : que les malins de café disent ce qu'ils voudront, ce n'est pas dans ces endroits-là que je vais consulter le jugement public. Ma position dans le barreau m'élève à une hauteur qui empêche les brocards de m'atteindre... J'ai invité à dîner M. le comte de Yorges, et plus j'y réfléchis, plus je me trouve avoir raison. Je pense que vous voudrez bien faire une toilette en rapport avec la condition de la personne que nous recevrons.

— Une toilette ! dit Louise en souriant. Quant à ceci, monsieur, vous permettrez que je m'en rapporte à mon soût.

Un graiifl dîner.

M. Creton s'était donué une peine immense pom' le dîner; il avait fait des listes sans fin, contenant les notabilités de la Tille, ses amis et ses parents. Cette combinaison produisit une liste de cinquante couverts. En vovant ce chiffre, Tavoué fut effrayé et se mit à raturer certains noms pour les remplacer par d'autres : il hésitait entre ses amis, ses parents et les notabilités, car les trois combinaisons se combattaient. Inviter les fonctionnaires de Molinchart, c'était donner un dîner ofliciel, c'était faire croire que Tavoué cherchait des honneurs ; les amis et les parents de Tavoué n'étaient pas tous gens du meillem* monde ; l'avoué finit par restreindre sa table à vingt couverts, mêlant les trois combinaisons qui devaient offrir aux yeux du comte de Yorges la crème de la société molincbartaiso.

Louise s'était chargée de mille petits détails destinés à faire oublier certaines habitudes bourgeoises dont l'avoué ne pouvait se séparer. Elle mit en réquisition toute la serre d'nn jardinier du faubourg pour remplir sa salle à manger de Heurs. Elle fit enlever des tableaux qui provofiuaient l'admiration peipétuelle de son mari; elle veilla de son mieux à l'exécution du repas, qui était ser^i moitié par riiotel de la Tète-Noire et moitié par un célèbre pâtissier de la rue des Battoirs.

Entre cinq et six heures du soir, la société arriva et fut émerveillée de l'aspect qu'une femme avait donné, en moins dune journée, à des appartements construits sans art et décorés sans coquetterie. Louise avait une toilette charmante : elle portait une robe qu'on croyait blanche au premier aspect, et qui offrait, dans les plis, la couleur mourante de la rose-thé. Cette nuance délicate s'harmonisait merveilleusement avec le ton doré de la jeune femme ; au milieu de l'agitation que produit toujours une telle réunion, les grands veux noirs de Louise avaient

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perdu leur résignation. Elle devint, au dîner, ce qu'elle était avant son mariage, une belle jeune fille souriante, heureuse de vivre et laissant le lionlieur sortir par tous les pores de son visage.

Le comte de Vorges avait été placé auprès d'elle. Quoique âgé de vingt-cinq ans, il conservait le charme de la première jeunesse. Une petite moustache, qui ressemblait à un peu de fumée qui sort de la cabane d'un pauvre, contribuait sans doute à le faire paraître plus jeune quil n'était réellement. Vers vingt-trois ans, il était revenu de Paris, à la suite d'une passion violente poiu* une comédienne, et, depuis, il ne sortait plus de ses teiTes. On l'avait vu amver un jour à Molinchart, maigre, pâle, triste, et telle était la tradition qui courait le pays. La santé lui revint, mais il conserva toujours un sourire fin et triste, un regard inarrèté qui provoquait la sympathie. On racontait de lui des faits prodigieux, presque incroyables, qui jetaient les esprits dans la surprise.

La montagne de Molincliart forme cinq coudes qui ont permis de tracer avec beaucoup moins de frais une montée accessible aux voyageurs ; au milieu de cette nnjntagne est un chemin roide, escarpé, raboteux, qui coupe au court et qui sert aux piétons à gagner une bonne moitié de temps : on appelle, dans le pays, cette route grimpcîle, car il faut presque l'escalader pour arriver en haut. Les enfants adorent ce chemin et le préfèrent naturellement à la voie régulière. Cependant, dans les temps d'hiver, il est impossible d'en descendre, ainsi que pendant le dégel. Un jour de marché, les paysans qui apportent leurs légumes par la grande montagne, furent plus effrayés que n'\h avaient vu le diable. Un homme à cheval descendait au grand galop la grimpette. Le comte de Vorges ayant entendu dire qu'en 1814, un officier russe avait tenté l'aventure, fait qu'il regardait comme impossible, il essaya de le renouveler cependant, au risque de se tuer mille fois, la tè\e brovée contre les arbres.

iO LES BOURGEOIS

11 n'en fallait pas tant pour exciter dans la \ille une vive curiosité : mais Taudacieux cavalier ne rentra pas dans Molinchart à la suite de ce défi^ ayant le bon goût de ne pas se poser en e'cuyer et ne voulant pas s'exposer aux regards de la foule. Si le comte de Vorges eût été d'une nature fanfaromip^ se plaisant à troubler par bi-avade le calme des habitudes réglées dune petite ville, il eût passé, à la suite de cette action, pour un fou; mais il y avait une telle froideui' sur sa figm-e, quon ne sut qu'en penser. Avec quelques traits de cette natui^e, en continuant de vivre à l'écart dans le château de sa mère, presque toujours à cheval ou à la chasse, le comte de Vorges pouvait devenu' un héros de chronique im peu mystérieuse. L'avocat Grégoire, qui ne doutait de rien et qui s'était promis de faire parler à table le jemie comte, passa la moitié du repas à chercher une entrée en conversation. Quand il croyait avoir trouvé une phrase et qu'il se tom-nait vers M. de Vorges pom- lui adresser la pai'ole, Tair froid de grand seignem- avec lequel il était regardé l'empêchait d'arriver à son but, et lui faisait demander tantôt du sel, tantôt du poivi^e, tantôt de la moutarde, car il se sentait deviné dans ses pensées.

M. Creton avait écrit lui-même les noms des convives sm- de petits morceaux de papier qu'on avait fom-rés dans les ser^iettes phées en triangle et gi'osses d'un petit pain. Il avait pom- voisin de di'oite M. Lebailly, bom-geois riche, un des meilleurs écoutem-s de province. M. Lebailly, homme gi-ave, aurait entendu parler les langues les plus savantes qu'il eût fait un signe d'assentiment consistant en une étrange grimace. Les yeux se fermaient, le nez s'allongeait, la bouche rentrait en dedans. 11 semblait avaler un trésor et ne comprenait rien à ce qu'on lui disait. 11 passait pour un homme très-intelligent ; on ne le consultait pas, parce qu'il é'ait connu qu'il ne répon dait pas ; mais quand quelqu'un voulait s'asseoir dans une opinion, s'entendre dire oui, il allait en référer à

DE MOLINGHART 41

M. Lebailly, qui ne manquait pas sa grimace affirmative.

— Il me faudra beaucoup de girouettes^ lui disait M. Cre • ton : j'en place une sur le grand toit, une autre sm* le petit pavillon qui fait retour sur la terrasse, une troisième sur le mur de la terrasse... Vous concevez, monsiein-Lebailly, pourquoi. Je n'atu-ai pas toujours besoin de me déranger pour aller voir la situation du vent. Si je suis au premier étage, de ma chambre à coucher j'aperçois la girouette du petit pavillon, et dans le salon, tout en vaquant à mes occupations, la girouette du mur de la terrasse joue sous mes yeux... C'est une grave commission que j'ai acceptée, et je veux la remplir avec dévouement... N'est-ce pas heureux, monsieur Lebailly, si j'allonge votre existence d'une dizaine d'années : voilà pom-tant à quoi j'arrive en ne quittant pas de l'œil mes girouettes.

— Monsieur, ne me parlez pas de la république, disait une demoiselle d'Autremencourt, qui était à la gauche de l'avoué, et qui répondait à M. Chotat, grand maître de la loge franc-maçonnique de Molinchart; non, monsieur, vous ne savez pas ce que c'est que la république. Ma mère l'a vue, monsieur, et elle frémissait encore des excès qui s'y sont passés...

'— Cependant, mademoiselle d'Autremencourt, vous admettez bien qu'il y avait quelques honnêtes gens parmi les conventionnels?

— Non, monsieur, ils étaient tous plus abominables les uns que les autres... Ce Saint-Just, cet exécrable monstre, savez-vous ce qu'il a fait dans JNIolinchart ? Eh bien, monsieur, la famille de M. Delamour existe encore ici...

j — Plaît-il, mademoiselle d'Autremencourt? s'écria iM. Delamom-, qui entendait son nom mis en question. I — Oh ! pardon, monsieur Delamour, si je rappelle à vos [souvenirs im événement fâcheux : je parlais de Victoire Delamom-, qui était une jeune personne douce, bien élevée, sortant du couvent, et toujours maladive, lorsque cet ogre de Saint-Just arriva à Molinchart. H connaissait la famille

de mademoiselle Delamour, il fait l'homme complaisant, dévoué, le scélérat ! Il ofTie de conduire mademoi>elli' Delamour à Paris, dans une maison de santé^ afin qu'elle fut traitée avec soin. Les parents le croient et lui laissent emmener la jeune fille. Savez-vous ce qu'il fait ? En arrivant àParis^ il ne perd pas une minute, il la fait guillotiner. La discussion s'engagea alors sur l'ancienne révolution, que mademoiselle d'Autremencourt n'avait pas mise sur le tapis sans motifs : elle voulait donner une leçon à M. Chotat, chef de la réunion des francs-maçons, qu'on accusait, en 1823, de tremper dans les conspirations de carbonari. M. Chotat profita de cette attaque pour faire un plaidoyer en faveur des idées révolutionnaires, et une partie de la table se lança dans la discussion.

— Combien vous devez souffrir, madame, dit, en s'adi'essant à Louise, le comte de Vorgea, d'être obligée d'entendre tous ces beaux raisonnements !

— Hélas ! j'en ai pris mon parti, monsieur, dit-elle.

— Pas gaiement, du moins, dit le comte ; quoi que vous fassiez, les secrètes mélancolies qui sont en vous apparaissent à la smface et viennent voiler votre beau regard. Je vous comprends, madame, et je sens combien vous souffrez des gens qui vous entom-ent.

— Mais, monsieur, dit-elle d'un ton froissé, je vis le plus souvent entourée de mon mari.

— Sans doute, poursuivit le jeune comte, M. Creton est un honnête homme, il est incapable de chercher à vous peiner, et, cependant, à chaque minute de la journée, il vous froisse, il vous brise... Quand on a souffert connue moi, madame, quand on a le cœur brisé, on devient savani dans ces matières.

— Vous avez autant souffei-t, vraiment? dit Louise dui ton légèrement ironique.

— Vous voudriez avoir l'air de vous moquer? madame

— Monsieur, je ne me moque jamais de personne croyez-le bien; mais, à votre âge, il me semble difficili

DE MOLINCHART 43

le troiro ;i de pareils tourments. Vous êtes libre, dit-elle i'nn ton mélancolique.

— Les femmes sont singulières, dit le comte; tout ;i l'heure, madame, vous ne vouliez pas avouer la mélancolie qui est peinte sur vos traits, et, maintenant, vous

enez de parler de liberté avec l'accent d'un prisonnier.

— Et il est bien prouvé, dit Louise en rompant ce dialogue et en s'adressant à mademoiselle d'Autremencourt, |ue Saint-Just a commis ce crime uniquement pour le plaisir de commettre un crime?

— Voilà bien ma femme, dit M. Creton, il lui faut une heure pour réfléchir à la conversation ; on ne parle plus de Saint-Just, maintenant, c'est fini. Monsieur le comte, ne laites pas attention si ma femme ne vous répond pas immédiatement, elle est très-réfléchie.

Louise baissa la tête sous les sarcasmes de son mari, tandis qu'un sourire imperceptible se dessinait sur les lèvres du comte. Il laissa la conversation reprendre son coins et ne voulut pas profiter de la fausse situation oii M. Creton avait mis sa femme. Louise, d'ailleurs, affectait de causer avec son voisin de gauche, M. Janotet, qui racontait la maladie de sa femme. M. Janotet, juge sui> pléant au tribunal de Molinchart, ne siégeait jamais, et se contentait du titre. On craignait son intelligence, car il eût pu lui arriver de confondre les témoins avec l'accusé. C'était un homme aux yeux pâles, au teint blanc, ayant quelque ressemblance avec de la porcelaine transparente. Il souriait fréquemment, s'intéressait aux détails les plus simples de la vie, aurait passé une journée à s'inquiéter des nouvelles de la santé. Avec un « Comment vous portez-vous? » il tirait des motifs de conversation pour toute la soirée. M. Janotet délayait sa conversation dans une eau fade, et, pour mieux se faire entendre de ses interlocuteurs, car il avait une voix blanche et insaisissable, il se penchait à leur oreille comme s'il avait à leui- confier des choses secrètes. Louise subit tout au long l'indisposi-

lion de madame Janotet^ qui n'avait pu venir au repas.

— Elle a attrapé un coup d'air^, disait son mari, en se promenant avant-hier soir sm^ les rempaits. Nous avons appelé immédiatement le médecin , qui lui conseille de prendre des ménagements. Elle boit beaucoup de guimauve trèspeu sucrée, parce que le sucre est échauffant, ce qui ne convient pas au tempérament de madame Janotet ; mais, avec un peu de patience et de repos , ma femme ne peut tarder à se guérir.

— Madame Janotet est souvent prise d'indispositions, dit Louise.

— Très-souvent, madame ; elle est délicate sans en avoir l'air, un rien la met hors d'elle-même : mie porte ouverte, une fenêtre sans tampons , un peu d'humidité , trop de chaleur... elle craint smiout beaucoup les chalem's...

— Et monsieur votre fils gi-andit tous les jours, dit Louise en regardant le petit Janotet, qui remplaçait sa mère à table et qui rougit considéiablement en baissant les yeux, aussitôt qu'il entendit qu'on s'occupait de lui.

Le petit Janotet était le décalque affaibli du juge suppléant; il semblait un souffle, tant il était pâle, malingre et timide à l'âge de quinze ans. Il ne quittait jamais son père et suçait les principes de son imbécillité. 11 ne parlait qu'avec une vieille bonne (pii l'avait élevé et quil appelait encore Radédé. La grosse paysanne semblait seule faire plaisir à son jeune maître en lui parlant ce langage enfantin composé de redoublements de syllabes identiques dont se servent les nourrices avec les enfants au berceau. Quoiqu'il prît de l'âge , tous ceux qui le connaissaient l'appelaient encore Toto, et il semblait pris d'elTroi quand il s'entendait appeler par son véritable nom. On le voyait partout sui\Te son père, le tenir par le pan de l'habit, et quand le juge suppléant entrait dans un salon, immédiatement entrait sur ses talons Toto , qui serait mort de frayeur s'il avait été séparé de son père par une porte.

— Eh bien! Toto, dit Louise, est-ce fjue je te fais peur?

DE MOLINGHART 45

— Il est bien doux, mais un peu timide, dit le juge suppléant en regardant son fils avec complaisance.

Pendant ces conversations, le comte donnait les signes d'une vive impatience ; Louise entendait résonner le parquet de petits coups secs qui annonçaient une colère mal dissimulée. Elle eut pitié de son hôte et se tom-na vers lui.

— Je suis maîtresse de maison, monsieur, lui dit-elle, et je suis bien forcée de faire les honneurs de chez moi.

— Mais, madame, je n'ai rien dit qui pût vous empêcher de faire la conversation avec vos convives.

— Je vous demande pardon, monsieur, je croyais avoir surpris quelques marques d'impatience de votre part.

— Je Pavoue, madame, vous avez raison; je vous écoutais et je rageais dentendi'e votre jolie voix répondre des paroles si inutiles à la personne qui est à votre gauche.

— Le monde n'a-t-il pas ses exigences? dit Louise. Remartjuez, monsieur, que vous laisserez chez nos invités une impression fâcheuse ; vous ne leur avez pas encore dit un mut, et ils en seront d'autant plus blessés, que votre titre leur fera croire à de la fierté de votre part.

— J'en serais réellement désolé, dit le comte, mais ma fortune modeste et ce titre de comte, qui ne signifie rien, ne m'ont jamais tourné la tète à ce point. Je parle trèspeu d'ordinaire, et je ne parle smiout qu'aux personnes qui me sont sympathiques.

— Les personnes qui sont ici ne vous connaissent pas intimement, monsieur; vous dites que vous parlez peu, mais on -vous a vu, presque tout le dîner, causer a'N ec moi.

— Auprès de vous, madame, je ne me sens plus en province, et je crois retrouver les femmes jeunes, distinguées et sans prétentions, que j'ai rencontrées quelquefois dans les salons parisiens.

— Vous êtes un flatteur, monsieur; tâchez de vous souvenir que nous sommes en province.

A partir de ce moment, le comte changea de ftiçon d'agir : il sourit au dernier calembour que venait dô faire

l'avotat Greyuii e^ qui on profita pour lui dire qu'il avait beaucoup connu son père, et qu'il lui avait fait gagner jadis un procès très-important. La vieille demoiselle d'Autremencoui-t se laissa prendre à un salut affectueux du comte de Vorges, et se mit à entamer Téloge de la noblesse; la discussion sm* les variations de l'atmosphère continuait entre M. Creton du Coche et son voisin^, M. Lebailly ; le comte en profita pour inviter l'avoué à venir faire des comparaisons entre le climat de la vallée et celui de la montagne, et à s'installer quelques jours au château de Vorges, où il trouverait tout ce qui lui serait nécessaire pom' faire ses observations scientifiques.

— Jai un de mes parents, dit le comte, qui est président de lacadémie de Reims. Je crois, monsiem- du Coche, qu'il serait très-intéressant de communiquer vos travaux à cette société savante et de vous en faire recevoir membre.

— Comment donc, monsieur le comte? s'écria Ta voué, (jui voyait avec joie les honneurs scientifiques fondre sui' lui.

— Cette société, dit le comte, s'occupe assez peu d'ait et de belles-lettres; cependant on y compose quelquefois des morceaux de poésie fort remarquables pour une ville industrielle, mais les eilorts de la société académique se tournent plutôt vers les questions d'utilité pratique, et je suis ceilain qu'on accueillerait votre demande avec le plus grand plaisir.

Jusqu'à la fin du repas, le comte s'occupa tour à tour des ditïérents convives, et entra dans la conversation avec des paroles flatteuses pour chacun. 11 trouva même le moyen de causer avec Toto et de s'inquiéter de sa bonne Radédé.

— Je vous remercie, monsieur, dit Louise en serrant imperceptiblement le bras du comte, qui la conduisait de la salle à manger au salon. Vous avez gagné le cœur de tout le monde.

— Bien vrai, de tout le monde? dit le jeune homme. Ah ! que je suis heureux !

DE MOLINCHAKT 47

— Il ne NOUS reste plus, dit la femme de l'avoué, qu'à nettre de coté un reste de raillerie parisienne, que peronne ici ne devine, mais que je comprends parfaitement. l est trop facile de plaisanter de pauvres provinciaux qui re sont jamais sortis de chez eux.

— Vous voulez me rendie parfait, dit le comte; si je >ouvais vous voir plus souvent, madame, je crois que vous iniriez par me faire adorer tous vos invités.

— Adorer, dit Louise, c'est beaucoup; supportez-les, yez l'air de vous intéresser à leurs moindres manies.

— Et vous me permettrez de venir plus souvent vous endre visite?

— Je ne lai pas entendu de la sorte, monsieur. Quel iitérèt tiouveriez-vous à la maison?

— Quel intérêt! madame; vous voii', vous parlei", vous coûter, n'est-ce pas là le plus grand bonheur... Je m'en ais m'en retourner, et je suis sûr que ma mère ne me ^connaîtra pas; je me sens tout changé au dedans; il est npossible que ma figure n'en témoigne pas quelque chose.

— Assez, monsieur, dit Louise avec un petit ton de Dmmandement; on va nous faire de la mus'que.

Dans ce moment, une note perçante d'instrument à 3nt venait de se faire entendre dans l'appartement. . Janotet avait tiré de sa poche une petite flûte, et soufait dedans pom- réchauffer.

— Monsieur le comte, dit l'avoué, ces messieurs nous it préparé une surprise après le café : M. Janotet va nous uer le Duel, un fort beau duo, avec M. Pector, le meilur basson du département.

Le comte, qui avait quelque temtm'e de musique, se va, regarda la musique sur un des pupitres, et fut tout onné de voir sur le frontispice : Duo pour deux violons.

— Nous le jouons pour basson et petite flûte, dit M. Ja- 3tet, et même divers artistes de la capitale, qui nous it entendus l'exécuter, trouvent que le morceau y gagne cause de la différence des timbres.

— Oui;, dit le comte, deux violons seraient trop uniformes.

— Précisément, dit M. Janotet. Voyons, Toto, tu ne peux cependant pas rester dans mes jambes pendant cpie je jouerai... Yeux-tu tenir la musique? tu seras tout près de moi.

L'enfant prit la musique, quoiqu'il tremblât à chaque son du basson qui s'échappait de Tinstrument de M. Pector.

— Vous allez voir, dit M. Creton du Coche au comte, il y a une petite comédie, au commencement, qui est fort intéressante quand on ne la connaît pas.

M. Creton se frottait les mains et faisait asseoir ses invités dans des fauteuils qui formaient cercle autour des deux amateurs.

— Vous ferez le combat, surtout, disait-il à M. Pector, qui ajustait les diverses pièces de son instrument, et qui dirigeait son basson en avant comme ime mince coulevrine.

— Je ne demande pas mieux, dit M. Pector, si M. Janotet y consent. L'avoué courut au-devant de M. Janotet, qui donnait ses instructions à son fils.

— Toto, fais bien attention à retourner la page, tu me ferais manquer nia variation.

— Allons, Janotet, un beau combat, dit l'avoué.

— C'est bien connu, dit le juge suppléant, qui aimait à se faire prier.

— Monsieur le comte de Vorges ne se doute pas de ce qui va se passeï', dit M. Creton ; je suis certain qu'il serf très-curieux de ce divertissement... Mesdames et messieurs, je vous demanderai un peu de silence pour entendre 1( duel qui va avoir lieu devant vos yeux par deux adversaires musiciens.

11 se fit alors un grand calme dans le salon. Les àew instrumentistes étaient placés en face l'un de l'autre; il: se regardaient fixement. A un signe de tète du juge sup pléant, M. Pector fit avec son basson un salut croisé qui

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la petite flûte lui rendit comme s'il s'était agi de battre la mesm-e. M. Janotet se fendit, tenant droit son petit instrument : on eût dit qu'il voulait percer son adversaire, qui, le basson en arrêt, jouissait de suprêmes avantages, vu la longueur de l'instrument.

— Que prétendent faire ces deiLx messieurs? demanda le comte à Louise.

— Ils veulent imiter un combat à l'épée.

— Il faut, madame, que je vous aie juré d'être sérieux...

— Vous n'êtes encore qu'au début; patience, dit Louise. En ce moment, les deux instrumentistes parcouraient le

cercle en sens inverse et faisaient mine de se pom-suivre ; Toto tenait son père par le bras et semblait terrifié du long basson qui marchait derrière lui.

— Très-bien! s'écria M. Creton du Coche, c'est parfait; n'est-ce pas, monsieur le comte; ne jurerait-on pas un véritable duel?

— Oui, monsieur Creton, sans doute, mais les armes ne sont pas égales.

— Qu'importe ! on se figure un combat et on oublie qu'on est en présence de musiciens. Tenez, mademoiselle d'Autremencourt se cache les yeux , tant elle a horreur des duels... Pschtt! voilà le basson qui commence...

M. Pector venait de lancer les premières notes du Duel, qui est un morceau imitatif du temps du Directoire. Au début, on entendait une sorte de querelle entre deux individus. Le basson, avec sa voix grave, semblait une sorte de Monsieur Prudhomme, qui a été insulté dans un endroit public par un être d'un caractère léger et pointu , représenté par la petite flûte. L'exécution de la dispute marcha avec quelque ensemble ; mais quand les propos s'envenimèrent , quand la colère fut représentée par des roulades aiguës sans fin, la petite fliUe se troubla et laissa seul le basson continuer ses arpèges mélancohques.

— Pardon, monsieiu? Pector, s'écria M. Janotet, aiTètezvous, vous ne m'attendez pas...

M. Pector continuait sa partie gravement, «'inquiétant peu si des batteries et des arpèges sans fin pouvaient avoir quelque intérêt pour la t^ociélé. M. Janotet sauta si brusquement snr rinsinimciU. que V,. Poctor fit une grimace terrible.

— Eh! monsieur Janotet, dit-il d'un ton courroucé, vous avez failli me faire avaler ranclie; on ne se précipite pas avec autant de vivacité sur un instrumerit que vous savez fragile.

— Monsieur Pector, j'avoue que j'ai été un peu vif: mais je vous prierai de recommencer V allegro.

— C'est impossible, monsieur Janotet; mon anche est brisée, et je n'en ai pas de rechange dans ma boîte...

Comme la discussion se prolongeait, et que la passioji qui avait inspiré le compositeur du Duel semblait être passée dans le sang des deux musiciens, le comte en profita pour causer un moment avec Louise.

— J'espère, madame, vous rencontrer cet hiver dans les bals?

— Comment, monsieur, vous voulez quitter ^os habitudes de sauvagerie et vous frotter au milieu de tous ces provinciaux, dont vous pensez tant de mal ?

— Si vous y êtes, madame, il n'y a plus de province ; que m'importe ce qui se dira autom' de moi, je n'entendrai que votre voix, le bal est rempli de bourgeois et de bourgeoises; ils disparaissent, et je ne vois que vous, (|ue vous seiile.

— Je m'en vais prier M. Creton d'être un peu jaloux, dit Louise. Savez-vous que, s'il vous entendait, il pouirait perdre un peu de sa superbe tranquillité?... Monsieur, si vous étiez complaisant, vous me rendriez un grand service.

— Lequel? demanda le comte; je suis tout à vos ordres, madame.

— Mademoiselle d'Autremencourt regarde de coté et d'autre, elle cherche un quatrième' poui* faire une paill» de boston.

DE MOLINCHART 51

— Et vous m'enverriez gaiement, madame^, suus le leu d'nn aussi terrible ennemi?

— Vous aurez une amie dévouée dans mademoiselle d'Autremencourt; sachez qu'elle est très-mauvaise langue.

— Heureusement pour moi, madame, je ne connais pas le boston.

— Alors, monsieur, vous me permettrez de vous quitter ,• ime maîtresse de maison doit se dévouer.

— Est-ce que je ne pourrai pas le jouer en face de vous, madame? dit le comte.

— Ah! dit Louise en souriant, vous savez le boston, maintenant ?

— Oh! très-peu, madame; je ne joue jamais. Réellement, ou je me ferai moquer de moi, ou je mettrai mon partenaire en colère, et j'arriverai à un résultat tout contraire à celui que vous prétendiez, madame, en faisant la partie de mademoiselle d'Autremencourt.

— Vous êtes sauvé, monsieur, dit Louise! M. Pector fait un quatrième!

— Nous sommes sauvés, dit le comte.

— Je n'accepte pas cette association, dit Louise. L'avoué rôdait dans son salon et vint vers le comte.

— Ne vous êtes- vous pas ennuyé, monsieur le comte?

— Oh ! monsieur du Coche !

— Quelquefois, on ne connaît pas tout le monde, on est mal à son aise. Je crains que ma femme ne puisse soutenir la conversation. As-tu offert du vespétro à M. le comte?

— Je vous remercie bien, dit le jemie homme.

— C'est un vespétro merveilleux , il a un arôme particulier. Ma femme, sonne Marie.

La bonne entra.

— Marie, apportez-nous le vespétro, vous savez qu'il est en haut de l'armoire.

— Vraiment, monsieur du Coche, vous me comblez; mais je ne bois jamais de liqueurs.

— Il est d'une douceur!... Jauotet! mi petit verre de vespétro.

— Je veux bien, dit la petite flûte.

— Toto boira bien aussi un peu de vespétro ; vous allez le sentir, monsieur le comte, le parfum vous décidera ; je l'ai acheté à la vente d'un vieux curé ; il s'y connaissait, le brave homme... Personne, dans Molinchart, ne vous ferait boire de pareille liqueur, excepté M. le sous-préfet, à qui j'ai fait hommage de trois bouteilles.

— Monsieur du Coche, dit le comte, je vous demanderai la permission de me retirer ; demain , avant mon départ , je viendrai prendre congé de madame et de vous , et j'espère que nos bonnes relations n'en resteront pas là.

— Certainement, monsieur le comte, dit l'avoué.

Le jeime homme doima la main au mari et à la femme, et sortit, laissant Louise sous le coup d'idées nouvelles. Elle resta jusqu'à la fm de la soirée au coin du feu, regardant fixement la plaque de la cheminée, la flamme, la sueur qui sortait à bouillons des bûches, les mille étincelles qui com'aient et sautillaient dans la cheminée. Quand on pense, le feu est un monde; les moindres incidents poussent à la rêverie.

— Eh bien ! dit l'avoué en surprenant sa femme dans cet état.

Louise tressaillit comme si elle revenait à la vie.

— Tout le monde s'en va, dit M. Creton du Coche, et on demande après toi pom* te souhaiter le bonsoir.

La vieille fille.

Mademoiselle Ci-sule Creton demeure à l'angle de la rue Basse, dans une maison à deux étages, qui donne sur la petite place. Il n'est pas d'enfant dans Molinchart qui ne se soit arj'êté, en sortant de l'école, devant la fenêtre du rez-de-chaussée, toujours ouverte. C'est le plu^ singuHer

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musée qiii se puisse voir et que seule rimagiuatiou d'une dévote peut concevoir. Là, sont entassés, les uns sur les autres, des cadres remplis d'ossements de saints, cachés dans des profondeurs de petits papiers dorés et roulés; un fi-agment de sainte Perpétue repose à côté d'un petit morceaiL du métacarpe de saint Victorien ; sainte Véronique a laissé une parcelle de tibia à côté d'une miette de métatarse de saint Fructueux. Dans de grands cadres de bois noir se voient certains arbres symboliques sur les feuilles desquels le graveur a inscrit les noms des péchés mortels assez restreints, et les titres plus nombreux des péchés véniels. Deux Enfants Jésus de cire, ornés de perruques en coton, sont de chaque côté de la cheminée sous de petits globes de verre carrés.

On distingue peu d'objets profanes au milieu de ce singulier musée ; cependant, il faut citer le tableau des assignats sous la Révolution, qui représente les nombreux assignats de divers prix, posés les uns sur les autres, au centre desquels se voit le fameux gueux de Callot, qui, appuyé sur son bâton, s'arrachant les cheveux de désespoir, semble prendre le parti de fuir ce maudit pays des assignats; mais la pièce la plus importante, sans contredit, du musée de la vieille fille, est la fameuse Passion en bouteille, qui veut une explication satisfaisante.

Notre-Dame de Liesse est un bourg important près de Molinchart, qui attire une foule considérable de visiteurs, de curieux et de pèlerins, par la nature de son commerce et la croyance aux miracles d'une Vierge noire, dont la vie a dérouillé plus d'une plume pieuse. Toute la semaine, les chemins des alentours sont remplis de paysans à pied qui viemient de dix et vingt lieues à la ronde, afin d'intercéder auprès de Notre-Dame de Liesse pour que cesse le règne des foulures, des bras cassés et des entorses.

La vue de la sacristie de l'égUse a un aspect consolant : on n'y voit pom' ornement que des béquilles de toutes grandeurs suspendues aux murs; le sacristain explique

que ce sont les béquilles des Ijoitoux, des paralytiques qui, après quelques prières, s'en sont retournés avec des jambes de quinze ans. Une armoire vitrée fait face aux béquilles : c'est le trésor de l'église, c'est-à-dire les nombreux dons laissés en partant par les croyants. Montres d'argent, bagues . d'or, forment le plus considérable du trésor, qui a quelque analogie avec la devanture d'un petit orfèvre.

Le commerce de Liesse, en se pliant au goût des pèlerins, devint une source de fortune pour les habitants. Tout y est pieux : là se fabriquent mille objets à bon marché, (jui prennent leur plus grande valeur d'être touchés par la Vierge noire. Un pauvre paysan ne manque jamais de s'en retourner avec un gros bouquet de fleurs artificielles à son chapeau ; ce sont des fleurs rouges et des feuilles vertes, entremêlées de clinquant, qui flattent les goûts des campagnards pour les choses voyantes. Arrivé dans' sa cabane, le paysan accroche au-dessus de sa cheminée le bouquet de Notre-Dame de Liesse, et on trouve rarement, en Picardie, une cheminée dépourvue de cet ornement. En outre, le paysan emporte, soigneusement enveloppées dans sa poche, une quantité de bagues de plomb, qui lui ont coûté un sou la douzaine, et qu'il offre en souvenir à ses amis et connaissances.

Les pèlerins riches apportent encore la bouteille de la Passion, qui à elle seule constitue un drame plein de curiosité, destiné à occuper les soirées d'hiver. Les clous, léponge, la croLx, léchelle, le vase à vinaigre, Jésus- Christ, le marteau, les tenailles, la scie, la Vierge noire, de petites médailles de cuivre, plongent dans l'eau enfermée dans une bouteille. La moindre agitation fait remuer tous ces objets, qui constituent, pour le paysan, un mystère religieux^ aussi puissant aujourd'hui que les mystères du moyen âge pour le peuple. Ces divers objets, exécutés en vei're colorié, sont suspendus dans la bouteille par de petits globules de verre croux. La liouteillc u"a pas d'ouvcrLure et a été fermée par lindustiie du ver-

ricj'. Cotte petite danse religieuse, enfermée dans l'eau tiaiiquille d'une houleille transparente, continue à entretenir dans l'esprit des paysans naïfs Tidéc de miracles.

On ne sait pas de quelle époque date l'invention de cette Passion, qui doit remonter à des temps assez reculés, quand on examine la façun simple et grossière dont sont S'jufflësles personnages elles objets coloriés. L'ouvrier ne s'inquiète pas précisément de la beauté des types; il crée un Jésus-CiirisL avec la vitesse qu'il met à des objets matériels, et il en résulte une représentation souvent plaisante, qui n'a plus de recuunaissable que la croix de la Passion.

La Notre-Dame de Liesse, à la figure noire, est également massacrée; le marteau qui servit a enfoncer les clous au Calvaire est quelquefois aussi grand que Jésus- Christ; les clous sont aussi gros^.que le marteau. La coloration est employée avec une brutalité de sauvage; mais le paysan retrouve dans ces objets une image de la Passion; il n'en détaille pas les défauts, il n'en saisit que l'ensemble ; il s'étonne toute sa vie de la bouteille fermée comme par miracle, et il commence l'éducation religieuse de ses enfants en leur montrant sm' sa cheminée l'objet qui a été touché par >ïotre-Dame de Liesse.

Mademoiselle Ursule Creton tenait à la fameuse bouteille de Liesse plus qu'à la vie; peut-être eût-elle sacrifié tout son musée à la Passion en bouteille ; les petites villes sont devenues sceptiques et ne croient plus à ces objets dont la forme est trop grossière ; mais la vieille fille avait conservé, à cinquante-six ans, le goût des choses pieuses de sa jeunesse. Tous les matins elle époussetait son musée avec un soin particulier et levait môme les globes qui recouvraient les Lnliuits Jésus de cire, afin de s'assurer que la poussière ne s'était pas introduite dans les boucles de coton blanc qui iaisaient si bien ressortir la cire rose de leur figure. La \ie de mademoiselle Creton était ainsi remplie : elle allai! entendre la messe basse, se confessait deux fois la semaine et attendait les visites raprès-midi.

Après la messe, elle ne manquait pas de passer à la sacristie, sous le prétexte de voii^ si la bannière de la Vierge n'avait pas besoin d'entretien; mais c'était matière à causer avec le suisse, le bedeau, et se fournir d'une provision de nouvelles pour les soirées qu'elle passait chez les dévotes. Le curé montrait une patience angélique à écouter la vieille fille qui, en qualité de porteuse de la bannière, recueillait les moindres actions des jeunes enfants faisant partie de cette congrégation. Elle fatiguait également les sœurs de la Providence qui tenaient une école gratuite de jeunes filles, et ne voulait pas perdre l'autorité qu'elle avait conquise sur elles pendant les processions.

C'étaient de nouveaux cantiques qu'elle apportait chez les sœurs et qu'elle entonnait avec un accent de tabatière neuve. On l'eût mise dans une violente colère si on eût douté de sa façon de chanter ; seuls, les polissons de la rue qui la surprenaient chantonnant pendant qu'elle époussetait son musée, lui répondaient par des accents nasillards, et prenaient la fuite en la voyant arriver armée d'un pot d'eau. Mademoiselle Ursule Creton, longue et maigre, portait habituellement à la ville un chapeau vert-clair doublé de jaune ; sous cette coiffure de perroquet elle redressait la tête, et peut-être quelques idées de coquetterie, qui n'étaient jamais sorties, sommeillaient-elles encore. Ainsi que beaucoup de femmes laides et vieilles, elle ne pardonna jamais à Louise sa beauté. A partir du mariage, elle évita même de rendre visite à son frère.

Elle prit l'habitude de parler à sa belle-sœur à la troisième personne, afin de ne pas l'appeler ma sœur. Les relations entre la vieille fille et Louise laissaient dans l'opinion de celle-ci un tel sentiment de cramte, qu'elle restait quelquefois cinq minutes devant la porte avant de sonner, espérant, ainsi que tous les esprits timides, retarder le plus possible une entrevue désagréable.

— Madame Creton a donné hier un très-beau dîner, dit-on dans la ville. Je suis étonnée vraiment de n'y pas

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avoir été invitée^ dit la vieille fille à sa belle-sœur, à la première visite qu'elle lui reudit.

Louise rougit extrêmement, car son mari avait fait luimême les invitations, et négligea d'en instruire sa sœur, sachant bien qu'elle ne viendrait pas : elle exposa le fait dans toute sa vérité.

— N'importe, madame Creton devrait connaitre la politesse avant tout. J'excuse à peine mon frère, quoique je sache que, dans ces occasions, la maîtresse de la maison fait tout ; mais madame Creton aurait pu m'en faire part... Peut-être voudrait-on me séparer de mon frère !

— Oh 1 madame ! s'écria Louise.

— Depuis le mariage de madame Creton, mon frère a changé visiblement de manière avec moi : plus d'empressement, de ces petits soins airxquels j'étais habituée et que mon âge fait bien comprendre ; madame Creton a de l'empire sur son mari ; toute la ville le sait. Qui aurait invité à diner ce M, le comte de Yorges, qui, sans doute, fait meilleure mine à table qu'une pauvre dévote ?

— Mademoiselle Ursule, dit Louise, M. Creton a tellement insisté pour aduiettre M. de Yorges à sa table, que je n'ai pu poliment lui tenir tête plus longtemps. Vous pouvez le lui demander.

— Les maris seront toujours les mêmes. Madame Creton est assez fine pour faire croire à mon frère qu'il veut depuis un siècle des choses qui ne lui entraient pas dans la pensée une minute auparavant.

Alors la vieille fille s'emporta contre le luxe moderne, contre la manie de dépenser de l'argent, contre les gens qui tiennent table ouverte, et cita un sermon sur la pauvreté, et finit par montrer M. Creton du Coche sur mi fumier, comme le Lazare. Cette lutte avait quelque chose de poignant pour Louise qui, une fois assise sur une chaise basse de paille, recouverte d'un mauvais coussin dont la taie était évidemment sortie d'un jupon de la vieille fille, semblait uiie accusée écoutant un réquisitoire de procureur gêné-

rai. Eli pi'ëseuctî de la vieille fille^ Louise se sentait acca Liée par une multitude d'émotions. Les meubles secs e froids étaient contre elle ; une certaine odem- de renfermé qu'on subissait en entrant^ lui portait à la tète ; les pieuse antii^uilés faisaient mal à regarder. De temps en temps on entendait sortir de sous ia chaise de la vieille fille un toux rauque et asthmatique qui provenait du gosier d'u vieux chien gras qui avait à peine la force de se lever d la boite où il se tenait.

Les cai-reauï d'une grande croisée qui donne sur la ru avaient dû être fabriqués peu après les carreaux en cul de bouteille qui se ^oient encore dans d'anciennes mai sons de proviuce. Quoique propres, ils ne laissaient passe qu'un jour vert et triste, froid et glacial, même en étc In seul porirait attirait les yeux, le pastel de la mère d M. Creton ; mais la mère était la ressemblance exacte d la vieille fille, avec un menton pomtu et de grandes lu nettes d'acier qui protégeaient des yeux propres à fouille au fond des consciences;

Le portrait de sa mère servait aussi de thème de ton vcr-^ation à mademoiselle Ursule, qui se prévalait surtoi d'une grande aiguille menaçante qui sortait des cheveu gris de la mère ; une pelote de cotuu, qu'elle tenait à ] main, montrait qu'elle avait suspendu momentanément so ouvrage pour regarder le peintre qui faisait son portrai

— Ce n'est pas madame Creton, disait la vieille fill( qui ferait au tricot les fameux bas de laine que je gare encore par j-espect pour ma pauvre mère, qui s'est ut les yeux après.

A entendre Ursule Creton, le tricot était le soutien di i:;énages, un échelon de fortune, une garantie de tranqui lilé pour les maris.

— Si ta fenune avait voulu, disait-elle à son frère, . lui yurais appris le tricot; mais elle aime mieux rest< nisive de ses dix doigts et regarder par la fenêtre.

L"a\oué lépondait (lue Louise faisait de la tapisserie.

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— Où l;i voit-on, disait la vieille fille, cette, fcimeusc tapisserie ? Si encore, à la procession de la Fête-Dieu, je voyais ta maison tendue d'une tapisserie faite par elle : mais jamais elle ne fera rien pour l'église... C'est bientôt dit, un meuble de salon ; en seras-tu plus avancé d'avoir un meuble de salon en tapisserie ? A la bonne heure, une belle statue de sainte a^ec des anges, comme on en l'aisait anciennement... Ah ! le monde devient bien égoïste ! s'écriait-elle en pensant que Louise ne s'occupait pas du cidte. Une autre fois, elle ne l'avait pas rencontrée le dimanche à la grand'messe, et elle exécutait ses aigres variations sur l'irréligion moderne.

Toute sa vie, M. Creton avait subi l'ascendant de sa sœur, qui, plus âgée que lui, conservait les traditions sévères qu'elle tenait de sa mère. L'avoué avait un de ces caractères faibles qui trouvent un certain bien-être à se courber sous l'autorité ; s'étant longtemps dispensé de penser et d'agir par soi-même, la volonté s'envola à tired'ailes d'un esprit timide pour n'y rentrer jamais. La vieille fille avait senti juste le moment du départ de la volonté de son frère et s'en était emparée. Il était arrivé que M. Creton n'eut rien à désirer, à souhaiter dans la vie, tant qu'il vécut avec sa sœur. 11 trouva un ménage pour ainsi dire sans connaître les soutTrances matrimoniales.

Dans la ville, on citait à tout propos l'union des deux célibataires comme un modèle de bonheur, quoiqu'il y eût I au fond de la pensée de chacun l'idée pénible et chagrine qu'entraînent toujours un vieux garçon et i[ne vieille tille. Mademoiselle Creton oubliait seulement devant son frère kï les admonestations catholiques qui lui emplissaient le cer- !ii| veau. Ayant été à même d'étudier l'avoué depuis son enfance, elle le reconnaissait incapable de scepticisme. La grossière irdeliigence de M. Creton ne pouvait se plier à ;fe| compjendre ces esprits douteux ([ui ont de tous les temps soulevé le jnnirquol et le jjcul-clre dans les grandes questiniis catholiques.

La vieille fille s'occupait de la maison, réglait les dépenses, tenait les clés de toutes les armoires, et l'avoué n'aurait pu mettre son habit neuf sans sa permission ; mie femme de ménage, qui venait le matin et le soir, était chargée de laver la vaisselle : c'était tout le domestique de la maison. Mademoiselle Creton avait ainsi épongé ses envies de mariage en regardant son fj-ère comme un époux; sans doute, de vingt-cinq à trente-cinq ans, elle eut de beaux rêves et des réveils amers, en ne trouvant pas à ses côtés Tidéal de ses songes, qui n'était autre qu'un Creton un peu plus jeune, un peu mieux dégrossi, tenant un langage amoureux et se laissant mener ; car le principe d'autorité était pour ainsi dire scellé dans l'esprit de la vieille fille, et rien n'aurait pu l'en détacher.

Le frère, qui menait alors la vie des jemies gens de l'étude où il fut premier clerc pendant trente ans, ne soujh çonna pas les rêves insensés qui agitaient le corps d'Ursule Creton pendant la nuit. Ayant toujours trouvé sa sœur plutôt hargneuse que revêche, il l'entendit médire du mariage en général, et des mariages en particulier qui se formaient de temps en temps dans Molinchart.

11 n'est pas difficile, en suivant l'ordre de conversation d'une personne, en étudiant ses comparaisons surtout, de connaître ce qui lui trotte dans l'esprit. Un hypocrite n'e dans la bouche que la grande morale, et il se sert, poui rendre son idée, d'images prises dans des sujets de débauches; cet homme est un débauché, il n'y a pas besoin d( le suivre, ses paroles vous disent ses actions cachées.

Mademoiselle Creton ne manquait jamais, au déjeuner de régaler son frère d'histoires matrimoniales ; elle savai le jour où le jeune homme avait été présenté chez les pa rents; elle n'oubhait pas les réponses de la jeune fille; elli connaissait la première le futur qui demeurait hors la ville sa fortune, son état, son âge ; elle ne manquait pas un ma riagc à l'église, et avait une place réservée dans les ba: côtés, d'où elle pouvait étudier les rougeurs de la marici

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ses vagues tristesses, les sourires du jeune homme, l'émction des époux quand ils se tenaient la main.

Un observateur qui aurait entendu cette conversation se serait dit : « Voilà une vieille fdle (jiii crève d'envie de se marier ; » mais M. Creton retrouvait chez sa sœur divers motifs de conversation qui alimentent les petites villes, et il ne vit dans la figure de sa sœur, qui se tirait, dans son teint de plus en plus couperosé, dans sa parole vinaigrée, qu'une légère modification apportée par l'âge. S'il avait eu une nature un peu plus sympathique, peut-être mademoiselle Creton lui eût-elle montré l'élan de son cœur et lui eùt-elle lancé ce cri : « Trouve-moi un mari, n'importe lequel;» mais la vieille tille savait que dessous sa flanelle l'avoué portait, en outre, un gilet et un caleçon en égoïsme. 11 y a chez les gens égoïstes des signes certains qui font qu'ils n'ont pas besoin d'attouchements franc-maçonniques pour se recomiaître : c'est une froideur dans l'œil qui terrifie ceux qui croient encore à quelque chose dans la ^"ie. On peut dire des yeux d'un égoïste qu'ils sont morts, aussi effrayants que les yeux de verre étalés à la porte d'un ocu- • iste, aussi tembles que l'œil toujours tixe et brillant d'un 'mimai empaillé du Musée d'histoire naturelle. C'est ce qui Blixphque l'intérêt qui s'attache à certaines figures dévoêj-ées par la passion, où toute la vie s'est réfugiée dans les ?eux; c'est ce qui fait qu'une femme de cinquante ans )eut encore être belle à voir, et c'est ce qui fait qu'un veugle aux paupières fermées a plus de regard qu'un iebourgeois égo'iste.

j La vieille fille se sentait plus égoïste que son frère, et ne îjen craignait pas moins; aussi elle rentra en dedans ses iit|ésirs de mariage, les fit taire, et finit par croire elle- [ijiême à ses médisances anti-matrimoniales, comme un ^jkivocat peut croire à l'audience à la vertu d'une femme ileidultère qu'il défend. L'avarice prit le dessus dans le panfilier qui contenait les passions de mademoiselle Creton. lie vécut en faisant perpétuellement des additions de tète.

Comme elle dépensait à peine huit cents francs par an pour elle^ ses rentes se grossissaient d'année en année; elle en arriva à peser la part de son frère et à la joindre à la sienne, ce qui formait uî> avoir de près de deux cent mille francs.

Peu à peu, Tidée suivante, qui s'était montrée d'abord comme une flammèche et qui gagna son esprit comme un incendie, se traduisit de la sorte : Si mon frère mourait le premier ! Ces sortes d'idées, qui semblent monstrueuses et anti-naturelles, sont cependant très-communes. Au premier abord, chacun les repousse avec indignation, les croyant envoyées par le démon, mais le démon revient tellement souvent et en employant de si astucieux raisonnements, qu'on oublie ses cornes.

Quand mademoiselle Creton faisait son tricot et semblait appUquer toute son intelligence à une maille, personne ne l'eût soupçonnée d'écouter une voix intérieure qui lui criait : Si ton frère moujrait le premier !

Quand, mêlant un peu de miel à sa voix de vinaigre, tout en époussetant l'appariement, elle disait à l'enfant de cire : « Mon petit Jésus ! » il ne serait venu à l'idée du pire misanthrope qu'elle continuait ainsi la phrase : M Si mon frère muuiait le premier! »

Les cloches lui semblaient sonner perpétuellement l'enterrement de son frère.

C'était mie obsession, une manie, une idée iixe; la vieille fille se surprenait quelquefois à regarder les grosses oreilles rouges de M. Creton, qui, malheureusement, pronostiquaient une heureuse constitution. Suus le : i< Bonjour, Creton, comment vas-tu? » qu'elle lui adressait chaque matin, étaient cacliés des désirs d'apprendre qu'il avait passé une mauvaise nuit, qu'il avait attrapé un courant d'air, froid aux pieds, mai à la gorge, ou mille petite^ indispositions; mais l'avoué était fort et robuste, sans maladies, sans passions, par conséquent sans goutte ni rhumatisme. 11 apportait la plus grande indifférence aux ma

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