‹ Les bourgeois de MolinchartChapitre 2 sur 21 · DE MO LIN CH ART · texte numérisé non relu

DE MO LIN CH ART

ladies de ses amis, n'ayant jamais passé par le moindre état de sonfTrance.

Mademoiselle Creton, à force de réfléchir, pensa à nne donation au dernier vivant. Rien n'était plus simple et rien n'était plus difficile. L'avoué ne parlait jamais succession, il n'aimait pas son art, bien loin de ces gens qui ne trouvent de conversation que dans les choses de leur profession. Comment faire pour aborder la question? Le hasard pouvait seul amener ce sujet.

Le hasard fit que M. Creton épousa une jeune fille sans fortune, belle à rendre jalouses toutes les femmes de Molinchart. En un clin d'œil, les projets de mademoiselle Ursule tombèrent à l'eau, et la nouvelle épousée ne put se douter delà haine que peut receler le cœur d'une bigote.

Conversation enire a mis.

Le comte de Vorges retom'nait au château de sa mère avec son cousin Jonquières, tous deux à cheval. 11 faisait une belle journée de commencement d'automne.

— Iras-tu aux bals de Molinchart, cet hiver? dit Julien à son ami.

— Au bal! je préfère rester aux Étouvelles; peut-être d'ailleurs passerai-je trois mois à Paris.

^ — Tant pis; j'aurais préféré te savoir auprès de moi.

— Si tu y tiens absolument, dit Jonquières, je resterai ; mais les journées d'hiver sont bien longues à la campagne, et les soirées encore plus longues que les journées ; que ferons-nous?

Julien resta quelque temps sans répondre.

— J'aime, dit-il tout à coup.

— Avais -tu besoin de me le dire? Un solitaire qui renonce tout d'un coup au désert ne peut être que trèsamom'eux.

Ne te moque pas, je te prie, Charles, car j'ai besoin

d'être encouragé. J'aime follement une femme que j'ai vue pour la première fois il y a un an, que j'ai revue ce matin et qui ne s'en doute pas.

— L'aimes-tu bien réellement ?

— De toutes mes forces; aussitôt que je l'ai vue^ j'ai oublié cette Carolina qui m'a tant fait soutTrir.

— Alors, sois bien certain qu'elle sait que tu l'aimes ; il y des signes certains, le son de la voix, le regard ; jamais une femme ne se trompe là- dessus.

— Elle est mariée 1 s'écria tristement le comte de Vorges.

— Eh bien 1 Jidien, si tu es un homme, nous partirons demain pour Paris.

— Pour Paris ? dit le comte,

— Oui, même plus loin si tu veux. Nous irons faire un voyage, n'importe où. J'essaierai de t'amuser, de te distraire; mais ne pense pas à une femme mariée. Tu as bien souffert, n'est-ce pas, pour cette fdle de théâtre? Cependant tes chagrins passés ne sont rien en présence de ceux que tu te prépares. Ah ! les femmes mariées, mon ami, les femmes mariées qui vous aiment vous ouvrent les ])ortes de l'enfer. J'ai passé par là, tu le sais bien; si je n'y ai pas laissé ma vie, c'est par une faveur toute spéciale de la Providence. Tu me connais assez pom* un homme qui ne craint pas le danger; cependant quand j'ai rencontré à ma porte un mari qui m'attendait avec un pistolet, j'ai faibli, je me suis dit : Cet homme est dans son droit; je lui ai pris son bien, il a le droit de se venger. Heureusement le mari était plus ému que moi ; il a tiré, e\ il ne m'a fait qu'une balafre à la joue. Cela n'est rien ; il m'aurait tué sur le coup qu'il n'y aurait pas de mal; mais, mon ami, c'est la femme, une femme que j'adorais, qui a été surprise sortant de chez moi, qui n'a pu nier. Qu'estelle devenue? Je sais que son mari l'a ramenée chez lui, et que depuis elle ne sort plus. Personne ne la voit, pas même sa domestique. Pense quels terribles drames le mari a joués depuis deux ans entre quatre murs ! N'est-ce

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pas atlreux? Lue coupable perpétuellement devant son juge ! Une fennue faible sans cesse en présence d'un homme qu'elle a trompé! Et le mari n'était pas un méchant homme !

— Tu prends tellement le parti du mari que je crois vraiment que tu songes à faire une fin et à épouser une riche héritière.

— Si tu avais été à ma place, Julien, tu ^ errais par quelles tourmentes j'ai passé. On s'illusionne à tel point, qu'on ne comprend plus ni les lois du monde ni les lois de la société. Tout ce que je faisais était pom- moi ki chose la plus naturelle: j'aimais, j'étais aimé, et je n'admettais pas qu'un mari put venir me demander compte de son honneur ; j'arrivais à oublier que la femme que j'aimais était mariée; elle aussi pensait comme moi tant qu'elle était avec moi; jamais nous n'avons soupçonné que nos relations pussent cesser, tant il nous semblait juste de nous voir le plus souvent possible et de nous aimer. Il est étonnant combien on ne pense plus qu'entre deux personnes, et combien le reste de la société vous devient indifférent; d'ailleurs, cet état de choses est si commun dans le monde qu'on ne fait qu'augmenter d'un le nombre des généralités; les exceptions ne sont pas les maris trompés, mais les maris regardants, jaloux. On en rit partout, dans les livi-es, au théâtre; on les regarde comme ridicules, impossibles, et puis un jour le mari apparaît, déchire les voiles de voti'e beau rêve, et vous vous trouvez d'autant plus désenchanté, que votre illusion a été douce et longue.

— Je ne crains pas les suites, dit le comte, et je saurais qu'en revenant d'un rendez-vous je trouverais, comme toi, im mari avec un pistolet, queje n'hésiterais pas : j'irais.

— Je n'en doute pas, reprit Jonquières; qu'est-ce qui peut arriver de pis, après tout, d'un coup de pistolet? la moil. C'est une mort douce quand elle est prompte. Mais, mon cher Julien, tu parles un peu en égoïste : si tu ne

t'inquiètes pas de ta vie, d'autres y tiennent plus que toi. Ta mère vit de ton existence ; elle serait frappée du même coup que toi; qui sait si la nature ne lui a pas donné assez de forces pom' résister à ce coup, et pom^ trainer longtemps dans les larmes une existence malheureuse? Et ta sœm-, qui n'a plus que toi pom- guide^, à qui on ne pourrait cacher toute la vérité, tu n'y as donc pas pensé?

Le comte de Yorges resta quelque temps sans répondre, tj'ouvant sans doute trop justes les conseils de son ami.

— Tu aimes, dit Jonquières, mais on ne f aime pas encore; laisse la femme que tu as remarquée tranquille dans sa petite ville avec son mari... Les femmes se laissent envelopper par cette vie bom-geoise qui éteint toute espèce de passion... c'est un sacrifice que tu feras... Croismoi, renonce ù cette passion, cela t'est facile ; tu arraches avec la main un chêne d'un an ; cinquante ans après il faut des bûcherons et des haches pour l'entamer.

Jidien ne répondait pas et semblait préoccupé.

— Tu es encore un croyant en amour, mon pauvre Julien, et c'est ce qui me fait peur. Si tu aimais les femmes, j'en rkais avec toi, et je te laisserais trahir, tromper, jeter de côté les malheureuses que tu rencontrerais ; mais, avec ton caractère, tu aimes ime femme, tu eu fais ta vie, ton présent, ton avenir; tu es même capable de l'ennuyer, tant tu l'aimeras et le lui diras : c'est ainsi qu'on se pré- 'pare des déceptions mortelles, des abattements qui durent des aimées, qui vieillissent et vous rendent insupportable à vos meilleurs amis.

— Ah î si tu avais vu Louise !

— Je l'ai vue, dit Jonquières.

— Où ? s'écria le comte de Yorges. ,

— Elle est Comme toutes les femmes adorées dont on se laisse dire : « Ah ! si vous la connaissiez. » Je n'ai pas besoin de la voir; je sais qu elle est aimée et je me rends compte du portrait que lu en as dans la tète. Où cela le mènera-t-il, mon pauvre cousin?

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