DE MO LIN CH ART
On était anivo uii peut \illHge où Louise OouipiaiL :>'arl'^'ltT chez la parente de mademoiselle Chevret.
Les deux amants , qui étaient en voiture depuis cinq heureS;, croyaient qu'il y avait tout au pliis cinq minutes.
Le réveil de cette auberge endonuie, Tallée et venue des garçons et filles qui s'inclinaient devant une chaise de poste, les préparatifs du souper, le grand feu flambant à hauteur dliomme dans une immense cheminée, la conversation du postillon et des filles, pemiirent à Louise de cacher son émotion. Cependant, elle baissait les yeux devant Julien et craignait de rencontrer ses regards amoureux. De légers et tardifs remords couraient en elle, comme de petits nuages qui cherchent à se rejoindre et qui finissent par se dissiper.
Le souper était préparé et fumait sur la table.
— Je ne mangerai pas, dit-elle.
— M moi... dit Julien. Pourquoi détournez-vous la tête. Loi lise ?
Et il la regarda en face; mais elle baissa là tête et tint un silence absolu.
Julien lui parlait, la questionnait, et elle ne répondait pas. La pourpre pudique de sa figure répondait plus élo- •quemment que toutes les paroles.
Il y avait dans la pose abandonnée de Louise, dans ses gestes, dans sa physionomie, un doux abattem.ent qui rendait Julien plus heureux que s'il l'avait entendue parler.
^Maintenant, seul avec elle, il pouvait se jeter à ses genoux, lui prendre les mains, dénouer ses beaux cheveux noirs; et elle se laissait faire, à moitié plongée dans la contemplation de cette idolâtrie et du souvenir des hem-es qui s'étaient écoulées aussi vite que chaque tour de la roue de la voitm^e.
Elle savourait maintenant cette passion qui, depuis im an, s'était si souvent ofTerte à ses lèvres et qu'elle avait toujours repoussée, subissant ainsi volontairement un supplice de Tantale.
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Dans le fond île son imagination apparaissait, un peu trouble et flottant, le fantôme bom'geois et grossier de sa première année de mariage : mais le mai'i rêvé était là, à cette heure, devant elle, lui parlant, l'adorant, et dans le miroir du cerveau de Louise se reflétait l'idéal époux, le seul et véritable et unique, qui faisait de l'autre une chimère grimaçante, l'ombre de la lumière, le repoussoir obligé du bonheur.
Toutes ces pensées, Julien pouvait les suivre, les voir naître, grandir, mom'u', remplacées par d'autres, comme la vague succède à la vague.
Une paupière languissante, mi mouvement des yeux, une ombre de som'ire, une pulsation du cœm*, des moiteurs subites, des lèvres qui s'ouvraient pour laisser s'échapper trop de félicités accumulées, une narine tressaillante, n'étaient-ce pas des pensées plus éloquentes que toutes les paroles?
Dans chaque pore de cette peau ambrée, Julien pouvait suivre une nouvelle vitalité courir dans le corps de Louise,
Après ces longs ressouvenirs qu'il respecta, le comte put jouir de la félicité que maintenant Louise laissait lire sur sa figure, sans essayer de l'affaiblir.
— Comme je veux te faire oublier tout ce que tu as souffert pour moi, ma chère Louise, j'essayerai de te payer en bonheur les inquiétudes que tu as subies si longtemps dans cette petite ville. Demain la dihgence passe de gTand matin ; nous partirons pour Paris.
— A Paris ! s'écria Louise en tressaillant. Mais mon mari...
— Je t'en conjure, Louise, ne dis jamais : Mon mari. Il n'est plus ton mari ; regarde-le comme un homme mort... Tu es veuve, tu jouis d'une nouvelle vie ; tu renais d'une autre existence; tu n'as jamais habité Molinchart... N'estce pas que tu ne me parleras plus de cet homme?
Le lendemain, ils arrivèrent à Paris, et JuUen se fit conduire à la place de la Madeleine, où il avait loué un ap-
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parteiiieiit convenable poui" recevoir un jeune ménage, car il était prévenu depuis longtemps, par madame Chappe^ de se tenir prêt à recevoir Louise.
En se réveillant dans une jolie chambre à coucher qui donnait sur la place, en entendant le grondement des voitm^es qui se pressaient sous ses fenêtres, Louise se crut le jouet d'un rêve.
C'était bien en effet une nouvelle vie qui conamençait pour elle ; depuis dix ans elle ouvrait les yeux et se trouvait au milieu de ce calme de province qui endort l'esprit et le laisse flotter dans des nuages gris et calmes , tandis qu'aujourd'hui elle allait goûter de la vie parisienne, qui apparaît si féeriqiie à ceux qui ne la connaissent pas.
Cependant Louise soupirait.
On ne reste pas impunément dans une atmosphère calme sans être effrayé du tumulte de Paris; les cœm's qui ont vécu tranquillement en province jusqu'à trente ans ne savent pas s'accommoder de la vie fiévreuse parisienne.
Le bonheur agitera-t-il longtemps ses ailes bleues audessus de cette maison? se demandait Louise. Heureusement, le souvenir de la vieille fille vint se placer devant ses yeux et l'empêcher de penser plus longtemps à l'avenir.
Bientôt, d'ailleurs, une femme de chambre entra et rompit les rêves de la jeune femme, en lui demandant si elle voulait recevoir divers fom-nisseurs envoyés par le comte.
Une élégante robe de chambre était préparée, et Louise se sentit pénétrée des mille attentions du comte avant son arrivée.
Le cabinet de toilette n'eût pas été mieux meublé par ime coquette, et se trouvait garni des mille objets à l'usage des femmes.
Ôuand Louise fut prête, la marchande de mode, la lingère, la marchande de nouveautés, furent introduites, car Louise n'avait pu emporter de Molinchart qu'une petite malle contenant les objets les plus nécessaii'es à sa toilette.
Après le déjeuner, Louise parcourut son petit logement
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et montra une joie d'enfant en regardant ces petits meubles ék-gautS;, ces lîrivolités d'étagère qui encombrent les cheminées, et dont Paris a le secret.
Tout avait été commandé par le comte, qui apporta dans le choix de l'ameublement un tact exquis.
Une autre femme que Louise se serait crue transportée dans un monde féerique en comparant son mobiUer d'acajou, ses meubles lourds, disgracieux, incommodes, à ces chaises fines, élégantes, à ces larges fauteuils étoffés, à ces petites tables en bois de rose rehaussées de cuivreries dorées, qui annonçaient, par leur délicatesse, qu'ils ne pou- \ aient servir qu'à une lenmie; mais Louise n'avait pas de ces étounements hébétés dune bom-geoise qui foule des tapis moelleux pour la première fois de sa vie ; elle était hem-euse de cette coquetterie luxueuse et la comprenait aussitôt en la voyant.
Julien jouissait de la joie de celle qu'il aimait, et la regardait ouvrh-, avec une curiosité naïve, les portes des chanibres, des ai'moh'es, les tiroirs des meubles.
Un élégant balcon donnait sur la façade de la Madeleine, et à deux pas du salon on pouvait, sans sortir de chez soi, se mêler pour ainsi dire au Paris fortimé des équipages.
— Quelle viei dit Louise; on croirait presque que tout le monde est en fêle journellement... Est-ce ainsi tous lès jours?
— Tous les jours, dit Julien, qui était ravi des questions enfantines de Louise.
— Et on ne s'en fatigue jamais? demanda-t-elle. J'ai peur, ami, de cette vie; le croyez-vous? Il me semble que ma tète n'est pas assez forte pour supporter tout ce bruit ; il n'y a qu'mie chose dont je ne me fatiguerai jamais, c'est de vous aimer, rsous resterons ensemble le plus possible, n'est-ce pas, seuls?... Je deviens jalouse, même d'un homme qui serait en tiers avec nous... Avez- vous beaucoup d'amis?
— Je connais quelques personnes à\i ciub^ que je ren-
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contre avec plaisir; mais, à proprement parler, ce ne sont pas des amis. Mon seul ami était Jonquières.
— Celui-là^ je l'aime aussi, dit Louise, depuis que tu m'as dit combien il avait été bon et dévoué pour toL pendant que j'étais si méchante.
— Oli! tu n'étais pas méchante... je Tai oubhé et j'ai bien mieux compris mon amour en étant séparé de toi.
— Est-ce que nous ne verrons pas M. Jonquières à Paris?
— Je ne sais, dit Julien ; Jonquières est enterré maintenant dans sa campagne. Il se fait ermite. 11 a peur des passions qu'il a éprouvées vivement; moi aussi, j'am^ais voulu le voir entre nous deux, cet hiver, au coin de notre teu, et il eût été heiu-eux de notre amour.
Ainsi les deux amants parlaient sur le balcon, s'occupant plus de lem- affection mutuelle que de ce qui se passait dans la rue; mais le comte, en voyant la place de la Madeleine encombrée d'équipages, jugea que le moment était venu de conduire Louise aux Champs-Elysées, et il envoya chercher une petite voiture couverte qui permit à Louise de tout voir sans être vue.
De la place de la Concorde à TArc de Triomphe de l'Étoiie, la chaussée était sillonnée de voitures qui se croisaient en sens inverse ; les équipages les plus divers étaient représentés, depuis les voitures à quatre chevaux, blasonnées, jusqu'au simple fiacre, mystérieux, clos par des stores de calicot rouge; les omnibus, les charrettes, les voitures de déménagements figuraient à côté des voitu; js des ambassadeurs.
Quelques femmes du monde, en amazone, subissaient les regards des promeneurs du trottoir et des cmieux assis sur des chaises; on voyait passer par les portières des omnibus les figures émerveillées des provinciaux; dans des coupés élégants étaient étendus, négligemment des actrices, des lorettes, des femmes entretenues de parage, qui jouaient de la pmneile detant les cavaliers, afin de payer le soir le prix de leui' équipage loué.
Dans d'autres voitures se tenaient des femmes à la mode, escortées à la portière de cavaliers qui ne les quittaient pas et les accompagnaient au bois.
C'était un mouvement saus fin d'aller et de retom*, où chacun semblait plus empressé de parader que de jouir de Fair et de la lumière; c'étaient des étalages de toilette, de sourires^ de compliments, de saluts, qu'on ne saurait trouver en aucun lieu de l'univers.
Louise ne parlait pas et regardait; Julien la laissait tout entière à sa curiosité.
En ce moment, Louise pâlit, jeta mi cri et se laissa retomber dans le fond de la voiture.
— Ou"y a-t-il, mon amie? s'écria Julien.
— Rien, dit-elle.
— Tu souffres?
Louise avait porté ses mains à la figiue et se la cachait; le comte chercha à s'en emparer et à la démasquer ; mais Louise :
— Laisse-moi, je t'en prie... Attends...
— Pourquoi as-tu poussé ce cri? Ce n'est pas naturel. ,.
Louise abattit une main et montra un de ses yeux humides où se reflétait une vive émotion; puis une larme embrassa la prunelle et vint se pendre aux cils^ pendant qu'une rougem* subite faisait place à la pâleur habituelle de Louise.
— Tu m'inquiètes, dit le comte; dis-moi ce qui t'a fait éprouver cette émotion.
Louise ne répondait pas; la figure de Juhen se rembinnit, ce fut à son tom- dètre hvré à des réflexions pénibles dont la nature se lisait dans ses yeux. Louise le regarda, et la vue de ces inquiétudes lit taire les siennes.
— Et toi aussi? dit-elle.
— Laisse-moi, dit le comte.
— Regarde, dit Louise, je n'ai plus rien, il n'y paraît plus. . . AUons, monsieur. . .
Julien tenta de sourh'e.
DE MOLINCHART 289
— Je ne veux pas te voir triste, dit-elle.
— MaiSj enfin, qu'est-ce qui t'a pris? demanda le comte.
— Tu ne m'en voudras pas, si je te le dis?
— Au contraire, je t'en voudrais de me le cacher.
— Eh bien, dit Louise, j'ai rencontré le regard d'une personne de Molinchart.
— N'est-ce que cela? dit Julien.
— Sans doute; je n'ai pas été maîtresse de moi, et j'ai poussé mi cri.
— Est-ce que tu es certaine que cette personne t'a remarquée ?
— Je ne sais.
— Te connaît-elle?
— Elle me connaît comme chacun se connaît dans une petite ville... Mais tu m'avais défendu de te jamais parler de Molinchart, voilà pourquoi j'ai essayé de te le cacher.
Louise avait été singulièrement frappée à la vue de certames femmes au regai-d hardi, à la toilette retentissante, qui se faisaient remai'quer par une beauté apprêtée.
Julien lui exphqua la position de ces créatures, qu"il connaissait pom' la plupart, malgré son absence de Paris pendant quelques années. Mais il en est de la véritable femme entretenue comme de l'hoimne de génie ; elle résiste et prospère là où cent autres sont mortes épuisées.
Louise avait pour ces femmes la vive cmiosité dont sont éprises toutes les femmes du monde cherchant le secret de cette force et de cette puissance qui font que les véritablement trempées conservent leur beauté à un âge avancé, malgré le trouble de leur existence.
Elle pressait Julien de questions, ignorante de ce monde si particuUer dans lequel le comte avait vécu dans sa jeunesse, et, sans lui donner leur vie comme ime généralité, Juhen lui racontait l'histoire de celles qu'il retrouvait et les hommes qu'elles avaient ruinés, et les amants qu'elles
avaient trompés, et ceux qu'elles avaient entraînés dans le mal.
La vie parisienne est tellement remplie de vices, qUe ce qui ferait Te'tonnement d'une certaine classe de la société serait la vertu ; une grande partie de la jeunesse riche, noble, tombe dans les bras des femmes vicieuses, s'y habitue et rirait de l'étonnement d'un Franklin qui viendrait prêcher le rétablissement des mœurs; mais Louise, malgré les explications de Julien, ne pouvait comprendre cette vie et devenait de plus en plus triste.
Elle voulut rentrer immédiatement et pria le comte de la laisser seule jusqu'au dîner.
En la revoyant, Julien fut étonné du changement qui s'était opéré en elle : elle paraissait avoir pleuré, et sa figure était pleine d'une expression particulière que le comte ne soupçonnait pas; elle avait repris les habits modestes avec lesquels elle était partie de Molinchart.
Le comte tressaillit, car il crut lire dans cette physionomie toute nouvelle, dans le costume, que Louise le quittait pour toujours.
— Mon ami, dit-elle, ce soir, je ne serai plus ici. Julien pàht et tomba sur une chaise, ne trouvant pas de
paroles pour rompre une détermination si ferme en apparence.
— J'ai commis une faute, dit-elle, en me laissant conduire dans cette maison, en m'habillant de ces étoffes, en me parant de ces bijoux. Tout est tel que je l'ai reçu, je '.c veux plus les porter. J'ai eu un moment où je ne raisonnais pas, pendant lequel mon amom^ m'a entraînée.
Julien fit un mouvement pour parler.
— Laissez-moi vous dire, mon ami, tout ce que cette promenade aux Champs-Elysées vient de me révéler... Ouelle heureuse idée nous y a conduits ! J'ai mi ces femmes, vous m'avez dit lem' vie, je ne veux pas leur ressembler. Je sens que je n'ai pas les sentiments d'une femme entretenue; mais en restant ici plus longtemps, en acceptant
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VOS dons^ vos cadeaux,, chacun a le droit de me désigner de la sorte... 11 faut que ma vie présente fasse oublier ma fuite... Depuis que vous m'avez fait connaître la manière de vivre de ces femmes, j'ai frissonné d'avoir été rencontrée avec vous dans une toilette qui ne m'est pas habituelle et qui a pu me faire confondre avec ces femmes... J'ai des goûts simples, vous le savez, il y a longtemps que vous êtes prévenu ; vous m'avez aimée ainsi; ce n'est pas la Uberté qui doit changer mes goûts. Tout le luxe me mettait mal à Taise, et je ne m'en rendais pas compte. Ce n'est pas là le bonhem-. . . Si vous m'aimez véritablement, Julien, comme vous le dites, vous me laisserez vivre à ma fantaisie, travailler, vous m'aiderez à me procurer des moyens de m'occuper...
— Vous êtes la meilleure des femmes, Louise, dit Julien, qui tomba à ses pieds; mais pourquoi vous comparer à ces créatures? Ne sommes-nous pas unis poiu* toujours?
— Pour toujours, dit Louise d'un ton mélancolique.
— Vous en doutez?
~ Qui sait? reprit-elle.
Malgré les preuves d'affection du comte, Louise resta dans son idée : le comte devait conserver son appartement de la place de la Madeleine, et s'il était possible de trouver une petite chambre dans la même maison, Louise l'habiterait afin d'être plus rapprochée de son amant ; mais, à partir de ce jour, elle ne voulait plus continuer à vivre de la vie luxueuse des femmes entretenues.
Ses paroles étaient tellement convaincues que Julien s'abstint de combattre ses idées plus longtemps.
— Ne sortons plus, dit Louise ; de cette façon on ne me rencontrera plus ; nous resterons toute la journée ensemble. Tout ce monde m'eiTraye ; il me semble que nous ne sommes plus aussi intimes au milieu de la foule... Je travaillerai chez moi, tu me feras la lecture pendant ce temps; et, le soir seulement pour varier un peu, nous sortù'onb
a»2 LES BOURGEOIS
et nous ii'oub nous promener dans les endroits où la foule
ne va pas.
Ce. progi'amme se réalisa pendant un mois ; les deux amants ne voyaient et ne recevaient personne : les journées s'écoulaient roses et sans souci. Le mois^, d'ailleurs^ avait été rempli par la nouvelle installation de Louise, qui s'occupait de mettre en ordre sa petite chambre.
Un matiU;, il arriva un homme de mauvaise physionomie^ qui demanda à parler au comte de la part de madame Chappe.
Julien fut blessé de ce que la maîtresse de pension lui envoyait un tel messager ; mais étant en correspondance avec elle et tenant à connaître les événements qui se passaient à Molinchart, il fit introduire l'inconnu^ qui dit être le frère de l'institutrice.
Dès l'abord;, la physionomie de l'homme déplut à Julien; mais cachant cette prévention sous mie exquise poUtesse, il lui demanda à quoi il pouvait lui être utile.
Le frère de madame Chappe tendit une lettre qu'il tira d'un mauvais portefeuille.
« Cher comte, écrivait Tinstitutrice, ne me trouvez-vous pas importune de vous prier de me rendre un service dont la natm-e est bien déhcate. Mon frère a perdu malheureusement sa fortmie dans Tinstruction, en rendant service à des gens qui ne lui en ont pas tenu compte. Cette générosité tient de famille, et vous savez que je me jetterais dans le feu pour vous, cher comte.
» A force de me casser la tête pom' sauver mon frère de la détresse, voici ce qu'il m'est venu à la tête :
» En attendant que vous puissiez procurer à mon frère un emploi quelconque, grâce à vos relations dans Paris, ne pourriez-vous pas lui du^e que, n'ayant pas le temps de surveiller exactement les biens que vous avez à Vorges, il vous ferait bien plaisir de vous y aider un peu.
» Comme je suis bien persuadée, cher comte, que vous
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ii'.'ivpz besoin de personne, je vous ferai remelti'e d'avance pour trois mois ce que vous désirez que nous lui offrions pour rétribution. Si vous me rendiez cet important service et que vous ne lui donniez que le temps de faire ses préparatifs de départ, je vous ferais tenir cinquante écus. Il pourrait vivre au moins frugalement à la campagne. Proposez-lui cela de manière, je vous prie, qu'il accepte.
» Quoique mon établissement n'aille guère, je serai exacte à vous remettre, et je vous aurai une grande obligation de vous prêter, de la manière dont je vous en prie, à me rendre cet important service. Ce sera, hélas ! je gémis de le dire, une des fortes épines que vous me retirerez du pied.
« Ah ! cher comte, que vous me rendrez heureuse si mon frère m'apprend que vous lui avez fait la proposition que je vous prie de lui faire. Ce secret serait à nous deu.v. Dieu veuille que vous sentiez ma position et que vous soyez assez bon pour l'alléger. »
^lalgré l'habitude qu'il avait de cacher ses impressions, le comte put à peine dissimuler la surprise que lui causait cette lettre.
Jl ouvrit son secrétaire, en tira les cent cinquante francs que demandait madame Chappe et congédia l'homme, en lui disant qu'il allait écrire à sa sœur.
Depuis quatre mois que Louise avait fui la maison de son mari, madame Chappe ne s'était pas fait faute d'écrire régulièrement deux fois par semaine ; le facteur apportait des lettres timbrées de Mohnchart, tantôt à l'adresse de Julien, tantôt à l'adresse de Louise.
Les lettres adressées au comte contenaient des demandes d'argent incessantes, que lejeune homme acquittait comme des dettes sacrées.
Louise était plus spécialement chargée de la toilette de madame Chappe, qui, à en juger par ses demandes, devait
maintenant éclipser les dames les plus à la mode de Mo-
linchart.
La maîtresse de pension avait^ du reste, une correspondance très-variée qu'elle appliquait suivant la nature des services qu'elle attendait ; quelquefois elle semblait prise d'immenses remords en pensant à la fuite de Louise du domicile conjugal.
(( Oui, écrivait-elle^ ma conscience me force à ne rien vous cacher ; lorscju'on blâme nipn amie, je me reproche ma faiblesse d'avoir adhéré à ses désirs. »
Et Louise se prenait à ces faux remords et les partageait réellement.
Dans d'autres cuconstances, le pauvre M. Creton du Coche portait à lui seul les noms de toute une ménagerie : c'était un tigre, un loup, un Cosaque, une hyène, un monstre amphibie. « Barbe-Bleue a été dimanche de Pâques à la grand'messe, à vêpres et au salut, » écrivait madame Chappe ; « incessamment il fera son jubilé, je n'en serais pas étonnée, afin de pouvoir dire à ceux qui voudront le croire que vous Tavez toujouis empêché de faire sa religion. »
Madame Chappe avait l'art de faire saigner le c-œur de Louise à chaque trait de plume ; elle lui rapportait les moindres propos de Molinchart, relatifs à sa fuite, et quoique Louise se trouvât heureuse dans son intériem-, elle ne pouvait s'empêcher de songer qu'elle servait de fable à une petite ville, que son nom était cité à tout propos, et qu'elle passait pour une femme déshonorée.
Ces réflexions la tenaient plus vivement le soir, où elle restait souvent seule, car le comte avait pris Thahitude de retourner à son cercle.
Six mois passés presque sans sortir n'avaient pas affaibli la passion de Julien, mais il craignait que la satiété vînt d'un côté ou de l'autre, et il avait essayé de conduire Louise en société ; mais Louise préférait vivre seule.
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L'illj étant aiiivL'^ Julien décida un voyage en Allemagne et en Suisse, et cette nouvelle combla Louise de bonheur ; elle allait donc échapper à ce Paris turbulent qui lui pesait.
Traité de paix entre deux méchantes femmes.
En apprenant la fuite de sa belle-sœur, Ursule Creton ne sut contenir sa joie ; ses projets de vengeance se réalisaient, et elle réussissait dans T exécution de ses plans, qui étaient de s'emparer complètement de Fesprit de son frère. Cette aventure ût du bruit à Molinchart : les événements qui l'avaient amenée, l'aventure du chevreuil, qui était, sans s'en douter, Finnocent instrument du malheur de l'avoué, firent créer un proverbe à l'usage des maris malheureux.
De même qu'au théâtre un bois de cerf, deux doigts placés au-dessus de la tête d'un mari sont compris immédiatement du spectateur comme le symbole comique d'une union mal assortie ; toutes les fois qu'un mari passa désormais pour trompé, chacun se disait : « Un chevreuil est entré dans sa maison. »
La ville s'était partagée en deux camps, une faible minorité plaidait en faveur de Louise et du comte. Quant à M. Creton du Coche, la curiosité dont il devint victime, les doléances maladroites de' ses amis ne lui firent ressentir que plus vivement le côté faux de sa situation. L'amourpropre, qui joue un si grand rôle dans ces questions, et qu'on appelle tantôt amour, tantôt jalousie, se réveilla a^'ec une telle force chez l'avoué, qu'il devint presque hypocondiiaque. Il osait à peine sortir, sachant que sa vue seule entretiendrait chez ses concitovens le souvenir de la fuite
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de Louise ; il se sentait défait, et il comprenait que Taltéj'ation de ses traits provoquerait des condoléances douloureuses plus que le mal lui-même.
Sa sœur l'entretenait à tout moment du jour sm' ce chapitre; en déblatérant contre l'épouse infidèle, elle avait le secret de ficher de nouvelles épingles dans le cœur du mari, qui en était déjà tout garni. Par moments, une cruelle joie se dessinait sur la bouche pâle de la vieille fille, qui torturait son frère goutte à goutte, coimne certaines femmes font manger à leiu-s maris de Farsenic en petites proportions. C'en était fait, la fuite de Louise avait résolu mieux que par tout auti-e moyen une séparation absolue : elle eût voulu revenir que mademoiselle Ursule était assez forte pour s'opposer au pardon de M. Creton, Désormais la vieille fille pouvait compter sur l'héritage de son frère ; au train dont il allait, à la façon mesquine et ennuyée dont il se nourrissait, au désordre survenu dans sa personne, Tavoiié devait nécessairement rendre mademoiselle Creton unique héritière.
Cependant il restait dans Tesprit de la vieille fille un mystère dont elle eût voulu connaître le fond, c'était de savok la résidence de sa belle-sœur et les événements qui avaient suivi sa fuite. On parlait alors beaucoup dans la ville du train brillant que menait madame Chappe : quoiqu'elle fût entièrement déconsidérée depuis le scandale propagé pai' les dames Jérusalem ; quoique les trois quarts de ses élèves eussent quitté son pensionnat, l'institutrice faisait figure. Elle avait rempli ses charges, payé, au terme voulu, les sommes dues sur sa maison, et elle offus^ quait réellement les personne's honorables de la ville par une mise exagérée et d'un goût douteux; elle portait des toilettes trop jeunes et trop voyantes pour une femme déjà âgée, et plutôt laide que belle ; mais l'argent, qui iait taire bien des consciences, lui avait amené un cercle de femmes d'une réputation douteuse : les petits fournissoiirs, qui craignaient de perdre une bonne pratique, fré*
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queutaient ses soirées, et ils ne s'inquiétaient pas d'où provenait sa vie facile et aisée. Ceu\ qui le pensaient, du moins, n'en faisaient rien paraître. Mademoiselle Ursule, avec son instinct de vieille fille, croyant au mal, le dévidant toute la journée dans sa tête, se dit : « Cette femme vit des libéralités du comte de Vorges. » Après la demande d'emprunt fait à la vieille fille dès l'arrivée de madame Chappe, après la désertion de ses élèves, il n'en pouvait •êlre autrement, à moins que la maîtresse de pension n'eût trouvé un trésor. La vieille fille attendit une occasion de j-encontrer par hasard l'institutrice et de relier connaissance avec elle.
Mademoiselle Creton agissait comme un heureux diplomate à qui tout réussit. Neuf mois après la fuite de Louise, madame Chappe fit prier par une tierce personne la vieille de la recevoir.
Mademoiselle Creton bondit de joie sur sa chaise et troubla le sommeil de son vieux chien, qui n'était pas accoutumé à ces manifestations. Il était arrivé dans cet intervalle que Julien, fatigué de ces demandes d'argent sans cesse renouvelées, était parti de Paris avec Louise sans répondre à la dernière lettre de madame Chappe ; celleci, attendant une réponse, fut stupéfaite de ne rien recevoir, et fit agir son frère, qui vivait également de la générosité du comte.
En apprenant son départ, madame Chappe comprit alors qu'elle avait trop vivement pressuré la bourse de Julien, et elle espéra encore que cette absence serait de courte durée, et qu'en y mettant de la modération, en variant les formules de ses demandes, elle arriverait sans doute à des donations déguisées du nom d'emprunt. Ce qui la confirmait dans l'idée que Julien et Louise ne s'absentaient que momentanément, c'était que le comte gardait son logement et n'avait rien dit en partant à son concierge.
Le frère eut soin de se présenter deux fois par huitaine à la maison de la place de la Madeleine, et d'avertir im-
raddiatement sa sœur du retour du cuirAit : mais trois mois se passèrent de la sorte et laissèrent madame Ciiappe dans la gêne: car elle s'était habituée à de folles dépenses, à des prodigalités. L'idée de ce grand coffre qu'elle avait à Paris, et dans lequel il lui suffisait d'une simple lettre pour puiser, Tempèchait de songer que ce coffre pouvait se fermer mi jorn*. Enfin elle reçut la nouvelle que le comte était revenu : elle lui écrivit alors une longue lettre touchante sur sa position actuelle, 1" immense gêne dans laquelle elle se trouvait ; elle n'oubliait pas de faire un pompeux étalage des services qu'elle avait rendus au comte dans des circonstances difficiles, et la fuite de Louise lui coûtait tant de têtes de pensionnaires.
Le comte ne répondit pas ; à l'ordinaire, madame Chappe entretenait en même temps une correspondance avec Louise, qui était chargée d'acheter des étoiles, des robes, des chapeaux et les mille objets de toilette qu'ime femme seule peut choisir. Madame Chappe écrivit dojic à Louise mie lettre pleine de larme^ et de remords ; elle la priait d'intercéder poiu' elle auprès du comte, qui se montrait bien ingrat pour une pauvre femme dévouée pom' lui. Louise supplia vamement Julien, qui donna des ordres pour que le frère de madame Chappe ne fût plus introduit.
Se regardant comme abandonnée, comme trahie, madame Chappe forma des projets de vengeance et trama la perte de Louise ; elle ne pouvait s'adresser mieux qu'à mademoiselle Creton. Du premier coup d'œil les deux méchantes femmes s'entenduent, et elles ne perdirent pas de temps à récriminer sm- le passé.
— Vous avez bien voulu, mademoiselle, m' offrir vos services dans un temps, si je parvenais à vous découvrir l'intrigue qui existait entre le comte de Vorges et madame Creton, dit madame Chappe ; depuis, les événements ont mal tourné pom* monsieur votre frère, mais il est temps encore de fah^e cesser une liaison scandaleuse; et si vous étiez encore, mademoiselle, dans les mêmes idées, je suis
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toute disposée à vous domier les, moyens d'arriver à counaître uii scandale dont je gémis.
— Vous savez donc où ils sont, demanda mademoiselle Creton.
— Après ce qui est arrivé contre mon gré dans mon établissement, dit madame Chappe, je me suis trouvé leur complice, bien innocente, il est M-ai; j'avais des remords de ce qu'ontrompaitun aussi honnête homme que M. Creton du Coche; mais je n'y pouvais rien. M. le comte a voulu me payer le dommage causé à mon pensionnat par son scandale; hélas! on ne répare pas le dommage causé à rhonneur. Perdue de réputation, je ne pouvais songer à conserver mes élèves ; effectivement, elles sont parties une à une, et je me trouve aujourd'hui dans la dure nécessité d'emprunter une somme destinée à payer un billet qui va échou' dans la huitaine... Après l'éclat, je devais quitter le pays, mademoiselle ; mais pouvais-je laisser un pensionnat pour lequel j'ai déjà fait de si grands sacrifices? Si j'avais pu le céder ! Personne n'en voulait, car il faudra un certain temps pour faire oublier les scènes qui s'y sont passées... Ah! mademoiselle, je suis bien malheureuse de n'avoir pu arrêter le malheur qui planait sur voti-e famille si respectable ! .
Mademoiselle Creton, qui n'était pas la dupe de ces repentirs, joua l'attendrissement, le pardon, et les deux femmes s'embrassèrent. Ces marques d'amitié n'étaient point ce qu'attendait madame Chappe, qui poussa de nouveau en avant la question d'argent. Après de nombreux débats, il fut convenu que la maîtresse de pension Uvrerait la correspondance du comte et de Louise ; qu'elle ferait connaître leur domicile à Paris, et qu'une somme de deux mille francs lui serait délivrée en deux fois en échange de ces preuves. Il était nécessaire toutefois que M. Creton du Coche consentît à cette transaction. La maîtresse de pension sortit doublement heureuse d'avoir paré à ses embarras financiers et d'avoir assouvi sa vengeance.
— Tu es triste, mon pauvre Creton, dit au dîner Ursule à son frère ; sais-tu pourquoi ? c'est de ne pas i'ètrc xengé (le cette malheureuse.
Alors eUe lui confia l'entretien qu'elle avait eu avec la maîtresse de pension, et la manière dont il fallait agir de'sormais avec Louise, qui serait maintenant facile à retrouver, grâce aux indications de madame Chappc. La vieille fille mettait un tel feu dans ses propos, que M. Creton du Coche sentit percer en lui l'aiguillon de la vengeance ; désormais sa vie allait être occupée, elle avait un but : punir la perfide Louise. L'avoué sortit de cet assoupissement maladif auquel il était en proie depuis la fuite de sa femme, et il entra dans les projets de sa sœur avec plus d'énergie qu'elle ne lui en supposait.
Sa colère éclata contre Louise et le soulagea comme les larmes qui, en tombant des yeux des malhem-eux, laissent couler avec elles une pai-tie des chagi'ins jusqu'alors concentrés; cependant Ui'sule Creton, quoique avec les apparences d'avoir pardonné à la maîtresse de pension, ne pouvait se dépouiller de la rancune qu'elle nourrissait contre la femme qui avait favorisé la passion de sa belle-sœur et du comte.
— Tu tiendras prêts mille francs pour madame Chappe, dit-elle; mieiLx encore, tu les lui porteras. N'ayons pas l'air de nous défier d'elle, et n'attendons pas ses confidences pom- les payer. Et quand tu seras certain de connaître l'adresse positive de cette malheureuse, quand tu auras des preuves certaines, que tu seras sm^ les lieux prêt à agir, n'hésite pas à sacrifier une nouvelle somme de mille francs. Ne crains rien, ces deux mille francs ne seront pas perdus; je ne veux pas les perdre ; mais tu auras soin, par Faglain, de faire racheter les billets de madame Chappe qui courent dans Molinchart, et, à un moment donné, nous la ferons chasser honteusement delà ville. Ah! elle s'imagine que je lui ai pardonné ! Elle aura de nos nouvelles, n'estce pas, Creton?
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Le plan delà vieille était conçu habilement ; deux mille francs ne pouvaient servir à éteindre les obligations de la maîtresse de pension^ qui n'avait guère payé que sept mille francs sur un établissement de vingt mille francs. L'affaire de Louise avait été colportée dans la ville avec tant de méchanceté et de calomnies, que madame Chappe ne pouvait remontei* son pensionnat sur lancien pied. Quoique malicieuse^, elle s était trompée en croyant rentrer dans les bonnes grâces de mademoiselle Crcton ou en espérant, par son influence, recouvrer la bonne opinion des Molinchartais. 11 est facile de perdre l'estime des habitants d'une petite ville, il est presque impossible de la faire renaître. Si, sur de simples propos, un homme perd la faveur de ses concitoyens, que devait- il arriver pour madame Chappe, dans la maison de laquelle des faits trop positifs, trop palpables, avaient été recueillis par des témoins tels que les dames Jérusalem?
Les gens dans l'embarras se donnent avec tant de facilite au diable, qu'on ne s'imagine pas ce que le diable peut faire d'une si nombreuse clientèle. ^ladanie Chappe se donna à pis qu'au diable en se lÎM-ant à la vieille fille, car la correspondance de Louise et du comte, qu'elle remit entre les mains de M. Creton, contre un premier payement de mille francs, la compromettait assez pour être accusée de complicité dans la fuite de Louise.
Les cadeaux un peu forcés qu'elle tirait constamment de Paris, les sommes envoyées par le comte, étaient accusés dans cette correspondance, où il était facile d'y saisir les traces de demandes. Madame Chappe, égarée par le silence de Juhen à ses dernières lettres, livi'ait des armes empoisonnées contre elle. Mademoiselle Ursule Creton, en hsant ces lettres, passa une journée aussi hem^euse que peut le comprendre la lectrice d'un roman intéressant.
Jamais une méchanceté ne causa autant de joie à la vieille fille, qui donna cette correspondance à copier à
Faglain, et qui, pour plus de sûreté, fit descendre le maître clerc dans la chambre où elle se tenait. Poussant la prudence à ses dernières limites, la vieille fille, devenue défiante, dicta cette correspondance au maître clerc, qui somùait, peu habitué à transcrire de pareils actes. C'est muni du double copié de cette correspondance, que M. Creton du Coche partit pour Paris, après avou" reçu de longues instructions de son aînée.
Jalien à Jlonquïci'es.
a Combien tu dois m'en vouloir, mon ami, depuis si longtemps que je ne t'ai écrit. Je te l'avoue, j'étais froissé de tes conseils que je trouvais trop sages. Maintenant tu pourrais t'applaudir de ma situation si tu n'avais le cœur excellent; tout ce que tu m'avais prédit est arrivé, et plus encore que tu n'avais prédit. Laisse-moi donc te faire une longue lettre qui me servira de confession, et après laquelle tu me pardonneras, je l'espère. Prévenant le scandale qui allait résulter dans la ville, je ne voulus pas que ma mère pût m'écrire ; tout ce qu'elle avait à me dire, je me l'étais dit; mais la passion était plus forte que la raison, et je ne me confiai qu'à madame Chappe, qui, jusqu'alors, avait paru nous protéger avec tant de bonté.
» Te dire la joie que j'éprouvai en retrouvant Louise Ubre m'est impossible; ces beaux temps sont déjà bien loin. Après six mois, nous décidâmes que nous partirions immédiatement de Paris, afin de dépister les gens qui voudraient nous inquiéter; nous avons été en Belgique, en Allemagne, et nous ne nous sommes arrêtés qu'en Suisse. Là j'ai goûté le bonhem' le plus pur de ma vie pendant cinq mois; nous ne nous quittions pas d'un instant^ nous
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étions libres en pays étranger^ vis-à-vis d'une belle nature. Retirés dans un petit village de TOberland, nous avions eu soin de choisir celui où il arrive le moins d'étrangers.
» Combien de journées avons-nous passées sur la balustrade de notre chalet, les mains l'une dans Tautre, sans nous quitter des yeux! Jamais je n'ai rencontré une femme comme Louise, douce, aimante, empressée, égale de caractère, et n'ayar.t conservé de son mariage qu'un air de résignation que je tâchais de faire disparaître. Elle n'avait que le seul défaut de n'être pas assez capricieuse; elle allait au-devant de mes désirs et me récompensait des souffrances qu'elle m'avait causées jadis. Nos voisins les paysans étaient tout étonnés de voir une Française aussi douce. 11 en passe quelquefois par là qui transportent en Suisse lem's petites manières parisiennes, et qui s'en vont devant la Fiing-Frau comme à l'Opéra, dans des toilettes extravagantes, regardante montagne avec une lorgneitej c'est tout au plus si elles ne crient pas bravo à la Fung- Frau.
» Pour nous, nous nous gardions bien de nous mêler à ces touristes; nous parcourions souvent les montagnes; Louise marchait bravement avec son bâton ferré. Elle m'aurait suivi ainsi jusqu'à Mlan si j'en avais eu le désir. Les soirs, quand nous ne faisions pas d'excursions dans les environs, nous prenions un petit batelet, etmi paysan nous conduisait sm- le lac, où nous restions de longues heures sans parler d'autre cliose que de notre amour. Vers la fin du cinquième mois, je craignis que Louise ne se fatiguât de cet isolement, et un matin, je lui dis:
» — Nous partons aujom'd'hui pour Paris; on a perdu nos traces, et nous pouvons y vivre tranquilles maintenant.
)) Pour toute réponse, elle m'embrassa, et se mit immédiatement à faire ses malles.
» En chemin, le souvenir de la Carolina, qui m'a rendu si malhem^eux, me revint, et je repassai dans mon esprit
les raisons qui m'avaient tant fait souffrir. Je crois réellement que cette fille m'a aimé dans le principe, mais qu'elle s'est dégoûtée de moi parce que je la fatiguais de mon amour. On ne se doute pas dans la jeunesse combien peut être fatigant un homme qui, de neuf heures du matin à minuit, chante à la femme la même litanie : Je vous aime ! L'homme s'étomie un beau jour de rencontrer de la froideur, puis de rindifFérence; il devient de plus en plus aimant, et la froideur augmente chez la femme. Elle s'ennuie, eUe vous connaît à fond; vous vous battriez les flancs que vous seriez incapable de trouver quoi que ce soit d'iniprévru.
» La femme vous abandonne.
» Alors l'amant se désespère; il parle d'mgratitude; il conte ses chagrins à qui veut les entendre ; il veut revoir l'ingrate, la suppHer, momir à ses pieds. 11 trouve une femme froide qui n'a aucune pitié de lui ; rien ne saurait l'attendrir; cet homme, qu'elle a vu au début plus spirituel, plus beau que les autres, est devenu tout à coup un être vulgaire, qu'elle s'étonne d'avoir pu aimer cinq minutes. L'amant chassé devient alors moins intéressant qu'un bossu, car le bossu est inconnu à la femme, et a plus de chance, à ce moment, de s'en faire aimer. Je pensais à ce qui m'était arrivé avec la Carolina pour que le même fait ne se reproduise pas avec Louise.
» Certainement, elle n'a rien de commun avec cette comédienne, mais elle est femme, elle pouvait se fatiguer de moi, et je mis à profit la science que j'avais puisée dans mes chagrins passés. U fut décidé que nous ne demeurerions pas ensemble à Paris; je domiai à entendre à Louise des motifs de convenance, mais, dans le fond^ je craignais la satiété de sa paiL Par prudence, je lui choisis un appartement dans les en\ irons du Luxembom'g, quoique j'eusse préféré les Tuileries; mais comme elle aime beaucoup à se promener, je craignais une rencontre avec des provinciaux, et d'après ce que m'écrivait ma-
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dame Chappe, leî= rolèrcs de notre pays nV-laient pas encore éteintes.
)-> Combien tu avais raison, mon ciier Jonquières^ de me dire do prendre gai'de à cette femme. J'ai longtemps été pour elle un banquier ; il n'y avait pas de demandes de toute espèce qu'elle ne me fit; im jour elle avait envie de s'établir à Paris, mi autre elle me faisait prendre des renseignements sur une maison de commerce; chacune de ses lettres était un mandat à vue tiré sur moi. A Louise elle écrivait en secret, et se faisait envoyer des robes^ des chapeaux, que sais-je? en la priant de ne m'en rien dire. Et je ne sais si, par une sorte de perfidie, elle ne troublait pas la tranquillité de Louise, en lui répétant ce qui se disait sur son compte : tous les méchants propos de la ville et la colère perpétuelle de M. Crecon du Coche suspendue sur notre tête.
» Quelquefois je rentrais et je trouvais Louise triste, préoccupée; je lui demandais ce qu'elle avait^ et elle m'embrassait en pleurant. Cela me blessa et jeta d'abord quelque froideur entre nous, jusqu'à ce que je fusse arrivé à connaitre la vérité : alors j'écrivis à madame Chappe en lui envoyant les derniers mille francs qu'elle devait recevoir de moi, car je l'engageais à cesser de correspondre. Nous a-t-elle trahis depuis? je ne sais; toujom-s est-il qu'un soir, rentrant dans ma maison, j'aperçus un homme dans la rue qui semblait observer ma fenêtre avec curiosité.
» Mon concierge me dit qu'on était venu peu de temps avant s'informer si je restais dans la maison, si je vivais seul et si je ne recevais pas une jeune dame.
» Dès le soir même, je pris un parti et j'allai m'établir en hôtel garni à quelques rues de distance de la maison où logeait Louise. Ce fut là que je fus pris d'un sentiment inconnu, affreux, qi-ie je ne connaissais pas, qui n'est pas de la jalousie et qui cependant s'en rapproche beaucoup. Je me figurais que Louise me trompait. Pourquoi? Rien ne me le faisait croire, excepté une sorte d'indifférence
que je surprenais sur sa physionomie. Regrettait-elle sa petite ville et la maison de M. Creton du Coche? Tu ne saurais croire combien je souffrais sans oser le lui dire. Il me revenait sans cesse en tète : « Si elle a trompé son mari, elle peut aussi bien te tromper. »
))' Et cette raison, toute déplorable qu'elle soit, reparaissait toujours avec l'insistance d'un importun. Cependant, mon amour diminuait, je le sentais, je le constatais, je m'étudiais; je ne le voyais pas fuir, pas plus quon ne voit marcher les lentes aiguilles d'un cadran. Pourquoi suis-je jaloux? Si je n'aime plus Louise, que m'importe ?
» En même temps reparaissaient les idées de devoir, de famille, et de même que la nuit fuit devant l'aurore, Tamour est faible quand les idées de famille sont dominantes. J'ai sacrifié ma mère à une folle passion, je n'ai plus de ses nouvelles ; elle doit pleurer mon ingi^atitude, mon absence. Lâche que j'étais ! une vingtaine de lieues me séparent d'elle, et je n'ai pas le courage de me séparer pour quelques jours de Louise. Elle aussi semblait se douter de ce qui se passait en moi, car elle reflétait mes propres sensations.
» Si je la trouvais indifférente en apparence, c'est qu'elle Oie sentait indifférent au dedans. Elle a été trop douce, trop aimante; je suis entré dans la vie, cravaché par une femme qui m'a fait supporter toutes les tortures que sait trouver la coquetterie, et quand j'ai été broyé, ellejn'a laissé étendu sans même me donner le coup de la mort, comme ces martyrs pensem^s que l'Inquisition broyait et laissait privés de sentiment pour la vie.
w Un jour, la jalousie m'a repris plus fort que jamais, j'ai décidé que je ue pouvais vivre plus longtemps éloigné de Louise, et nous sommes allés nous installer ensemble dans le quartier du Jardin des Plantes ; j'avais loué sous un faux nom et nous vivions ensemble comme mi simple étudiant et sa maîtresse. Dès six heures du matin j'étais
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levé et j'allais dans le Jardin des Plantes, où je rencontrais quelquefois des grisettes qui venaient accompagner leur amant jusqu'à rhôpital de la Pitié. Croirais-tu que je me surprenais à envier le sort de ces jeunes gens libres, qui s'attachent et se détachent sans remords? Je craignais tant que Louise ne se fatiguât de moi, et c'était moi qui étais fatigué d'elle ; je n'osais me l'avouer, me trouvant froid et réservé quand je rentrais, comme autrefois la Carolina vers la fin de nos amours,
)) J'ai aimé Louise passionnément; je me serais fait tuer pour obtenir un regard d'elle ; j'ai tant fait qu'elle a quitté pour moi son mari, et j'en suis déjà lassé après un an et demi. Ce sont de ces situations douloureuses par lesquelles il faut avoir passé pour s'en faire une idée. Les combats intérieurs sont plus pénibles que ceux d'un honmie qui aime encore et qui est repoussé. On arrive à se faire horreur à soi-même. Et plus on se dit : 11 faut que j'aime, moins on aime.
» Tu ne sais pas, mon cher ami, quel mal on a à se composer une tigiu-e pour avoir l'air aimable comme par le passé ; et si la figm-e ne vous trahit pas, la manière d'écouter, les réponses à des paroles qu'on n'a pas entendues sont là qui témoignent de l'état secret de votre cœur. J'arrivai à ne plus oser regarder Louise, tant j'avais peur qu'elle ne lût la vérité dans mes yeux. Et cependant vois comme l'honome est singulier : si elle avait vu ce qui se passait en moi, si un soir en entrant je ne l'eusse pas trouvée, si elle m'avait quitté, j'aurais été très-malheureux.
» Avant-hier, dès le grand matin, un commissaire de police est venu frapper à notre porte et nous a présenté un mandat d'aiTèt du procureur du roi. Louise s'est trouvée mal; je l'ai quittée avant qu'elle reprît ses sens, pour éviter une nouvelle scène douloureuse, et on m'a conduit à la Conciergerie.
1) Il y a quinze jours!... — Je l'aime plus que jamais.
maintenant que j'en suis séparé. Mon avocat me conseille iîe faire l'aire des démarches auprès de M. Creton du Coche^ afin d'éviter la prison préventive. Cela dépend du mari^ et en payant un cautionnement je serais libre jusqu'au jour de ma condamnation, car elle est certaine, le flagrant délit étant constaté. Je préfère ne demander aucune grâce à M. Creton. Plus tard je retrouverai Louise. » Mais ensuite!...
» Julien de Vorges. »
Janvior à novembre i8S3. Paris.