‹ Les bourgeois de MolinchartChapitre 11 sur 21 · DE MO LIN CM ART 3S · texte numérisé non relu

DE MO LIN CM ART 3S

femme; je me croirais dégradé, et je vous iloniieiais le droit de me regaider comme l'homme le plus vil qui soit sur la terre. Il m'a donc fallu agir de ruse; vous ne vouliez pas me recevoir chez vous, vous ne m'écoutiez plus, j'ai tenté de vous donner une lettre, vous l'avez déchirée... Que faire? 11 y a des moments où j'ai été tenté de dire à votre mari : Vous n'aimez pas votre femme, vous ne la comprenez pas, elle ne vous intéresse en rien... Eh bien! je l'aime, je crois pouvoir la rendre heureuse, laissez-moi l'emmener loin d'ici... que vous importe! C'était de la folie, n'est-ce pas, Louise? mais vingt fois pendant notre voyage à Paris, cette idée me revenait en tête... Que serait-il arrivé? Nous serions partis à l'étranger, vous am'iez porté mon nom, on peut vivre si heureux dans quelque coin quand on s'aime... 11 n'y a plus besoin de société... J'étais fou; j'ai dit mes chagrins à madame Chappe, j'ai pleuré, je l'ai suppUée de venir à mon secours; ne lui en veuillez pas, Louise, d'avoir été trop bonne, d'avoir consenti à mètre litile... Si vous saviez combien j'ai dû la fatiguer de mon amour; tous les jours j'étais chez elle, et je l'envoyais chez vous, afin d'avoir de vos nouvelles... J'ai su que vous aviez été maladive... j'aurais voulu vous voir malade, parce qu'alors vous auriez perdu toute volonté, la souffrance eût brisé vos forces, et je me serais installé près de votre Ut, ne vous quittant ni nuit ni joiu-; de la part d'un ami, votre mari l'eût permis, et j'aurais montré tant de dévouement, tant de soins ; j'espérais faire passer mon amour dans chaque parole, dans chaque geste, dans chaque regard... Vous auriez été bien ingrate de ne pas me le rendre un peu... Vous ne me répondez pas, vous ne croyez pas à ce que je vous dis, et cependant il me semble que ma parole est vraie, que vous devez l'entendre.

— Après ce qui s'est passé? dit Louise; après votre passion scandaleuse pour cette écuyère?...

— Ail ! je suis heureux, dit Julien, de vous entendre

parler avec quelque amertume de cette femme... Je le pensais bien, que votre froideur venait de là... Mais comment avez-vous pu croire, Louise, que j'aimais une autre femme deux jours après vous avoir quittée... Est-ce possible? N'est-ce pas pour vous que je suis revenu la nuit, et que votre mari m'a surpris devant votre fenêtre, me contentant de vous savoir reposer en paix non loin de moi?... N'est-ce pas pom' éteindre d'avance les soupçons qui pouvaient s'allumer chez votre mari que j'ai feint cette violente passion pour récuyère? N'est-ce pas désespérée de me voir un soir auprès de vous qu'elle est entrée dans cette furie qu'elle fît partager à son cheval, et qui faillit amener sa mort? Oh! Louise, vous devez bien m'aimer un peu pour me faire oublier les tom-ments que j'ai supportés depuis (ju'il ne m'était plus permis de vous voir.

— Et moi, dit Louise, croyez-vous que je restais calme?... Julien prit la main de Louise et la pressa longuement

dans la sienne.

— Je ne devrais pas vous pardonner, dit-elle, de m 'avoir fait tomber dans un piège.

— Si vous aviez voulu me recevoir chez vous, m'écouter. . .

— Et madame Chappe qui connaît ce secret. Quelle imprudence !

— Elle est si dévouée.

— C'est une grande faute, dit Louise. Et cette fille?...

— La servante ne m'a pas tu entrer; tout était arrangé d'avance.

— Mais votre sœur n'est donc pas malade?

Éhsa est assez souffrante pour que madame Chappe ait aggravé sa maladie devant la domestique.

— Je veux voir Élisa.

— Pas encore, Louise, dit Julien; une demi-hem-e ne peut pas remplacer im mois. Il y a un mois que je ne vous ai vue ; laissez-moi vous regarder sans rien dire; vous êtes une nouvelle femme depuis notre séparation. Il me semble que je ne vous ai jamais vue, et je ne sam'ais trop vous

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regarder... Ah! que j'ai souffert, et qu'un peu d'amour me fait oublier ces de'sastres ! Ce soir, j'irai chez vous, demain, après-demain, toute la semaine. Je deviens gourmand de vous voir.

— Qui sait ce qui nous est réservé? dit-elle tristement.

— Je vous en prie, Louise, que ce vilain mot d'avenir ne sorte plus de votre bouche; qu'importe demain, si nous sommes heureux aujourd'hui ?

— Et puis-je vous recevoir à la maison aussi souvent qu'il vous plah-a d'y venir ? Certainement mon mari n'y trouverait rien à redire ; mais les gens de la ville sont si méchants, tout se sait... je crains...

— Eh bien! dit Julien, maintenant que votre grande colère est passée , et que je vous ai avoué que madame Chappe était ma confidente, ne pourriez-vous venir ici de temps en temps, une fois par semaine, sous le prétexte de voir ma sœur? Rien de plus naturel : l'endroit est écarté, personne ne passe dans ce quartier, jamais on ne vous verra ; j'arriverai au moins une heure avant vous.

— Ouvrez la porte, dit Louise, je vous répondrai quand je serai libre.

Le comte tira une clef de sa poche et ouvrit la poHe.

— Et vous partez ainsi, dit Julien, sans im mot?

— Voyez, dit Louise, combien vous êtes exigeant; je vous ai déjà pardonné, et vous ne trouvez pas la récompense suffisante.

Julien étreignit Louise dans ses bras.

— Je ne reviendrai plus, dit-elle.

— Méchante, dit le comte, puis-je à peine vous serrer la main chez vous?

En sortant, Louise tressaillit, car madame Chappe n'était qu'à quelques pas de la porte , et sa présence donnait à supposer qu'elle venait d'écouter l'entretien.

— Ah ! ma chère dame, dit la maîtresse de pension, que je suis heureuse de vous voir ! Quel beau jeune homme ! lui dit-elle phos bas en la prenant familièrement par le bras.

Vous pouvez être certaine d'être aimée comme bien peu. Louise rougissait et se sentait confuse.

— 11 est aussi bon que beau, continua madame Chappe, et la première fois que je l'ai vu, il m'a semblé qu'il était fait pour vous tout exprès ! . . .

— Madame... dit Louise, que cet entretien blessait.

— Ce n'est pas, dit madame Chappe, comme votre mari, ce gros vilain loup, qui mérite bien ce qui lui arrive.

— Je vous en prie... madame Chappe,

— Moi, dit la maitresse de pension, je suis contre les maris, c'est plus fort que moi; est-ce qu'il est de votre âge? je vous le demande. Est-ce qu'il songe à vous être agréable? Tandis que ce cher Juhen vous aimera à passer toute la journée à vos genoux.

— Madame , de gx àce , dit Louise , voici Élisa , prenez garde qu'elle ne vous entende.

En voyant la jeune fille, Louise l'embrassa à plusieurs reprises et lui montra une affection dont la comtesse de Vorges eût pu être jalouse.

— Avez-vous vu mon frère? dit Élisa sans s'apercevoir du trouble que cette question jetait dans l'esprit de la femme de l'avoué, qui ne répondit pas et cacha son émotion en embrassant l'enfant de nouveau. Madame Chappe s'était éloignée, et Louise put se retremper dans la conversation d'ÉUsa. Cet entretien lui fit beaucoup de bien, car il lui servit à oubUer l'impression fâcheuse des paroles de la maitresse de pension. Louise, sans s'en rendre compte, avait toujours ressenti une certaine répugnance pour madame Chappe , et le court entretien qu'elle venait d'avoir avec elle n'était pas de nature à faire paraître l'institutrice sous un meillem' jour.

Au fond de sa conscience, la femme de i'avuué ne se reprochait rienj elle était venue à la pension sans se douter du complut qui existait entre Julien et madame Chappe ; elle avait pu pardonner au comte lorsqu'elle eut entendu sa justificaLion; mais les exliortatious de la maiti csse de

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pension , les éloges qu'elle faisait de Julien , entraînaient dans une sorte de complicité cette âme délicate. Aussi se promit-elle d'abord de ne plus revenir dans cette maison dangereuse, et Jiûien eut longtemps à triompher de la répugnance de Louise , qui sentait le lien qui l'unissait au comte en lui accordant im rendez-vous hors de chez elle.

Beaucoup de femmes ne se trouvent pas fautives de recevoir dans lem- salon des adorateurs qui ne cessent pas leurs déclarations; leur politique leur fait trouver des milliers de raisons : elles ne peuvent pas empêcher les hommes de leur faire la cour ; il faudrait chasser tout le monde, ne recevou' que des vieillards, s'enfermer dans un couvent. "Mais ces coquettes qui se laissent aller aux eni^Tements de paroles comphmenteuses ne donnent un rendez-vous qu'avec la volonté d'être vaincues. Dans leur esprit le raisonnement a prévu la défaite. Louise n'avait aucun point de ressemblance avec ces femmes; les faits l'atteignaient sans qu'elle les eût raisonnes; elle aimait Julien parce qu'elle ne pouvait s'en empêcher, et cependant elle se trouvait malheureuse de ne pouvoir vaincre cet amoui', qu'elle regardait comme condamnable.

Bien souvent il lui arrivait de prendre sa vie depuis le jour où elle avait juré fidéUté à l'avoué, et d'en égrener les incidents un à un comme un chapelet. Elle étudiait M. Creton du Coche à la manière d'un peintre qui fait un portrait , et ne trouvait pas dans ses actions , depuis son entrée en ménage, ces crimes nombreux dont ne manque pas de charger la tête d'un mari la femme qui veut le tromper. Une fois le mari convaincu de culpabilité, la femme marche la tête haute, la conscience en repos ; mais Louise n'avait pas de ces complaisances de conscience qui se prêtent souvent sm* le moment aux transactions les plus étranges, et qui paraît s'endormir sur les plus grandes fautes, sauf à revenir plus tard sous la forme du remords vengeur, ce fantôme des nuits sans sommeil. Louise se trouvait coupable parce (piclle ne voyait pas son maii

coupable : l'égoïsme de M. Creton du Coche j, la parfaite indifférence qu'il témoignait à sa femme ne semblaient pas des motifs absolus de condamnation.

Cependant Julien revenait tous les jours chez l'avoué, et il pressait Louise de lui accorder un nouveau rendez-vous.

— Vous ne verrez plus madame Chappe, ma chère Louise^, lui disait-il j je lui ai fait comprendre combien la présence d'un tiers vous gênait, et vous pouvez venir sans crainte. La bonne elle-même n'en saura rien ; conrnie la porte de la rue est toujours ouverte , vous passez et vous entrez immédiatement dans ce petit salon, dont j'ai fait faue une clef pour vous*

Louise se défendait d'aller à ce rendez-vous ; mais il arriva dans la conduite de M. Creton du Coche un changement qui fit triompher Julien des refus de celle qu'il aimait.

M. Creton du Coche n'avait jamais eu aucun souci, aucune maladie; il jouissait d'une de ces robustes santés bourgeoises qui sont le privilège de ceux qui pensent peu; mais tout à coup son caractère s'assombrit, il perdit son humeur égale ; au heu de sortir comme par le passé et de s'intéresser aux travaux d'embellissement de la ville, il resta dans son cabinet et inquiéta son maitre clerc Faglain, qui était obligé d'avoir l'air de travailler. Louise remarqua ce changement et lui en demanda les raisons; mais il répondit qu'il était comme par le passé. 11 perdit son humeur égale pour des airs de froideur qui étonnaient également Julien.

— Votre mari serait-il jaloux ? demanda le comte à Louise.

— Je ne le pense pas, dit-elle; il n'est pas seulement froid avec vous, il l'est avec tout le monde : avec moi, avec ses amis.

Cependant, comme l'avoué devenait de plus eti plus sombre, Louise conseilla à Julien de ne pas venir de quelques jours.

— A une condition, dit Julien, c'est que je vous verrai thez madame Chappe.

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liOiiise se fit longuement prier, et enfin accorda un rendez-vous au comte.

Le surlendemain^ elle se rendit à Tinstitution, et fut rassiu-ée de ne pas rencontrer madame Chappe : elle resta deux hem-es avec Julien, heureux de pouvoir causer en toute liberté avec celle qu'il aimait.

— Quand finiront mes arrêts ? lui dit-il en la quittant et en faisant allusion à la défense de venir pendant quelque temps chez l'avoué.

— Le jour où vous pourrez venir, dit-elle, je mettrai un pot de fleurs à ma fenêtre.

Ils se quittèrent ainsi, pleins de rêves de bonheur. Louise sortit de la pension, comme elle y était entrée, sans avoii^ rencontré personne dans les corridors; mais à peine eutelle dépassé la rue qu'elle poussa un cri.

Son mari était devant elle.

— Venez, madame, dit-il en lui serrant le poignet et en l'entrainant vers la maison des dames Jérusalem, on vous attend.

Louise avait perdu le sentiment des choses extérieures; il lui semblait qu'elle venait d'être frappée par mi coup som^d qni l'empêchait de voir et d'entendre; tout son sang s'était réfugié au cœur, et le reste du corps était froid et mort: elle sentait à peine une légère pression au bras, quoique plus tard elle trouva sa chair coupée par son bracelet. Elle entra, plutôt traînée que marchant, dans une maison qu'elle ne connaissait pas, et le sentiment ne lui revint qu'en se trouvant dans un petit salon en face de mademoiselle Ursule Creton, assise dans un fauteuil, et qui avait fait une grande toilette comme pour une cérémonie. Une joie cruelle était peinte sm' les traits de la vieille fille.

— Ah! vous voilà, madame, dit-elle; il faut ^Taiment des circonstances extraordmaues pom^ qu'on puisse vous rencontrer. Vous préférez rendre visite à des étrangers, à une madame Chappe, plutôt qu'à votre belle-sœur. 11 faut

avouer que celle maîtresse de pension exerce un .joli lAélier depuis qu'elle est arrivée, et qu'elle doit donner une singulière éducation aux jeunes filles.

— Malheureuse! dit M. Creton du Coche, avouez votre faute.

— Laissez-la, mon frère, si elle ne veut pas parler; tout à l'heure, ce M. de Vorges va parler pour elle.

— Un ami! s'écria l'avoué. Le lâche!

— Eh ! mon frère, vous croyez encore à l'amitié des jeunes gens? Si vous aviez cru à l'amitié de votre sœur, cela ne serait pas arrivé. Louise ne répondait pas; elle était atterrée et baissait la tête. Par une porte vitrée du fond, on voyait apparaître aux coins des rideaux les yeux curieux des deux dames Jérusalem, qui épiaient cette scène avec une ardente curiosité.

— Le voilà ! s'écria mademoiselle Ursule Creton, qui ne quittait pas Louise de vue et qui trouvait encore moyen de voir ce qui se passait dans la rue.

Julien sortait du pensionnat de madame Chappe, qui l'accompagnait jusqu'à sa porte; il causait avec l'institutrice, qui se confondait en poUtesses.

— Oui, s'écria Ursule Creton en s'adressant au comte, comme s'il avait pu l'entendre, ris, beau jemie homme, donne des poignées de mains à cette intrigante, fais le beau dans la rue; nous verrons si tu chanteras toujours le même air.

— Mon frère, dit-elle à M. Creton du Coche, ne sortez pas ; je vous le défends.

Mais l'avoué ne paraissait guère disposé à réaliser les craintes de sa sœur; il ne regarda même pas dans la rue. En passant devant les fenêtres des dames Jérusalem, Julien vit d'un coup d'œil la figure haineuse de la vieille fille qui l'oliservait avec attention, et il n'eut pas la pensée du drame qui se jouait dans cette maison, et dont il était le principal acteur.

Un silence profond régnait dans le salon où allait se dé-

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cider le sort de Louise ; Tavoué n'osait regarder sa femme, et Louise pleurait en se cachant la figure de son mouchoir. Seule, la vieille fille triomphait ; cette scène la rajeunissait, et elle était plus fière qu'un acteui' qu'on rappelle après la pièce.

— Venez, madame, dit-elle en allant ouvi'ir la porte du petit escalier, où les dames Jérusalem s'étaient cachées, venez, il est bon que je ne sois pas le seul témoin de cette scène ; mon malheureux frère ne compte pas, plus tard il serait capable de dire que j'ai inventé tout ce qui est arrivé depuis ce matin... Vous avez bien remarqué le comte de Vorges qui est sorti de chez madame Chappe?

— Oui, mademoiselle, dit l'une des dames Jérusalem ; jetais montée au premier étage, et là, derrière mes persiennes, j'ai tout vu et tout entendu.

— Ah! ah! s'écria mademoiselle Creton; et que se disaient ces deux honnêtes personnages ?

— M. de Vorges remerciait madame Chappe avec effusion comme du plus grand service qu'on eût pu lui rendre, et il annonçait son retour dans une huitaine.

— Qu'il y compte, dit la vieille fille ; dans une huitaine, nous nous arrangerons à ce qu'il n'y ait plus de madame Chappe à la maison.

— Il est de fait, dit l'aînée des dames Jérusalem, qu'une pareille conduite de la part d'une femme qui a de jeunes enfants à élever est "STaiment répréhensible.

— C'est scandaleux pour le quartier, reprit la seconde des sœurs.

— Monsieur Creton, dit Ursule, vous commencerez par adresser un rapport au maire, au sous-préfet, sur la conduite de madame Chappe.

— Mais, ma sœur, vous voulez donc me déshonorer publiquement?

— Et croyez- vous que toute la ville ne va pas le savoir? dit la vieille. Quand même ces dames Jérusalem ne parleraient pas, ni moi, est-ce que vous ne savez pas que les

jeunes gens se vantent toujours de passions qu'ils n'inspirent pas? Dieu merci, cette fois, celui-ci peut se vanter sans raentii' ; il n'a pas besoin d'afficher madame, elle s'affiche bien toute seule.

— Monsieur, dit Louise en relevant la tête, vous êtes dans votre droit en me chassant de chez vous : j'ai de l'amitié pom' M. Juhen de Yorges, et je ne le cache pas; mais je n'ai pas à subir un mterrogatoire chez des personnes que je ne connais pas, interrogatoire fait par une pai'ente qui m'a toujours regardée conune une ennemie, dès que je suis entrée dans la famille. Réfléchissez-y; je peux pai'aitre coupable, mais je n'ai pas violé mes devoirs d'épouse, quoique les apparences soient contre moi... Si vous croyez que la vie commune vous soit impossible, et que ma présence vous rappellerait un souvenir fâcheux, je partirai aujom'd'hui, et jamais vous n'entendrez parler de moi.

— Non, Louise, dit M. Creton du Coche.

— Comment, lui dit mademoiselle Ursule Creton, vous faiblissez déjà?

— Me promets-tu, dit l'avoué, de rentrer chez moi, en revenant à tes devoirs, à ta conduite passée ?

— Je ne sortirai pas, je m'enfermerai pendant aussi longtemps qu'il vous plau'a, je ne parlerai à personne, dit Louise, qui fondait en larmes à l'idée du sacrifice qu'elle s'imposait.

En voyant une réconciliation s'opérer si facilement, mademoiselle Creton fit une grimace, car eUe avait compté sur une rupture brutale et définitive.

— Mon fi^ère, dit-elle en changeant de figure et en essayant de donner à ses traits et à sa voix quelque chose de concihant, vous avez raison. Le mieux est de pardonner... car j'espère que ma beUe-sœm- ne m'en voudra pas de l'irritation que m'a causée cet événement.

— Oh! ma sœm-, s'écria Louise en se jetant dans lesbrâs de la vieille ûlle, je vous jugeais mal; c'est moi qui vou?

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méconnaissais jusqu'ici. Quels trésors de charité avez-vous pom- oublier aussi facilement ma conduite ?

— La religion^ ma fiUe, dit Ursule Creton, nous enseigne à pardonner aux plus grands pécheurs. Nous allons donc ne plus faire qu'une seule et même famillej tous unis, c'était mon seul désir; le mariage de mon frère nous avaient séparés, le malheur nous réunira.

— Que TOUS êtes bonne, mademoiselle Ursule! s'écrièrent les dames Jérusalem, qui feignaient la plus vive émotion et qui allèrent répandre le soir, dans la ville, le bruit de cette aventure.

Misères d'intérieur.

Dès le même soir, Julien fut frappé d'ime certaine activité qui régnait à la porte de M. Creton du Coche : un Commissionnaire traînait sur une brouette des malles, des meubles et les déposait dans la maison de l'avoué. Le comte, qui était à sa fenêtre, crut à l'arrivée d'un étranger ; de temps en temps des personnes de la ville passaient sur la place et se montraient du doigt les fenêtres du premier étage. Julien attendit la nuit ; car d'ordinaire Louise ne manquait pas, à l'heure oii elle se couchait, d'ouvrir sa fenêtre et d'envoyer au comte un signe d'adieu.

La fenêtre ne s'ouvrit pas comme de coutume, et Julien passa une nuit agitée en pensant à cet emménagement extraordinaire et à l'absence de Louise. Le lendemain matin, le domestique de l'hôtel lui apporta un petit billet qui ne contenait que ces simples mots : « Tout est découvert ; je suis perdue. Ne manquez pas de venir à la nuit tombante par la porte du jardin. — Femme Chappe. )) •

Ce fut un coup de foudre pour le comte, qui courut à la chambre de son ami Jonquières.

— Tiens, lis, lui dit JiUien.

— Le mari sait tout, pensa Jonquières en legardant la figure défaite du comte.

Et il lut le billet.

— Cela devait finir ainsi, dit Jonquières... Mon pauvre Julien !

— Je veux enlever Louise ! s'écria le comte ; je ne peux plus vivre sans elle.

Jonquières poussa une exclamation.

— Tu ne m'approuves pas ? dit Julien. Je fen prie, mon ami, aide-moi ; ne me laisse pas seul avec mon chagrin, je ne sais pas ce que je ferais pour m'en débarrasser...

— n faut voir madame Chappe, dit Jonquières ; il faut connaître à fond ce qui est amvé.

— Mais ne le dit-elle pas ? Tout est découvert.

— Tu vas sans doute recevoir la visite du mari ?

— Si je savais qu'il fît souffrir Louise, je le tuerais, dit Julien.

La journée se passa ainsi pour les deux amis, qui cherchaient à creuser le sens de la lettre de la maîtresse de pension.

— Il me semble qu'on te regarde, disait Jonquières à Julien, en voyant se retomiier quelques vieux pronieneurs bourgeois qui, aussitôt qu'ils avaient dépassé le comte, croyaient pouvoir l'étudier des pieds à la tète avec une vive curiosité.

A peine le jour commençait-il à tomber que Julien se rendit à la petite porte du jardin de madame Chappe. La maîtresse de pension portait avec afTectation son mouchoir à ses yeux.

— Déshonorée ! monsieur le comte, déshonorée ! s'écria-t-eUe, perdue dans l'esprit public pour vous avoir montré trop de bienveillance !

Et elle sanglota.

— Et Louise ? dit Juhen, qui oubhait les pleurs de madame Chappe.

— Louise, aussi perdue comme raoil... Nous sommes

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victimes de mademoiselle Ursule Creton!... Ah ! pourquoi ai-je eu le cœur si sensible?...

Alors la maîtresse de pension raconta, en coupant son récit de sanglots exagérés, tout ce qui était arrivé depuis la veille; elle appuya longuement sm* le dommage que ce scandale allait apporter à sa réputation. Son établissement "était perdu ; déjà, depuis le matin, trois élèves de la ville avaient été retirées par leurs parents, et madame Chappe s'attendait à voir partir une à une ses pensionnaires, à mesure que le bruit de l'aventure serait répandu dans la campagne; car mademoiselle Ursule Creton ne manquerait pas de faire agir contre la maîtresse de pension par tous les moyens possibles. Madame Chappe dit au comte combien était grande la colère de la vieille fille, qui n'avait pu tirer d'elle les renseignements désirables pour convaincre la femme de Tavoué de cidpabilité.

— Je m'intéresse à la jeunesse, dit madame Chappe, parce que j'ai le cœur jeune, et voilà comme j'en suis récompensée, par une ruine complète.

— Je vais partir pour Paris , dit Julien , quand il eut écouté, froidement en apparence, le récit de la maîtresse de pension.

— Ah 1 mon Dieu ! s'écria madame Chappe, je ne connaissais ici qu'une personne bienveillante et je vais la perdre... Monsieur le comte, je me sms perdue par l'intérêt que je prenais à vos amours... Mon pensionnat n^est pas payé, mes élèves s'en iront une à une, je ne remplirai pas mes obUgations... Si au bout d'un an je n'ai pas payé la moitié du prix d'achat, je peux être renvoyée, saisie et mise sur la paille... Et pourquoi? parce que deux jeunes gens s'aimaginent et que je n'ai pu voir d'un il sec ioiirs malheurs.

— Rien ne vous arrivera de fâcheux à cause de moi, madame, dit le comte, et je réparerai, autant qu'il sera en ma puissance, le dommage que j'ai pu vous causer indirectement. Je vais partir pour Paris, il me serait impos-

sible de vivre tout près d'ici ; je connais les effets de la solitude, elle me rendrait fou de désespoir... Voici mille francs en attendant; restez tranquille, ne vous affectez pas des bruits de la ville, quand même vous n'auriez plus qu'une élève... Je veillerai à ce que vous soyez largement

récompensée de vos sacrifices Mais il est évident que

vous ne pourrez plus pénétrer chez Louise ; à tout prix, il* faut que vous trouviez une femme qui arrive jusqu'à elle et qui lui remette mes lettres. Vous seule connaîtrez mon adresse à Paris, et vous aurez soin de me faire tenir régulièrement, chaque semaine, des nouvelles de Louise. Madame Chappe fondit en larmes.

— Si on ne se jetterait pas dans le feu pour un homme comme vous! dit-elle... Oui, vous aurez des nouvelles de votre Louise, je vous le jure, foi de madame Chappe, et je trouverai l'impossible pour triompher de son tyran de mari.

— Ne ménagez pas l'argent, madame Chappe, dit Julien.

— Brave jeune homme, dit-elle. Je peux bien dire qu'il n'y en a pas comme vous sur la terre.

A la suite de cet entretien , Julien alla chez son cousin.

— Mon cher Jonquières, lui dit-il, je te remercie de tout ce que tu as fait pour moi, et je t'en aurai toute ma vie une profonde reconnaissance. Maintenant tu peux reprendre ton existence tranquille que j'ai troublée... Je pars.

— Tu as l'air si tranquille et si froid, dit Jonquières, que tu dois couver ^quelque projet fou.

— Non, je vais embrasser ma mère, lui faire mes adieux, et je pars pour Paris.

— Et Louise? dit Jonquières.

— Louise reste ici ; je ne pense plus à l'enlever. Julien ayant rapporté à son cousin les renseignements

qu'il tenait de madame Chappe :

— Si tu as jamais besoin de moi, dit Jonquières, fais-moi un signe, et je suis à toi.

— Oui, dit Julien en se jetant dans ses bras, je sais quelle rare amitié j'ai trouvée en toi; mais je vais vivre

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seul pendant un an, deux ans, que sais-je? Ne m'en veux, pas si je ne te donne pas signe d'existence... Un jour viendra où nous nou^ retrouverons.

— Jure-moi, dit Jonquières, que tu n'as pas de mauvais

projets Tu me parles de l'avenir de telle sorte que tu

me fais trembler.

— Je te jm'e, dit Julien, que je veux vi\Te et que je veux vivre heureux.

En apparence résigné, Julien emportait en lui une douleur froide et muette qui ne se trahissait pas sur son visage, mais qui lui servait de masque pour mieux tromper sa mère.

La comtesse, habituée aux fantaisies de son fils, ne trouva rien d'extraordinaire à son départ pour Paris ; mais à peine le comte fut-il en voiture et à une heue de la ville, qu'il se trouva seul, sans son ami Jonquières, et sans rien qui lui rappelât directement le souvenir de Louise. 11 se sentait comme privé de son âme et se trouvait vide en dedans. 11 ouvrait de grands yeux en se surprenant à ne rien voir; il était privé de pensée, et son corps le fatiguait comme s'il eût porté un fardeau inutile.

Quant à Louise , le séjoiu" de mademoiselle Ursule Creton lui fit oublier dans les premiers jours la scène scandaleuse du pensionnat; frappée du pardon de son mari et croyant s'être méprise sur le véritable caractère de la vieille fille, elle essaya de se plier à ses exigences et de mener la vie pieuse que lui prêchait mademoiselle Creton; mais à chaque instant les ongles de la vieille fille reparaissaient et déchiraient le cœur de Louise.

On commença par lui enlever sa bonne, qui était une fille de campagne fort simple, et qui était soupçonnée d'avoir servi les intrigues de Julien.

Louise se résigna à subir ime femme de ménage de la ville, mademoiselle Chevret. que mademoiselle Creton employait depuis longtemps à préparer sa chétive cuisine. Louise comprit qu'elle avait une siu- veillante de plus dans

cette femme de ménage ; mais, décidée à se sacrifier pour rétablir la tranquillité domestique, elle ne craignait aucune espèce d'inquisition.

Elle demanda comme une grâce à son mari d'habiter une chambre sur le derrière de la maison, afin qu'on ne supposât pas qu'elle pût regarder dans la rue.

Le départ de Julien fut connu dans la ville, et les amis de M. Creton du Coche vinrent l'en avertir en lui faisant compliment; c'était tourner le fer dans la plaie.

L'avoué n'était pas de nature jalouse; mais l'idée qu'il servait de conversation à tout un pays le rendait misanthrope à l'excès. En un mois, il changea complètement de physionomie, et les années s'abattirent sur lui comme une grêle subite.

Mademoiselle Ursule Creton remarquait ces perturbations avec un intérêt marqué, quoiqu'elle eût échoué dans l'ensemble de son projet. Elle eût préféré une séparation absolue à cette paix replâtrée; la douceur, la complaisance, les soins de Louise, loin de la désarmer, ne faisaient que l'irriter ; et elle s'en vengeait en rappelant sans cesse à son frère l'événement qui avait donné lieu à son retour dans la maison.

Quelquefois, au coin du feu, le soir, quand Louise travaillait et que M. Creton regardait tristement les étincelles s'enfuir par la cheminée :

— Qui aurait dit, il y a un mois, s'écriait Ursule, que nous pouvions vivre heureux? Allons donc, Creton, ne t'assoupis pas ; c'est un bien pour un mal. 11 y en a tant qui trouvent un mal pour un bien.

L'avoué ne répondait pas.

— Ne trouvez- vous pas, ma sœur, continuait la vieille fille, qu'une réunion en famille, tranquille, vaut bien la société de cetto mauvaise créature qui vous entraînait malgré voub , uest-ce pas ? 11 ne faut pas rougir ; ce qui est passé est passé... Je ne vous en fais pas de reproche; au contraù-e, tout le monde de la ville me parle de vous

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et admire votre conversion; j'en suis un peu flattée, car j'y suis pour quelque chose ; pas vrai, ma sœur ?

Puis , satisfaite d'avoir montré à Louise qu'elle conservait un souvenir implacable, mademoiselle Ursule Creton se taisait, laissant son frère et sa femme livrés chacun à de tristes réflexions; et eUe entamait avec son chien un monologue de vieille fifle, plein de caresses, de petits gestes les plus affectueux qu'elle pût trouver dans son cœm- desséché.

Les dames Jérusalem venaient de temps en temps, sous le prétexte de rendre visite à mademoiselle Creton, étudier les drames qui se jouaient à l'intérieur entre la vieille fiUe et sa befle-sœur.

Efles affectaient de combler la femme de l'avoué de politesses plus poignantes que des insultes ; car, sous l'intonation câline de leurs paroles, il était facile à Louise de sentir une intention aiguë. La causerie des dames Jérusalem semblait du lait empoisonné. Vivre seule, enfermée dauo sa chambre, eût semblé à Louise le plus grand bonheur, en comparaison de la répugnance qu'elle avait à se trouver vis-à-^'is de ces trois terribles inquisiteurs, dont le chef était mademoiselle Creton.

— Ma belle-sœur, ces dames Jérusalem viennent vous souhaiter le bonjour, criait mademoiselle Creton du bas de l'escalier. Xe viendrez-vous pas un peu?

C'était surtout l'hypocrisie de la vieille fille qui faisait le plus souffrir Louise, car sous ces paroles d'invitation se cachaient des ordres. Dans le principe Louise avait refusé de voir les dames Jérusalem , dont la présence lui rappelait trop cruellement sa surprise en sortant de l'institution.

— Comment, madame, lui dit mademoiselle Creton, vous ne voulez pas descendre auprès de ces dames; en voici bien d'une autre... Ces dames ne vous font-elles pas honneur en voulant bien oublier le scandale que vous avez causé dans leur quartier?... Madame préférerait peut-être recevoir la visite de comtesses... Allons, madame, descendez

c^vec moi, afin qu'on sache par la ville que je vous ai

pardonné ; et, une fois pour toutes, je vous avertis de ne pas me faire monter quand je vous appelle.

Louise descendait recevoir les compliments des dames Jérusalem, qui feignaient de la traiter comme si rien d'extraordinaire n'était arrivé. C'étaient alors des compliments sans fin.

— ]kladame Creton a meilleure mine maintenant.

— Depuis quelque temps madame Creton gagne.

— La vie tranquille convient à madame Creton.

— On se conserve plus longtemps en vivant dans son ultérieur .

Les dames Jérusalem ne parlaient qu'en soulignant les mots, pom" ainsi dire ; elles avaient toujom's eu la réputation dans la ville dètre des personnes de sens et d'esprit, et cette réputation lem- avait donné le vice de peser sm' Içs mots les plus ordinaires, de parler lentement, de s'arrêter à chaque membre de phrase, et de n'ouvrir la bouche qu'avec la persuasion qu'il n'en sortait que des mots à effet.

Cette conversation était plus fatigante que la manie des auteurs qui abusent de l'italique, et qui, séparant chaque mot par un trait, semblent dire au public : « Faites attention, je vais être très-spmtuel. » 11 en est de même pour certaines personnes qui parlent du bout des lèvres, et dont la bouche s'arrondit avec complaisance, comme pour faire sorth d'un moule un bijou infiniment précieux.

Mais il eût été dangereux dans MoUnchart de pai'aître douter de l'esprit des dames Jérusalem, qui faisaient loi par lem' dénigrement, et que chacun craignait. En présence de Louise, elles jouissaient de lem' adi'esse dans ces méchancetés, car d'ordinaire elles ne pouvaient pas juger de l'effet de lem-s coups.

Retranchées dans leur petite maisijn, au rez-de-chaussée , elles envoyaient de là leurs traits comme des assiégeants envoient des boulets dans mie viiie eimemie, sans

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se rciidie compte toujours des effets produits; mais, en présence de Louise, les dames Je'rusalem pouYaient suivre les ravages de leiu:s paroles : rougem's subites, larmes dans le gosier, yeux humides; un tel spectacle était intéressant pom' des femmes jalouses de la beauté de leur victime.

Devant les dames Jérusalem, la vieille fille se taisait; se trouvant inférieure, non pas en méchanceté, mais du moins en paroles, mademoiselle Creton semblait juger les coups, et son œil, dans lequel passait encore de temps eu temps une flamme, remerciait ses alliées de la jouissance qu'elle prenait à leurs discours. Les dames Jérusalem avaient un art merveilleujt à se servir de paroles ambiguës, de mots à double entente, qui accablaient Louise sans défense. On eût dit un de ces pigeons de fête de campagne, attaché par la patte et vers lequel les garçons du village s'avancent tom' à tom', les yeux bandés, avec un sabre, pour lui couper le cou.

Louise recevait ainsi nombre de blessures sans se récrier; et quand il lui amvait de jeter les yeux sur son mari pour chercher un défenseur, elle ne rencontrait qu'un homme assoupi, ne songeant à rien et n'écoutant même pas îa conversation' du logis.

Fréquentant beaucoup la société de Mohnchai't, les dames Jérusalem savaient tout ce qui se passait, et surtout tout ce qui devait se passer. Elles arrivaient presque quotidiennement chez mademoiselle Creton avec une provision de scandales d'une nature particuhère à être agréables à cette dernière. Elles faisaient sans doute des triages avant de venir, car leurs motifs de conversation ne roulaient guère que sur des tromperies de maris, de femmes séduites et d'amants suborneurs. ]\Iaître Quantin lem- passait en sixième mam la Gazette des Tribunaux, et comme il est rare de ne pas trouver dans ce jom'ual quelques faits, d'adultère, les dames Jérusalem n'avaient jamais éprouvé autant de satisfaction de lem- sous-abonnement. L'une ra-

contait Tacte d'accusation, l'autre lisait les dépositions des témoins, les plaidoiries des avocats, et les commentaires venaient à la suite.

Louise semblait réellement Taccusée : assise sur sa chaise basse, elle redoutait de plus en plus les attaques incessantes des dames Jérusalem ; loin d'y être accoutumée, de jour en jour elle les sentait plus vivement.

La rencontre imprévue de M. Creton du Coche avait porté le désordre dans le système nerveux de la jeune fenmie : elle était devenue craintive à l'excès, et le moindre incident la froissait, comme la fine oreille d'un chat se contracte au moindre bruit. Elle essayait de tromper les souffrances que lui causaient les amies de mademoibclle Creton en s'appliquant à une broderie; mais les trois femmes avaient inventé des châtiments plus cruels que ceux dont fut victime, dit-on, le dauphui à la tour du Temple. Quand elle baissait les yeux :

— Que faites- vous donc là, ma belle? lui demandait une des sœurs Jérusalem, qui craignait que Louise ne fût absorbée par son travail.

Et elle lui prenait des mains la broderie ou la tapisserie, et la forçait de lever les yeux sm' ses juges. Les persécutions prenaient iiulle formes, et les trois femmes devaient passer les jom-s et les nuits à en créer de nouvelles.

Un jour, mademoiselle Creton invita sa belle-sœur à rendre visite aux dames Jérusalem.

— 11 n'est pas convenable, dit-elle, que ces dames viennent aussi souvent sans que vous leur rendiez leur politesse. A la fin elles s'en formaliseraient.

Louise refusa.

— Je n'entends pas, dit mademoiselle Creton, que par votre faute je perde l'amitié de ces dames. Si vous étiez fibre, madame, vous auriez le droit d'être mal élevée et d'agir comme il vous semblerait convenable; mais ces dames viennent autant pour vous que pom* votre mari et moi. Une politesse en vaut une autre.

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Louise refusa de nouveau ; elle comprenait l'épreuve (U)uloureuse à laquelle on se disposait à la soumettre. Retourner, en présence de son mari et de sa sœur, dans le petit salon des dames Jérusalem, traverser la rue où elle avait été surprise, revoir cette fatale porte du pensionnat, et surtout se montrer aux gens de Molinchart, c'est ce que Louise ne pouvait supporter, à moins d'y être traînée. Cette fois, elle combattit avec tant de résolution, que la vieille fille, craignant de la pousser à bout, laissa tomber son idée, en se promettant de la remplacer par une autre non moins cruelle.

Six semaines après avoir quitté la ville, Julien reçut une lettre de madame Chappe. Jusqu'alors la maîtresse de pension n'avait écrit au comte que des lettres sans inté^ rèt, car Louise se tenait si strictement renfermée qu'il était difficile d'avoir de ses nouvelles. D'un autre côté, madame Chappe avait perdu la majem-e partie de ses relations, et elle était mal vue dans le pays; mais ayant un grand intérêt à servir la passion du comte, la maîtresse de pension eût trompé la surveillance de dix geôliers.

Il était difficile de lutter avec mademoiselle Creton, que la haine, la jalousie, la cupidité rendaient le plus redoutable des Argus ; seulement, la générosité manquait à cet Argus, qui oubliait de se servir de l'argent. Après avoir pris ses informations avec prudence, madame Chappe sut que la femme de ménage était pauvre. 11 ne fut pas difficile de la séduire : le loyer payé, un habillement d'hiver et un pot-au-feu par semaine amenèrent la femme de ménage à se rendre.

Madame Chappe annonçait cette bonne nouvelle au comte; la femme de ménage se contentait jusqu'alors de regarder et d'écouter, et chaque soir elle apportait à madame Chappe des nouvelles de ce qui se passait dans ce ménage. A en juger par la dernière scène qui s'était passée entre mademoiselle Creton et sa belle-sœiu", une rupture ne devait pas tarder à éclater. Malgré sa douceur et l'em-

pire quelle prenait sui- elle-même^ Louise^ froissée d'entendre mademoiselle Creton lui rappeler toujours la scène du pensionnat^ et démêlant ce qu'il y avait d'hypocrite et de dangereux dans ces souvenirs^ en apparence amicaux, mais qui redoublaient Thypocondrie de M. Creton du Coche. Louise s'était ouverte à ce sujet à sa belle-sœur et l'avait priée de ne plus revenir sur ce sujet.

Autant les paroles de la jeune femme étaient empreintes de supplications, autant la vieille fille montra de colère et de haine. Elle éclata en reproches à un déjeuner auquel la femme de ménage assistait, et dit à sa belle-sœur que de pareils faits ne s'oubliaient jamais: qu'elle était trop heureuse qu'on eût bien voulu la garder dans ime famille honorable sur laquelle <?lle avait jeté la honte; que si Louise oubliait sa faute, cela témoignait de la légèreté de son caractère : qu'on contraire, il fallait qu'elle l'eut à toute heure devant les yeux, afin de se repentir et de devenir meilleure, sans quoi l'oubli amènerait inévitablement une rechute. Mademoiselle Creton prit à partie son frère et lui demanda s'il avait oubhé, lui dont le caractère était méconnaissable, lui qui couvait un mal intérieur dont il ne se relèverait jamais. Cette scène violente dura pendant tout le déjeuner, et Louise profita de ce que la femme de ménage desservait la table pom- aller s'enfermer dans sa chambre et pleurer en paix.

Madame Chappe était heureuse de ces nouvelles, elle avait le même intérêt que la vieille fille à introduire le trouble dans le ménage. Par ses ordres, la femme de ménage montra pour Louise une pitié qu'elle ressentait réellement, car il était impossible de ne pas être ému de sa douleur et de ne pas prendi'e parti contre mademoiselle Creton, qui tous les jours inventait de nouvelles acrimonies contre sa belle-sœur. La femme de ménage devint peu à peu la confidente de Louise, à mesure que les scènes se renouvelaient plus désagi'éables dans Tintérieur de la maison.

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— On vous plaint dans la ville, ma pauvre dame, lui disait-elle.

Et comme elle le répéta plusieurs fois, Louise ^ oulut savoir quelle personne cachait ce o?k

— Tout le monde, dit la femme de ménage, qui avait ordre de ne pas dévoiler madame Chappe.

Au bout de trois mois^ il fut impossible à Louise de sortir de sa chambre, tant la vieille fiîie était devenue exigeante. Louise avait plus répandu de larmes en trois mois que dans toute sa vie ; elle n'avait qu'une jouissance, c'était de s'entretenir avec sa femme de ménage.

Mademoiselle Chevret était une pauvre créature, séduite dans sa jeunesse, qui vivait pauvre, ne se plaignait jamais, et avait conservé un .sentiment violent d'amertume contre tous les hommes. Dès les premiers jours de son entrée, elle avait pris en pitié la femme de Tavoué, et elle croyait que mademoiselle Creton n'agissait que d'après les ordres de son frère. C'en était assez pour prendre parti contre le mari et la vieille fille ; aussi ne fut-elle pas difficile à séduire, et quand vint le moment où elle entendit Louise parler de la mort comme du plus grand bonheur espéré, elle comprit que la coupe d'amertume était pleine, et qu'il était temps d'agir suivant les instructions de madame Chappe.

— Ah ! ma pauvre dame, disait-elle à Louise pendant qu'elle faisait sa chambre, vraiment vous me faites pitié de vous laisser ainsi traiter par votre belle-sœur... Si vous vouliez avoir la paix !

— C'est impossible, dit Louise. Telle que je connais mademoiselle Creton, je n'ai plus qu'à me résigner.

— 11 vaudrait mieux vivre dans un désert, madame.

— Oui, dit Louise.

— Vous n'êtes pas adroite non plus, madame ; vous recevez ti'anquillement des insultes conune un bœuf à l'abattoir.., ça les encourage, soyez-en sûre... Ah! si j'étais à votre place...

— Eh bien ! dit Louise.

— Je voudrais les tenir ; oui, avant qu'il soit deux jours mon mari et ma sœur seraient à mes pieds... D'abord vous ne vivrez pas en paix tant que cette méchante femme mènera la maison; elle dehors, peut-être votre mari deviendrait-il plus humain.

— J'ai accepté cette situation, dit la femme de Favoué.

— Vous ne saviez pas non plus ce qui vous attendait ici, madame; vous n'étiez pas fautive et vous croyiez qu'on allait oublier une simple imprudence... Ah! les hommes n'oublient rien ou ils oubhent trop, dit la femme de ménage en songeant à son passé. Enfin, madame, votre vie n'est pas tenable dans ce moment ; toujom-s malade, toujours en plem^s, maigi'e à faire pitié, ça me fait bien du chagrin de vous voir changer à vue d'œil. Voulez-vous obtenir la paix?

— Est-ce possible? s'écria Louise.

Alors mademoiselle Chevret lui dit qu'elle avait une parente à dix lieues de la ville qui la recevrait à merveille, si elle voulait s'y réfugier. Eloignée momentanément de sa belle-sœur, elle écrirait à son mari et obtiendrait d'être mieux traitée de lui.

Peut-être M. Creton du Coche reconnaîtrait-il que la vie à trois était impossible, et Louise pouvait encore espérer de goûter quelque tranquillité. La jeune femme se laissa aller à ce projet, confiante dans l'affection que lui montrait la femme de ménage, et elle organisa un plan de fuite sans se douter que madame Chappe était l'àme du complot.

Au lieu de trouver une parente de la femme de ménage, Louise tomba dans les bras de Julien, qui attendait à l'arrivée de la voiture.

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l^e bonheur.

Louise, saisie par l'émotion, se laissa entraîner; et, avant qu'elle eût le temps de se reconnaître, elle était dans une petite voiture qui remmenait au galop, sans qu'elle sût où elle était enlevée avec une telle rapidité.

La route se passa sans que les deux amants pussent dire un mot; ils avaient trop à se dire, et l'excès du bonheur faisait qu'ils ne trouvaient pas de paroles pour rendre leur émotion.

Depuis qu'ils s'étaient tus pour la première fois, enfin ils se trouvaient ensemble, entre eux, sans crainte, libres. En un moment le passé était oublié^ et tout autour d'eux disparaissaient la nature, le monde, les lois, la société. 11 n'y avait plus qu'eux sur la terre. Us n'étaient même plus des humains, des êtres vivants ; c'étaient des âmes qui se rencontraient dans des étreintes célestes. Ils n'avaient plus conscience de leur corps, de leurs mouvements ; ils obéissaient à leiu-s sensations sans s'en rendre compte, comme l'enfant qui agit instinctivement remue les bras, essaye d'ouvrir les yeux et prononce des paroles inconnues. Us buvaient leur haleine, s'enivraient de regards et se sentaient mourir doucement, pour surprendre h chaque instant une nouvelle vitalité.

La voiture roulait toujours; au dedans, c'étaient des étreintes poignantes et iiévreuses à briser des barres d'acier. Leurs âmes s'étaient fondues en une seule et faisaient sentinelle autour d'eux pom' en chasser les souvenirs, les chagrins, les craintes de l'avenir. Rien n'aurait pu les séparer en ce moment, ni périls ni dangers, ils se sentaient foils et hbres.

La nuit était venue et ne faisait qu'ajouter à leur extase ;

dos la] liios ijt ulaient de? yeiix de Louise, mais Julien sentait que ce n'étaient pas des larmes amères et qu'elles tombaient lentement des paupières sans les blesser.

Les souffrances d'une année chargée d'inquiétudes s'envolaient sans bruit, et ne laissaient plus de traces dans lem^ esprit noyé d'immenses félicités.

Le grand calme de la nuit, la solitude de la campagne, le repos de la natm'e. la fraîchem' tiède de l'atmosphère, tout les portait au silence.

Us sen'd)laient avoir quitté leur ancien corps, celui qui avait tant souffert, pour entrer dans une nouvelle enveloppe tranquille, fraîche et embaumée.

La voiture roulait toujours, et ils ne se sentaient pas en mouvement. Lui comprenait qu'il était à côté d'Elle ; Elle se rapprochait de Lui.

Ils étaient plongés dans cet ineffable égoïsme de l'amour qui rend indifférent à l'amitié, à la hame, à la joie, à toutes les passions, à tous les vices, à toutes les misères de l'humanité.

On lem' aurait dit : « Vous allez mourir, » ils auraient répondu: « Nous mouiTons avec joie, si nous mourons ensemble dans un dernier embrassement. «

Qu'importe alors la vie? Ces extases renaîtront-elles jamais plus gi'andes? Le bonheur est si rare qu'on craint toujours de le voir sui^i de son éternel serviteur, le malheur, qui est attaché à son manteau, conmie, dans les anciennes peintures symbohques, la mort est à cheval derrière le médecin.

Aussi tous deux faisaient-us fête à ce bonheur inattendu, et s^en gorge aient-ils avec l'imprudence d'un convalescent à qui il est permis de manger pour la première fois. . .

Une secousse de la voiture les tira de leur beau rêve: une voix humaine les rappela à la réalité.

Le postillon était an'êté devant une auberge et appelait les servantes, plongées dans le sommeil.

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