L.a Disiribiitiou des prix
La comtesse de Vorges, qui était allée chez l'avoué, fut surprise de rencontrer une jeune femme distinguée et qui offrait tant de dissemblance avec M. Creton du Coche. La vie des petites provmces tient à l'action des casernes, des prisons, des hôpitaux ; elle imprime son cachet mesquin à tout individu, dans ses actions, dans ses démarches, dans ses habitudes, dans ses vêtements. Les habitants de la province ne sont pas coupables de cette tache d'huile qui les gagne petit à petit, et qui les envahit tout d'un coup au moral comme au physique. Une Parisienne ne résisterait point à cette vie prolongée cinq ans ; son goût si fin s'envolerait en même temps que ses caprices, la comparaison lui ferait défaut ; elle arriverait à être une femme citée dans la ville, mais il lui serait impossible dé reparaître dans Paris et d'y être remarquée.
La femip.e de l'avoué avait peut-être échappé à rornière provinciale, en vivant retu'ée, en ne s'inquiétant pas des autres dames de l'endroit et en renonçant à toute toilette. La simplicité l'avait sauvée; et elle eût été perdue en voulant swirre les incdes. D'un coup d'œil, la comtesse de Vorges, qid avait été une des beautés du faubourg Saint- Germain, fut frappée de cette distinction qu'elle avait perdue cte vue depuis vingt ans qu'elle vivait retirée dans son château.
11 y eut immédiatement un commencement de sympathie entre les deux femmes. Quoique timide, Louise ne se sentit pas emLai'rassée devant la comtesse ; il est vrai que celle-ci avait dans ses manières, dans sa conversation une exquise délicatesse qui charmait ceux qui i'écoulaient.
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n'iine grande iailié, lorle, et la ligure étioile, ia comtesse (!e Voi'ges pouvait à certains moments relever la tète^ rei^.H'der fixement^ et imposer par une dignité naturelle qui n'était pas sans dédains ; mais eiie ne se servait de ces airs que vis-à-vis des êtres mal élevés et curieux ; même avec ses gens elle se montrait affectueuse à l'excès.
Louise, dans la ville, était intimidée par Tinquisition des regards des bourgeoises qui la déshabillaient pour ainsi dire en public, inquiètes de connaître comment une jeune femme sans toilette, sans coquetterie, pouvait offrir ce charme. Mais le charme ne s'apprend ni rie s'analyse; il est quelquefois dans mi coup d'œil de côté, quelquefois dans un geste de la main, quelquefois dans la démarche, le plus souvent dans l'ensemble d'une figure sans traits remarquables; chacmi le sent, réprouve et se courbe sous -on influence.
Louise ne fit aucune difficulté de suivre la comtesse au pensionnat : elle se sentait en sûreté avec madame de Yorges, et elle ne craignait plus autant la folle passion de son fils. Quand toutes deux traversèrent la ville en voiture, plus d'une langue remua par jalousie. La femme d'un avoué dans la voiture d'iuie comtesse ! Siu ce simple thème, la jalousie jouerait des variations pendant un an.
— Pourquoi madame Creton du Coche est-elle avec madame de Yorges?
— Comment cela se fait-il?
Les provinciaux feraient d'excellents commentateurs s'ils appliquaient à des travaux sérieux la millième partie de ce qu'ils dépensent d'intuition pour la connaissance des pas et démarches de leurs concitoyens. La curiosité était d'autant plus vivement excitée (^l'il s'y mêlait de la jalousie ; la comtesse de Yorges venait rarement à Molinchart Cl elle ne fréquentait pas les personnes de petite noblesse qui y vivent isolées; aussi, jusqu'alors, cette espèce de fierté aiistocralique lui avait-efie valu une sorte d'admiration qui tomba (juand le bruit courut qu'elle avait été vue
b:bliotheca
en voiture avec une bourgeoise. Certaines personnes, qui eussent été heui-euses de lui baiser la main, furent les premières à la dénigrer; sa promenade avec la femme de l'avoué fut comme une mésalliance ; on en dit autant de mal que si la comtesse s'était remariée à un peiTuquier.
Les deux dames arrivèrent à une heure à la pension de madame Legoix, qui fut une institutrice célèbre à six lieues à la ronde. Partout, dans la ville, on ne rencontrait que jeunes filles en blanc, avec un ruban bleu, un ruban rose ou un ruban violet à la ceinture, dont la couleur indiquait qu'elles appartenaient à la classe des grandes, des moyennes ou des petites. Les mères accompagnaient les petites à la solennité de la distribution des prix, et c'étaient des étalages de robes prétentieuses, de bonnets à fleurs criardes, de tours de cheveux extravagants qui faisaient honneur airs, coiffeurs de l'endroit. La bourgeoisie femelle se rengorgeait, portait la tète haute, avait la figure gonflée d'orgueil et l'œil brillant d'enthousiasme. Dans trois ou quatre circonstances de l'année, la bourgeoisie décroche ces airs importants qui semblent accrochés dans im portemanteau avec les grandes toilettes.
La façade de la pension de madame Legoix était tendue de draps blancs ornés de guirlandes de lierre, comme pour la Fête-Dieu. Des pots de fleurs, qui partaient de la porte et se continuaient jusqu'au ruisseau, annonçaient l'entrée de la maison, sablée d'un sable fin et jaune, mélangé de fleurs des champs. Dans le vestibule étaient rangés divers hommes d'un âge mûr; portant au bras une petite échai'pe d'un bleu céleste avec franges d'argent .-c'étaient MM. Delamour, Janotet et un jeune sm'numéraire des contributions indirectes qui, pai', sa bonne conduite, partageait avec des hommes d'un autre âge l'honneur des fonctions de commissaire. Le petit Janotet, en costume de garde national, suivait chacun des mouvements de son père et s'accrochait aiLx robes des dames que le juge suppléant était chargé de conduire à leurs places.
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La comtesse de Vorges entra avec la femme de l'avoué et ne voulut pas accepter le bras d'un commissaire; elle se rendit immédiatement dans une des premières salles d'où sortaient des murmures particuliers, des cris d'enthousiasme, qu'arrachait la vue de dessins à l'estompe, de broderies rehaussées par du papier verl tendre et de modèles d'écriture. On entendait dans tous les coins voltiger les mots : parfait, délicieux, admirable, et nombre d'autres épithètes. Jamais, cependant, on ne vit pareil massacre des grands hommes gi-ecs et romains : les uns avaient la bouche de travers, les autres étaient louches, et le fameux nez grec voyait sa pureté de lignes outragée par des courbes indignes. Chacun trouvait les Romulus ressemblants, prêts à parler, et il eût été imprudent de gUsser un mot de critique au miheu de ces mères enthousiastes.
La broderie était principalement représentée par des bretelles, des blagues à tabac, des pantoufles, des bonnets grecs en tapisserie, destinés à prouver aux pères que leurs filles avaient reçu une^ brillante éducation ; mais ce qui frappait le plus, après les exemples d'anglaise, de ronde et de bâtarde, était certaines peintures de fleurs obtenues par le geîire oriental. Le fondu des feuilles de roses, les nervures des feuilles étaient atteints par des procédés mécaniques qui mettaient l'esprit des bourgeois aux abois. Des plateaux en tôle noire vernissée étaient chargés de flem's en rehef, d'une coulem* vive, que donnait le genre c/ii/iois, et les heureuses mères ouvraient leurs plus grands yeux pour tâcher de reconnaître dans ces chefs-d'œuvre le coup de pinceau filial.
Aussi ce musée était-il plein d'un bourdonnement enthousiaste que seule put rompre l'annonce de la distribution des prix. Alors toutes les dames de la ville se pressèrent les unes contre les autres, oubliant la grandeur fragile de leurs toilettes, afin d'assister plus vite au triomphe de leurs filles. La grande salle d'étude avait été dé-
Corée par un tapissier ingénieux, afin de cacher la nudité des murs; de giands rideaux de calicot rouge flottaient aux fenêtres; ou avait encadré soigneusement les estampes les plus fortes de dessin, celles qui abordaient le sujet, tels que Mazcppa, des morceaux d'après Girodet etGuérin,
Au fond était une vaste estrade où siégeait un jury composé du conseiller municipal faisant fonctions de maire, M. Pector, de mademoiselle Ursule Creton, désignée à cet honneur en sa qualité de porteuse de bannière à la confrérie de la Vierge, de M. Bonneau, secrétaire de la société académique rémoise, et de diverses autres personnes recommandables par leurs sciences et leurs vertus. Devant ces personnages étaient entassées des montagnes de couromies et de livres qui luttaient par le vernis de leur clinquant.
Aux pieds de l'estrade, de chaque côté, étaient placés deux pianos, devant l'un desquels étaient assis déjà un vieux professeur, entièrement chauve, un peu sourd, il est \Y3ii, mais qui, par son âge, offrait des garanties de moralité certaines dans une institution de demoiselles. En voyant arriver la comtesse de Vorges, la maîtresse de pension fendit la foule pour se rapprocher d'elle et lui offrir une place sur l'estrade ; mais Ja comtesse, qui n'avait rien de pédant dans l'esprit, pX qui détestait se donner en spectacle, refusa et se contenta, ainsi que la femme de l'avoué, de se confondre dans les rangs des mères de famille.
Les pensionnaires occupaient dix grands bancs de bois, et se retournaient soit par curiosité, soit pour voir plus vite leurs parents. Quelques-unes, plus impatientes, se levaient, faisaient des signes dans la salle et appelaient avec un petit sifflement de lèvres, malgré les recommandations des sous-maîtresses, qui perdaient la tête dans cette solennité, ne sachant où placer tout le monde, craignant de faire des jaloux, et, par-dessus tout, désireuses d'appeler l'attention sur leurs toiîclîes. C.inquiUile c;.uivL'i;<.\lii»i)S xî
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croisaient dans la sallo^ auxquelles madame Legoix était obligée de répondre. La maîtresse de pension était suivie d'une petite femme au nez pointu, qui à tout moment lui parlait bas à l'oreille.
— Est-ce parce que nous sommes de la campagne? disait une fermière, qu'on ne nous place pas mieux que ça... Eh bien ! nous verrons si l'année prochaine je remets mes demoiselles ici !
— Mon Dieu ! madame Legoix, j'entends des personnes se plaindre... Est-ce qu'au moins leui's filles sont bien traitées pour les prix ?
— Quelles personnes? demanda madame Legoix. Et elle se faisait mdiquer les fermières.
— La seconde n'a rien, dit-elle.
— Il faut absolument, dit la petite femme au nez pointu, lui donner un prix.
— Alors arrangez cela, dit madame Legoix. Mademoiselle Urside Creton, de son fauteuil qui dominait
l'assemblée, avait vu entrer la comtesse de Vorges.
— rS'est-ce pas madame Creton, demanda-t-elle à son voisin M. Pector, qui accompagne cette dame ?
— Oui, mademoiselle, c'est madame la comtesse de Vorges.
La vieille fille fit la grimace, nettoya de grandes conserves doublées de chaque côté d'un petit rideau de taffetas vert et se recueillit en se demandant quels rapports pouvait avoir sa belle-sœur avec une dame de la noblesse des environs.
M. Janctet montait les différentes pièces de sa petite flûte, car il devait jouer une ouverture avec le vieux pianiste de la pension, et il essayait de donner une occupation à son fils Toto, qui, effrayé de ce grand tumulte, avait envie de pleurer.
— Sauras-tu retourner les pages de la musique ? lui demanda-t-il. Surtout fais bien attention, je te ferai signe quand il sera temps.
Les bourgeoises s'impatientaient et demandaient après qui on attendait. En effet, la salle était remplie depuis près d'une demi-hem-e ; il faisait une chaleur accablante ; les bancs étaient chargés outre mesm^e. Quelques mai'is avaient été obhgés de prendre leurs femmes sur leurs genoux ; les marches de l'estrade étaient garnies de pensionnaires qui avaient dû céder leurs places aux invités. A chaque instant les domestiques apportaient des chaises qu'on avait été emprunter aux voisins et qui encombraient Testrade, au graïKl dépit des membres du jury, qui perdaient ainsi de leur isolement majestueux.
Quelques jeunes gens de la ville, frères des élèves, étaient montés dans les embrasures des fenêtres ; d'autres, sans retenue, s'étaient assis sur le piano et n'en bougeaient pas, malgi'é les cris du vieux musicien. Le petit Janotet avait fini par se loger sous le piano et tenait la jambe de son père. La maîtresse de pension commençait à perdre la tète, car la foule entrait toujours, et par certains craquements de la porte de la grande salle, on pouvait juger que l'antichambre était pleine de spectateurs mécontents de ne pouvoir jouir du spectacle.
Tout à coup les sous-maitresses claquèrent un livre de bois qui servait à rappeler les élèves au silence, et ce fut le signal du commencement : chacun se tassa une dernière fois, et àpartles quelques murmures de certains êtres mal élevés qui ne se trouvent jamais bien dans les foules, le silence se fit petit à petit. Madame Legoix ayant fait signe à M. Janotet, celui-ci chercha son fils.
— Comment, lui dit-il, tu es sous le piano ? Est-ce ainsi que tu retourneras ma partie ?
Mais Toto était convenablement assis, et l'on ne l'eut pas fait sortir de son trou pour un empire.
— Madame Legoix, s'écria M. Janotet, jamais je ue pourrai jouer ainsi...
— Ah ! monsieur Janotet, un peu de complaisance.
— Mais, madame, le morceau est coupé juste par la
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moitié sur un sol dièze qui saute au mi naturel sur un coulé.
— Voyez notre embarras, mon bon monsieur Janotet.
— Bast, dit le pianiste, vous devez savoir par cœur Tair du Poùit du jour ; vous l'avez joué dix fois.
— Allons, mon bon monsieur Janotet, dit madame Legoix.
Ayant pris son courage et sa petite flûte à deux mains, le musicien souffla trois fois de toutes ses forces dans le petit instrument de bois, qui renferme en lui, malgré son peu de volume, les cris les plus perçants de la nature.
Le silence se fit à cet appel redoutable, et M. Janotet essaya de faire passer dans son tube de bois noir tout ce qu'il avait de douceur pour chanter \e Point du jour; malheureusement, comme il l'avait prévu, il fut obligé de s'arrêter à l'endroit le plus pathétique pour retourner la romance. Le vieux maître de piano, qui avait l'oreille dure, croyant que M. Janotet était seulement en retard d'une mesure, continua son accompagnement sans s'inquiéter du chant ; il en résulta entre le piano et la petite flûte des discordances qui, ailleurs qu'à une distribution de prix, eussent pu mettre les plus courageux en fuite ; des applaudissements nombreux n'en vinrent pas moins témoigner à M. Janotet combien les assistants étaient heureux de l'ouverture.
Le conseiller municipal Pector, qui présidait rassemblée, et qui lit entendre pendant tout ce morceau divers accompagnements de bouche imitant le basson, ne fut pas un des moins enthousiastes.
Aussitôt après le Point du jour, madame Legoix se leva et fit un petit discours d'adieu à ses élèves. Brisée par les fatigues de l'enseignement, et désirant jouir d'un peu de repos sur la fin de sa carrière, elle présentait, pour Kii succéder, madame Chappe, fille de M. Chappe, ancien chef d'institution à Paris, et frère de Chappe fils, qui avait suivi la carrière de son père. « Adieu, chères élèves.
lOC LES BOURGEOIS
dit-elle en portant son mouchoir à ses yeux, loin de vous, je conserverai votre souvenir, et j'espère que mes leçons ne seront pas perdues. »
Madame Chappe, qui excitait une vive curiosité, apparut alors par une petite porte de derrière : elle était vêtue d une robe de soie noire ; ses cheveux en bandeaux aplatis sur ses joues faisaient ressortir un nez excessivement pointu. Elle se posa hardiment sur l'estrade et parla en improvisatrice pédante.
« Jusqu'ici, dit-elle, l'enseignement des demoiselles a été trop restreint. Ayant étudié à fond les diverses méthodes de la capitale, je m'appliquerai à introduire dans ce pensionnat les éléments nouveaux que d'illustres professem-s ont jugé à propos d'enseigner aux femmes. Les sciences et les arts doivent tenir une grande place dans mon programme, que je ferai connaître sous peu.
» La vie de famille aussi bien que la vie du grand monde ne peut se passer de ces éléments divers de sciences dont la civilisation a donné soif à chacun. ^Nfes plans sont combinés de telle sorte que la jeune fille qui sortira de mon pensionnat, fùt-elle ménagère, fermière ou fille de duchesse, trouvera désormais , dans l'éducation qu'elle aura reçue, des occupations sérieuses qui, aux jours de malheur ou de chagrin , empêcheront son esprit de s'arrêter à de trop tristes pensées. Du reste, mesdames, je dois remercier madame Legoix des excellentes préparations qu'elle a semées dans ces jeunes esprits ; il ne s'agit plus maintenant que d'en hâter la maturité ; tille et sœur de pirents voués à l'instruction dans la capitale, je me tiendi-ai plus que personne au courant des développements de la science, et j'espère que votre sympathie ne me manquera pas plus qu'elle n'a manqué à mon prédécesseui-. ^^
Peut-être madame Chappe eiH-elle continué son disconi ? si un craquement violent ne s'était fait entendre du c'Iu de la porte d'entrée; il se fit un mouvement dans la fouie des bourgeoises, qui poussaient des cris perçants en ^ >^ ^ i '<
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'remuer les deux battants de la porte. Toute la salle s'était levée et on n'entendait que des plaintes et des signes de terreur.
— Messieurs, s'écria madame Legoix en s'adressant aux jeunes gens qui étaient grimpés sur les embrasui-es des fenêtres, ouvrez vite la porte du jardin pour empêcher un malheur.
Quelques-uns sautèrent ; on entendit casser des carreaux et le bruit d'une porte forcée. Aussitôt une avalanche de curieux fit irruption dans la cour qui donnait dans la grande rue ; comme les grands rideaux de calicot rouge gênaient la vue, les nouveaux arrivés les tirèrent en dehors et les arrachèrent audacieusement, sans s'inquiéter si un soleil ardent, pénétrant par les fenêtres, n'allait pas convertir la salle de prix en une étuve.
11 est certain que la curiosité était motivée en ce que celte solennité dépassa toutes celles connues jusqu'alors. Madame Chappe, qui avait acheté le pensionnat avant la fin de l'année, jugea bon de débuter par un coup d'éclat. Ce fut elle qui inventa de faire jouer sur deux pianos à la fois un grand morceau à quatre mains; elle tripla le nombre de prix et de couronnes pour cette année, et elle introduisit une narration en anglais, récitée par dix élèves à la fois. A la fin de la séance, dix jeune? personnes s'avancèrent sur l'estrade, et dirent en choeur un chapitre en anglais du Ficaire de TFakefield.
Élisa de Vorges, qui était une jeune fille de dix ans, revint chargée de couronnes et de prix ; mais elle commit à la distribution une de ces fautes qui ont plus tard de graves conséquences. Suivant l'usage, à chaque nomination, les jeunes filles se font couronner et embrasser par leurs parents. Élisa avait porté ti-iomphalement ses com'onnes à sa mère, ainsi qu'à madame Creton qui l'accompagnait; ayant er;corc de nouveaux prix, et regardant du haut de l'estrade si elle ne connaissait pas dans la foule une personne amie qui \à\\. partager sa joie, madame Le
goix confla la couronne à mademoiselle Ursule Cretou pom- lui faire honneur; mais l'enfant eut peur de la vieille fille, de sa figure jaune, de ses lunettes vertes ; elle descendit de l'estrade sans avoir reçu l'accolade obligée. Les enfants ont souvent de ces secrets sentiments qui les mettent en garde contre la méchanceté. Elle frissonna de coller ses ïevres roses à la peau morte et ridée de la vieille célibataire, et celle-ci lui lança un coup d'œil que personne ne rGma''qua dans la salle.
Madame Chappe était allée vers M. Bonneau, membre de la société académique rémoise :
— On compte beaucoup sm- vous, lui dit-elle, pour nous lire un morceau, vous, monsiem-, qui avez la réputation du plus savant homme du département !
— Madame, vous êtes trop obligeante, vraiment; mais...
— Je vous en serai particulièrement reconnaissante, je vais l'annoncer à l'assemblée.
— Pas encore, je vous prie, dit M. Bonneau; l'émotion... la chaleur...
— Pendant que vous prononcerez votre discours, dit madame Chappe, nos demoiselles auront le temps de s'habiller pour une petite comédie préparée.
— Je n'y avais pas songé, véritablement...
Et l'archéologue déroula un énorme cahier. Madame Chappe envoya ses sous-maîtresses chercher un verre d'eau sucrée pour M. Bonneau ; en même temps, elle annonça que, sollicité vivement par l'assemblée, l'archéologue daignait lire un com-t fragment historique.
Sous le titre du Molincharterium des anciens, M. Bonneau tint l'assemblée pendant deux hem-es d'inquiétudes et de colère mal dissimulées. Il s'agissait de reconnaître si le Molincharterium cité par des commentateurs du moyen âge était le Molinchart actuel.
La langue française entrait pour mie minime proportion dans ce terrible discou]"s, où les textes nombreux d'un latin du moyen âge tenaient la plus gi*ande place. Une
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cnaleiir étouffante régnait dans la salle, et des battements de pieds annonçaient clairement que le discours de M. Bonneau n'obtenait aucun succès.
Il se trouva quelques êtres assez mal élevés pour crier ; Jssei !
— Ne pom'riez-vous glisser? souffla madame Chappe à Toreille de M. Bonneau, qui la regarda dun œil inquiet, et continua bravement, sans remarquer la mauvaise in • fluence antipathique des auditeurs.
— Dans cinq minutes, dit madame Chappe à M. Bonneau, il est absolument nécessaire que la comédie commence.
On voyait apparaître derrière l'estrade certaines figures bizarres de jeunes filles grimées et habillées d'étranges costumes. M. Bonneau continuait toujours avec son impassibiUté ordinaire la lecture de ses commentaires sur Molincharterium. Des conversations particuUères s'étaient établies parmi les assistants, qui ne savaient comment vaincre la parole tenace de l'archéologue.
Sur un signé de madame Chappe, un'chœur déjeunes filles se fit entendre et couvrit entièrement la voix de M. Bonneau, qui resta debout, sans doute à continuer la lecture de son mémoire, car ses lèvres remuaient et il ne paraissait nullement s'occuper du chœur qui étouffait sa voix.
Le chœur fini, on entendit avec surprise la voix de M. Bonneau succéder à celle des jeunes filles, et le mot de Molincharterium, quoique accueilli par des éclats de rire dérisoires, n'en continua pas moins à revenir à chaque phrase.
Ne sachant comment délivrer l'assemblée d'un orateur si dangereux, madame Chappe, en traversant la tribune, renversa comme par hasard les feuillets nombreux qui restaient à lire du manuscrit ; ce seul fait parvint à mettre un terme au flux de paroles de M. Bonneau, qui, hors de lui de voir son précieux manuscrit de voler de côté et
d'auiiL', couiLil api'èa les {eiiilies, et dispui'ut de la tribune.
La distribution des prix se termina par une conic'die jouée par les grandes élèves de la classe : la jeune personne qui jouait le rôle de miss Rfiétorique fut particulièrement remarquée, ainsi que celle qui représentait le personnage de miss Syntaxe. Cette pièce, semée de plaisanteries grammaticales, donna une idée de l'esprit de madame Chappe, car le bruit se répandit qu'elle en était Fautem". Les dames de la ville ne regrettèrent pas la presse qu'elles subissaient depuis le commencement de la séance, en riant aux lai^mes de la colère de M. Subjonctif , qui se plaignait vivement de rester trop souvent inoccupé. Une petite fille de six ans, à qui on avait collé des favoris sur la joue, et qui était perdue dans une longue houppelande marron, disait avec sa voix juvénile les plaintes graves de M. Subjonctif.
Si mie minorité intelligente s'accordait à louer les beautés de cet ouvrage dialogué, la majorité n'^ saisissait pas facilement les allusions délicates. 11 y avait une scène dans laquelle Prétérit-Passé et Prêter it-J ndéfini se disputaient vivement avec M. Que-Retranché ; puis tout finissait par des chansons en chœur sur les différents temps des verbes, arrangés en musique sur des airs de cantique qui faisaient balancer la tète de mademoiselle Ursule Creton, que ces mélodies reportaient à la confrérie de la Vierge.
La classe des petites ayant été aussi bien partagée que celle des grandes, la distribution fut terminée, et chacun se reth-a, une bonne moitié fatiguée du tumulte qu'entiaîne toujours une grande assemblée, l'autre moitié heureuse d'avoir puisé dans cette solennité des motifs de conversation propres à remplir quelques soirées.
Louise pria la comtesse de Vorges d'attendre un peu que le flot de la foule fût passé; elle venait d'apercevoir sa belie-sœm' descendre l'estrade, et elle voulait lui présenter ses compliments; mais mademoiselle Ursule Creton.,
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(liini'|u riiu.ii-i-iiiiiùt la fonimo de ravoii'J, eut iair de s'avancer vers elle et lui tourna brusquement le dos. Louise ne pouvait avoir une vive sympathie pour la Yieille fille, qui lui était hostile, et dont chaque parole coulenait une méchanceté; cependant ce dédain la froissa à tel point que la comtesse s'en aperçut; mais elle attribua l'air contrarié de la jeune femme à la fatigue de cette longue séance.
— Ce n'est rien, madame, ne faites pas attention, dit la femme de l'avoué ; et elle essaya de donner le change à ses idées en embrassant la petite Élisa, qui lui fit oublier par ses gentillesses la méchanceté de la vieille fille.
Peîaes d'amour.
Pendant que ces scènes se passaient à Molinchart, Julien était dans des angoisses Inexprimables. Yiendi'a-t-elle? se disait-il. Et il amassait toutes les raisons en faveur de l'arrivée de la femme de l'avoué; puis les raisons contraii'es se rangeaient en face comme une armée ennemie, et le jeune comte ne tirail de ces raisonnements que le doute. De sa chambre, située au second étage du château, il apercoNait au loin la montagne de Molinchart, et il pouvait suivre, pendant une demi-lieue, la route blanche qui tout à coup fait im coude, se cache dans les arbres, reparaît encore jusqu'à un petit pont et disparaît derrière des cabanes de paysans. La solitude n'amène pas la tranquillité; lo comte était dans une indécision cruelle, se demandant s'il devait aller au-devant de sa mère ou rester à Tattendie. Au cas où Louise viendrait^ la comtesse ne remarquerait-elle pas le trouble qui s'emparerait de son fils, seul ;• la rouie, tandis qu'au château, quand tout le monde .dit réuni, l'attention serait moins portée sur lui? ;e joui--là, il faisait un petit vent frais qui se jouait dans
les feuilles des arbres et les agitait ; au loin, ou voyait les l)lés baisser leur tète dorée et la relever doucement ; certains arbres à feuilles jaunes et douces subissaient le passage du vent en i)loyant leurs fuies branches dans mille contom's capricieux, tandis que d'autres, à la feuille sèche et vernie, miroilaient aux rayons du soleil et faisaient entendre un petit bruit métallique tant que durait la brise. Quelques sapins, au contraire, fiers, chagrins et anguleux, restaient immobiles dans leur tristesse. Julien ne pouvait quitter sa vue de ces arbres qui étaient sous sa fenêtre, et le bruit monotone du vent qui soufflait dans les feuilles endormait un peu ses inquiétudes.
Dans la cour, un petit chat rompait la tranquillité en sautant tout à coup d'un arbre, avec la vivacité dun tigre, pour se jeter à la pom'suite de petits poussins qui, à quelques pas dune poule et d'un coq, picotaient l'herbe des pavés. Un gros chien attaché à sa chaîne, accroupi sur le ventre, près de sa niche, regardait cette scène avec mélancohe. Les petits poulels accom-aient en poussant un léger cri sous l'aile de lem- mère, et le chat s'en retournait sournoisement se tapir sous un massif de rosiers, étudier d'un œil brillant, tout en frétillant de la queue, les moindres mouvements des plus jeunes membres de cette famille dont il rêvait la destruction.
Quand l'esprit est irrité, ces tableaux reposent. Julien oublia un moment l'arrivée de sa mère en regardant les mille folàtreries du petit chat, dont le corps frémissait d'inquiétude et qui, par la couleur de sa robe luisante noire et grise rayée, ressemblait à un serpent annelé qui semble s'avancer vers sa proie par une succession de cercles vivants. ^
Julien fut tiré de ses observations par un faible bruit lointain que le fit tressaillir. C'était le roulement lointain d'une voitiue sur la route récemment empierrée. A cette heure, la comtesse seule pouvait arriver au château. Aussitôt le jeune comte redevint inquiet et se promena dans
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sa chambre, ne pouvant encore dislinguer la voitui-e. La voiture se rapprochait de plus en plus; enfin, Julien put distinguer un point noir qui grossissait à vue d'œil, et il ferma les persiennes de sa fenêtre afin de pouvoir regarder Louise sans en être vu et de se composer une physionomie pour paraître devant sa mère.
La voiture approchait, mais il était impossible de découvrir les personnes qui étaient dedans, car la comtesse avait pris une voiture couverte, à cause du temps incertain ; et les émotions graduées que le comte se promettait s'évanouissaient. Il avait pensé reconnaître d'abord de loin les habits de Louise, puis l'ovale de sa figure; puis chaque tour de roue lui ferait distinguer chaque trait, et il se trouvait en présence d'une machine carrée et vernie qui ne laissait rien connaître de ce quelle renfermait.
Mais une petite main qui sortit tout d'un coup de la lourde boîte pour s'appuyer sur la portière fit battre le cœur du comte. Ce n'était pas la main calme et aristocratiquement grasse de la comtesse; ce n'était pas la main à peine formée d'Élisa; la main qui se laissait voir sur les galons jaunes de la portière était légèrement dorée, et un petit bracelet d'ambre, qui entourait le poignet excessivement délié, en faisait ressortir la couleur. Julien se retira brusquement de la fenêtre, descendit l'escalier en fouet arriva justement dans la cour en même temps que la voitm-e.
— Ah! madame! s'écria-t-il d'une voix qui contenait beaucoup de paroles et que la comtesse ne pouvait regarder que comme une marque de politesse. Comme il aidait à descendre de la voiture d'abord sa mère, puis Louise, il eut le droit de serrer un peu plus fort que l'amitié ne le permettrait la joUe main au collier d'ambre; mais la petite main ne répondit pas aussi vivement à ces protestations; elle fit la rétive, s'allongea et essaya de gagner en longueur pour échapper à une étreinte trop significative. Quoique ce petit combat muet restât inconnu aux yeux cle
la comtesse, Julien fut obligé, bien à regret, de lâcher cette main que les convenances ne lui permettaient pas de garder plus longtemps emprisonnée.
— Et mon mari, où est-il? demanda Louise.
Cette question, prononcée avec une légèreté moqueuse, rendit le jeune comte soucieux. Louise avait dans Tesprit quelque chose de malicieux ; la question qu'elle adressait à Julien n'était qu'un simple rappel à l'ordre, une petite vengeance de femme qui trouve qu'on a serré trop vivement sa main. Le comte ne comprit pas cette malice féminine et fut cruellement blessé d'entendre la femme qu'il aimait s'inquiéter si vivement de la présence de son mari. 11 répondit que M. Creton du Coche explorait les environs, et qu'à cette heure sans doute il était occupé à ses recherches scientifiques. Il fallut à Julien beaucoup de courage pour ne pas se moquer de l'avoué et pour ne pas faire sentir à sa femme l'opinion qu'il avait de ses expériences; mais il se contint, attendant de la suite des événements la conduite à tenir.
Le mari revint à l'heure du dîner.
— Ah! te voilà, dit-il à sa femme.
11 n'en dit pas davantage et se mit aussitôt à raconter à la comtesse son expédition de la jom'uée. Quoique Louise n'aimât pas son mari, elle fut blessée de la réception sans façon de M. Creton; elle y était habituée chez elle et ne s'en plaignait pas, mais la présence de la comtesse et de son fils lui fit remarquer plus vivement une pareille inditïérence. Être traitée si légèrement devant un homme qui vous aime, constitue un crime pour la femme qui ne veut jamais paraître dédaignée. N'est-ce pas donner à l'amant une mauvaise opinion de soi que de paraître occuper si peu de place dans l'affection d'un mari? Une femme avoue volontiers que son mari ne prend pas garde à elle, qu'il s'occupe de tout autre chose, qu'il a d'autres passions en tète, le jeu, la table; elle forcera même la peinture, elle montrera son mari moins aimant qu'il n'est.
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mais elle ne lui pardonnera pas de le prouver en public par des faits.
Aussi^ petit à petit, elle amasse des faits dans sa tête^, elle les groupe, elle les classe ; ces faits se grossissent, se colorent, forment des montagnes qui accableront la tète du mari, toutes sortes de détails minuscules qui échappent au condamné quand il apprend sa terrible sentence.
Un ami observateur eût fait remarquer plus tard à M. Creton du Coche qu'il avait pour ainsi dire attisé le feu des colères de sa femme, qu'il eût pu se casser la tète sans se rappeler la phrase qui avait blessé Louise.
La comtesse prit la défense de la femme de l'avoué, et fit remarquer à son mari qu'il la recevait au moins froidement.
— ]Ne faites pas attention, madame, dit M. Creton du Coche ; ma femme y est habituée, elle me connaît ; n'estce pas, Louise?
Le malheureux semblait vouloir hâter Theure de sa condamnation. Les tribunaux, qui ne prononcent de séparation de corps qu'à la suite de violences bien constatées, sont impuissants à connaître ces milles petites causes qui amènent les plus grands troubles dans les ménages et qui font que de pareils faits sont beaucoup plus violents que des brutalités. D'ailleurs il faudrait, pour les expliquer et les mettre en lumière, des esprits fins, délicats et analytiques, facultés que beaucoup d'avocats ne semblent pas avoir en partage.
— La façon dont j'ai connu M. Julien, dit le mari, est au moins singulière; mais je l'avais remarqué, il y a longtemps, et je désirais faire sa connaissance, sans me rendre compte pour quels motifs. Savez- vous, madame la comtesse, combien les habitants de Molinchart boivent de cruches d'eau par jour ?
— ^on, monsieur, dit la comtesse en souriant.
— J"ai toujours aimé à m'instruire, dit Tavoué, et c^est justement M, Julien qui m'a empêché d'arriver à mes cal-
culs. Nous avons à Molinchart des fontaines publiques, des puits et des citernes ; mais Teau n'est pas aussi bonne que celle du bas de la montagne ; il y avait longtemps que je voulais savoir combien les ânes en transportent de cruches par jom\.. J'étais un jour sur la promenade, depuis le malin, à compter les ânes qui portent chaoïm huit cruches dans lem's paniers... Vous ne croiriez peut-être pas que j'avais oublié d'aller déjeuner... Tu dois te rappeler, ma femme, le jom- où je nai pas été déjeuner; si je ne déjeunais pas, c'est que j'avais peur de manquer un convoi dànes. Vous me direz, madame, qu'il était facile d'inteiToger les femmes qui conduisent les ânes, et de leur demander : Combien ètes-vous qui faites ce commerce, et combien de fois par jour montez-vous la montagne? MaLs j'ai reconnu qu'il vaut mieux faire ses observations soi-même, voir et calculer au lieu d'interroger. D'ailleurs, les femmes de la campagne, qui ne savent pas quel intérêt vous apportez à ces questions, n'y mettent aucune complaisance.
— Connaissez-vous M. Bonneau? demanda le comte à Ta voué.
— Non, dit M. Creton du Coche.
— C'est notre voisin. Il faudra que je vous le présente. C'est également un savant fort distmgué et qui apporte la même conscience que vous dans ces soiles de travaux.
— 11 était à la distribution des prix, dit la comtesse; mais il n'a pu termmer'un morceau qui roulait sm- des matières fort délicates d'archéologie.
— Ah ! dit l'avoué, vous avez pour voisin un archéologue î
— 11 s'inquiète des moindres vestiges de monument-, cUt la comtesse, et il les recueille avec le plus gi-and soin ; les personnes qui prétendent s'y connaître trouvent son musée fort cmieux.
— J'y mènerai M. du Cociie. dit JuHen.
— Je suis enchanté de faire la connaissance des per-
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sonnes qui se dévouent à la science ; cependant j'avoue qiie le petit tailleur n'a pas montré une grande complaisance à mon égard.
— Est-ce que monsieur du Coche a été rendre visite à Cadet Bossu? demanda la comtesse.
— Oui^ madame, Jacques m'y a mené; je trouve l'invention du tailleur fort ingénieuse ; ses Cosaques sont parfaits; mais le tailleur semble avoir puisé dans lem* contemplation quelque chose de leur férocité... Pour en revenir au volume d'eau que la fontaine du bas de la montagne fom-nit aiLX habitants de Molinchart, j'étais, comme je vous le disais, depuis le matin sur la promenade, mon carnet à la mam, inscrivant chaque fois le nombre des ânes qui passaient sous mes yeux, lorsque M. le comte arriva tout d'un coup à cheval et traversa un groupe d'ânes... A partir de ce moment, mes calculs ont été dérangés. Je vous regardais, j'admirais votre faconde monter à cheval, et jamais je ne me suis rappelé si j'avais inscrit, avant votre arrivée, sur le carnet, les ânes qui se trouvaient sur votre passage.
— C'est fâcheux, dit Jonquières.
— Toutes mes observations précédentes étaient inutiles.
— Si j'avais su, dit Jidien, j'aurais passé par un autre côté .
— Oh! dit l'avoué, j'aurais pu recommencer le lendemain; mais ces calculs m'absorbaient trop.
Pendant tout le dîner, ^I. Creton du Coche ne parla que de se's ânes et de l'eau qu'ils portaient dans les cruches, au grand déplaisir de Louise, qui ne voyait pas sans peine son mari étaler sa sottise avec complaisance.
Après le dîner, on fit un tour dans le jardin ; Jonquières donnait le bras à la comtesse; M. Creton du Coche marchait seul, ruminant ses observations; la petite Élisa courait en avant et en arrière, cueillait des fleurs, faisait des bouquets, allait de l'un à l'autre, tandis que Julien, qui donnait le bras à Louise, marchait à pas lents pour mettre quelque intervalle entre sa mère et lui.
— Ouc vous tMcfi boiino d'être venue! lui iU<ait-il.
— J'aurais bien du ne pas venir, dit Louise^ après celte lettre.
— Qu'y avait-il dans ma lettre? Rien autre chose qu'une invitation.
— La voici , dit Louise ; je l'ai apportée pour la déchirer devant vous. Vous ne savez pas à quel danger vous m'exposez. Si par hasard mon mari était revenu et qu'il eût trouvé cette lettre, si elle s'était égarée, si elle était tombée en d'autres mains, que sais-je ? la malignité aurait pu en tirer parti... Tenez, la voici, et je vous en prie, monsieur, ne m'écrivez jamais, n'importe dans quelle circonstance.
Julien profita de ce que Louise lui passait la lettre pour s'emparer de la petite main rétive. Le soir était venu; il régnait une grande tranquillité dans la campagne ; la comtesse était à quinze pas en avant, causant avec son neveu. Julien ne répondit pas et garda la main de Louise dans la sienne. Rien ne porte au silence comme la campagne ; le comte avait le cœur plein de paroles, et cependant il se taisait, espérant faire passer dans une pression de mains les sentiments qui l'agitaient. Quoiqu'elle eût la main gantée, Louise se sentait gagner par un trouble inexprimable : ses pas qui ne résonnaient pas sur le gazon, la tiédeur de l'atmosphère , cette conversation muette , lui faisaient battre le cœur, et elle en arrivait à craindre encore plus le silence du comte que ses paroles.
— Laissez-moi, monsieur, lui dit-elle.
Elle fit un violent effort pour dégager son bras ; alors Julien lui lâcha la main.
— Pourquoi ne peut-on toujours vivre ainsi? s'écria Julien. Quel beau rêve, Louise! mais quel triste réveil, (fuand vous serez partie !
Heureusement pour la femme de l'avoué, Éhsa accourait en poussant des cris de joie ; elle avait trouvé deux vers luisants, les avait posés sur les bords de son chapeau
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i\o paille , et se faisait une fête de montrer à chacun ces deux polits diamants bleus qui ('tincolaient comme du pliosphoiv. Louise voulut la prend ro par la main, afin d'avoir un protecteur, mais la petite fille déclara qu'elle voulait marcher en avant pour servir de phare aux promeneurs.
Tout à coup, Julien fit un mouvement de dépit que comprit Louise. La voix de M. Creton du Coche venait de se faire entendre à peu de pas; ayant pensé quelque temps à ses découvertes scientifiques, il s'était senti isolé en pleine nuit, et il avait été faire un bout de conversation avec la comtesse, qui s'était prêtée de bonne grâce à écouter les propos bourgeois sur la brièveté des jours d'automne, sur la disparition du soleil, sur le calme de la température. Après avoir épuisé la conversation de ce côté, Tavoué, qui se servait assez souvent des mêmes motifs, venait retrouver sa femme et le comte, et recommençait pour de nouveaux auditeurs ce qu'il venait de débiter ailleurs.
Julien, quoiqu'il enrageât d'être troublé dans sa conversation muette, fut obhgé de quitter l'état vague où il était plongé et d'avoir l'air d'écouter TaAOué. Encore M. Creton poussa-t-il la méchanceté jusqu'à faire des questions sur les récoltes de toute nature de l'année, questions auxquelles le comte était obligé de répondre, tout en jurant entre ses dents contre le fâcheux.
— Mais, monsieur, dit Louise à son mari, ce que vous dites là n'est pas intéressant.
Si la nuit avait permis d'étudier la figure de l'avoué, on eût été fj'appé de sa comique sm^prise en entendant cette parole qui tenait d'un esprit révolté.
— Ce n'est pas intéressant! s'écria-t-il ; voilà bien les femmes. Tu crois sans doute qu'une conversation sur les modes, sur les chapeaux, sur la tapisserie, plairait davantage à M. le comte. Ce que c'est pourtant qu'une femme qui n'est jamais sortie de la ville : elle ne sait pas distinguer le seigle du froment, le blé de l'avoine ; elle croit volontiers que tout cela est de l'herbe, et elle vient me dire
que cela n'est pas intéressant... Ah! monsieur le comte, madame votre mère a eu bien tort^, je le crois, d'amener ma femme à la campagne.
— Au contraire, monsieur du Coche, dit Julien, ma mère est enchantée d'aAoir fait la connaissance de madame.
— Oh ! oh ! dit le mari d'un air de doute, c'est la politesse seule qui vous fait parler ainsi.
— Vraiment, dit Louise, à entendre mon mari, on me prendrait pom* une ignorante.
— Non, non, dit l'avoué, tu n'es pas ignorante, tu brodes parfaitement, tu fais également bien de la tapisserie, mais tu n'entends rien aux productions de la terre.
On arriva bientôt au château, et cette vie, calme en apparence, se continua pendant quelques jours; cependant Julien, quoiqu'il vît réaliser ce qu'il avait tant souhaité, la présence de Louise, devenait triste, et ses anciens accès de mélancolie le reprenaient. Quelquefois il fallait Tordre de sa mère pour qu'il l'accompagnât à la promenade avec Louise : il inventait des indispositions qui le retenaient dans sa chambre, disait-il, et qui le faisaient souffrir sans qu'il en résultât de maladie bien grave. Son cousin vint à son secom's et l'alla trouver, un matin qu'il n'était pas encore levé à dix heures.
— Je ne te dirai pas, dit Jonquières, que je t'avais prédit ce qui arrive, mais tâche de prendi^e un peu de courage et de combattre ta passion, non pas pour toi, mais pour ta mère.
— Ma mère ! s'écria Juhen.
— Sans doute ; elle ne m'a rien dit, parce qu'elle me sait trop ton ami pour que je ne te répète pas les moindres choses qui te regardent, mais j'ai cru comprendre qu'elle avait deviné l'état dans lequel tu te trouvais.
— Tu crois, dit le comte de plus en plus attristé.
— Je ne l'affirmerais pas, mais elle s'en doute.
— 11 ne faut pas qu'elle le sache, d'it Julien.
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— Je Tai pensé comme toi; ma tante ne souffrirait pas qu'on trompât chez elle ce M. Creton; elle ne fermerait pas les yeux complaisamment sur une intrigue, et si elle avait un commencement de certitude^ elle ferait tout pour éloigner l'avoué et sa femme.
— Peut-être le préviendrait-elle^, dit Julien.
— Il faut donc, mon cher ami, que tu joues un peu la comédie pendant quelques jours; tache de paraître gai, et chasse ces airs mélancoliques qu'elle a trop appris à connaître quand tu revins de Paris. Sois empressé, galant même, mais d'un air dégagé. Au contraire, tu es gêné auprès d'elle, tu ne parles pas, tu soupires...
— Vraiment! s'écria le comte un peu confus.
— Eh bien ! il n'y a pas de mal, tu l'aimes et tu soupires; il y a manière de soupirer; tu soupires bien, et tu n'as pas Tair encore d'un chanteiu de romances.
— A la bonne heure... dit Julien rassm'é. Mais au fond je suis bien malheureux... Est-ce singulier? Je vois la femme que j'aime toute la journée, mais je ne peux lui parler tranquillement sans qu'aussitôt le mari n'arrive, ou Élisa, ou ma mère.
— Je fais cependant ce que je peux pour qu'on ne te dérange pas. Tues malheureux de cela seulement?
— Oui, mon ami !
— Je crois, dit Jonquières, que si vous étiez seuls toute la jom-née, tu n'en serais pas moins malheiueux.
— Moi, dit Juhen.
— Tu demanderais autre chose ; il est bien rare que l'amour vous laisse l'esprit tranquille.
— Quel mari cette pauvre femme a rencontré ! s'écria Julien.
— Tu vas souhaiter peut-être qu'elle soit mariée à un homme de bonnes manières, aimable et sphituel.
— Tu te moques de moi, Charles. Mais il m'est permis de plaindre Louise d'être liée pour la vie à un homme qui l'humilie journellement et qui ne la comprend pas.
— Il est bien rare, dit Jonquières, qu'an bout do dixans, une femme trouve que son mari la compremie.
— Enfin, tu as été témoin de la manière dont l'avoué traite sa femme, avec quel sans-façon il lui répond, et les moindres occasions ru'il saisit pour l'humilier.
— Cela se comprend; par cette goguenardise, le mari croit montrer sa supériorité. J'ai connu beaucoup de maris ainsi bâtis ; leurs femmes leur servent de compères sans s'en douter; ce sont comme les paillasses des arracheurs de dents, qui reçoivent à un moment donné les soufflets du maître, pour bien faire comprendre à la foule l'autorité de celui-ci.
— Pauvre Louise! dit Jidien. Je la plains, et c'est moi qui suis à plaindre, car je l'aime et elle ne m'aiaie pas.
— Elle ne t'aime pas ! dit Jonquières. Serait-elle venue chez ta mère si elle n'avait pas au mohis un commencement d'amour ?
— Je ne sais rien démêler à sa conduite ; elle me fuit le plus qu'elle peut ; quelquefois, quand nous allons promener, elle prend le bras de son mari, qui ne s'en soucie guère ; elle me refuse les plus légères marques d'amitié... Enfin, le croirais-tu, elle méfait l'éloge des qualités de ceCreton.
— Elle lutte, dit Charles.
— Oh ! c'est indigne ! Quand je l'entends parler ainsi de son mari, je me sens révolté, j'ai honte d'aimer une femme qui a des sentiments si vulgaires, car je n'apporte aucune rancune vis-à-vis du mari. Il m'est indifférent, je n'ai pas de haine contre lui, ni d'amitié ; si je rencontrais dans la vie un être pareil et qu'on me demandât mon opinion, je l'épondrais : C'est un homme borné, qui vit et qui respire comme un animal grossier, et qui n'a même pas, au fond, la tendresse de mon chien Tom... J'aime mieux mon Tom...
Jonquières se mit à rire.
— Est-ce que tu le peins de la sorte aux yeux de sa femme ?
— J'ai essayé, mais elle ne me laisse pas continuer; elle dit qu'elle s'est trouvée longtemps heureuse...
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•—Ah! Iniigipmps n'est pas toujours.
— (^cst ce qviO je lui ni répondu: mais alors tilo parie d'abnégation^ de dévouement, de \ie paisible, d'inh'Mieiir tranquille, et ces sortes de raisons me cassent les bras, je ne sais plus que dire. Nous restons sans nous parler, empoi tant chacun de notre côté des impressions douloureuses... Pourquoi le hasard ne nous fait-il pas rencontrer, au début de la vie, des femmes telles que celle-ci, dont on serait tier, qu'on serait si heureux d'aimer; au contraire, nous nous jetons dans les bras de coquines qui savent développer notre passion au plus haut point, et qui nous laissent retomber brutalement dans un bourbier où l'on reste pris de nausées, en se demandant : Est-ce là l'amour? Quelquefois nous sortons de ce bourbier avec beaucoup d'etTorts, et toute la, vie se passe à douter de Tamoui', à le craindre... Au contraire, des jeunes filles pures, chastes, à peine entrent-elles dans la vie, on leur attache au pied un boulet, un mari tel que ce Creton, qui, s'il n'est pas usé, est imbécile... Ah! on n'est jamais heureux sur cette terre ! . . .
— 11 faut être excessivement curieux, dit Charles, pour être heureux; mais dans ce moment-ci tu parles comme un homme désespéré, et il est bien possible que demain tu sois pris d'une gaieté folle et que tu trouves la vie un cadeau inappréciable.
Julien secoua la tète.
— Qu'est-ce qu'il te faut pour te rendre fou de bonheur? un seul coup d'œil de la femme que tu aimes, et ce coup d'œil viendra.
— Le crois-tu, Charles ?
— Certainement, je vois dans la conduite de Louise des combats, des soubresauts d'opinions qui n'ont que toi pour objet. Qu'elle te le montre ou qu'elle te le cache, qu'elle soit réservée ou émue, il n'y a que toi dans la nature, toi et toujours toi. Elle fait l'éloge 'de son mari, mais c'est pour t'éprouver. Lui reconnut-elle quelques qualités, à ce
mari, qu'à rinlerioiir, sur les plateaux de cette petite balance que chaque femme a dans le cœur, elle mettrait d'un coté les pièces de six liards du mari, et de l'autre les monceaux de trésors, de bijoux et de pierreries, qui sortent par la bouche d'un jeune amant. Va, à l'heure qu'il est, M. Creton du Coche est bien bas, et il ne pèse pas lourd, comme on dit.
— Ali ! que tu me fais de bien, mon ami, dit Julien ; depuis ce matin, je n'ai fait que regarder mes pistolets.
— Que les amoureux sont difficiles à mener. Mais, comme tes matinées sont mauvaises en général, que tu n'as rien à faire ici, en ma qualité de médecin, je t'ordonne beaucoup d'exercice, et nous allons nous remettre à la chasse tous les jours. Est-ce convenu?
— Je ferai ce que tu voudras, mon ami ; mais tu me permettras de te parler d'elle?
— Un médecin, dit Jonquières, doit flatter les manies de ses malades.
Deliriiim areheolog;ienni trciueus.
Un matin l'avoué courait les champs, suivi de Jacques, qui s'ingéniait à lui fournir chaque jour de nouvelles promenades. Tous deux arrivèrent près dun monument délabré qu'on appelle dans le pays le château des Templiers.
La course avait été longue et l'avoué se leposait sur le gazon, lorsqu'il aperçut un petit homme vêtu de noir, cravaté de blanc et portem* d'un immense parapluie fermé, dont il se servait comme d'une pique pour gravir la montagne. Sous ces habits noirs, larges, on pressentait un savant, et san§ avoir de vastes comiaissances physiognomoniques, l'avoué flaira quelque être extraordinaire. Le petit homme s'arrêtait de temps en temps, regardait le château des Templiers et brandissait son parapluie avec des airs de satisfaction. 11 n'aperçut pas, dans sa préoccupation.
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l'avoué et Jacques, qui étaient étendus sur le gazon, le premier sur le dos, le second sur le ventre.
L'archéologue se flaire de loin à la façon dont il regarde un monument. Il semble qu'il lui appartient, qu'il a été construit exprès pom- sa satisfaction personnelle, et que les ruines sont destinées à être commentées par lui. L'archéologue n'est pas seulement curieux à être étudié en public; il se pose devant un édifice d'une certaine façon théâtrale; il sait qu'on le regarde et que les curieux disent de lui : Voilà un savant. Dans ces circonstances, l'archéologue n'est pas sérieiLX et manque de naïveté; il est sur un théâtre; il fait l'homme important. Mais il faut surprendre l'admirateur des monuments quand il se croit seul et quand il se laisse aller à ses sensations intimes; son œil ne s'illumine pas, comme on pourrait le croire, l'enthousiasme ne se peint pas sur ses traits, car l'archéologue n'aime pas l'architecture pour l'architecture, il l'aime }>our l'hunneur qu'elle lui rapportera devant une société savante. Un monument, pour un archéologue, représente un mémoire in-quarto de deux à trois feuilles, qu'il lira à un moment donné en séance publique. Les beautés du monument ne le séduisent guère; s'il les étudie, c'est pour en faire une analyse pénible dans une langue particulière et scientifique.
Lhomme à l'habit noir s'avança vers un grand mur (jui restait encore entier et mesura le mur avec son parapluie comme il l'eût fait avec un mètre, puis il tira de sa poche un petit carnet et y inscrivit quelques notes.
— Jacques, dit 31. Creton du Coche, qu'est-ce que fait donc ce monsieur ?
Jacques, qui commençait à sommeiller, leva la tète et dit :
— Pardi! c'est monsieur Bonneau avec son parapluie.
— Le savant monsieur Bonneau qui demeure à Yorges?
— Lui-même, monsieur.
— Je vais lui parler.
— Ne vous en avisez pas, monsieur : quand on le ren-
contre arec son parapluie, c'est un signe qu'il ne veut pas être dérangé... il travaille, et alors il est bien pire que. Cadet Bossu.
M. Bonneau était un de ces bourgeois qui furent attaqués, ffuelque temps avant 1830, dune maladie tout à fait nouvelle, connue sous le nom de delirium archeologicum tremefis. 11 est pt^rmis d'appeler cette manie une maladie, car il en souffrait violemment et versait plus de larmes siu- la démolition de la moindre vieille baraque que s'il eût perdu un membre. L'avocat Grégoire répétait souvent avec complaisance que ^I. Bonneau était attaqué de la pierre. La mode était alors aux cathédrales. M. Bonneau, riche rentier de Vorges, et ijui ne savait à quoi occupeison temps, se jeta a^ec fureur dans les bras de Tarchéologie. 11 entreprit, dans sa petite sphère, une besogne qui demandait plus de démarches que d'intelligence; ce fut de mesurer tous les monuments de sa province. Très-jeune, M. Bonneau avait eu l'esprit tom-né vers ce genre d'observations; il ne montait pas un escaUer sans compter le nombre des marches du rez-de-chaussée au grenier. Les personnes auxquelles il allait rendre visite et qui le recevaient au bas de l'escalier n'étaient pas peu surprises de s'entendre dire :
— Permettez-moi, je vous prie, de monter jusqu'au haut de votre maison, j'aurai l'honneur de vous présenter ensuite mes hommages.
— Mais, monsieur...
— Vous devez avoir au moins soixante marches dans vos deux étages. Obi je m'y connais, j'ai regardé attentivement la façade, je me trompe bien rarement, soixante marches tout au plus; je serais bien étonné s'il y avait moins de cinquante-cinq marches.
On n'avait pas lé temps de répondre que M. Bonneau était déjà monté au grenier, ne s'inquiétant pas si la personne laUcndait ou non.
— Cinquante-huit marches, s'écriait-il en entrant dans
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le salon d'un air triomphant; j'en étais sûr^ et encore vous a\ez un pas de porte, ce qui fait cinquante-neuf marches.
Avec cet esprit d'exactitude^, M. Bonneau savait combien il lui fallait de ses petites enjambées pour mesurer la longueur d'une rue, et nécessairement combien d'enjambées nécessitait le tour de la ville. Tout cela était noté avec grand soin sur un petit carnet; ce ne fut que plus tard qu'il appliqua son intelligence pleine d'exactitude à la mesure des monuments du département. Mais, dédaignant les anciennes mesures et ne se souciant pas des nouvelles, il avait inventé un moyen terme qui aurait pu troubler les habitudes de l'Académie des inscriptions et belleslettres. Tout était soumis à son parapluie. Pour lui, un monument avait tant de parapluies de longueur, tant de largeur; il ne comptait que par parapluie, n'étant jamais sorti sans ce meuble prudent. Le caractère distinctif de M. Bonneau était le parapluie, en hiver, au printemps, en été, en automne, qu'il fit grand soleil ou grande pluie, neige ou grêle. On ne se rappelait jamais l'avoir rencontré sans son parapluie, et il se l'était tellement assimilé dans les gestes, dans les mouvements, qu'on aurait juré qu'il était venu au monde avec un parapluie, et que mieux eût valu priver im boiteux de ses béquilles que lui de son parapluie.
La société académique rémoise avait admis cette siuguhère mesure, et chaque membre savait à quoi s'en tenir quand M. Bonneau annonçait qu'il avait relevé la hauteur, la largeur, la longueur, la profondeur d'un monument, et que le tout représentait tant de parapluies. La parfaite conscience de M. Bonneau dans ces sortes de travaux était tellement connue, que l'académie préférait cette mesure au métrage souvent équivoque d'un architecte, qui, n'apportant pas toujours l'application voulue, peut commettre des erreurs déroutantes pour la science.
Jacques expliqua du mieux qu'il le put à M. Cieton du Coche la haute estime que les ^qv.? ?éî'ieux du pays pro-
fessaient pour M. Bonneau; et l'avoué attendit avec impatience que Tarchéologue reparût^ car il était occupé à relever la façade de derrière du château des Templiers, et on Tavait perdu de vue; mais bientôt on put le voir manœuvrant avec beaucoup d'agilité son parapluie, le faisant pirouetter sur lui-même du manche à la queue, en arpentant avec rapidité le côté nord du monument. L'avoué n'avait pas assez d'admiration pour ce petit homme en habit noir qui escaladait des murs, s'accrochait dans les interstices des pierres et courait certainement des dangers pour donner des calculs plus qu'approximatifs de l'élévation du monument.
Quand il fut arrivé au premier étage, M. Bonneau recommença ses calculs sm- les quatre côtés du monument, pour vérifier la justesse de ses mesures, que des contreforts inclinés avaient peut-être empêché d'inscrire dans toute leur intégrité. Ayant contrôlé sur son carnet ses opérations, il descendit du vieux château avec le même sangfroid, se servant de son parapluie comme appui.
— C'est au savant M. Bonneau que j'ai l'honneur de parler? s'écria l'avoué.
— A lui-même , monsieur, dit l'archéologue , qui regarda en clignotant la décoration barométrique que portait à sa cravate M. Creton du Coche.
L'avoué déclina son nom, sa profession, son séjour au château de la comtesse de Voi-ges, et dit qu'il ne paraiti-ait sans doute pas impoli en se présentant lui-même ; mais (ju'hem-eux d'avoir rencontré l'archéologue, il n'avait pu modérer son vif désir de faire sa connaissance.
Il se joua alors entre les deux savants une comédie qui n'avait que Jacques pour spectateur : M. Creton du Coche, heuieux d'être mis en rapport pour la première fois avec un homme célèbre dont tout le pays parlait, avait le plus vif plaisir de déployer ses connaissances météorologiques; il voulut prouver que lui aussi s'occupait de matières hors de la portée du vulgaire ; mais M. Bomieau ne savait pas
écouter, à peine s'écoutait-il lui-même. 11 ne voyait dans la vie que des monuments à mesurer avec son parapluie, et il était incapable de suivie mie discussion étrangère à ce sujet. U n'y avait pas de place dans son cerveau pour les idées des autres, et tout homme qui ne s'adonnait pas à l'archéologie lui paraissait mi être d'une natm-e inférieure. Son amour-propre extrême lui faisait croire qu'il avait inventé l'art de mesurer les monuments.
— Croiriez-vous , monsiem-, dit-il à l'avoué, qu'avant mes opérations, les habitants de Reims ne connaissaient pas l'étendue de lem- collégiale?... A la dernière séance du congrès académique, je m'avisai d'appliquer mon parapluie contre le monument, et j'obtins immédiatement la longueur du monument. C'était un résultat précieux. J'entre au congrès et je demande à un de ses membres combien avait de pieds la collégiale en longuem-; il ne s'en doutait pas... On prononçait un discom's sm* un sujet d'agriculture d'une faible impoi-tance ; je me dis que si je laisse entamer la discussion sur cette matière, ma découverte peut être remise à une nouvelle séance; alors j'écris sur un petit papier : Y a-t-il un des membres présents qui puisse répondre de la longueur certaine de la collégiale? Mon petit papier circule autour de l'assemblée, et me revient sans réponse. Monsieur, les habitants de la ville euxmêmes l'ignoraient.
— 11 en «st de même, dit M. Creton, de Molinchart où. ..
— Permettez, monsieur; aussitôt le discours sur l'agricultm-e terminé, je monte à la tribime; je fais part de ma découverte, et elle est immédiatement transcrite sur le registre de la Société, à mon nom, bien entendu, afin que ce fait ne soit pas perdu pom* l'avenir.
— A Molinchart , dit l'avoué, nous sommes dans les mêmes conditions relativement à...
— Oh! je n'ai pas fmi, monsieur, il faut que je vous montre tout ce que j'ai fait pour le département. Je ne perds pas de temps, mais ma vie est réellement trop occu-
pée; je ne pense qu'aux intérêts artistiques du pays... Vous connaissez maihtenanf Vorges^ monsieur^ puisque vous y êtes depuis quelque temps ; eh bien ! vous allez voir ce que j'ai fait poui' Vorges : d'abord, j'ai créé dans ma maison un musée tel qu'il n'y en a pas de pareil dans le département... J'ai des fragments des monuments des Romains; une partie de ma cour est pavée en briques romaines ramassées une à une, quelquefois à vingt lieues de dislance l'une de l'autre. J'ai dans ma cuisine des couteaux, vous jugeriez qu'ils ont été fabriqués hier; eh bien! monsieur, ce sont des couteaux trouvés dans des tombes du pavs, et je me suis fait signer des certificats par les autorités locales , constatant que mes couteaux de cuisine proviennent de l'invasion des Gaules. . . C'est en m'entourant d'objets d'une autre époque , en les faisant servir à mes besoins journaliers, en vivant avec eux en perpétuelle contemplation, que j'ai puisé ce vif amour des monuments qui m'a conduit à de si importantes découvertes.
Chemin faisant, 31. Creton du Coche essaya à diverses reprises d'interrompre le plaidoyer de l'archéologue; mais il ne put placer un mot siu" ses études favorites ; d'aillem-s, Jacques lui faisait signe de se taire, et, après avoir essuyé le feu du tailleur aiLx Cosaques, l'avoué commençait à prendre garde d'irriter les savants. On arrivait dans le village : M. Bonneau ayant invité son écouteur à venir voir sa maison, Jacques disparut.
La maison de l'archéologue était excessivement curieuse par la prodigieuse quantité d'antiquailles qui servaient de manteau aux murailles. Le petit mur était protégé par des tessons de pots romains remplaçant les culs de bouteilles que cimentent les maçons pour empêcher l'escalade des voleurs. La porte avait deux battants ou plutôt n'en avait qu'un provenant d'une armoire de la Renaissance à figm-es sculj)tées, tandis que l'autre battant était formé d'un fragment de grille en fer tellement dénaturé , qu'il eût été impossible d'en reconnaître l'origine si^ pai' une conscience
de collectionneur, M. Bonneau n'eût accroche à chacun des objets de son musée des écrilea-ix explicatifs indiquant la date et le heu où ils avaient été trouvés. Des cornes de cerf^ des ossements de morts, un ancien serpent de cathédi-ale, des chapiteaux cassés, des statuettes gothiques sans tètes et sans mains, des serrures délabrées, des morceaux de bahuts, des armes rouillées, des pierres sculptées où il n'y avait plus de sculpture, de vieilles chaînes de fer : tout était scellé dans du plâtre contre 1» muraille, et portait une petite inscription en gros caractères sm' des morceaux de bois. Le delirium archeologicum tremens éclatait sur la façade de la maison et laissait dans Tesprit une impression triste , semblable à celle qu'on emporte de la visite d'un hôpital. Une espèce de tom'elle avait été transportée à grands frais dans un coin de la cour; et chacune des pierres nmnérotées fut replacée soigneusement comme elle l'avait été dans le principe. La manie de la restauration, le culte du passé, la fièvre du bric-à-brac avaient empli cette habitation de tapisseries trouées, de meubles boiteux, de pots égueulés et de mauvais tableaux éraillés.
M. Crclon du Coche prit pour de Fa'dmiration ce qui n'était chez lui qu'un sentiment pénil^le, en voyant entassés dans l'intériem" de la maison tant d'objets disparates, et qui n'offraient d'autre curiosité que de loger des monceaux de poussière depuis des siècles. Une petite salle mystérieuse ne recevait presque pas de jour, à cause des vitraux fêlés et plombés qui avaient été ajustés avec beaucoup de peine aux fenêtres. M. Bonneau recommanda le silence à son hôte, et disparut un moment, le laissant en proie à une certaine inquiétude respectueuse qui l'avait pris en entrant dans la maison.
— Je m'en vais vous faù-e voir, lui avait dit l'archéologue, un morceau précieux que beaucoup de musées royaux m'envieraient.
Pendant que M. Bonneau était sorti, l'avoué se recueillit et repassa dans sa mémoire les différentes observations
climatériques qu'il avait faites ; il les mit en ordre, pour ainsi dire, les groupa, afin, quand il aurait vu la collection, d'en donner une idée à rarchéologue. Jusque-là il n'avait pu placer que des demi-phrases ; mais il espérait pouvoir, à son tom-, donner cours à ses idées. M. Bonneau reparut tenant en main mie vieille lampe à mèche qui n'était pas inutile dans cette salle obscure; alors M. Creton put remarquer dans un coin un grand coffre de bois portant cet écriteau : Coffre égyptien de l'époque de la seconde dynastie. Ce coffre vulgaire pouvait avoù- été construit par un emballeur moderne ; tous les jours les voitures de roulage en transportent qui ont des formes aussi intéressantes ; mais la foi qui a fui notre époque inquiète et sceptique semble s'être réfugiée dans l'esprit des archéologues. M. Bonneau ouvrit avec soin le grand coffre : dans ce coffre était renfermé un colïret, dans le coffret une boîte. Il fallait un objet d'une immense importance historique ou d'une grande valem-, pour nécessiter cet appareil de clés, de serrures ; aussi M. Creton ouvrait de grands yeux.
• — Voyez et admirez ! s'écria M. Bonneau, en montrant du doigt une chose infoiine qui gisait au fond de la troisième boîte.
Tout disposé qu'il était à une violente admiration, l'avoué ne sut d'abord que penser, et il était embarrassé de faire éclater son enthousiasme pom* un objet incoimu.
— Comment trouvez-vous ce morceau? s'écria M. Bonneau.
C'était la première fois qu'il adressait ime question à l'avoué, et celui-ci ne savait qu'y répondre. Seulement il tendit la main dans la direction du coffre, en manifestant, sans parler, le désir de palper la chose mystérieuse.
— Permettez, dit l'archéologue, je ne laisse touchera personne ce fragment précieux.
Alors il le prit avec précaution, l'approcha de la lampe et le tourna dans tous les sens comme pour en faire ad-
mirer les délicatesses. C'était un lourd morceau de fer d'une forme gi'ossière et qui ressemblait aux boulons de fer que les marchands passent le soir dans des trous pour assujettir leurs volets. La rouille s'était arrêtée avec complaisance sur ce morceau de fer où elle trouvait sa pâtm-e. L'avoué, qui craignait de mécontenter l'archéologue, fit une grimace de complaisance qui n'avait pas de signification positive et qui pouvait au besoin simuler une admiration sans bornes.
— C'est un morceau de l'éperon de Charlemagne, s'écria M. Bonneau.
M. Creton du Coche s'inclina et fit entendre un cri prolongé destiné à remplacer le langage, quand les mots ne suffisent plus à rendre les sentiments violents qui agitent l'enthousiaste. Puis, peu à peu, reprenant sessens, il s'écria :
— Diable !
— N'est-ce pas? s'écria M. Bonneau.
— Ah ! bigre, dit l'avoué.
M. Bonneau faisait toujours tourner son boulon de fer autour de la lampe.
— Oh! dit M. Creton.
— Ah! ah! reprit avec un son de voix enchanté l'archéologue.
Ces conversations entre les amis des arts, les collectionneurs et tous les admirateurs de profession, n'ont quelque valeur que par les différentes inflexions qui colorent chaque interjection. Elles ne peuvent guère être comprises que notées; mais ce dictiomiaire admiratif a un défaut; il est restreint, et les collectionneurs ont le tort de laisser trop longtemps le même objet devant les yeux, car alors les exclamations, qui n'existent tout au plus qu'au nombre d'une douzaine, sont usées avec trop de facilité. 11 en arriva ainsi à l'avoué, qui, malgré son respect pour ce monument d'une autre époque, trouva qu'un quart d'heure de contemplation était peut-être un peu fatigant.
— Je vois, dit M. Bonneau, que vous comprenez bien.
— Cest délicieux^ s'écria l'avoué, se forçant pour donner une bfjune mesure de son intelligence.
— Je ne montre pas Téperun de Gharlemagne au premier venu, dit M. Bonneau.
— Je le crois bien, répondit l'avoué.
— Un joyau, n'est-il pas vrai? s'écria M. Bonneau.
— Curieux ! curieux ! curieux ! reprit l'avoué, qui prenait au fond l'archéologue en pitié.
— Voilà un bijou, dit M. Bonneau en lançant un léger regard méprisant sm- le thermomètre de la cravate de M. Creton, qui ferait mie jolie épingle de fantaisie.
— Oui, certainement...
— 11 est malheureusement un peu lourd, cUt M. Bonneau; sans quoi je le porterais il y a longtemps.
Pendant que le collectionneur refermait avec soin ses différentes boites, M. Creton pensa que l'air de la campagne et surtout la tension d'esprit qu'il avait apportée à comprendre M. Bonneau lui avaient donné un grand appétit. 11 se leva, brossa son chapeau de sa manche et prépara sa sortie. Mais le collectionneur lui prit la main.
— Asseyez-vous, je vous prie : vous me faites l'effet d'un homme de tact, je veux vous faire entendre le mémoire que je prépare pour le congrès de Château-Thierry.
M. Creton s'assit avec résignation, éprouvant une certaine teiTCur au mot de mémoire; mais il ne voulut pas blesser l'archéologue qui lui montrait tant de confiance.
— 11 s'agit, dit M. Bonneau, d'une affaire très-importante pom- notre cité, et dont on me sam-a à peine gré. Les paysans passent devant ma porte, et ils ne se doutent pas que je veille à leurs intérêts, et que cette lampe, sou- ^ ent allumée la nuit à des heures avancées, annonce un penseur qui sacrifie son sommeil à des questions d'une haute portée historique. Et d'abord je vais vous hre la correspondance nombreuse, dont voici le dossier copié en double, hem-eusement, car l'incurie des administrations est telle, que, de la mairie de Vorges, de la sous-préfec-
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tare de Molinchart, du ministère de l'intérieur, ©nn'a pas encor»^ daigné me répondre. Voici la lettre au ministre, celle qui est la plus explicative, et pour laquelle j'attendais luie nomination de membre correspondant des moniunents historiques.
M. Bonneaii, qui portait les inTestigations de son esprit dans les choses les plus minimes, s'était réveillé un matin avec Tidée que le mot de Vorges avait un S de trop à la fin de son nom. Cet S le blessait, l'irritait, était devenu sa bête noire; il courut d'abord le pays en annonçant partout sa découverte, à savoir que Vorges devait s'écrire sans S; mais les fermiers et les propriétaires de l'endroit ne comprenaient pas Tintérêt d'une lettre de moins dans mi nom. N'étant pas secondé par ses concitoyens, M. Bouneau fit à chacun des membres du conseil municipal en particulier des visites qui ne furent pas plus heureuses. Le budget de Tannée, la question des chemms vicinaux étaient la grande affaire du conseil municipal.
En voyant ce volumineux dossier et un énorme cahier qui représentait le fameux mémoire, l'avoué sentit sa faim redoubler, et il essaya, avant que la lectm-e ne fût commencée, de faire entendre qu'on l'attendait au château; mais M. Bonneau avait trouvé un auditem', et il ne l'aurait pas plus lâché qu'une araignée une mouche. Xe sachant comment décider les habitants de Vorges à supprimer 1'^ du nom de la ville, M. Bonneau en écrivit au préfet du département ; mais les bureaux restèrent muets devant cette pétition. Alors Tarchéologue irrité en référa au ministre de l'intérieur ; il disait que sa réclamation était fondée sur les motifs les plus graves, et qu'il espérait fournir les documents les plus précis et les plus irréfragables.
Sans doute certains historiens avaient écrit Vorges avec un S; mais c'étaient des personnes étrangères à la localité et qui copiaient VS de leurs prédécesseurs, sans vérifici' si l'orthographe du nom était exacte. « Les véritables
savants, fnonsieur le ministre, écrivait M. Bonneau, désirent faire disparaître cet S de notre commune. C'est pomnous mi devoir que de ne pas laisser altérer le nom d'une petite ville dont il est question dans les Commentaires de César. Monsieur le ministre rendrait à Vorge mi véritable service, en ordonnant qu'à Tavenir, dans les actes administratifs, le mot P'orge sera orthogi'aphié conformément aux chartes historiques où il est parlé de Yorge. Si on laissait se propager cette erreur plus longtemps, les habitants s'habitueraient à cet S, ne voudraient plus s'en séparer, et consacreraient une orthographe contraire à la vérité. Le premier S qui ment effrontément à l'histoire apparaît dans la minute d'un notaire de Vorge ; cette faute provient évidemment d'un clerc ignorant. Là encore cet S, source de l'errem* moderne, est-il contestable ; on ne sait que penser. Est-ce un caprice de la plume qui s'est arrondie tout à coup après la formation de Ve? J'ai étudié longuement cette minute à la loupe, monsiem- le ministre, et j'ose affirmer qu'aucmi expert ne se prononcerait sur cet S douteux. Il est très-désirable, monsiem* le ministre, que vous vouliez bien appuyer de votre haute autorité mes humbles efforts. Vorge avec un S est un mensonge impudent. Que l'administration supérieure arrête cet S, et l'archéologie ne pomi-a qu'applaudir à la protection que monsieur le ministre accorde aux efforts de quelques savants modestes de la province. »
Cet S troubla la tète de M. Creton du Coche par sa fréquente répétition. Il se remuait sur son fauteuil, croisait et décroisait les jambes avec des marques d'impatience; mais M. Bonneau ne le lâchait pas et relisait sa volumineuse brochure en lui signalant de temps en temps certains passages à effet. Le malheureux avoué ne pouvait même sauter une page du mémoire, car M. Bonneau ne le quittait pas de l'œil et cherchait à surprendre sur la figure du lecteur quelques marques de satisfaction. Enfln, après ti'ois grandes heures de lectui-e assidue, M. Creton parvint
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à s'échapper; mais il passa une mauvaise nuit, ayant des cauchemars où des »S nombreux, semblables à des sangsues, s'avançaient en grouillant vers lui et lui suçaient le sang.
E.a Comédie sous la table.
Quelque temps après la distribution des prix, madame Chappe, la nouvelle institutrice, rendit visite aux principaux personnages de Molinchart. Ayant longtemps séjourne à Paris, elle en avait pris les manières polies, la conversation pleine de caresse, et elle pouvait, d'un instant à l'autre, changer adroitement de caractère. Elle n'alla pas seulement chez les personnes qni avaient des filles à élever, elle se présenta dans les maisons les plus considérables et les plus influentes.
Sentant surtout de quel poids était la religion dans l'éducation, elle en affecta les semblants, et ne tarda pas à entrer en relations avec les personnes pieuses qui avaient des rapports directs ou indirects avec le clergé.
Entre autres dont elle tenta de se faire des protectrices, mademoiselle Ursule Creton ne fut pas oubliée. La vieille fille était quinteuse à l'excès, et la dévotion outrée ne la menait pas à chérir son prochain; au contraire, elje oubliait les qualités des gens qu'elle fréquentait pour tomber sur leurs défauts les plus minimes, des moindres défauts elle faisait une montagne ; mais madame Chappe savait combien ces natures hargneuses sont faciles à séduire et le parti qu'on en peut tirer.
Elle alla exprès à l'église les jours où elle savait que mademoiselle Creton s'y trouvait ; elle lui offrait son bras, portait son parapluie, et avait à son service des trésors de flatteries énormes que la vieille fille avalait avec la voracité d'un poisson. La paroisse Notre-Dame, disait l'institutrice, devait être fière de compter dans son sein une demoiselle si respectable par ses vertus. Madame Chappe savait ad-
mirer le chapeau ^ert doublé de jaune de mademoiselle Cretoii; elle poussait l'audace jusqu'à parler de la lieauté de la vieille fllle, dont, disait-elle, les traces étaient visibles encore.
Ursule Creton n'avait jamais entendu parler de sa beauté ; sa figure était si refrognée, si jaune et si ridée, que le miroir si trompeur ne rendit jamais de reflet satisfaisant.
La première fois qu'elle entendit ce langage, la vieille fille devint confuse et son sang eut encore assez de force pom- colorer légèrement ses joues ; elle sourit à la seconde fois, et il ne fallut pas que la maîtresse de pension le répétât quatre fois pour que la vieille fille crût avoir été une beauté accomplie.
Tout ce que faisait mam' selle Ursule était parfait, car madame Chappe attrapa immédiatement cette prononciation de mam' selle, qui prenait dans sa bouche une nuance de bonhomie et de familiarité» La maison de mam'selle était la mieux située de la ville ; il n'y avait que mam'selle pour avoir d'aussi jolis petits Jésus en cire; qui est-ce qui oserait porter la bannière après mam'selle? mam'selle avait de jour en jom' une mine plus florissante; enfin V Amour à mam'selle était le plus beau de tous les Amom's.
U Amour était le vilain chien gras dont le ventre caressait le plancher quand il essayait de marcher. 11 eut sans doute conscience des compliments de la maîtresse de pension, qui les lui faisait passer sur un morceau de sucre, car il quitta pour elle seule le grognement enrhumé qui se prolongeait tout le temps que durait une visite. Madame Chappe avait été dans une grande partie des familles de Molinchart, et partout, disait-elle, on faisait l'éloge de mam'selle, on l'honorait, on la glorifiait. La vieille fille put se regarder dès lors comme une sainte Ursule, avec les avantages de la virginité et sans les souffrances du martyre. Madame Chappe avait appris à Paris quelques secrets de cuisine inconnus à la province, elle savait con-
fectionner certaines délicatesses sucrées qu'elle portait à la vieille lllle; les compliments acliarnés de la maîtresse de pension, ses chatteries, en firent une amie indispensable désormais à la vie de mademoiselle Ursule Creton.
Le bruit de cette liaison, du reste, se répandit dans la ville. Jusqu'alors personne n'avait pu s'emparer du cœur de la vieille fille ; on en conclut que madame Chappe avait un caractère d'une douceur évangélique, et que bien certainement elle était confite en pratiques religieuses, pomque la porteuse de la bannière voulût bien l'admettre dans sa familiarité. Ursule Creton, que l'âge commençait à gagner, se fût peut-être démise de ses fonctions à la confrérie de la Vierge en faveur de madame Chappe, si la profession de celle-ci ne l'eût empêchée d'accepter des honneurs qui pouvaient la détourner de l'enseignement.
Ayant solidement bâti les fondements de sa réputation, madame Chappe songea à doubler au moins le nombre de ses élèves ; elle pensa qu'un voyage aux alentours, chez les fermiers, pouvait être d'une grande utilité, et eUe vint im jom' chez mademoiselle Creton, les larmes aux yeux, feignant une violente douleur d'une séparation de quatre jours ; en même temps elle lui demandait quelques conseils sur les personnes à voir, car la vieille fille connaissait les environs aussi bien que la ville. Madame Chappe espérait encore tirer quelques mots de recommandation pour de hautes familles.
— Je m'en vais commencer par Landouzy, dit l'institutrice ; de là je pense aller à Yorges.
En entendant ce nom, mademoiselle Creton sauta sur sa chaise, et sa figure se tira comme par mille ressorts invisibles ; son nez se pinça, son menton s'allongea : madame Chappe fut effrayée du changement subit qui s'était opéré sm- la physionomie de la vieille tille.
— A Vorges ! vous allez à Vorges ! s'écria-t-elle.
— Qu'avez-vous donc, mam'scUe ? est-ce que vous vous sentez mal ?
— Notij non, dit mademoiselle Crelon ; ah ! vous allez à Vorges !
— Je compte présenter mes respects à madame la comtesse en passant.
— Ah ! la comtesse, celle qui reçoit chez elle M. et madame Creton.
— Ne sont-ce pas vos parents ? demanda la maîtresse de pension, qui, depuis son arrivée, n'avait pas encore entendu la vieille fille parler de son frère.
— Ce sont mes parents, comme vous dites, madame, mais je les renie... Ah ! vous allez à Vorges, au château, eh bien ! j'en suis fort aise, vous pouvez me rendre un grand service.
— Vraiment, mam'selle ; que je suis heureuse ! moi qui me jetterais dans le feu pour vous...
— Écoutez : j'avais un frère, car je n'appelle plus M. Creton mon frère ; il s'est rendu indigne de mon amitié en épousant je ne sais quelle femme de rien, sans fortune et sans tournure, une espèce de bohémienne, ma parole ; elle en a la couleur, et elle a eu l'art d'ensorceler M. Creton, qui, avant de l'avoir vue, ne songeait pas au mariage, vivait en paix auprès de moi; je voulais lui laisser mes économies... Qu'il y compte maintenant! je laisserai plutôt tout à des étrangers ; je m'arrangerai de telle sorte qu'il n'aura rien, et je n'oublierai pas, dit la vieille fille en regardant la maîtresse de pension, les personnes qui m'ont été dévouées !
— Bonne mam'selle ! s'écria madame Chappe. Je déteste déjà ce M. Creton. 11 ne sait pas le trésor qu'il a perdu en vous quittant, vous, un ange de douceur.
— Comment il se fait que cette femme a attiré chez elle un jeune mirliflor qui est le fils de cette comtesse, je l'ignore. Ce que je sais, c'est que M. Creton et sa femme mènent maintenant un train au-dessus de leur fortune ; ils reçoivent comme des princes, ils ont table garnie à tous
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^enants, ils donnent des fêtes. On dirait qu'ils ne savent pas ce que coûte l'argent.
— Ce sont des dépensiers, dit madame Chappe. Comme vous voyez juste, mam' selle.
— Tout Molinchart en parle ; chacun me plaint d'avoir un frère prodigue qui, quand il sera sur la paille, retombera chez moi avec sa coquette de femme, ce que je suis bien décidée à empêcher par n'importe quels moyens. D'ailleurs, est-ce la place à un avoué d'aller chez la noblesse? Les révolutions ont tout changé. Jamais, démon temps, on n'eût vu le fils d'un ouvrier viser plus haut que lui, car M. Creton a beau dire, il est fils de Marianne Létannée, femme de Jean Creton, notre père, charpentier de son état, qui avait amassé à la sueur de son front de bons écus, et qui a fait la sottise de vouloir que son fils entrât dans la magistrature. Ah ! si notre chère mère Marianne pouvait revenir dans ce monde, elle croirait être éborgnée en voyant son fils fréquenter des marquis. Il faut laisser les nobles entre eux et les vilains entre eux. C'est le seul moyen que les affaires marchent bien. Comment voulezvous que M. Creton soutienne le train de ces nobles de Vorges ? Tout avoué qu'il est, ce n'est pas avec les affaires qu'il fait qu'il nourrira des chevaux et qu'il entretiendra des carrosses pour lutter avec les équipages des gens de Vorges. Non,cen'estpaspossible, etil y aura une fin... Comprenezvous que voilà plus de trois semaines que] monsieur et madame vivent à la campagne chez des gens au-dessus de leur condition. . . Nécessairement, il faudra qu'ils leur rendent la pareille, etilen sautera, de l'argent, par les fenêtres.
— Dieu ! que vous avez de bon sens, mam'selle, dit madame Chappe.
— Je me demande ce qu'ils font là-bas et dans quel but ils y restent si longtemps; comprenez-vous bien, madame Chappe, que j'aie encore la faiblesse de m'inquiéter d'eux, les ingrats qui ne sont seulement pas venus me rendre une visite avant de partir ?
— Est-il possible !
— Il y a là-dessous un mystère ; cctic petite femme, madame Creton, est une fine mouche, une intrigante. Elle m'a toujours déplu. Je disais à mon frère : Prends garde, réfléchis bien avant de te marier à une femme plus jeune que toi et qui n'a rien pour elle. Mais les hommes sont tous
• de même, U s'est marié malgré moi; maîgi'é ma froideur, madame Creton venait me caresser de temps en temps et faire l'innocente ; mais ce sont des mensonges d'héritiers auxquels je ne me laisse pas prendre... On en voulait à ma succession. Quand je la voyais entrer, je me disais Allons, en voilà une qui vient voir si je soilirai bientôt de chez moi les pieds en avant... Ils n'auront rien, madame Chappe, ils n'auront rien, soyez-en sûre.
La maîtresse de pension feignit une grande bonté en essayant d'atténuer les torts d'ime jeune femme qui pouvait n'èire que légère ; mais elle le faisait de telle sorte qu'elle poussait de plus en plus la vieille fille dans la voie des ressentiments.
Chargée de la mission d'étudier la conduite de M. et de madame Creton à Vorges, madame Chappe partit l'esprit plein de pensées nouvelles. La succession de mademoiselle Creton se dessinait dans un lomtain doré ; avec quelque adiesse et un grand esprit de conduite, il était facile de s'emparer complètement de l'esprit de la Aieille fille. Le principal était fait : déjà les deux seuls héritiers étaient écartés par lem's propres fautes ; ils ne s'agissait plus que d'empêcher une réconciliation entre le frère et la sœm". De ce côté, madame Chappe était un peu tranquille, les hames des vieilles gens étant égales à lem- entêtement ; mais mademoiselle Ursule Creton pouvait changer d'avis, et oublier la maîtresse de pension, car elle n'avait jeté que quelques paroles en l'air relativement à une donation, et les vieilles filles sont aussi capricieuses que les johes femmes. U était nécessaire, avant tout, de se faire faire mi legs par testament; ou plutôt une donation de la main
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à la maiii serait une affaire plus sérieuse. Madame Cbappe roulait cette idée dans sou esprit en ne sachant comment entamer cette question délicate de la donation. Elle espémit la déguiser sous la forme d'un prêt sans conditions. Tout le long du chemin se passa à nuniner ces projets dont la réussite faisait sortir madame Chappe de renseignement qu'elle haïssait^ mais dont il fallait se servir.
La maîtresse de pension était à quatre heures à Laudouzy . séparé seulement d'une demi-lieue de Yorges ; elle entra dans un hôtel, non pour se reposer, mais pour y passer une hem-e, car elle voidait arriver au ciiàteau à l'heure précise du dîner, afin d'être certaine d'être invià rester au moins jusqu'au lendemain. Madame Chappe it remarqué, à la distribution des prix, la comtesse de
1 ges, et elle était à peu près certaine que la grande • ijine ne s'enthousiasmerait pas d'elle facilement. Une -lande bienveillam^e était répandue sur la physionomie de la comtesse ; mais madame Chappe connaissait assez le monde pour savoir combien ces natm^es sympathiques à la sincérité deviennent tout à coup défiantes et réservées vis-à-vis des pei*sonnes rusées. La maîtresse de pension se savait l'esprit louche ; malgré tout son art, il lui était difficile de fau-e passer la franchise sur sa figm'e ; elle s'était assez étudiée devant son miroir à se donner l'aii' ouvert, les traits calmes, l'œil honnête, mais la rusée comédienne ne put y parvenir.
Pour étudier M. et madame Creton, le séjom- au château était indispensable, et la première des conditions était de plaire à la maîtresse de la maison. 11 en arriva ainsi que madame Chappe l'avait pensé; elle sonnait au château à six heures précises ; un domestique lui dit que la comtesse était à dîner, et que si elle voulait attendre, on préviendrait madame de Yorges immédiatement après.
— Je viens seulement embrasser ma chère Élisa, dit madame Chappe feignant une gi-ande familiarité pour la petite fille qu'elle n'avait vue qu'une fois.
Le domestique se laissa prendre à ces pai'oles et introduisit madame Chappe dans la salle à manger au moment même où on allait se mettre à table. La maîtresse de pension courut à Tenfant, l'embrassa à deux ou trois reprises avant de saluer la comtesse^ qui ne la reconnaissait pas.
— Pardonnez-moi^ madame, de ne pas vous avoir présenté mes respects, mais je ne connais que mes élèves... Vous ne me remettez pas... J'ai pourtant eu Ihonneur de vous voir à notre distribution des prix... Je n'ai pas voulu passer par ici sans voir cette chère petite Élisa.
La comtesse engagea à dîner madame Chappe, qui se fit prier; elle avait déjeuné fort tard, elle était si fatiguée, disait-elle, qu'à peine pourrait-elle manger un morceau.
La maîtresse de pension, assise entre Louise et la comtesse, n'aperçut d'abord rien de remarquable; le jeune comte feignait d'être gai, son cousin parlait beaucoup alin d'empêcher M. Creton du Coche de prendre la parole, et les gentillesses d'Élisa, placée près de sa mère, occupaient tous les convives. La mélancolie de Louise avait laissé place au sourire doux de la femme qui se sent aimée; mais madame Chappe, la voyant pour la première fois, ne pouvait y attacher aucune importance. La maîtresse de pension joua parfaitement son rôle, qui était double, celui de s'assm-er le retour à la pension d'ÉUsa et celui d'étudier les convives ; mais ayant pris pied dans la maison, elle chercha plutôt à se poser en institutrice, laissant au hasard le soin de lui apprendre ce qu'elle avait à savoir. Elle parla longuement de son institution, des nombreux élèves dont elle était sûre et de la direction qu'elle voulait donner au pensionnat, de sorte que la comtesse ne vit dans madame Chappe qu'une maîtresse de pension intelligente, qui courait un peu après les élèves, il est vi-ai, mais qui pai-aissait s'occuper de sa mission avec conscience.
Madame Chappe avait été frappée en entrant de la beauté de Louise, elle le fut plus encore de la douceur de sa voix : elle parlait peu, elle ne cherchait pas à produh'e d'effet,
et cependant on se sentait pris d'une vive sympathie pour elle en l'entendant. M. Creton du Coche se faisait connaître aussi rapidement par un oui ou un non jetés dans la conversation; après avoir écouté le mari et la femme^ madame Chappe se dit que la vieille fille lui avait fait un portrait bien noir de son frère et de sa belle-sœur, et cela lui inspira une certaine défiance contre Ursule Creton; car Louise paraissait d'une nature si douce et si aimante, qu il avait fallu de mauvais procédés de la part de la célibataire pom' éloigner d'elle sa belle -sœur. L'avoué n'inspirait aucune curiosité à la maîtresse de pension, qui, d'un coup d'œil, le jugea ce qu'il était. Quant aux relations entre la comtesse et Louise, elles étaient toutes natm-elles ; deux femmes au cœur simple et bon s'étaient rencontrées et comprises, d'où une liaison passagère qui avait pris le caractère d'une amitié durable. 11 n'était pas besoin d'une grande diplomatie pour connaître cette intimité : ainsi le pensa madame Chappe, qui vit tomber en peu de temps, une à une, les nombreuses récriminations de la vieille fille, qui voyait son frère sur la paille, pour être lié avec des grands de la terre.
La maîtresse de pension put faire ces réflexions pendant que M. Creton racontait pour la sixième fois les merveilles du musée Bonneau, lorsque tout à coup elle fut troublée dans ses observations par un léger frottement de pied qui avait touché le sien; d'abord elle retira naturellement son pied, croyant que Louise l'avait touché par hasard; mais son second mouvement fut de le laisser à la même place. Le pied étranger, qui avait conscience d'un corps étranger, ne bougea pas et, au contraire, s'établit commodément côte à côte de celui de la maîtresse de pension. Les émotions des personnes artificieuses ne paraissent guère sur leur figure, mais se donnent carrière au dedans ; la haine, la joie, la tromperie, la colère, qui nous ont été données pour paraître à la surface, sont des passions d'autant plus dangereuses qu'elles sont rentrées. C'est ce qui explique
i^C, LES BOURGEOIS
comment les hypocrites jouissent rarement d'une physionomie claire et saine ; la tension qu'ils apportent à empêcher leurs passions d'apparaître au grand jour, fait que les sensations jouant au dedans agissent contre la nature et affectent trop vivement des organes qui ne sont destines qu'à conduire des impressions et non à les ressentir.
La maîtresse de pension, sans laisser rien paraître dans ses traits, s'assura de la position du pied qui était à l'inverse du sien, le talon frottant les doigts et les doigîs le talon. En face d'elle était le comte; lui seul pouvait diriger son pied dans ce sens, mais dans quel but? Si madame Chappe avait eu quelque coquetterie dans l'esprit, elle eût cru à une avance de la part du jeune homme. Elle se laissa prendre une seconde à cette idée, qui lui rappelait sa jeunesse, et la rejeta aussitôt. Puis elle voulut s'assurer qu'il n'y avait pas seulement hasard, car il pouvait exister trois motifs qui retenaient le pied : le premier était un manque de sensation, une ignorance complète d'un corps étranger; le second motif était une malhonnêteté, l'acte d'un homme qui ne se gêne pas et qui reste où il se trouve, sans s'inquiéter s'il est désagréable ; mais il semblait plus probable que le pied étranger pouvait se tromper au point de croire (ju'il touchait un coussin, un pied de table ou de chaise. La maîtresse de pension retira doucement son pied, sans le placer toutefois hors d'atteinte, et elle attendit ainsi dans l'inquiétude le pied de l'étranger, qui ne tarda pas à la suivre dans sa retraite. Il se joue ainsi entre amants des comédies charmantes et muettes qui ont tout l'attrait du mystère et de la chose défendue. Ce sont de muettes Conversations et des baisers sans fin en face d'un public qui ne voit rien. Pendant ces caresses interminables et ces dialogues éloquents, il est permis de paraître froid ou de causer de choses indifférentes. 11 est bien difficile au premier observateur de se rendre compte de ce qui se dit sous la table.
Madame Chappe regarda le comte, qui paraissait telle-
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ment naturel dans ses moindres actes^ qu'elle crut un moment s'être trompée; mais la forme du pied, sa taille, quoique petit, indiquaient nécessairement un pied d'homme, et sa position ne permettait pas de croire qu'il appartînt à M. Creton du Coche, placé à l'autre extrémité de la table, ni à Jonquières, séparé de la maîtresse de pension par la comtesse et Louise. Madame Chappe, résolue à connaître la vérité, joua de son pied plus délicatement qu'une marquise de sa pantoufle; elle apporta dans cet art difficile des finesses que n'eussent pas trouvées les grandes coquettes du Théâtre-Français. Il se passa alors sous la table un petit drame amoureux, complet, qui pouvait s'appeler la séduction, commençant à la déclaration et finissant par un abandon complet.
A peu près certaine que ce manège secret venait du comte et qu'il s'adressait à Louise, madame Chappe chercha à se rendre compte si ce commerce secret durait depuis longtemps, ou si Julien entamait pour la première fois une déclaration. Là était le point difficile ; mais la maîtresse de pension montra, dans le combat qu'elle livra, qu'elle avait été savante dans l'art de ces savantes coquetteries. Son pied eut l'au d'abord de fuir devant l'ennc mi, mais il était rattrapé bien vite, et l'ennemi en profita pour lui arracher une sorte de baiser. Madame Chappe écoutait les jolis propos de l'étranger et tout d'un coup reprenait la fuite : c'est là que la maîtresse de pension put juger du degré d'intimité qui existait entre Louise et Julien, car le pied du comte se plaignait de toutes ces fuites, s'en étonnait. 11 parut clairement à madame Chappe que ces entrt!tiens ne dataient pas de son arrivée : aussi abandonnât-elle son pied qui reçut mille caresses, qui couraient depuis le talon jusqu'à l'extrémité des doigts. Julien n'était plus le même à la fin de ce combat muet; ses yeux brillaient, quoiqu'il affectât de les baisser, pour qu'on ne remarquât pas leur trouble ; l'amour se lisait sur sa figure. Le comte était rayonnant de jeunesse.
Satisfaite de sa découverte, madame Chappe ne pensa plus qu'à ?e dégager ; afin que la fraude ne fût pas découverte , de son pied libre^, elle alla caqueter auprès de celui de Louise, et manœuM'a avec une telle adresse, qu'elle amena celle-ci à la remplacer auprès du comte. Car elle craignait que Julien ne parlât à la femme de l'avoué de l'état d'extase dans lequel l'avait plongé la possession de son joli pied ; maintenant le pied de Louise n'eùt-il été frôlé qu'une seconde, que ce fait suffisait pour expliquer le bonheur dont Julien ne devait pas manquer de parler.
Avec de tels indices, la maitresse de pension put suivre comme un spectateur du parterre la comédie qui se jouait presque sous elle seule ; les doutes de l'institutrice étaient envolés. M. Creton du Coche, quand il n'eût pas été aveuglé par son état de mari, était trop occupé et trop peu jaloux pour se douter de l'attachement de sa femme. C'était peutêtre encore de l'amitié qui existait entre Julien et Louise, mais une amitié bien fragile. Ayant adopté ce moyen de conversation mystérieux si plein de charmes, ils agissaient dans le jour même comme deux personnes gaies et poUes. Leur amour passait quelquefois dans mi mot, dans un regard, mais rapide comme l'éclair. A l'exception de Jonquières, madame Chappe seule jouissait de ces éclairs ; elle les constatait, les enregistrait, et ne pouvait cependant se dissimuler qu'il se passait un grand combat entre la tète et le cœur de Louise. Si quelquefois elle se laissait aller à un allanguissement plein de délices, la tristesse venait immédiatement succéder à cet état. La maîtresse de pension tenta de se couler dans les bonnes grâces de la jeune lenune; elle espérait ainsi forcer les confidences, et au besoin souffler sm* la flamme de cet amour naissant que la raison pouvaitéteindre. Le lendemain de sa découverte, elle rencontra Louise , qui s'était levée de bonne heure et qui se promenait dans le jardin. Madame Chappe entra en conversation et passa en revue toutes les personnes de la maison avec lesquelles elle avait dîné; elle
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L'ut des éloges pour chacune d'elles, et les poussa même jusqu'à l'exagération , dans l'espérance de faire croire qu'elle avait des trésors de bonté. Son but était d'arriver à faire le portrait du comte , qu'elle accabla de toutes les qualités qui peuvent plaire aux femmes ; mais Louise, tout en répondant poliment à ces paroles, ne laissa pas échapper un mot qui amenât madame Chappe sur le terrain de l'intimité. La maîtresse de pension ne se tint pas pour battue ; elle était bien certaine qu'au bout de quinze jours elle arriverait à être la confidente de la passion de Louise; mais elle ne pouvait rester longtemps au château, quoique la comtesse de Vorges l'eût engagée à y passer quelques jours.
Le hasard fit qu'elle rencontra dans la même journée Julien qui se promenait seul avec ses pensées. D'abord le comte parut contrarié d'être dérangé et de ne pouvoir tracer avec sa canne sur le sable des lignes qui hii rappelaient peut-être le souvenir de Louise; vis-à-vis de Julien, la maîtresse de pension se servit des mêmes moyens qu'elle avait employés le matin avec la femme de l'avoué , et le comte se laissa prendre aux paroles artificieuses de madame Chappe. Elle paraissait si enthousiaste de la beauté de Louise, elle détaillait ses qualités avec tant de feu, elle la jugeait si digne d'être aimée, elle faisait un portrait si ridicule de M. Creton du Coche, elle plaignait Louise avec tant de compassion, que Julien se sentit pris d'une vive estime pom' une femme qui savait comprendre les charmes de celle qu'il aimait, et lui avoua sa passion. Une femme est une si douce confidente, qu'une vieille qui écoute un jeune homme avec complaisance arrive à se rajeimir à ses yeux.
Julien se mourait de trouver un cœur dans lequel il pût décharger le poids de ses secrets ; la nature, l'isolement de la campagne lui faisaient paraître encore plus lourd son amour. 11 ne se sentait pas la force de le porter à lui seul : quelquefois il était pris de l'idée de tout avouer à sa mère et de lui dire ; Taime, avec un tel accent que la comtesse
le consolerdit au lieu de chercher à briser sa passion : mais il sentait que la comtesse ne pouvait entendre celte confidence^ et il courait après son cousm, à qui il aurait voulu parler de Louise toute la journée. Il y avait chez Jonquières mi fonds de bon sens et de scepticisme qui de'solail Julien ^ et il comprenait lui-même qu'il était fatigant d'entretenir son ami de mille détails toujours semblables à ceux de la veille.
Aussi madame Chappe recueillit-elle les bénéfices du trouble où se trouvait Julien ; pour mieux jouer son rôle^ elle feignit d'abord de donner des conseils au comte, et lui fit un tableau un peu chargé des souffrances qui Tattendaient; mais le comte, ainsi que tous les amoureux, entrait armé de sa passion, et tous les obstacles, loin de l'arrêter, ne faisaient que redoubler son amour. S'il lui restait un fonds de mélancolie, c'est que bientôt l'avoué et sa femme allaient s'en retourner à Molinchart: désormais il était reçu dans la maison, mais il ne lui était pas permis, par égard pour la réputation de la jeime femme, d'aller la voir aussi souvent qu'il voudrait. Et encore comment la verrait-il et comment pourrait-il lui parler, en présence de son mari, de sa femme de chambre? Madame Chappe témoigna une vive pitié pour ces jeunes gens si malheureux, dit-elle; et elle aborda alors les questions positives.
— Cette jeune dame m'intéresse beaucoup , dit-elle ; si elle voulait, je ne demanderais pas mieux que de lui être utile. Elle pourrait venir voir de temps en temps notre chère Élisa à la pension, et vous, monsieur, vous arriveriez également ces jom^s-là.
— Oh ! s'écria Julien, il n'y a que les femmes pour vous témoigner une aussi grande sympathie... Comment saurais-je m'acquitter janiais de ce service?...
— N'est-ce pas tout naturel? dit madame Chappe. Et même, si vous avez besoin de lui écrire, il vous sera facile d'écrire à mon adresse sous enveloppe; je pourrai plus qu'une autre lui faire passer vos lettres.
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Julien cùL embrassé la niaîlresse de pension dans le moment.
— Louise ne consenlira pas^ dit-il. Je serais perdu si elle savait que j'ai parlé de mon amom-.
— De votre amour, vous en avez le droit , dit la maitresse de pension, mais du sien, vous ne m'en avez pas dit un mot.
— C'est ce que j'ignore si elle m'aime réellement. Un jom' détruit l'autre; je ne sais jamais si je la retrouverai le lendemain telle que je Tai \ ue la veille.
— Elle vous aime, dit madame Chappe, j'en suis sûre... Laissez-moi faire; je saurai l'amener à vous avouer son amour : une femme peut beaucoup dans les combats intériem's tels que ceux auxquels est en proie madame Creton.
Le comte était tellement amoureux qu'il en perdait la connaissance des choses extérieures. La maîtresse de pension, qui, à tout autre moment, lui eût semblé d'une physionomie dangereuse, lui parut un ange de bonté. Avant de partir, madame Chappe (it ses compliments à la comtesse, et dit qu'elle était on ne peut plus heureuse d'avoir rencontré la femme de l'avoué ; sans doute , ajouta-t-elle, madame Creton viendra quelquefois rendre visite à notre chère ÉUsa.
Louise, qui ne soupçonnait pas les desseins de la maîtresse de pension, accepta la mission de surveiller la petite fille et d'en donner plus souvent des nouvelles à la comtesse. Madame Chappe avait tellement montré d'adresse pendant sa courte visite, qu'il n'y eut qu'une voix sur son compte quand elle fut partie : elle.avait séduit tout le monde.
Quelques jours après, M. Creton du Coche annonça son départ prochain, car il devait aller avec M. Bonneau faire une tournée archéologique qui le mettrait en rapport avec les personnages les plus savants de la province, et au bout d'un mois, ses excursions archéologiques seraient assez complètes pour former un gros dossier qu'il voulait faire passer au savant Larochelle, de Paris. Quand arriva le joui-
de la séparation;, Louise était la plus affectée; elle avait échappé à Tamour du comte , mais elle laissait à Vorges une grande partie de son bonheur, et tout en permettant à Julien de venir lui rendre visite à Mohnchart, elle s'en allait le cœur triste et désolé.