‹ Les bourgeois de MolinchartChapitre 4 sur 21 · DE MOL IN CHAUT · texte numérisé non relu

DE MOL IN CHAUT

grande attention ; car il avait besoin, disait-il, de ses lumières ; et il exposa raffaire du chevreuil dans les moindres détails, en priant M. Creton du Coche de rédiger un mémoii-e sur cette aflaire.

— Un mémoire ! s'écria Tavoué ; qu'est-ce que vous me demandez là, à moi, qui ai désormais consacré ma vie aux sciences naturelles? J'ai assez de l'atmosphère des paperasses, de l'odeur des dossiers. C'est la Providence, monsieur, qui m'a fait connaître ce jeune savant, M. Larochelle; en m'initiant aux mystères de la météorologie, il m'a tiré de cette vie processive pour laquelle je n'étais pas né. Ma femme, qui est une personne froide et de bon sens, serait plutôt capable de vous comprendre que moi. Mais A'ous n'êtes pas pressés, vous n'avez pas reçu d'assignation... Quand il en sera temps, allez trouver mon maître clerc Faglain.

— 11 ne pourra nous défendre devant le tribunal.

— Non, mais il vous choisira un bon avocat, qu'il initieia d'avance aux moindres faits de cette affaire, et il est d'un bon conseil. Faglain mène mon étude depuis plus de deux ans, je lui laisse une liberté complète, et jamais je n'ai eu à m'en repentir; il tranche avec beaucoup de sang-froid les affaires les plus épineuses, les plus délicates.

— Mais l'assignation ne peut tarder à venir, dit le comte, et je crois que je dois d'abord préparer mes notes, recueillir mes souvenirs et ceux de mon cousin, afm de ne pas être accablé au dernier moment et de ne pas agir à la légère.

— Oui, dit l'avoué, il n'y a pas de mal.

— C'est que, n'ayant pas l'habitude de rédiger ces sortes de mémoires, cela va me coûter de la peine.

— Mettez-y le temps, dit l'avoué.

— Je tremble devant cette besogne.. .

— Faites- vous aider par M. Jonquièrcs.

— Avec plaisir, dit celui-ci ; nr:iis, monsieur Creton, si nous nous mettons à rédiger ce mémoire, nous ne pour-

rons pas vous accompagner de quelques jours dans vos

excursions.

— Que je ne vous gêne pas^ messieui^ ; la nature m'occupe tellement à cette hem-e que je pourrais vivre seul dans ime lie sans m'emiuyer.

— Nous vous donnerons Jacques^ dit le comte; c'est un garçon intelligent qui n"est guère sorti de la campagne. Ainsi que tous les paysans, il connaît à fond la natm'e sans s'en douter.

— Ouij oui, dit l'avoué, il sent et ne raisomie pas. Je lui apprendrai à raisonner. Vous auriez dû me le dire plus tôt; n'importe, il n'y a pas de temps perdu. Quelle jouissance que de gi"aver la science petit à petit dans un espht vierge... Ah! messieurs, quelle idée, et combien je vous remercie de m'avoir procuré un élève... Je lecrii-ai à la Société météorologique; je pourrai donc saisii* en face de la nature les aspirations d'un cœur que le séjour des villes n'a pas gangrené.

— Je vais vous le faii'e venir, dit le comte.

Jacques avait suivi son maître à Paris pendant sa folle jeunesse, et il eût été capable de devenir valet de chambre de M. de Talleyrand, par sa finesse et son esprit de rouerie naïve, moitié campagnarde et moitié parisienne. Quand le comte revint chez sa mère, Jacques abandonna sans trop de regrets sa Uvrée bnni et or, et il reprit ses habitudes de coq de village, adoré de toutes les filles de Vorges et de Landùuzy.

— Jacques, lui dit le comte, je te dorme pom- quelque temps à M. Creton du Coche. Tu obéiras k ses moindres désu-s, tu flatteras ses manies.

— C'est facile, monsieur le comte.

— Tu deviendras son élève...

— Comme il plaira à monsiem- le comte.

— Tu ne sais pas ce que cest que la météorologie ?

— Non, monsieui- le comte,

— A pai'iir de ce moment, tu e> censé rivuir étudié in

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forme des nuages^ suivi leurs mouvements, tu devines quand il devra pleuvoir, grêler et éclairer.

— Très-bien, monsieur le comte; comme un berger, alors ?

— Pre'cisëment. Quel temps fait-il aujom-d'hui?

— Très-beau.

— Cela ne suffit pas, tu ne vois rien dans Fair ?

— Rien du tout.

— Il faut que tu voies, Jacques, quand même tes prédictions ne se réaliseraient pas... Que vois-tu maintenant?

— Un nuage blanc qui n'a l'aii* de rien pour le moment, mais là-bas il y a un autre nuage qui semble courir après le premier : cela n'annonce rien de bon; ils se rencontreront, Tun grimpera sur l'autre; si d'ici à une heme il se dessine encore d'autres nuages dans la même couleur et avec des formes pareilles, je ne réponds de rien pour demain.

— Très-bien, Jacques; mais tu doutes encore trop, il faut affirmer et ne jamais hésiter dans tes jugements; ne manque pas de dire : cela est positif, ou j'en suis sûr, ou je parie, ou je ne. m'étais pas trompé, quand même les faits ii'aient contre tes paroles. C'est seulement avec ce langage que tu plairas à M. Creton du Coche; écoutele avec la plus profonde attention, montre une grande surprise de ses jugements, applaudis avec tact à ses paroles.

— Monsiem* le comte, si je commençais par lui montrer la girouette de Cadet Bossu, vous savez, qui est smsa fenêtre, du côté de l'église ?

— Oui, cela ne fera peut-être pas mal.

Jacques fut présenté à l'avoué, qui regarda avec attention le paysan dont il ne songea pas à mettre en doute la naïveté.

— Allez, monsieur, dit Jacques, puisque vous vous occupez du vent, je vous ferai faire la connaissance d'un fameux du pa>|S, le malin des malins pour ce <|ui se passe dans l'air. Il ne bouge de sa cliambre, et il sait tout, grâce à ses Cosaiiues.

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— Les Cosaques ! s'écria M. Creton du Coche, ne se rendant pas compte de ce fait.

— Cadet Bossu est tailleur, dit Jacques ; il a gagne sa bosse en raccommodant des liabits et des pantalons, et il n'en est pas plus fier pour ça, quoiqu'il soit diablement malin, allez.

— Allons le voir tout de suite, dit Tavoué.

La maison de Cadet Bossu est la dernière du village, qui, de ce côté, subit une pente rigoureuse ; on la reconnaît à un balcon de bois qui forme une saillie très-prononcée svu- le rez-de-chaussée.

— Voyez-vous, monsieur, dit Jacques à l'avoué, la foule amassée devant sa maison ?

En effet, les enfants du village, groupés en désordre, regardaient en le\ ant la tète vers le premier étage, comme si un événement cm-ieux se passait chez le tailleur.

— C'est que les Cosaques donnent lem- consiûtation, dit Jacques. Ah ! ils sont fins, les Cosaques, et ils ne vous font pas payer leurs paroles.

M. Creton, étonné, courait plutôt qu'il ne marchait, afin d'avoir par lui-même une explication satisfaisante des Cosaques. Arrivé à quelques pas de la maison du tailleur, il aperçut seulement alors deiLx statues de bois grossièrement coloriées et qui représentaient des Cosaques sauvages, ivres de sang, l'œil rouge, la moustache hérissée. Ces deux Cosaques, séparés par la largeur du balcon, avaient des bras mobiles et reposaient sur un pivot tournant. Suivant la direction du vent, ils tournaient avec rapidité, brandissaient l'un contre l'autre lem's longues piques et semblaient prêts à se massacrer.

Cette idée ingénieuse, suggérée par les girouettes, était sortie du cerveau du tailleur Cadet Bossu, qui, à moitié impotent et ne pouvant jouir au dehors de la société de ses concitoyens, avait imaginé cette mécanique pour amener tous les paysans de Vorges devant sa porte. Le Cosaque, qui a laissé dans tous les esprits une^radition cruelle.

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avait été choisi par le tailleur comme devant piquer plus directement la curiosité que n'importe quelle tigure célèbre. Alors, tous les matins, et surtout les jours de grand marché, à Molinchart, les jardiniers passaient par là et ne manquaient pas d'interroger le tailleur sur la conduite des Cosaques.

— Eh ! Cadet, qu'est-ce qu'ils disent de bon, les Cosaques?

Le tailleur ouvrait sa fenêtre :

— Us m'ont laissé dormir tranquille cette nuit. Ce qui voulait dire qu'il n'avait pas venté. Les vieillards du canton insultaient les Cosaques en souvenir des dégâts qu'ils avaient commis en France. Ils les traitaient de guerdins (pour (jredins), une des plus violentes injures du pays. Comme il y avait un banc de bois en face de la maison du tailleur, c'étaient des souvenirs de guerre de l'empire et des événements de 1814 qui semblaient de la veille, tant les vieillards en parlaient avec colère.

— Qu'ils reviennent un peu, les Baskirs! disaient les vieillards en montrant leur poing aux innocents Cosaques de bois qui, si le vent était calme, écoutaient sans sourciller ces effrayantes menaces.

A Molinchart même, les Cosaques faisaient loi sur la place du marché. Quand une feraiière avait reçu une boussée (une forte pluie subite), qu'elle aurait pu éviter si elle avait regardé les Cosaques avant de partir :

— Voilà ce que c'est, disait une grosse commère abritée sous un large parapluie de cotonnade rouge; si vous aviez consulté les Cosaques, ils vous am'aient dit de prendre votre paj-apluie.

Les enfants du village, aussitôt qu'ils avaient un moment, couraient du côté des Cosaques, non pas pour connaître l'état du temps à venir, mais pour admirei' l'ingénieux mécanisme qui les faisait combattre avec un rare acharnement; mécanisme d'autant plus ingénieux pour de jeunes esprits, qu'il était hors de leur portée, et que jamais main étrangère n'avait pu en étudier les ressorts.

cent Idr; iilus étraiiues, suivant les connaisseur?^ que ceux

d'une horloge.

Ainsi, grâce à son invention. Cadet Bossu jouissait de la vue et de la conversation des vieillards, des paysans, des tilles, des garçons, et plus d'un drame se joua devant ses fenêtres. Souvent une mère surprenait ses enfants en muette contemplation devant les Cosaques; et cette contemplation durait depuis des heures entières. L'e'cole, le dîner, les Cosaques faisaient oublier tout. Cadet Bossu , d'ailleurs, avait su trouver le moyen de raviver perpétuellement l'attention en enlevant momentanément ses Cosaques : diplomate perdu sm' un établi de tailleur. Cadet Bossu avait assez la connaissance des hommes pour savoir raviver leur curiosité en faisant disparaître capricieusement Tobjet de lems désirs.

— C'est excessivement intéressant, s'écria l'avoué, qui ne quittait pas du regard les figiu'es de bois grossièrement enlmuinées.

— Je vous le disais bien, monsiem-, dit Jacques.

Le vent, qui descendait avec force de la montagne, donna en ce moment une forte impulsion aux Cosaques, qui tournèrent avec une merveilleuse rapidité.

— : Et c'est un tailleur, s'écria M. Creton du Coche, qui a inventé cette machine?

— Oui, monsieur; ne le voyez-vous pas, derrière ses carreaux, qui nous regarde?

Effectivement, Cadet Bossu était flatté de voir admirer les Cosaques par un bourgeois en habit noir et en cravate blanche.

— Voilà un homme, dit l'avoué, à signaler à la Société météorologique. Combien y a-t-il de ces inteUigences perdues, qui, faute d'un peu d'éducation, ont laissé s'éteindre en eux des découvertes importantes... Je hii commanderai un pantalon. Il faut savoir récompenser le génie, n'importe où il, se trouve... Si nous allions lui rendre visite ?

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— i.'cA fncilo, (lit Jacques^, nous n'avons qu'un étage à iiinnter.

Le tailleiu", qui était accroupi sur son établi devant la fenêtre , ne parut ni surpris ni lionoré de la visite de \\ivoué; on eut dit qu'il avait entendu la conversation et qu'il s'y attendait.

— Voilà monsieiu" qui est de Molinchart, dit Jacques, et qui est flatté d'avoir vu manœuvrer les Cosaques.

— C'est qu'on n'en voit point de pareils tous les joui's à la ville, dit Cadet Bossu.

Et il poussa vivement un des battants de la fenêtre qui était ouvert, comme s'il eût voulu mettre une barrière entre les visiteurs et les Cosaques.

— Une belle invention, monsieur, dit l'avoué, et j'en écrirai certainement à Paris; seulement, j'aurais voulu étudier le mécanisme de plus près.

Cadet Bossu regarda fixement l'avoué et poussa ime barre de bois qui servait à assujettir la fenêtre.

— Ah! bien, monsieur, c'est le plus grand mal que vous puissiez me faire que d'en parler aux Parisiens; ce sont des roués, je les connais; il en est déjà venu plus d'un pour s'occuper de mes Cosacpies; moi, sans être sorti de notre village, je les comprends, et il fera chaud avant que les Parisiens aient seulement la queue d'un de mes tii^saques.

— Monsieur est de Molinchart, je te dis. Cadet: il n'est pas Parisien.

— Est-ce bien sûr que monsieur est de Molinchart? demanda le tailleur, qui avait dans le caractère une certaine défiance misanthropique.

— Oui, mon ami, dit î'a^ oué ; je veux seulement vous commander mi pantalon.

— Ah ! ah ! dit le tailleui", vous voulez m'éprouver, je le vois bien; monsiem- sait bien que je ne pourrai pas approcher de la coupe des tailleurs de Molinchart.

— Je ne demande pas un pantalon habillé, dit l'avoué ;

au contraiio, je veux uu pantalon pour courir les champs.

— Ah ! monsieur \a rester quelque temps chez nous?

— Oui, dit Jacques, monsieur s'occupe d'astronomie.

— C'est comme qui dirait magicien, astrologue, n'est-ce pas? demanda le tailleur.

— Pas précisément, dit l'avoué, blessé de se voir confondu avec un berger.

— Qu'est-ce que c'est donc? dit Cadet Bossu, qui voulait connaître le fond des choses.

— Monsieur, dit Jacques, est comme tes Cosaques, quoi, il est pour le vent.

— C'est bon, dit le tailleur, c'est bon à savoir; et vous croyez que je coupe dans votre pantalon? Toi, je te connais, Jacques, tu es du pays; tu viendrais me dire : Voilà un gilet à retourner, je te retourne ton gilet, tu me payes la façon, et tout est dit; mais monsieur, qui arrive ici en étranger, et qui tombe me commander un pantalon d'homme de campagne, je ne le crois pas; je vous fais excuse, monsieur, je dis tout. Vous avez peut-être cru que j'étais simple et qu'on me ferait accroire qu'il y a des étoiles en plein midi? Non, monsieur. Quoique vous soyez de Molinchart, je ne vous ferai pas de pantalon; celui-là que vous avez peut encore marcher longtemps; vous n'avez pas besoin de culottes, c'est Cadet qui vous le dit.

— 11 est extraordinaire, dit l'avoué ; mais les savants sont tous ainsi.

— Comme tu te montes la tête, dit Jacques, à propos de rien. Est-ce que ce n'est pas naturel ?

— Non, dit le tailleiu-, qui s'était acculé contre sa fenêtre.

— Monsieur est de Molinchart, qu'on te dit.

— M. Creton du Coche, avoué près le tribunal de Molinchart! s'écrie le bom-geois avec importance.

— Bon, dit le tailleur; tout à l'heure il était astrologue, et puis il est juge en même temps. Tu penses bien, Jacques, que messieurs les juges de Mohnchart ne viendraient

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pas sans molifs mniinaiidor uni' culolto à nn pauvre tailleur de Yorges... Voilà la première fois que je vois un juge. Mon père, qui était tailleiu' aussi, ne m'a jamais dit qu'il avait hahillé des juges de Molinchart. 11 y a un complot là-dessous; Jacques, je te croyais meilleur que ça. On t'a payé pour me trahir, ou tu ne vois pas clair.

— Ne faites pas attention, disait Jacques à l'avoué; il a quelquefois ses humeurs noires.

Mais le tailleur, que son isolement forcé rendait hypocondriaque de plus en plus, maladie qu'ignorait Jacques, qui n'avait que peu de rapports avec lui, éclata tout à coup.

— En voilà assez, Jacques, j'ai d'autres habits à faire que la culotte d'un juge, et je n'ai pas le temps de vous répondre.

— Je voudrais vous faire revenir, monsieur, sur mon compte, dit l'avoué.

— Ah ! s'écria d'un ton de colère le tailleur, emmène monsieur, Jacques, que je te dis.

— Allons-nous-en, dit Jacques ; mais tu es devenu diablement mal élevé depuis que je ne t'ai vu.

— Ça me regarde, dit Cadet.

— Je ne te dis pas au revoir, dit Jacques.

— Le plus tard que nous nous reveri"ons sera le meilleur, dit le tailleur.

L'avoué sortit fort confus de sa visite à l'inventeur; à peine étaient-ils sur le pas de la porte, qu'ils entendii'ent un certain brait qui leur fit relever la tête. Le tailleur enlevait précipitamment ses Cosaques et fermait sa fenêtre avec fracas.

— J'aurais bien voulu les revoir, dit l'avoué.

— Demain, dit Jacques, son accès sera passé, et il am*a honte de sa conduite. C'est im drôle d'homme; il se tient en garde contre les nouvelles figm^es, mais quand il vous aura vu passer mie dizaine de fois sous ses fenêtres, il sera avec vous comme avec les gens de Vorges.

— J'achèlemis bÏL'ii celte macliine-ià, (ii^djt iavoué.

— Peut-être bien que, par la suite. Cadet Bossu ne serait pas éloigné de vous en construire une pareille.

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