‹ Les bourgeois de MolinchartChapitre 7 sur 21 · DE MO LIN CHAUT 1G · texte numérisé non relu

DE MO LIN CHAUT 1G

jours le remue-ménage de ces corbeaiix amènent une fissui'e au dedans^ d'abord cachée,, puis imperceptible^ puis visible, enfin le monument craque, et c'est ainsi que nous avons des pleurs à répandre sur le sort des chefs-d'œmTe de pierre du moyen âge... Regardez, voici les corbeaux qui rentrent dans leur nid, continuer leur œuvre de destruction... Ah! monsieur le comte, si j'étais seulement conseiller municipal de Molinchart, j'accorderais vingt francs par tctc de corbeau qu'on prendrait dans les tours de la cathédrale, et sans être cruel, je les écraserais avec ce parapluie...

Si le comte n'eût fait remarquer à l'archéologue qu'il était Ibeure de diner, M. Bonneau eût continué à verser des larmes sur les monuments déchiquetés par les corbeaux, la bande noire, qu'il traitait avec plus de colère que les écrivains de la fin de la restauration n'en ont dépensé contre les Auvergnats acheteurs de vieux châteaux. Tout en saluant la femme de l'avoué, Julien fut surpris de la froideur avec laquelle elle le recevait. 11 s'attendait à cette douce familiarité qui régnait à la campagne, et tout préoccupé il cherchâtes causes qui avaient refroidi Louise. — Qu'avez-vous ? lui dit-il pendant que l'avoué causait avec M. Bonneau. Mais Louise ne répondit pas et sortit comme si elle n'avait pas entendu Julien.

Le comte se forgea toutes les raisons qui pouvaient avoir changé la conduite de la femme de l'avoué, et il ne se rendait pas compte de la seule bonne. Louise, froissée de la passion de Julien qui se réveillait pour la Carolina, ignorait que l'écuyère n'avait de commun que le nom avec l'ancienne maîtresse du comte, et tout en traitant Julien avec le dépit d'un amour blessé, elle affectait de païaître aussi calme et aussi indifférente que si elle l'eût vu poiu la première fois. Si Julien n'eût pas été autant amoureux, il aurait remarqué ces nuances délicates qui faisaient que Louise gardait ses sourires et ses iufiexions de voix les plus 4ouces pour M. Bonneau. Le moyen, quoique grossier,

échappa complètement au comte, qui maudissait intérieurement la coquetterie des femmes, en comparant ses relations des quinze jours précédents avec Louise à ses manières polies et glacées d'aujourd'hui. 11 essaya de glisser son pied auprès de celui de la femme de TaToué, mais elle le retira brusquement, et, à Tair de contrariété peint sur sa figure, Julien n'osa plus recommencer ses avances. Un moment, il s'efforça d'être gai et de se mêler à la conversation de M. Bonneau et de l'avoué; mais il n'entendait pas ce qu'ils disaient et ne comprenait rien à leurs paroles. Quand Julien regardait Louise, elle abaissait aussitôt les yeux; ne pouvant obtenir pas même de réponse du regard, le comte fut froissé violemment. L'idée d'une vengeance cruelle se présenta à son esprit, et il essaya de faire souffrir la femme de l'avoué autant qu'il souffrait lui-même.

— Viendrez-vousavec nous au cirque?dit-ilàM. Bonneau.

L'archéologue répondit que ces plaisirs grossiers convenaient peu à un homme qui avait voué sa vie aux recherches scientitiques.

— M. Creton du Coche y va bien, dit le comte.

— M. Creton n'a pas à remplir une mission aussi importante que la mienne...

Quoique cette phrase fît dresser l'oreille à l'avoué, il se contint , car il avait accepté le patronage de M. Bonneau et devait, sui- sa recommandation, être nommé membre de la société racinienne , qui se fondait alors à Château- Thierry.

Julien prolongeait le plus qu'il pouvait les dernières pohtesses de la conversation, espérant qu'en le voyant partir Louise changerait de conduite et lui rendrait dans mi coup d'oeil les joies qu'il se promettait dans cette entre^Tie; mais la femme de l'avoué resta froide et indifférente et recommanda à ces messieurs « de beaucoup s'amuser. •» Cette phrase banale était en\eloppée de nuances vocales épigrammatiques qui déchirèrent le cœm* du comte; il sortit

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accablé de tristesse, et profita du court trajet qui sépare la maison de l'avoué de l'endroit où était plantée la tente du cirque, poiu' ne pas dire un mot. La salle était brillamment éclairée, et les rares spectateurs qui se tenaient sur les gradins dévoraient des yeux un spectacle sur lequel ils n'étaient pas blasés.

Julien regardait sans voir ; il regardait en dedans de lui deux portraits de la même fenmie : Tune aimante et l'autre froide ; Tune qui lui avait donné son amitié, Tautre qui la lui retirait ; il cherchait la cause de cette froideur subite, et ne Texpliquait que par le retour de Louise, qui, en revenant à Molinchart , avait puisé dans Tair de la ville un nouveau sentiment des devou's de ménage.

11 se fit tout à coup un grand tumulte parmi les spectateurs du cirque , qui goûtaient une scène comique impré- \ue. Une bande de gamins avait crevé la toile avec un couteau et s'était introduite économiquement dans le cirque en passant sous les gi'adins. Le complot avait été découvert par une dame qui, ayant cru remarquer sous son banc des mouvements extraordinaires, poussa des cris d'effroi. A ces cris était accouru le clown Cruker, qui mit un terme» à l'invasion en s'emparant d'une demi-douzaine de ces galopins. 11 les traîna plus morts que vifs dans le cirque en leur donnant le mouvement à grands coups de fouet. Ces gamins, parcourant l'arène avec les signes de la terrem'la plus violente, mettaient en gaieté les spectateurs, qui retrouvaient, dans les envahissem-s du cirque, la population la plus dangereuse pour les sonnettes de la ville.

Sur les gradins des secondes, une mère reconnut son fils et poussa des cris de désespoir en tendant les bras vers le clown, qui apportait dans cet exercice la froideur d'un donneur de knout, car il se sentait soutenu par les spectatem's.

L'avoué s'amusait trop à ce spectacle pom* remarquer l'état de Julien; bientôt d'ailleurs cet intermède improvisé fut terminé, et madame Formose, en costume de

bayadère. vint changer le cours des émotions de la foiile. Sa poitrine énorme était tassée dans un maillot coulem' de chair^ tout à fait provoquant pour les amateurs des beautés importantes. Une jupe en gaze ne servait qu a allumer la curiosité des yeux, qui, partant d'un large pied solidement assis sur la selle, pouvaient se promener impunément bien au delà de la naissance du genou. Elle dansait sur un air d'opéra connu, arrangé expressément pom- les chevaux, et malgré ses formes positives, lançait encore la jambe dans l'espace avec une certaine agilité. Madame Formose avait le calme souverain des femmes qui ont été belles, et qui ne se sentent pas vieillir en présence de l'embonpoint, caria maigreur qui vient avec les années est certainement, de ces deux tempéraments si distincts, celui qui éloigne le plus les adorateurs des femmes.

M. Creton du Coche était émerveillé de la grosse madame Formose; on eût dit qu'il fermait les yeux pour échapper à ce spectacle provoquant; mais, au contraire, il les faisait petits pour mieux voir.

— Une belle créature ! s'écria-t-il en regardant Julien, qui n'aurait pu dire si Uécuyère qui venait de faire les exercices était grasse ou maigi'e.

— Oui, dit le comte sans prendre garde à sa réponse. — Quel âge lui donnez-vous à peu près ? demanda Favoué .

— Je ne saurais trop vous dire.

— Elle doit aller dans les trente-cinq.

— Qui? demanda Julien.

■ — Madame Formose, qui vient de danser.

— Elle a donc dansé ? dit le comte.

— Vous ne Favez pas vue, s'écria Favoué ; mais à quoi pensez-vous ?

— Madame Formose a chiquante ans.

— Chiquante ans, reprit M. Creton du Coche blessé dans ses admirations. Voyous, cher comte, à quoi pensez-vous ? Vous avez ce soir une si singulière physionomie que je

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crois que nous ne nous entendons pas... Ah! c'est que mademoiselle Carolina tarde bien à paraître.

— Bahl la Carolina î s'écria Julien.

— Vous ne Tairaez déjà plus? dit l'avoué.

— Au contraire, monsieur Creton^ dit Julien qui se rappela seulement alors le thème de son roman, je Fadore, je l'ai w\e à la répétition; elle est belle. Vous allez la voir tout à l'heure.

— Parce que vous avez une passion puur mademoiselle Carolina, dit l'avoué, ce n'est pas une raison pour dénigrer les autres femmes. Avouez (pic cette madame Formose a dû être bien belle?

— Oui, il y a trente-deux ans.

— Non, vous n'êtes pas juste, mon cher comte; eh bien ! je vous attends à votre passion, quand elle viendra; je vous avertis que j'épluche ses défauts.

— Cela vous est permis, dit Julien.

Pendant cette conversation, les exercices des écuyers continuaient. Enfin la Carolina parut, et il se lit un certain silence dans le cirque. Beauté fière, blonde et singulière, l'écuyère, quoique habillée en amazone, forçait l'attention par ses yeux impérieux et ses sourcils épais plantés résolument sur la racme du nez. Devant cette salle aux trois quarts vide, on pouvait supposer qu'elle faisait une moue dédaigneuse, mais c'était son air habituel; et cependant cette moue était un charme puissant quand elle disparaissait pour faire place à un sourire. 11 semblait qu'un léger brouillard s'enfuyait pour être remplacé par mi rayon du soleil. Quand elle passa devant le comte, elle lui envoya un regard pour lui seul, un de ces regards (jui font la puissance des femmes au théâtre. 11 faut être banquier épais, homme de bourse, faiseur d'affakes, pour boire avec déhces ces regards intimes des actrices, qui rendent bien au delà les sommes qu'on dépense pour elles, dans un simple coup d'œil.

— C'est à moi ce regard, se dit avec orguei} l'Iiomme

d'argent qui, dans sa stalle d'orchestre, étalant son ventre luxurieux comme celui d'un mandarin, croit que le spectacle se joue poiu' lui seul, que les mots spirituels ont été inventés à son intention, et qui a la bonne foi d'imaginer que, des deux mille spectateurs qui sont dans la salle, lui seul occupe l'imagination de ractrice. Cependant, dans cette même soirée où l'actrice a envoyé un regard à son banquier, elle en a une demi-douzaine dans le coin de l'œil qu'elle adresse à d'autres hommes d'argent, à son journaliste, à son auteur, et, pour couronner, à celui qui la bat. Mais la Carohna n'avait pas été élevée à ces manières des théâtres parisiens; les écuries sont moins corruptrices que les coulisses ; l'art de dresser un cheval n'amène pas aux càlineries de théâtre; les exercices violents tiennent le corps moins en délicatesse que les couplets de vaudeville égrillards; une écuyère ne ressemble guère à une forte amoureuse de la Gaité. La Carolina somiait au comte de Vorges parce que, dans cette population, il était le seul digne de la comprendre , et elle le fit si ouvertement que M. Creton du Coche s'en aperçut.

— Cette femme-là vous aime encore, lui dit-il, mais elle a l'œil cruel.

— Vous trouvez ?

— Certainement, c'est une maîtresse femme, elle n'a pas le sourire gracieux de madame Formose.

Pendant que la Carolina faisait exécuter à son cheval mille caprices en apparence, mais qui étaient le résultat d^études très-pénibles, M. Creton du Coche bâillait, ne soupçonnant pas ce qu'avait d'intéressant, pour un amateur, l'art avec lequel l'écuyère dirigeait son cheval et lui faisait exécuter les changements de pied. Quand elle eut terminé, la Carolina sauta lestement à bas de son cheval, et salua l'assemblée de telle sorte qu'elle parut ne s'adresser qu'au comte seulement, car elle s'était placée presque en face de lui. Dans d'autres circonstances, Juhen eût été enchanté de ces marques pubUques que récuyère lui don-

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nait; il eut arrangé cette comédie avecla Carolina qu'elle n'eût pas mieux réussi aux yeux de M. Creton du Coche; mais qu'avait-il besoin d'endormir les soupçons du mari, maintenant que Louise semblait lui avoir repris son amitié? Retiré à l'hôtel de la Tète-Noire, le comte se trouva seul et plus abandonné qu'à la campagne. 11 n'avait môme plus son confident Jonquières; cependant, ne voulant pas parth' de Molinchart sans avoir eu un entretien avec Louise, et craignant d'alarmer sa mère, que sa fuite avait dû surprendre, il écrivit à son cousin de venir le rejoindre, et il le chargeait de prévenir la comtesse qu'une partie de chasse le retiendrait quelque temps au dehors.

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