II. Bonneaa perd son parapluie
Quand M. Creton revint chez lui, il fut tout étonné de trouver sa femme veillant au coin du feu.
— M. Bonneau, lui dit-elle, est resté assez tard à causer. J'ai présumé que le cirque allait fermer, alors je vous ai attendu.
Louise n'attendait guère son mari, elle attendait des nouvelles; mais contre son habitude, l'avoué se montra fort réservé, et dit qu'il était fatigué et qu'il allait se coucher. Le mari avait l'imagination pleine du souvenir de madame Formose, et il craignait de dissiper son enthousiasme en paroles. Louise alluma une bougie, se leva pour sortir, et demanda, comme par une simple curiosité de femme^ des détails sur k représentation des écuyers.
— Demain, demain, dit le mari impatienté et trouvant sa femme singulièrement changée, car, d'ordinaire, elle ne prêtait pas grande attention à ses discours, tandis que lui aurait désiré qu'on s'intéressât vivement à ses récits ; au contraire, aujourd'hui il ne voulait rien dire, et sa femme se montrait très-avide de nouvelles. Pour la pre-
mière fois de sa vie, Louise regretta de ne pouvoir faire parler son mari ; elle avait espéré qu'une conversation amènerait des détails sur la Carolina, cette femme dont elle était jalouse , et M. Creton du Coche restait muet;, comme si Julien lui eût recommandé le plus profond silence. Cette idée germa dans Tesprit de Louise, qui passa la nuit à s'en labourer le cœur.
Les amoureux se lancent souvent à fond de train sur une idée sans se demander si elle est fausse ou juste, et font jaillir de cette idée plus d'arguments que n'^en saurait tirer un avocat. Louise avait -agencé dans son esprit les faits suivants : Le comte a retrouvé son ancienne maîtresse dont il croyait le souvenir éteint, et son amour l'a pris d'une telle force qu'il est accouru la nuit après avoir lu le nom de Carolina dans un journal. Il m'a aimée un moment de bonne foi, ou plutôt il a cru m'aimer, mais l'ancien amour qui sommeillait a crevé le léger amour qui ne faisait que de naître et s'est rallumé plus fort que par le passé. Louise se disait que, par un reste de générosité, le comte avait empêché M. Creton d'en parler, afin de ne pas paraître abandonner si vite celle à qui, huit jom's auparavant, il tenait des discours passionnés. Elle expliquait ainsi la conduite de Julien, qui, pendant le dîner, lui avait montré quelque amitié, mais qui donnait encore ces marques d'affection légère afin de ne pas paraître rompre brutalement.
Si l'idée du devoir se représentait à l'esprit de la jeune femme, heureuse de ne pas s'être abandonnée à l'amour du comte, Louise se repentait presque à cette heure de n'avoir pas à se repentir. Peut-être Julien se fut -il montré plus fidèle, peut-être le souvenir de la Carolina eùt-il été abandonné^ à jamais. Qui sait si la froideur dont elle avait accablé le comte ne l'avait pas poussé, par dépit, à se jeter dans les bras de l'écuyère ! Par moments, Louise tressaillait dans son lit, prise d'une fièvi-e jalouse; elle voyait ensemble Julien et Carolina; elle les entendait s'aimer.
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Cette idée, qui s'était logée dans son cerveau, la taisait soufl'rir par tout le corps comme un mal de deiits. Elle se leva^ fit deux ou trois fois le tour de sa chambre, et s'arrêta tout à coup devant sa glace , non par simple curiosité coquette, mais pour se rendre compte du changement que son mal intérieur avait apporté dans sa physionomie.
Alors seulement Louise s'aperçut que ses boaiLX cheveux noirs étaient dénoués et flottaient sur ses épaules; dans le bourdonnement d'idées qui passaient dans sa tête, elle avait jeté bas son petit bonnet, son peigne, elle avait enfoncé ses ongles sur son front comme un poète à la recherche d'une rime impossible.
■^ Louise! cria M. Creton du Coche en frappant à la porte, ouvre-moi.
La femme de Tavoué, honteuse d'avoir été presque surprise dans cet état , souffla la bougie et vint se mettre au lit sans répondre.
— Louise ! cria l'avoué, ouvre-moi donc. Après un moment de silence, il reprit :
— Tu ne dors pas, je t'entends marcher par la chambre depuis plus d'un quart d'heure.
La femme de l'avoué s'était blottie sous les couvertures, espérant échapper à la voix de son mari.
— Que diable! dit-il, Louise, réponds-moi.
— Laissez-moi, monsieur, dit-elle, je suis souffrante.
— As-tu besoin de quelque chose? demanda l'avoué.
— Non, monsieur, je n'ai besoin que de repos. Là-dessus, M. Creton du Coche redescendit l'escaliei',
un peu rafraîchi par la nuit des idées qui étaient venues rassaillh- à la suite de la représentation du cirque!..:
Depuis quelques années M. Creton faisait lit à part; et cette tentative fit frémir Louise, qui craignait de la voir renouveler.
Si le lendemain M. Creton avait pu voir le lit de sa femme, il eût peut-être compris quelle nuit agitée Louise
avait passée. Malgré la mobilité des plis des draps et des couvertures, un lit révèle les sentiments de ceux qui l'habitent. Les oreillers étaient entassés les uns sur les autres et indiquaient que Louise avait fait tous ses efforts pour se tenir la tête droite et chasser le sang qui affluait au cerveau. Les draps, débordés de tous les côtés, montraient assez l'inquiétude de la femme de l'avoué, qui s'était retournée plus qu'un malade, sans trouver une position convenable. En se levant, Louise eut honte de son insomnie fiévreuse et jeta sur les draps en désordre son comTCpied , son édredon et sa robe de chambre, afin de cacher les troubles de la nuit. Elle s'étendit sur un divan , et resta longuement dans cette position horizontale, ne pensant plus, abattue, ne dormant pas, mais ayant un vague sentiment de ses souffrances nocturnes. Elle ne songea pas à se regarder dans la glace ; à ce moment seulement elle eût pu constater les traces que la passion laisse en quelques heures.
Comme elle était dans cet état d'abattement, elle entendit un coup de sonnette qu'elle écouta avec attention, sans se rendre compte d'abord du motif qui faisait que le timbre lui restait toujours vibrant dans l'oreille. Peu après le coup de sonnette, des pas se firent entendre sm- \es dalles du corridor ; aussitôt Louise se leva et courut à sa porte pour s'assurer que le petit verrou était soigneusement tiré. L'irritation névralgique donne à l'ouïe un sentiment d'une telle délicatesse de perception, que Louise avait reconnu le pas de Julien. C'était lui, en effet, qui, profitant de dix heures sonnées, avait cru le moment venu de se présenter.
Son arrivée à Molinchart était connue, et, en se levant, il reçut luie assignation qui lui enjoignait de comparaître devant le tribunal dans la huitaine suivante, à la requête de l'épicier Jajeot. Julien avait oublié complètement son procès, et il lut l'assignation avec plus de joie que n'en fait naître d'ordinaire le papier timbré ; car cette affaire
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lui pciinettait d'entrer presque à toute heure chez M. Cretou du Coche, son avoué. Celui-ci était sorti; Julien n'osait demander à parler à sa femme; il suivit tristement la fenmie de chambre qui le conduisait à Tétude, au moment où Faglain était occupé à manger des pommes de terre en rube de chambre, qu'il avait fait cuire dans le fourneau du poêle. Le maître clerc, surpris, donna un coup de poing à son repas, qui était étalé sur une feuille de jom-nal, et la joie que lui donnait la vue d'un chent lui fit oublier les délices qu'il attendait de son plat de pommes de terre. Faglain, malgré toute rintelhgence dont l'avait doué son patron, parut comprendre difficilement l'affaire; car Jiûien, préoccupé du souvenir de Louise, s'expliquait mal.
Il ressortit de ce commencement d'instruction, que Faglain en conférerait avec l'avocat Grégoire, aussitôt qu'il am-ait terminé un travail important dont il se vanta d'être chargé, et JuUen s'en retourna, descendant lentement chaque marche d'escalier en espérant que le hasard lui ferait rencontrer la femme de l'avoué; mais Louise épiait les moindres mouvements de la maison, et se doimait de garde de sortir de sa chambre. Cependant, quand elle entendit fermer la porte de la rue, elle se précipita à la fenêtre, et, à travers une fente de rideau, étroite conmie le trou d'une aiguille, elle put suivre des yeux le comte, qui traversait la place. Si Louise n'avait donné trop d'importance à ses réflexions, peut-être eût-elle remarqué la démarche mal assurée de Julien, qui avait l'air, suivant un mot populaire, d'une àme en peine.
La petite maison de l'avoué, avec sa façade en pierres de taille, lui paraissait plus odieuse qu'une forteresse, puisque, avec son extérieur si simple et si paisible, elle l'empêchait de pénétrer auprès de celle qu'il aimait. 11 revint à l'auberge et se mit à la fenêtre, ne s'inquiétant guère du va-et-vient des passants. 11 n'avait d'yeux que pom* une fenêtre aux rideaux roses et l^lancs, et il ne se
doutait pas qu'en ce inoment la fenirne de l'avoué suivait ses niûiiidres mouvements. Louise remarqua combien Julien était affecté et semblait en proie à la mélancolie, mais elle ne se rendait pas compte des motifs de cette mélancolie; et l'eùt-elle comprise, que 1 événement qui suivit l'aurait rejetée de plus en pbis dans les tourments de la jalousie.
La Carolina vint à passer sur la place; elle aperçut Julien et lui ût un petit signe de tète, auquel le comte répondit de la main. Pom* échapper à l'ennui qui le minait, Julien, pensant que l'écuyère allait à la répétition, descendit en toute hâte et la rejoignit avant quelle n'eût tourné l'angle de la place. La Carolina, familière avec Julien, lui tendit la main et tous deiLv s'éloignèrent dans la direction du cirque. La femme de Ta voué, qui avait tout vu, put croire que Técuvèr^ avait fait signe au comte de venir la trouver, et les petites lueurs d'espérance qui tremblotaient encore dans son esprit s^éteignirent et ne laissèrent qu'un noir désolant dans la vie de Louise. C/en était donc lait; le comte avouait hautement sa maitresse, il s'affichait publiquement avec elle dans la ville. Il fallait un amour bien puissant pour qu'avec son éducation, sa noblesse, Julien osât se montrer en pubhc, dans Molinchart, en compagnie d'une écuyère. En ce moment Louise regretta de n'avoir pas d'enfants, afin de se retrancher dans l'amour maternel et de s'y abriter contre les orages de la passion : à un autre homme que son mari, elle eût pu tout avouer, lui dire ses combats intérieurs, ses souffrances; mais il n'existait même pas assez d'aiiiitié entre les deuv époux pour que la femme pût se confier à son mari. M. Creton du Coche n'aurait rien compris à des tourments auxquels il était incapable d'apporter un remède.
Louise passa le reste de l'après-midi dans sa chambre, inquiète et tourmentée, ne trouvant de repos sur aucun meuble, se levant, s'asseyant, allant à la fenêtre, essayant de travailler; mais l'ouvrage lui tombait des mains, et elle
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restait morne ^ les yeu\ grands ouverts, (jui regardaient l'espace sans rien voir. Si sa femme de chambre ne Teùt pas appelée, elle aurait pu rester longtemps inoccupée, sans pensées et sans action. Il lui semblait que son cerveau était vide, et que cependant mille douleurs couraient comme de petits animaux aux pattes froides dans la boîte intériem-e. Ses membres étaient brisés comme par une longue course. Alors, Louise se révolta contre elle-même et résolut de lutter contre sa passion avec plus d'énergie pour la défense que celle-ci n'en avait mise à s'emparer d'elle. Elle se regarda dans son miroir, trouva dans chacun de ses traits la grilYe de souvenirs cruels, et se composa un visage avec autant d'art qu'une actrice met du rouge. Le sourue viut remplacer l'amertume sur ses lèpres; et elle essaya un rire gracieiLx qui contrastait avec le ruban brun qui entourait ses paupières. Ses cheveux étaient en désordre, elle les redressa et y planta une rose qu'elle arracha violemment de la tige d'un pot de fleurs. Elle remplaça son peignoir sans tfîile, qui annonçait un certain affaissement, par une robe de couleur vive, et elle voulut que l'apparence trompât ceux qui ne l'étudieraient pas trop à fond.
A peine eût-elle donné quelques ordres à sa femme de chambre que Julien entra. Une vive rougeur colora les joues de Louise, qui parut aussi indignée que surprise. Le comte avait la tète pleine de questions; mais la manière froide dont il fut reçu fit que ses paroles lui restèrent dans le gosier. Tous deux restaient depuis cinq minutes dans cette situation embarrassante, lorsque Julien tira une lettre qu'il avait écrite et la remit à Louise.
— Comment, monsieur, lui dit-elle, vous osez encore!... Elle déchira la lettre.
— Je sais, dit-elle, ce que vous m'écrivez ; il est inutile. . . En ce moment on frappait à la porte de la rue.
— C'est mon mari, dit-elle. Veuillez, monsieur, je vous prie, ne plus me forcer à vous recevoir...
M. Creton du Coche entra a^ec une lettre à la main, Tair un peu effai'ouché.
— Ah! mon cher comte, dit-il, quel accident! M. Bonneau a perdu son parapluie... Tu n'as pas vu le parapluie, ma femme?
— Je ne suis pas descendue de ma chambre de la journée.
— Alors il faut appeler la bonne... Julie, cria M. Creton du Coche, Juhe !
La femme de chambre entra.
— Avez-Yous trouvé le parapluie de M. Bonneau?
— Je n'ai pas vu de parapluie, dit-elle.
— Demandez à Faglam, cherchez, il faut absolument que ce parapluie se retrouve. Pensez, mon cher comte, combien M. Bonneau y tient; j'étais sur la place, je vois accourir à la porte un messager couvert de poussière ; c'était un paysan de Yorges que M. Bonneau m'envoyait avec cette lettre que je n'ai pas eu le temps de hi-e; j'ai seulement vu dès les premières lignes que M. Bonneau était dans l'affUction de la perte de son parapluie.
— C'est que le messager attend, dit Julie en rentrant; il dit qu il y a une réponse.
— Voyons, dit M. Creton du Coche, je peux vous lire cette lettre, elle montrera le prix qu'attache M. Bonneau à ce parapluie.
)) Mon cher monsieur Creton du Coche, écrivait l'archéologue, si, par hasard, quand vous recevrez ces simples lignes, il pleuvait, veillez dans votre maison avec le plus grand soin à ce que personne n'en sorte avec un parapluie. Je suis certain d'avoir laissé le mien chez vous, et vous savez quelle perte immense la science aurait à regretter. 11 est vert-de-mer, d'une bonne longuem-, lé manche divisé en mesures égales. Une des baleines a percé la toile, par suite d'un accident archéologique; c'est une pierre qui s'est dt^tachée dernièrement d'un édifice et qui a porté à faux sur la baleine... Hier encore, je mesui'ais la cathé-
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drale de Molinchart, et j'en ai la preuve par la consignation sur mon carnet des précieuses mesures que j'ai obtenues ; mais vous comprendrez combien la Société académique rémoise serait privée tout d'un coup par la disparition de ce parapluie^ qui sert de base à la constatation précise de la grandeur de nos monuments.
» M. le comte de Vorgcs pourra vous certifier qu'il m'a rencontré avec mon parapluie, que je Tai accompagné chez vous, où vous vouliez bien me recevoir à dîner, et que, par conséquent, je l'ai laissé certainement dans votre demeure. Prenez bien garde que la bonne ne s'en serve; j'ai remarqué que ces meubles s'empruntent avec une déplorable facilité et ne se rendent jamais. S'il sortait de chez vous, malheureusement, il passerait de mains en mains, et je ne me sentirais plus le courage de recommencej le travail de toute ma vie... Vous comprenez que je n'ai dans l'esprit qu'une idée approximative de la longueur de mon parapluie, et que je ne trouverais jamais à le remplacer avec certitude.
» Je nr'en servais le moins que je pouvais poiu* m'appuyer, car j'am^ais craint de l'affaisser et de rendre ses mesm'es variables ; il était terminé par une tige de fer longue d'un pouce et fort épaisse, afin que le frottement des cailloux n'eût aucune action sur ce métal. Je sais bien qu'il était presque deux tiers de ma taille et qu'il m'allait à peu près à la hauteur des fausses côtes; mais l'a peu près n'est pas une mesure archéologique. Si j'achetais un autre parapluie et que je continuasse mes opérations, je serais obligé d'indiquer que le monument mesuré renferme tant de nouveaux parapluies. Les académiciens de Reims dresseront l'oreille et me demanderont compte de ce nouveau paraphiie, quels sont ses rapports positifs avec l'ancien; c'est <ce que je ne saurais définir avec précision. Tout ce que j'ai mesuré jusqu'à présent deviendrait donc inutile... J'ai dû le poser en entrant dans l'angle formé par la cheminée, je ne puis me rappeler si c'était à gauche
ou à droite. Ordinairement, j'en couvre le pommeau de mon chapeau pour être plus assuré de remporter en me couvrant... Madame Crelou, avec laquelle je suis resté après notre discussion scientifique, pomra peut-être vous donner quelques renseignements plus positifs, car je ne comprends pas comment j"ai pu l'oublier, ce serait la première fois de ma vie. C'est surtout à vous, mon cher monsiem^ Creton, que je confie la tâche de veiller à ce que le parapluie se retrouve, vous qui appréciez la valem' de mes recherches. Si malheureusement le parapluie était égaré, je crois que je renoncerais pour la vie à l'archéologie, » Votre tout dévoué et désolé servitein\
» BO.NNEAU. »
— Effectivement, dit M. Creton, je comprends l'inquiétude de M. Bonneau.
— Je n'ai pas remarqué, dit Louise, si M. Bomieau était entré avec le parapluie.
— Ah! s'écria M. Creton du Cnche, j'avais oublié le prM-scriptum. Et il lut :
« Tout ce que j'ai écrit ci-dessus est inutile. Réjouissez- Aous, mon cher monsieur Creton, je viens de retrouver mon parapluie. »
La femme de chambre entra.
— Le messager, dit -elle, attend la réponse.
Malgré sa méiancohe, le comte ne put s'empêcher de sourire.
— Comment, dit M. Creton, il retrouve son parapluie avant d'envoyer sa lettre, et il fait partir, malgré cela, un messager! Dites-lui qu'il fasse pai't à M. Bonneau de la joie que je partage à la nouvelle du pai'apluie si heureusement retrouvé.
En ce moment un garçon d'hôtel \ int prévenir le comte de Vorges que son cousin venait d'arriver et l'attendait.
— l'iiez-le (le venir ici. dit M. Creton du Coche.
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— Je vous remercie, dit Julien, heui'eiix de trouver une
occasion de sortir après la rupture de Louise.
11 la salua froidement et n'accepta pas mie nouvelle invitation h dîner que lui fit l'avoué. Tant qu'il était resté en présence de Louise, Julien avait combattu pour ne rien laisser paraître de ses émotions, mais elles prirent le dessus aussitôt -qu'il eut fermé la porte d'entrée. 11 lui semblait qu'il fermait cette porte pom* la dernière fois, et q.ue son cœur restait emprisonné dans une maison où il ne pouvait plus entrer. Jonquières comprit la situation en revoyant son ami, car Julien, en lui donnant la main et en la pressant fortement, fit passer dans cette étreinte toutes ses souffrances accumulées.
— Elle ne veut plus me voir ! s'écria Julien. Jonquières essaya de divers palliatifs, de divers calmants
moraiLv, qui, dans les grandes douleurs, n'ont guèi'e plus d'action que dans les grandes maladies ; mais Julien secouait tristement la tête.
— C'est une coquette, dit Jonquières, qui essaya d'un moyen bruted, et le mieux que tu pourrais faire serait de revenir avec moi à Vorges; sois certain que tu n'y serais pas de huit jours, qu'elle te rappellerait.
— Je ne le crois pas, dit Julien ; en supposant qu'elle ait le désir de me revoir, elle ne voudrait pas se compromettre en me faisant des avances, en m'invitant directement.
— Bah ! dit Jonquières, elle trouverait un moyen, elle te ferait écrire par sou mari ; tu ne connais guère les femmes. Elles trouvent mille biais là où un homme amoureux n'en verrait pas un.
— Malheureusement, dit Julien, je ne la crois point coquette, car il pourrait en arriver ainsi que tu dis, et j'au- " rais l'espérance de la revoir ; mais il se passe en elle quelque chose qui m'échappe depuis que je suis revenu à Moiinchart. Quand elle est partie, elle me laissait croire à une amitié sans bornes, qui n'était pas certainement de l'amour, mais qui me donnait à espérer pour l'avenir:
elle me permettait presque de lui parler de mon amour ; si elle n'y répondait pas^ du moins ne s'en fàchait-elle pas. Aujourd'hui, c'est mie personne froide, réservée, qui me traite comme si je l'avais insultée. Elle ne veut pas m'entendre; je lui écris, elle déchire ma lettre en ma présence. Que faire, mon ami?
— 11 faut attendre quelques jours, dit Jonquières ; le procès que lu m'as dit commencer bientôt nous occupera un peu et nous donne le droit de voir M. Creton; ne te désespère pas, ne faibhs pas, va dans la maison comme de coutume. Un de ces matins, qui sait! tu vas trouver la glace fondue ; ce ne sont que des nuages, et tu retrouveras une femme douce, aimante, telle que je l'ai vue à la campagne, il n'y a pas besoin d'être savante en coquetterie pour jouer la petite comédie que tu prends au sérieux ; les femmes apportent ces facultés en naissant. Quoi de plus ennuyeux qu'une femme qui aime trop, qui aime toujours, qui a l'humeur égale et qui vous fatigue de ses caresses ! La meilleure des femmes le sent bien, et de temps en temps elle pense qu'il est utile à ses intérêts de paraître dédaigneuse des soins que lui rend un homme. Elle se fait prier longtemps, et ce n'est qu'après des luîtes infinies qu'elle accorde une promesse, un rien. On travaille à te rendre heureux.
— Heureux! s'écria Julien.
— Voudrais-tu qu'elle s'abandonnât , qu'elle vînt te trouver en disant : Je vous aime, me voilà. Au bout de huit jours tu fuirais ce bonheur comme un enfer.
— Que je suis heureux de l'avoir, dit Julien; je ne sais si tu dis vrai, mais tu as trouvé le moyen de me rendre quelque espoir... J'étais dans des idées absurdes, folles... Croirais-tu que je pensais à devenir amoureux de la Carolina, cette fille qui me donne des leçons? Si tu n'étais pas venu, j'allais tomber aux genoux de cette créatm^e m lui disant : « J'aime, sauvez-moi ! ^) Je ne l'aime pas, je ne l'aurais jamais- aimée, mais j'aurais fermé les yeux, j'au-
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rais essayé de penser à Louise en parlant à la Carolina.
— Peiit-t'lre finirais-tu, dit Jonquières, par t'amouracher de l'écuyère, et ce n'est pas ce que tu ferais de plus maladroit ; vois, mon ami, où t'a déjà entraîné ta passion pour une femme mariée. Je te Tai dit au début. Si tu avais pu connaître cette écuyère dans le principe!... Une écuyère n'engage à rien; tu l'aurais aimée pendant la saison théâtrale, trois mois tout au plus ; tu aurais eu quelque chagrin à son départ, et puis ce beau caprice se serait envolé un matin comme il était venu. Mais, j'y pense, tu as sous la main une terrible machine de guerre ; tu ^■oulais devenir amoureux de la Carolina par vengeance; pourquoi ne feindrais-tu pas pour elle une passion subite et tout à fait pubhque? Il faut que toute la ville le sache, qu'on vous voie passer ensemble dans les rues à cheval. Jette-lui des bouquets en plein cirque; cela ne se sera jamais vu à Molinchart, on en parlera, Louise finira par le connaître. Si elle t'aime réellement, elle reviendra,
— Tout cela est en bon train par la faute de M. Creton, dit Julien.
Alors il raconta à Jonquières son escapade de nuit, comment il avait été surpris par l'avoué, et la fausse passion qu'il avait été obligé d'inventer pour la fausse Carolina.
— Le mari le sait? demanda Jonquières. Et tu lui as recommandé le silence ? Ah î combien ces amoiueux sont ignorants des choses de la vie ! Comprends donc que son premier soin a été de raconter l'aventure à sa femme. C'est là seulement ce qui peut expliquer la froideur de ta Louise : elle est jalouse, et souffre plus que toi.
— Si c'était possible, dit Julien; mais, non. Elle aurait bien compris que son mari me surprenant la nuit devant ses fenêtres, j'avais été obligé de tomber dans une série de mensonges. D'ailleurs, le premier était si visiblement faux, qu'un mari seul a pu s'y laisser prendre; la Carolina ne demeure pas chez l'épicier Jajeot, et j'ai tremblé,
dans le premier moment, du peu de réalité de mon -invention . ^ — Une femme qui aime, dit Jonquières, devient quelquefois aussi crédule qu'un mari. Elle a une foi robuste en toutes choses, de cette foi de Pierre TErmite prêchant la croisade; mais, par la même raison, aussitôt qu'elle enire en défiance, elle y apporte la délicatesse d'un chat qui dort, dont le moindre bruit fait ouviir les yeux. Dès le début, tu l'as mise en défiance ; elle n'a pas raisonné, j'en suis certain, et s'est cramponnée au récit de M. Grêlon comme si elle s'était attaché une pierre au cou.
— Je souhaite que tu aies raison, dit le comte. Tu dois avoir raison, car je me sens à moitié guéri... Et comment ma mère a-t-elle pris mon départ ?
— Je soupçonnais bien un coup de tête, dit Jonquières, et j'ai dit que, fêtant levé très-matin, tu n'avais pu lui dire adieu, mais que tu m'avais prévenu la veille.
— J'ai un ami précieux, dit Julien en serrant cordialement les mains de ^on cousin, et j'ai rencontré une femme qui m'a été bien dévouée, madame Ghappe.
— Je ne l'aime pas beaucoup, dit Jonquières ; elle a une de ces figures sur lesquelles on lit au moins autant de mal que de bien.
— Avoue que tu en es jaloux.
— Jaloux de madame Ghappe ! s'écria Jonquières.
— Je l'avais prise pour confidente à la campagne, craignant de te fatiguer sans cesse de mes récits... Ah! si elle avait été à Molinchart, je n'aurais pas tant souffert depuis deux jours.
— Une femme, certainement, est meilleure conseillère qu'un homme en ces matières, dit Jonquières ; mais je me serais confié difficilement à madame Ghappe.
— Elle avait tout deviné, je ne pouvais guère nier : elle me sera d'un grand service. Pense qu'au premier refroidissement de Louise, j'aurais couru chez elle, et je lui am-ais dit : J'ai feint une passion pour la Garolina, détrompez Louise.
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— Est-ce qu'elle est acceptée comme intermédiaire de nié et d'autre? ^
— Non, Louise n'eu sait rien.
— La situation me semble difficile, dit Jonquières ; elle ne sera pas contente de savoir son secret partagé. Prends garde à la province, mon cher Julien; tu as vécu quelque temps à Paris, où personne n'a le temps de s'inquiéter de son voisin, mais tu ne sais pas ce que c'est que la province. Si tu rencontres cinquante personnes sur la promenade, ce sont cinquante chimistes qui t'analysent des pieds à la tète, qui commencent par Textérieur poiu- arriver à l'intérieur. D'abord, ce seront tes habits qui subiront l'examen, puis tes manières^ ta figure, ta voix, ta démarche; jusque-là, rien de plus naturel. Mais les chimistes ne s'arrêteront pas là; ils voudront savoir à quoi tu penses.
— Oh! s'écria Julien, je les en défie!
— Ils le sauront.
— Un de mes amis, dit Jonquières, avait tellement peur de la province, qu'il avait inventé une gnmace provinciale; aussitôt qu'il passait la porte d'une petite ville, il prenait sa grimace comme s'il avait mis un faux nez atîn de se dévisager. 11 n'y avait pas trois jours qu'il était en province, qu'on avait reconnu le mystère qu'il répandait sur sa iDgure. Pour être sûr de madame Chappe, il faudrait qu'elle fut une effrontée coquine.
— Comment! s'écria Julien.
— Certainement, tu la tiendrais par l'argent; alors elle serait peut-être muette.
— Mais, mon ami, c'est une maitresse de pension.
— Je crains les maîtresses de pension qui ont des museaux pareils. Donne-lui de l'argent.
— C'est excessivement délicat, dit Julien.
— Je ne laisserais pas dix mille francs dans ma redingote, si madame Chappe la brossait, dit Jonquières.