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TRAITÉ DE PAIX ENTRE DEUX MÉCHANTES FEMMES

En apprenant la fuite de sa belle-sœur, Ursule Creton ne sut contenir sa joie; ses projets de vengeance se réalisaient, et elle réussissait dans l'exécution de ses plans, qui étaient de s'emparer complètement de l'esprit de son frère. Cette aventure fit du bruit a Molinchart: les événements qui l'avaient amenée, l'aventure du chevreuil, qui était, sans

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firent créer un proverbe à l'usage des maris malheureux.

De même qu'au théâtre un bois de cerf, deux doigts placés au-dessus de la tète d'un mari sont compris immédiatement du spectateur comme le symbole comique d'une union mal assortie , toutes ks fois qu'un mari passa désormais pour trompé, chacun se disait : « Un chevreuil est entré dans sa maison. »

La ville s'était partagée en deux camps : une faible minorité plaidait en faveur de Louise et du comte. Quant à M. Creton du Coche, la curiosité dont il devint victime, les doléances maladroites de ses amis ne lui firent ressentir que plus vivement le côté faux de sa situation. L'amourpropre, qui joue un si grand rôle dans ces questions, et qu'on appelle tantôt amour, tantôt jalousiç, se réveillaavec une telle force chez l'avoué, qu'il devint presque hypocondriaque. Il osait à peine sortir, sachant que sa vue seule entretiendrait chez ses concitoyens le souvenir de la fuite de Louise; il se sentait défait, et il comprenait que l'altération de ses traits provoquerait des condoléances douloureuses plus que le mal lai-môme.

Sa sœur l'entretenait à tout moment du jour sur ce chapitre ; en déblatérant contre l'épouse infidèle, elle avait le secret de ficher de nouvelles épingles dans le cœur du mari, qui en était déjà tout garni. Par moments, une cruelle joie se dessinait sur la bouche pâle de la vieille fille, qui torturait son frère goutte à goutte, comme certaines femmes font manger à leurs maris de l'arsenic en petites proportions. C'en était fait, la fuite de Louise avait résolu mieux que par tout autre moyen une séparation absolue : elle eût voulu revenir que mademoiselle Ursule était assez forte pour s'opposer au pardon de M. Creton. Désormais la vieille fille pouvait compter sur l'héritage de son frère; au train dont il allait, à la façon mesquine et ennuyée dont il se nourrissait, au désordre survenu dans sa personne, l'avoué

devait nécessairement rendre mademoiselle Greton unique héritière. Cependant il restait dans l'esprit de la vieille fille un mystère dont elle eût voulu connaître le fond, c'était de savoir la résidence de sa belle-sœur et les événements qui avaient suivi sa fuite. On parlait alors beaucoup dans la ville du train brillant que menait madame Chappe : quoiqu'elle fût entièrement déconsidérée depuis le scandale propagé par les dames Jérusalem ; quoique les trois quarts de ses élèves eussent quitté son pensionnat, l'institutrice faisait figure. Elle avait rempli ses charges, payé au terme voulu les sommes dues sur sa maison, et elle offusquait réellement les personnes honorables de la ville par une mise exagérée et d'un goût douteux; elle portait des toilettes trop jeunes et trop voyantes pour une femme déjà âgée, et plutôt laide que belle; mais l'argent, qui fait taire bien des consciences, lui avait amené un cercle de femmes d'une réputation douteuse : les petits fournisseurs, qui craignaient de perdre une bonne pratique, fréquentaient ses soirées, et ils ne s'inquiétaient pas d'où provenait sa vie facile et aisée. Ceux qui le pensaient, du moins, n'en faisaient rien paraître. Mademoiselle Ursule, avec son instinct de vieille fille, croyant au mal, le dévidant toute la journée dans sa tête, se dit : « Cette femme vit des libéralités du comte de Vorges. » Après la demande d'emprunt fait à la vieille fille dès l'arrivée de madame Chappe, après la désertion de ses élèves, il n'en pouvait être autrement, à moins que la maîtresse de pension n'eût trouvé un trésor. La vieille fille attendit une occasion de rencontrer par hasard l'institutrice et de relier connaissance avec elle.

Mademoiselle Creton agissait comme un heureux diplomate à qui tout réussit. Neuf mois après la fuite de Louise, madame Chappe fit prier par une tierce personne la vieille de la recevoir. Mademoiselle Creton bondit de joie sur sa chaise et troubla le sommeil de son vieux chien, qui n'était

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pas accoutumé à ces manifestations. Il était arrivé dans cet intervalle que Julien, fatigué de ces demandes d'argent sans cesse renouvelées, partit de Paris avec Louise sans répondre h la dernière lettre de madame Chappe; celle-ci, attendant une réponse, fut stupéfaite de ne rien recevoir, et fit agir son frère, qui vivait également de la générosité du comte.

En apprenant son départ, madame Chappe comprit alors qu'elle avait trop vivement pressuré la bourse de Julien ; elle espéra encore que cette absence serait de courte durée, et qu'en y mettant de la modération, en variant les formules de ses demandes, elle arriverait sans doute à des donations déguisées du nom d'emprunt. Ce qui la confirmait dans ridée que Julien et Louise ne s'absentaient que momentanément, c'était que le comte gardait son logement et n'avait rien dit en partant à son concierge.

Le frère eut soin de se présenter deux fois par huitaine à la maison de la place de la Madeleine, alin d'avertir immédiatement sa sœur du retour du comte; mais trois mois se passèrent de la sorte et laissèrent madame Chappe dans la gêne; car elle s'était habituée à de folles dépenses, à des prodigalités. L'idée de ce grand coffre qu'elle avait à Paris, et dans lequel il lui suffisait d'une simple lettre pour puiser, l'empêchait de songer que ce coffre pouvait se fermer un jour. Enfin elle reçut la nouvelle que le comte était revenu; elle lui écrivit alors une longue lettre touchante sur sa position actuelle, l'immense gêne dans laquelle elle se trouvait; elle n'oubliait pas de faire un pompeux étalage des services qu'elle avait rendus au comte dans des circonstances difficiles, et la fuite de Louise lui coûtait tant de têtes de pensionnaires. Le comte ne répondit pas; à l'ordinaire, madame Chappe entretenait en même temps une correspondance avec Louise, qui était chargée d'acheter des étoffes, des robes, des chapeaux et les mille objets de toilette qu'une

femme seule peut choisir. Madame Chappe écrivit donc à Louise une lettre pleine de larmes et de remords; elle la priait d'intercéder pour elle auprès du comte, qui se montrait bien ingrat pour une pauvre femme dévouée pour lui. Louise supplia vainement Julien, qui donna des ordres pour que le frère de madame Chappe ne fût plus introduit. Se regardant comme abandonnée, comme trahie, madame Chappe forma des projets de vengeance et trama la perte de Louise; elle ne pouvait s'adresser mieux qu'à mademoiselle Creton. Du premier coup d'œil les deux méchantes femmes s'entendirent, et elles ne perdirent pas de temps à récriminer sur le passé.

— Vous avez bien voulu, mademoiselle, m'offrir vos services dans un temps, si je parvenais à découvrir l'intrigue qui existait entre le comte de Vorges et madame Creton, dit madame Chappe. Depuis, les événements ont mal tourné pour monsieur votre frère, mais il est temps encore de faire cesser une liaison scandaleuse; si vous étiez encore, mademoiselle, dans les mêmes idées, je suis toute disposée à vous donner les moyens d'arriver à connaître un scandale dont je gémis.

— Vous savez donc où ils sont ? demanda mademoiselle Creton.

— Après ce qui est arrivé contre mon gré dans mon établissement, dit madame Chappe, je me suis trouvée leur complice, bien innocente, il est vrai; j'avais des remords de ce qu'on trompait un aussi honnête homme que M. Creton du Coche; mais je n'y pouvais rien. M. le comte a voulu me payer le dommage causé à mon pensionnat par son scandale; hélas ! on ne répare pas le dommage causé à l'honneur. Perdue de réputation, je ne pouvais songer à conserver mes élèves; effectivement, elles sont parties une à une, et je me trouve aujourd'hui dans la dure nécessité d'emprunter une somme destinée à payer un billet qui va échoir

dans la huitaine... Après réclat, je devais quitter le pays, mademoiselle; mais pouvais-je laisser un pensionnat pour lequel j'avais déjà fait de si grands sacrifices? Si j'avais pu le céder! Personne n'en voulait, car il faudra un certain temps pour faire oublier les scènes qui s'y sont passées... Ah! mademoiselle, je suis bien malheureuse de n'avoir pu arrêter le malheur qui planait sur votre famille si respectable!

Mademoiselle Creton, qui n'était pas la dupe de ces repentirs, joua l'attendrissement, le pardon, et les deux femmes s'embrassèrent. Ces marques d'amitié n'étaient point ce qu'attendait madame Chappe, qui poussa de nouveau en avant la question d'argent. Après de nombreux débats, il fut convenu que la maîtresse de pension livrerait la correspondance du comte et de Louise; qu'elle ferait connaître leur domicile à Paris, et qu'une somme de deux mille francs lui serait délivrée en échange de ces preuves. Il était nécessaire toutefois que M. Creton du Coche consentît à cette transaction. La m.aîtresse de pension sortit doublement heureuse d'avoir paré à ses embarras financiers et d'avoir assouvi sa vengeance.

— Tu es triste, mon pauvre Creton, dit au dîner Ursule à son frère; sais-tu pourquoi ? c'est de ne pas t'être vengé de cette malheureuse.

Alors elle lui confia l'entretien qu'elle avait eu avec la maîtresse de pension, et la manière dont il fallait agir désormais avec Louise, qui serait maintenant facile à retrouver, grâce aux indications de madame Chappe. La vieille fille mettait un tel feu dans ses propos, que M. Creton du Coche sentit percer en lui l'aiguillon de la vengeance; désormais sa vie allait être occupée, elle avait un but : punir la perfide Louise. L'avoué sortit de cet assoupissement maladif auquel il éîait en proie depuis la fuite de sa femme, et il enti-a dans les projets de sa sœur avec plus d'énergie qu'elle ne lui en supposait. Sa colère éclata contre Louise

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et le soulagea comme les larmes qui, en tombant des yeux des malheureux, laissent couler avec elles une partie des chagrins jusqu'alors concentrés; cependant Ursule Creton, quoique avec les apparences d'avoir pardonné à la maîtresse de pension, ne pouvait se dépouiller de la rancune qu'elle nourrissait contre la femme qui avait favorisé la passion de sa belle-sœur et du comte.

— Tu tiendras prêts mille francs pour madame Chappe, dit-elle; mieux encore, tu les lui porteras. N'ayons pas l'air de nous délier d'elle, et n'attendons pas ses confidences pour les payer. Et quand tu seras certain de connaître l'adresse positive de cette malheureuse, quand tu auras des preuves certaines, que tu seras sur les lienx prêt à agir, n'hésite pas à sacrifier une nouvelle somme de mille francs. Ne crains rien, ces deux mille francs ne seront pas perdus; je ne veux pas les perdre; mais tu auras soin, par Faglin, de faire racheter les billets de madame Chappe qui courent dans Molinchart, et, à un moment donné, nous la ferons chasser honteusement de la ville. Ah! elle s'imagine que je lui ai pardonné ! Elle aura de nos nouvelles, n'est-ce pas, Creton?

Le plan de la vieille était conçu habilement; deux mille francs ne pouvaient servir à éteindre les obligations de la maîtresse de pension, qui n'avait guère payé que sept mille francs sur un établissement de vingt mille francs. L'affaire de Louise avait été colportée dans la ville avec tant de méchanceté et de calomnies, que madame Chappe ne pouvait remonter son pensionnat sur l'ancien pied. Quoique malicieuse, elle s'était trompée en croyant rentrer dans les bonnes grâces de mademoiselle Creton ou en espérant, par son influence, recouvrer la bonne opinion des Molinchartais. Il est facile de perdre l'estime des habitants d'une petite ville, il est presque impossible de la faire renaître. Si, sur de simples propos, un homme perd la faveur de ses concitoyens, que devait-il arriver pour madame Chappe,

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dans la maison de laquelle des faits trop positifs, trop palpables, avaient été recueillis par des témoins tels que les dames Jérusalem ?

Les gens dans l'embarras se donnent avec tant de facilité au diable, qu'on ne s'imagine pas ce que le diable peut faire d'une si nombreuse clientèle. Madame Ghappe se donna à pis qu'au diable en se livrant à la vieille fille, car la correspondance de Louise et du comte, qu'elle remit entre les mains de M. Greton contre un premier payement de mille francs, la compromettait assez pour être accusée de complicité dans la fuite de Louise.

Les cadeaux un peu forcés qu'elle tirait constamment de Paris, les sommes envoyées par le comte, étaient accusés dans cette correspondance, où il était facile d'y saisir les traces de demandes. Madame Ghappe, égarée par le silence de Julien à ses dernières lettres, livrait des armes empoisonnées contre elle. Mademoiselle Ursule Greton, en lisant ces lettres, passa une journée aussi heureuse que peut le comprendre la lectrice d'un roman intéressant. Jamais une méchanceté ne causa autant de joie à la vieille fille, qui donna cette correspondance à copier à Faglin, et qui, pour plus de sûreté, fit descendre le maître clerc dans la chambre où elle se tenait. Poussant la prudence à ses dernières limites, la vieille fille, devenue défiante, dicta cette correspondance au maître clerc, qui souriait, peu habitué à transcrire de pareils actes. G'est muni du double copié de cette correspondance que M. Greton du Goche partit pour Paris, anrèsavoirreçu de longues instructions de son aînée.

JULIEN A J0NQUIÈRE3.

t Combien tu dois m'en vouloir, mon ami, depuis si longtemps que je ne t'ai écrit. Je te l'avoue, j'étais froissé

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de tes conseils, que je trouvais trop sages. Maintenant tu pourrais t'applaudir de ma situation si tu n'avais le cœur excellent; tout ce que tu m'avais prédit est arrivé, et plus encore que tu n'avais prédit. Laisse-moi donc te faire une longue lettre qui me servira de confession, et après laquelle tu me pardonneras, je l'espère. Prévenant le scandale qui allait résulter dans la ville, je ne voulus pas que ma mère pût m'écrire; tout ce qu'elle avait à me dire, je me l'étais dit; mais la passion était plàs forte que la raison, et je ne me confiai qu'à madame Ghappe, qui, jusqu'alors, avait paru nous protéger avec tant de bonté.

« Te dire la joie que j'éprouvai en retrouvant Louise libre m'est impossible; ces beaux temps sont déjà bien loin. Après six mois, nous décidâmes que nous partirions immédiatement de Paris, afin de dépister les gens qui voudraient nous inquiéter; nous avons été en Belgique, en Allemagne, et nous ne nous sommes arrêtés qu'en Suisse. Là j'ai goûté le bonheur le plas pur de ma vie pendant cinq mois; nous ne nous quittions pas d'un instant, nous étions libres en pays étranger, vis-à-vis d'une belle nature. Retirés dans un petit village de l'Oberland, combien de journées avons-nous passées sur la balustrade de notre chalet, les mains l'une dans l'autre, sans nous quitter des yeux? Jamais je n'ai rencontré une femme comme Louise, douce, aimante, empressée, égale de caractère, et n'ayant conservé de son mariage qu'un air de résignation que je tâchais de faire disparaître. Elle n'avait que le seul défaut de n'être pas assez capricieuse; elle allait au-devant de mes désirs et me récompensait des souffrances qu'elle m'avait causées jadis. Nos voisins les paysans étaient tout étonnés de voir une Française aussi douce. Il en passe quelquefois par là qui transportent en Suisse leurs petites manières parisiennes, et qui s'en vont devant la Yumj-Frau comme à l'Opéra, dans des toilettes extravagantes, regar-

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dant la montagne avec une lorgnette; c'est tout au plus si elles ne crient pas bravo à la Yung-Frau.

« Pour nous, nous nous gardions bien de nous mêler à ces touristes; nous parcourions souvent les montagnes; Louise marchait bravement avec son bâton ferré. Elle m'aurait suivi ainsi jusqu'à Milan si j'en avais eu le désir. Les soirs, quand nous ne faisions pas d'excursions dans les environs, nous prenions un petit batelet, et un paysan nous conduisait sur le lac, où nous restions de longues heures sans parler d'autre chose que de notre amour. Vers la fm du cinquième mois, je craignis que Louise ne se fatiguât de cet isolement, et un matin je lui dis :

« — Nous partons aujourd'hui pour Paris; on a perdu nos traces, et nous pouvons y vivre tranquilles maintenant.

« Pour toute réponse, elle m'embrassa, et se mit immédiatement à faire ses malles.

« En chemin, le souvenir de la Carolina, qui m'a rendu si malheureux, me revint, et je repassai dans mon esprit les raisons qui m'avaient tant fait souffrir. Je crois réellement que cette fille m'a aimé dans le principe, mais qu'elle s'est dégoûtée de moi parce que je la fatiguais de mon amour. On ne se doute pas dans la jeunesse combien peut être fatiguant un homme qui, de neuf heures du matin à minait, chante à la femme la même litanie : Je vous aime! L'homme s'étonne un beau jour de rencontrer de la froideur, puis de l'indifférence; il devient de plus en plus aimant, et la froideur augmente chez la femme. Elle s'ennuie^ elle vous connaît à fond; vous vous battriez les flancs que vous seriez incapable de trouver quoi que ce soit d'mprévu. La femme vous abandonne. Alors l'amant se désespère; il parle d'ingratitude; il conte ses chagrins à qui veut les entendre; il veut revoir l'ingrale, la supplier, mourir à ses pieds. Il trouve une femme froide qui n'a aucune pitié de lui, rien ne saurait l'attendrir; cet homme,

qu'elle a vu au début plus spirituel, plus beau que les autres, est devenu tout à coup un être vulgaire, qu'elle s'étonne d'avoir pu aimer cinq minutes. L'amant chassé devient alors moins intéressant qu'un bossu, car le bossu est inconnu à la femme, et a plus de chance, à ce moment, de s'en faire aimer. Je pensais à ce qui m'était arrivé avec la Carolina pour que le même fait ne se reproduise pas avec Louise.

« Certainement, elle n'a rien de commun avec cette comédienne, mais elle est femme, elle pouvait se fatiguer de moi, et je mis à profit la science que j'avais puisée dans mes chagrins passés. Il fut décidé que nous ne demeurerions pas ensen^ble à Paris; je donnai à entendre à Louise des motifs de convenance, mais, dans le fond, je craignais la satiété de sa part. Par prudence, je lui choisis un appartement dans les environs du Luxembourg, quoique j'eusse préféré les Tuileries; mais comme elle aime beaucoup à se promener, je craignais une rencontre avec des provinciaux, et d'après ce que m'écrivait madame Chappe, les colères de notre pays n'étaient pas encore éteintes.

« Combien tu avais raison, mon cher Jonquières, de me dire de prendre garde à cette femme. J'ai longtemps été pour elle un banquier; il n'y avait pas de demandes de toute espèce qu'elle ne me fît; un jour elle avait envie de s'établir à Paris, un autre elle me faisait prendre des renseignements sur une maison de commerce; chacune de ses lettres était un mandat à vue tiré sur moi. A Louise elle écrivait en secret, et se faisait envoyer des robes, des chapeaux, que sais-je? en la priant de ne m'en rien dire. Et je ne sais si, par une sorte de perfidie, elle ne troublait pas la tranquillité de Louise, en lui répétant ce qui se disait sur son compte : tous les méchants propos de la ville et la colère perpétuelle de M. Creton du Coche suspendue sur sa tête. Quelquefois je rentrais et je trouvais Louise triste,

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préoccupée; je lui demandais ce qu'elle avait, et elle m'embrassait en pleurant. Cela me blessa et jeta d'abord quelque froideur entre nous, jusqu'à ce que je fusse arrivé à connaître la vérité : alors j'écrivis à madame Chappe en lui envoyant les derniers mille francs qu'elle devait recevoir de moi, car je l'engageais à cesser de correspondre. Nous a-t-elle trahis depuis ? je ne sais ; toujours est-il qu'un soir, rentrant dans ma maison, j'aperçus un homme dans la rue qui semblait observ^er ma fenêtre avec curiosité.

« Mon concierge me dit qu'on était venu peu de temps avant s'informer si je restais dans la maison, si je vivais seul et si je ne recevais pas une jeune dame.

« Dès le soir même, je pris un parti et j'allai m'établir en hôtel garni à quelques rues de distance de la maison où logeait Louise. Ce fut là que je fus pris d'un sentiment inconnu, affreux, que je ne connaissais pas, qui n'est pas de la jalousie et qui cependant s'en rapproche beaucoup. Je me figurais que Louise me trompait. Pourquoi ? Rien ne me le faisait croire, excepté une sorte d'indifférence que je surprenais. sur sa physionomie. Regretterait-elle sa petite ville et la maison de M. Creton du Coche ? Tu ne saurais croire combien je souffrais sans oser le lui dire. Il me revenait sans cesse en tête : « Si elle a trompé son mari, elle « peut aussi bien te tromper. »

« Et cette raison, toute déplorable qu'elle soit, reparaissait toujours avec l'insistance d'un importun. Cependant mon amour diminuait, je le sentais, je le constatais, je m'étudiais ; je ne le voyais pas fuir, pas plus qu'on ne voit marcher les lentes aiguilles d'un cadran. Pourquoi suis-je jaloux ? Si je n'aime plus Louise, que m'importe ?

« En môme temps reparaissaient les idées de devoir, de famille, et de même que la nuit fuit devant l'aurore, l'amour est faible quand les idées de famille sont dominantes. J'ai sacrifié ma mère à une folle passion, je n'ai plus de ses nou-

velles ; elle doit pleurer mon ingratitude , mon absence. Lâche que j'étais ! une vingtaine de lieues me séparent d'elle, et je n'ai pas le courage de me séparer pour quelques jours de Louise. Elle aussi semblait se douter de ce qui se passait en moi, car elle reflétait mes propres sensations.

« Si je la trouve indifférente en apparence, c'est qu'elle me sentait indifférent au dedans. Elle a été trop douce, trop aimante; je suis entré dans la vie, cravaché par une femme qui m'a fait supporter toutes les tortures que sait trouver la coquetterie, et quand j'ai été broyé, elle m'a laissé étendu sans même me donner le coup de la mort, comme ces martyrs penseurs que l'inquisition broyait et laissait privés de sentiment pour la vie.

« Un jour, la jalousie m'a repris plus fort que jamais, j'ai décidé que je ne pouvais vivre plus longtemps éloigné de Louise, et nous sommes allés nous installer ensemble dans le quartier du Jardin des Plantes : j'avais loué sous un faux nom et nous vivions ensemble comme un simple étudiant et sa maîtresse. Dès six heures du matin j'étais levé et j'allais dans le jardin des Plantes, où je rencontrais quelquefois des grisettes qui venaient accompagner leur amant jusqu'à l'hôpital de la Pitié. Croirais-tu que je me surprenais à envier le sort de ces jeunes gens libres, qui s'attachent et se détachent sans remords ? Je craignais tant que Louise ne se fatiguât de moi, et c'était moi qui étais fatigué d'elle; je n'osais me l'avouer, me trouvant froid et réservé quand je rentrais, comme autrefois la Carolina vers la fin de nos amours.

« J'ai aimé Louise passionnément ; je me serais fait tuer pour obtenir un regard d'elle; j'ai tant fait qu'elle a quitté pour moi son mari, et j'en suis déjà lassé après un an et demi. Ce sont de ces situations douloureuses par lesquelles il faut avoir passé pour s'en faire une idée. Les combats

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intérieurs sont plus pénibles que ceux d'un homme qui aime encore et qui est repoussé. On arrive à se faire horreur à soi-même. Et plus on se dit : Il faut que j'aime, moins on aime.

« Tu ne sais pas, mon cher ami, quel mal on a à se composer une figure pour avoir l'air aimable comme par le passé ; et si la figure ne vous trahit pas, la manière d'écouter, les réponses à des paroles qu'on n"a pas entendues sont là qui témoignent de l'état secret de votre cœur. J'arrivai à ne plus oser regarder Louise, tant j'avais peur qu'elle ne lût la vérité dans mes yeux. Vois comme l'homme est singulier ! si elle avait deviné ce qui se passait en moi, si un soir en entrant je ne l'eusse pas trouvée, si elle m'avait quitté, j'aurais été très-malheureux.

'( Avant-hier, dès le grand matin, un commissaire de police est venu frapper à notre porte et nous a présenté un mandat d'arrêt du procure-jr du rci. Louise s'est trouvée mal; je l'ai quittée avant qu'elle reprît ses sens, pour éviter une nouvelle scène douloureuse : on m'a conduit à la Conciergerie.

« Il y a quinze jours !... —Je l'aime plus que jamais maintenant que j'en suis séparé. Mon avocat me conseille de faire faire des démarches auprès de M. Creton, alin d'éviter la prison préventive. Cela dépend du mari; en payant un cautionnement je serais libre jusqu'au jour de ma condamnation, car elle est certaine, le flagrant délit étant constaté. Je préfère ne demander aucune grâce à SI. Creton. Plus tard je retrouverai Louise.

< Mais ensuite ! . . .

< Julien de Vorges. »

Janvier à novembre 183.3.

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