‹ Les bourgeois de MolinehartChapitre 13 sur 14 · LE BONHEUR · texte numérisé non relu

LE BONHEUR

Louise, saisie par l'émotion, se laissa entraîner; avant qu'elle eût le temps de se reconnaître, elle était dans une petite voiture qui l'emmenait au galop, sans qu'elle sût où elle était enlevée avec une telle rapidité.

La route se passa sans que les deux amants pussent dire] un mot; ils avaient trop à se dire, et l'excès du bonheui

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faisait qu'ils ne trouvaient pas de paroles pour rendre leur émotion.

Depuis qu'ils s'étaient vus pour la première fois, enfin ils se trouvaient ensemble, entre eux, sans crainte, libres. En un moment le passé était oublié, et tout autour d'eux disparaissaient la nature, le monde, les lois, la société. Il n'y avait plus qu'eux sur la terre. Ils n'étaient même plus des humains, des» êtres vivants; c'étaient des âmes qui se rencontraient dans des étreintes célestes. Ils n'avaient plus conscience de leur corps, de leurs mouvements; ils obéissaient à leurs sensations sans s'en rendre compte, comme l'enfant qui agit instinctivement remue les bras, essaye d'ouvrir les yeux et prononce des paroles inconnues. Ils buvaient leur haleine, s'enivraient de regards et se sentaient mourir doucement, pour reprendre à chaque instant une nouvelle vitalité.

La voiture roulait toujours; au dedans, c'étaient des étreintes poignantes et fiévreuses à briser des barres d'acier. Leurs âmes s'étaient fondues en une seule et faisaient sentinelle autour d'eux pour en chasser les souvenirs, les chagrins, les craintes de l'avenir. Rien n'aurait pu les séparer en ce moment, ni périls ni dangers; ils se sentaient forts et libres.

La nuit était venue et ne faisait qu'ajouter à leur extase; des larmes coulaient des yeux de Louise; mais Julien sentait que ce n'étaient pas des larmes amères et qu'elles tombaient lentement des paupières sans les blesser.

Les soufl"rances d'une année chargée d'inquiétudes s'envolaient sans bruit, et ne laissaient plus de traces dans leur esprit noyé d'immenses félicités.

Le grand calme de la nuit, la solitude de la campagne, le repos de la nature, la fraîcheur tiède de l'atmosphère, tout les portait au silence.

Ils semblaient avoir quitté leur ancien corps, celui qui

avait tant souffert, pour entrer dans une nouvelle enveloppe tranquille, fraîche et embaumée.

La voiture roulait toujours, et ils ne se sentaient pas en mouvement. Lui comprenait qu'il était à côté d'elle; elle se rapprochait de lui.

Ils étaient plongés dans cet ineffable égoïsme de l'amour qui rend indifférent à l'amitié, à la haine, à la joie, à toutes les passions, à tous les vices, à toutes les misères de l'humanité.

On leur aurait dit : « Vous allez mourir, » ils auraient répondu : « Nous mourrons avec joie, si nous mourons ensemble dans un dernier embrassement. »

Qu'importe alors la vie? ces extases renaîtront-elles jamais plus grandes? Le bonheur est si rare qu'on craint toujours de le voir suivi de son éternel serviteur, le malheur, qui est attaché h son manteau comme dans les anciennes peintures symboliques la mort est à cheval derrière le médecin.

Aussi tous deux faisaient-ils fête à ce bonheur inattendu, et s'en gorgeaient-ils avec l'imprudence d'un convalescent à qui il est permis de manger pour la première fois. . .

Une secousse de la voiture les tira de leur beau rêve ; une voix humaine les rappela à la réalité.

Le postillon, arrêté devant une auberge, appelait les servantes, plongées dans le sommeil.

On était arrivé au petit village où Louise comptait s'arrêter chez la parente de mademoiselle Ghevret.

Les deux amants, en voiture depuis cinq heures, croyaient qu'il y avait tout au plus cinq minutes.

Le réveil de cette auberge endormie, l'allée et venue des garçons et filles qui s'inclinaient devant une chaise de poste, les préparatifs du souper, le grand feu flambant à hauteur d'homme dans une immense cheminée, la conver-

sation du postiHon et des filles, permirent à Louise de cacher son émotion. Cependant elle baissait les yeux devant Julien et craignait de rencontrer ses regards amoureux. De légers et tardifs remords couraient en elle, comme de petits nuages qui cherchent à se rejoindre et qui finissent par se dissiper.

Le souper était préparé et fumait sur la table.

— Je ne mangerai pas, dit-elle.

— Ni moi... dit Julien. Pourquoi détournez- vous la tête. Louise?

Et il la regarda en face; mais elle baissa la tête et tint un silence absolu. Julien lui parlait, la questionnait, et elle ne répondait pas. La pourpre pudique de sa figure répondait plus clorjuemment que toutes les paroles. Il y avait dans la pose abandonnée de Louise, dans ses gestes, dans sa physionomie, un doux abattement qui rendait Julien plu^ heureux que s'il l'avait entendue parler.

Maintenant, seul avec elle, il pouvait se jeter à ses ge^ noux, lui prendre les mains, dénouer ses beaux cheveux noirs ; et elle se laissait faire, à moitié plongée dans la contemplation de celte idolâtrie et du souvenir des heures qui s'étaient écoulées-aussi vite que chaque tour de la roue de la voiture.

Elle pouvait savourer aujourd'hui cette passion qui, depuis un an, s'était si souvent offerte à ses lèvres et qu'elle avait toujours repoussée, subissant ainsi volontairement un supplice de Tantale. Dans le fond de son imagination apparaissait, un peu trouble et flottant, le fantôme bourgeois et grossier de sa première année de mariage; mais le mari rêvé était là, à cette heure, devant elle, lui parlant, l'adorant, et dans le miroir du cerveau de Louise se reflétait l'idéal époux, le seul et véritable et unique, qui faisait de l'autre une chimère grimaçante, l'ombre de la lumière, le repoussoir obligé du bonheur.

Toutes ces pensées, Julien pouvait les suivre, les voir naître, grandir, mourir, remplacées par d'autres, comme la vague succède à la vague.

Une paupière languissante, un mouvement des yeux, une ombre de sourire, une pulsation du cœur, des moiteurs subites, des lèvres qui s'ouvraient pour laisser s'échapper trop de félicités accumulées, une narine tressaillante, n'étaient-ce pas des pensées plus éloquentes que toutes les paroles? Dans chaque pore de cette peau ambrée Julien pouvait suivre une nouvelle vitalité courir dans le corps de Louise. Après ces longs souvenirs qu'il respecta, le comte put jouir de la félicité que maintenant Louise laissait lire sur sa figure, sans essayer de l'affaiblir.

— Comme je veux te faire oublier tout ce que tu as souffert pour moi, ma chère Louise, j'essayerai de te payer en bonheur les inquiétudes que tu as subies si longtemps dans cette petite ville. Demain la diligence passe de grand matin; nous partirons pour Paris.

— A Paris ! s'écria Louise en tressaillant. Mais mon mari...

— Je t'en conjure, Louise, ne dis jamais : Mon mari. Il n'est plus ton mari; regarde-le comme un homme mort... Tu es veuve, tu jouis d'une nouvelle vie; tu renais d'une autre existence; tu n'as jamais habité Molinchart... N'estce pas que tu ne me parleras plus de cet homme ?

Le lendemain ils arrivèrent à Paris, et Julien se fit conduire à la place de la Madeleine, où il avait loué un appartement élégant, car il était prévenu depuis longtemps, par madame Chappe, de se tenir prêt à recevoir Louise.

En se réveillant dans une jolie chambre à coucher qui donnait sur la place, en entendant le grondement des voitures qui se pressaient sous ses fenêtres, Louise se crut le jouet d'un rêve.

C'était bien en effet une nouvelle vie qui commençait

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pour elle; depuis dix ans elle ouvrait les yeux et se trouvait au milieu de ce calme de province qui endort l'esprit et le laisse flotter dans des nuages gris et calmes, tandis qu'aujourd'hui elle allait goûter de la vie parisienne, qui apparaît si féerique à ceux qui ne la connaissent pas. Cependant Louise soupirait. On ne reste pas impunément dans une atmosphère calme sans être effrayé du tumulte de Paris ; les cœurs qui ont vécu tranquillement en province jusqu'à trente ans ne savent pas s'accommoder de la vie fiévreuse parisienne.

Le bonheur agitera-t-il longtemps ses ailes bleues audessus de cette maison? se demandait Louise. Heureusement, le souvenir de la vieille fille vint se placer devant ses yeux et l'empêcher de penser plus longtemps à l'avenir.

Bientôt, d'ailleurs, une femme de chambre entra et rompit les rêves de la jeune femme, en lui demandant si elle voulait recevoir divers fournisseurs envoyés par le comte.

Une élégante robe de chambre était préparée, et Louise se sentit pénétrée des mille attentions du comte avant son arrivée.

Le cabinet de toilette n'eût pas été mieux meublé par une coquette, et se trouvait garni des mille objets 4 l'usage des femmes. Quand Louise fut prête, la marchande de modes, la lingère, la marchande de nouveautés, furent introduites, car Louise n'avait pu emporter de Molinchart qu'une petite malle contenant les objets les plus nécessaires à sa toilette.

Après le déjeuner, Louise parcourut son petit logement et montra une joie d'enfant en regardant ces petits meubles élégants, ces frivolités d'étagère qui encombrent les cheminées, et dont Paris a le secret. Tout avait été commandé par le comte, qui apporta dans le choix de l'ameublement un tact exquis. Une autre femme que Louise se serait crue transportée dans un monde féerique en comparant son mo-

bilier d'acajou, ses meubles lourds, disgracieux, incommodes, à ces chaises fines, élégantes, à ces larges fauteuils étoffés, à ces petites tables en bois de rose rehaussées de cuivreries dorées, qui annonçaient, par leur délicatesse, qu'ils ne pouvaient servir qu'à une femme; mais Louise n'avait pas de ces étonnements hébétés d'une bourgeoise qui foule des tapis moelleux pour la première fois de sa vie; elle était heureuse de cette coquetterie luxueuse et la comprenait aussitôt en la voyant.

Julien jouissait de la joie de celle qu'il aimait, et la regardait ouvrir, avec une curiosité naïve, les portes des chambres, des armoires, les tiroirs des meubles.

Un élégant balcon donnait sur la façade de la Madeleine; à deux pas du salon on pouvait, sans sortir de chez soi, se mêler pour ainsi dire au Paris fortuné des équipages.

— Quelle vie ! dit Louise; on croirait presque que tout le monde est en fête journellement. Est-ce ainsi tous les jours ?

— Tous les jours, dit Julien, qui était ravi des questions enfantines de Louise.

— On ne s'en fatigue jamais ? demanda-t-elle. J'ai peur, ^mi, de cette vie; le croyez-vous? Il me semble que ma* tête n'est pas assez forte pour supporter tout ce bruit; il n'y a qu'une chose dont je ne me fatiguerai jamais, c'est de vous aimer. Nous resterons ensemble le plus possible,

*n'est-ce pas, seuls?... Je deviens jalouse, même d'un homme qui serait en tiers avec nous... Avez-vous beaucoup d'amis?

— Je connais quelques personnes au club, que je rencontre avec plaisir; mais ce ne sont pas des amis. Mon seul ami était Jonquières.

— Celui-là, je l'aime aussi, dit Louise, depuis que tu m'as dit combien il avait été bon et dévoué pour toi, pendant que j'étais si méchante.

— Oh! tu n'étais pas méchante... Je l'ai oublié et j'ai

bien mieux compris mon amour en étant séparé de toi.

— Est-ce que nous ne verrons pas M. Jonquières à Paris?

— Je ne sais, dit Julien; Jonquières est enterré maintenant dans sa campagne. Il se fait ermite. Il a peur des passions qu'il a éprouvées vivement : moi aussi, j'aurais voulu le voir entre nous deux, cet hiver, au coin de notre feu, et il eût été heureux de notre amour.

Ainsi les deux amants parlaient sur le balcon, s'occupant plus de leur affection mutuelle que de ce qui se passait dans la rue; mais le comte, en voyant la place de la Madeleine encombrée d'équipages, jugea que le moment était venu de conduire Louise aux Champs-Elysées, et il envoya chercher une petite voiture couverte qui permît à Louise de tout voir sans être vue.

De la place de la Concorde à l'arc de triomphe de l'Étoile, la chaussée était sillonnée de voitures qui se croisaient en sens inverse ; les équipages les plus divers étaient représentés, depuis les voitures à quatre cl:evaux, blasonnées, jusqu'au simple fiacre, mystérieux, clos par des stores de calicot rouge; les omnibus, les charrettes, les voitures de déménagement figuraient à côté des voitures des ambassadeurs.

Quelques femmes du monde, en ainazone, subissaient les regards des promeneurs du trottoir et des curieux assis sur dc^ chaises ; on voyait passer par les portières des omnibus les figures émerveillées des provinciaux; dans des coupés élégants étaient étendues négligemment des actrices, des lorettes, des femmes entretenues de parage, qui jouaient de la prunelle devant les cavaliers, afin de payer le soir le prix de leur équipage loué.

Dans d'autres voitures se tenaient des femmes à la mode, escortées à la portière de cavaliers qui ne les quittaient pas et les accompagnaient au bois. C'était un mouvement sans fin d'aller et de retour, où chacun semblait plus empressé

de parader que de jouir de l'air et de la lumière; c'étaient des étalages de toilette, de sourires, de compliments, de saluts, qu'on ne saurait trouver en aucun lieu de l'univers. Louise ne parlait pas et regardait; Julien la laissait tout entière à sa curiosité. En ce moment Louise pâlit, jeta un cri et se laissa retomber dans le fond de la voiture.

— Qu'y a-t-il, mon amie? s'écria Julien.

— Rien, dit-elle.

— Tu souffres ?

Louise avait porté ses mains à sa figure et se la cachait; le comte chercha à s'en emparer et à la démasquer; mais Louise :

-— Laisse-moi, je t'en prie... Attends...

— Pourquoi as-tu poussé ce cri? Ce n'est pas naturel...

Louise abattit une main et montra un de ses yeux humides où se reflétait une vive émotion ; puis une larme embrassa la prunelle et vint se pendre aux cils, pendant qu'une rougeur subite faisait place à la pâleur habituelle de Louise.

— Tu m'inquiètes, dit le comte ; dis-moi ce qui t'a fait éprouver cette émotion.

Louise ne répondait pas; la figure de Julien se rembrunit; ce fut à son tour d'être livré à des réflexions pénibles; dont la nature se lisait dans ses yeux. Louise le regarda, el la vue de ces inquiétudes fit taire les siennes.

— Et toi aussi? dit-elle.

— Laisse-moi, dit le comte.

— Regarde, dit Louise, je n'ai plus rien, 11 n'y paraU plus... Allons, monsieur...

Julien tenta de sourire.

— Je ne veux pas te voir triste, dit-elle.

— Mais pourquoi ce cri? demanda le comte.

— Tu ne m'en voudras pas, si je te le dis ?

■ — Au contraire, ie t'en voudrais de me le cacher.

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— Eh bien, dit Louise, j'ai rencontré le regard d'une personne de Molinchart.

— N'est-ce que cela? dit Julien.

— Sans doute : je n'ai pas été maîtresse de moi, et j'ai poussé un cri.

— Es-tu certaine que cette personne t'a remarquée?

— Je ne sais.

— Te connaît-elle?

— Elle me connaît comme chacun se connaît dans une petite vil'e... Mais tu m'avais défendu de te jamais parler de Molinchart, voilà pourquoi j'ai essayé de te le cacher.

Louise avait été singulièrement frappée à la vue de certaines femmes au regard hardi, à la toilette retentissante, qui se faisaient remarquer par une beauté apprêtée.

Julien lui expliqua la position de ces créatures, qu'il connaissait pour la plupart, malgré son absence de Paris pendant quelques années. Mais il en est de la véritable femme entretenue comme de l'homme de génie : elle résiste et prospère là où cent autres sont mortes épuisées.

Louise avait pour ces femmes la vive curiosité dont sont éprises toutes les femmes du monde cherchant le secret de cette force et de cette puissance qui font que les véritablement trempées conservent leur beauté à un âge avancé, malgré le trouble de leur existence.

Elle pressait Julien de questions, ignorantb de ce monde si particulier dans lequel le comte avait vécu dans sa jeunesse, et, sans lui donner leur vie comme une généralité, Julien lui racontait l'histoire de celles qu'il retrouvait et les hommes qu'elles avaient ruinés, et les amants qu'elles avaient trompés, et ceux qu'elles avaient entraînés dans le mal. La vie parisienne est tellement remplie de vices, que ce qui ferait l'étonnement d'une certaine classe de la société serait la vertu. Une grande partie de la jeunesse riche, noble, tombe dans les bras des femmes vicieuses, s'y habi-

tue et rirait.de rétonnement d'un Franklin qui viendrait prêcher le rétablissement des mœurs ; mais Louise, malgré les explications de Julien, ne pouvait comprendre cette vie et devenait de plus en plus triste. Elle voulut rentrer immédiatement et pria le comte de la laisser seule jusqu'au dîner. En la revoyant, Julien fut étonné du changement qui s'était opéré en elle : elle paraissait avoir pleuré ; sa figure était pleine d'une expression particulière que le comte ne soupçonnait pas : elle avait repris les habits modestes avec lesquels elle était partie de Molinchart. Le comte tressaillit, car il crut hre dans cette physionomie toute nouvelle, dans ce costume, que Louise le quittait pour toujours.

— Mon ami, dit-elle, ce soir je ne serai plus ici.

Julien pâlit et tomba sur une chaise, ne trouvant pas de paroles pour rompre une détermination si ferme en apparence.

— J'ai commis une faute, dit-elle, en me laissant conduire dans cette maison, en m'habillant de ces étoffes, en me parant de ces bijoux. Tout est tel que je l'ai reçu; je ne veux plus les porter. J'ai eu un moment où je ne raisonnais pas, pendant lequel mon amour m'a entraînée.

Julien fit un mouvement pour parler.

— Laissez-moi vous dire, mon ami, tout ce que cette promenade aux Champs-Elysées vient de me révéler... Quelle heureuse idée nous y a conduits ! J'ai vu ces femmes, vous m'avez dit leur vie, je ne veux pas leur ressembler; en restant ici plus longtemps, en acceptant vos dons, vos cadeaux, chacun a le droit de me désigner de la sorte... Il faut que ma vie présente fasse oublier ma fuite... Depuis que vous m'avez fait connaître la manière de vivre de ces femmes, j'ai frissonné d'avoir été rencontrée avec vous dans une toilette qui ne m'est pas habituelle et qui a pu me faire confondre avec elles... J'ai des goûts simples, vous le savez, il y a longtemps que vous êtes prévenu; vous

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m'avez aimée ainsi ; ce n'est pas la liberté qui doit changer mes goûts. Tout ce luxe me mettait mal à l'aise, et je ne m'en rendais pas compte., Ce n'est pas là le bonheur... Si vous m'aimez véritablement, Julien, comme vous le dites, vous me laisserez vivre à ma fantaisie, travailler; vous m'aiderez à me procurer des moyens de m'occuper...

— Vous êtes la meilleure des femmes, Louise, dit Julien, qui tomba à ses pieds ; mais pourquoi vous comparer à ces créatures ? Ne sommes-nous pas unis pour toujours?

— Pour toujours !... dit Louise d'un ton mélancolique, -- Vous en doutez ?

— Qui sait ? reprit-elle.

Malgré les preuves d'affection de Julien, Louise resta fixe dans ses projets : lecomtedcvait conserver son appartement de la place de la Madeleine; et s'il était possible de trouver une petite chambre dans la même maison, Louise l'habiterait, afin d'être plus rapprochée de son amant; mais, à partir de ce jour, elle ne voulut plus continuer à vivre de la vie luxueuse des femmes sans fortune.

Ses paroles étaient tellement convaincues que Julien s'abstint de combattre ses idées plus longtemps.

— Ne sortons plus, dit Louise; de cette façon on ne me rencontrera plus ; nous resterons toute la journée ensemble. Tout ce monde m'eflraye; il me semble que nous ne sommes plus aussi intimes au milieu de la foule... Je travaillerai chez moi, tu me feras la lecture pendant ce temps; le soir seulement, pour varier un peu, nous sortirons et nous irons nous promener dans les endroits où la foule ne va pas.

Ce programme se réalisa pendant un mois; les deux amants ne voyaient et ne recevaient personne; les journées s'écoulaient roses et sans souci. Le mois, d'ailleurs, avait été rempli par la nouvelle installation de Louise, qui s'occupait de mettre en ordre sa petite chambre.

Un malin, il arriva un homme de mauvaise physiono-

inie, qui demanda à parler au comte de la part de madame Chappe. Julien fut blessé de ce que la maîtresse de pension lui envoyait un tel messager; mais étant en correspondance avec elle et tenant à connaître les événements qui se passaient à Molinchart, il fit introduire l'inconnu, qui dit être le frère de linstitutrice.

Dès l'abord, la physionomie de l'homme déplut à Julien; mais cachant cette prévention sous une exquise politesse, il lui demanda à quoi il pouvait lui être utile. Le frère de madame Chappe tendit une lettre qu'il tira d'un mauvais portefeuille.

« Cher comte, écrivait l'institutrice, ne me trouvez-vous pas importune de vous prier de me rendre un service dont la nature est bien délicate. Mon frère a perdu malheureusement sa fortune dans l'instruction, en rendant service à des gens qui ne lui en ont pas tenu compte. Cette générosité tient de tamille, et vous savez que je me jetterais dans *le feu pour vous, cher comte.

« A force de me casser la tête pour sauver mon frère de la détresse, voici à quoi j'ai pensé :

« En attendant que vous puissiez procurer à mon frère un emploi quelconque, grâce à vos relations dans Paris, ne pourriez-vous pas lui dire que, n'ayant pas b temps de surveiller exactement les biens que vous avez à Vorges, il vous ferait bien plaisir de vous y aider un peu?

« Comme je suis bien persuadée, cher comte, que vous n'avez besoin de personne, je vous ferai remettre d'avance pour trois mois ce que vous désirez que nous lui offrions pour rétribution. Si vous me rendiez cet important service et que vous ne lui donniez que le temps de faire ses préparatifs de départ, je vous ferais tenir cinquante écus. Il pourrait vivre au moins frugalement à la campagne. Proposezlui cela de manière, je vous prie, qu'il accepte.

« Quoique mon établissement n'aille guère, je serai exacte

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à VOUS remettre, et je vous aurai une grande obligation de vous prêter, de la manière dont je vous prie, à me rendre cet important service. Ce sera, hélas ! je gémis de le dire, une des fortes épines que vous me retirerez du pied.

« Ah ! cher comte, que vous me rendrez heureuse si mon frère m'apprend que vous lui avez fait la proposition que je vous prie de lui faire. Ce secret serait à nous deux. Dieu veuille que vous sentiez ma position et que vous soyez assez bon pour l'alléger î »

Malgré l'habitude qu'il avait de cacher ses impressions, le comte put à peine dissimuler la surprise que lui causait cette lettre. 11 ouvrit son secrétaire, en tira les cent cinquante francs que demandait madame Chappe, et congédia l'homme, en lui disant qu'il allait écrire à sa sœur.

Depuis quatre mois que Louise avait fui la maison de son mari, madame Chappe ne s'était pas fait faute d'écrire régulièrement deux fois par semaine; le facteur apportait des lettres timbrées de Molinchart, tantôt à l'adresse de Julien, tantôt à l'adresse de Louise. Les lettres adressées au comte contenaient des demandes d'argent incessantes, que le jeune homme acquittait comme des dettes sacrées. Louise était plus spécialement chargée de la toilette de madame Chappe, qui, à en juger par ses demandes, devait maintenant éclipser les dames les plus à la mode de Molinchart. La maîtresse de pension avait, du reste, une correspondance très- variée qu'elle apphquait suivant la nature des services qu'elle attendait; quelquefois elle semblait prise d'immenses remords en pensant à la fuite de Louise du domicile conjugal.

« Oui, éL-rivait-elle, ma conscience me force à ne rien vous cacher; lorsqu'on blâme mon amie, je me reproche ma faiblesse d'avoir adhéré à ses désirs. »

Et Louise se prenait à ces faux remords et les partageait réellement. Dans d'autres circonstances, le pauvre M. Cre-

ton du Coche portait à lui seul les noms de toute une ménagerie : c'était un tigre, un loup, un Cosaque, une hyène, un monstre amphibie. « Barbe-Bleue a été dimanche de Pâques à la grand'messe, à vêpres et au salut, » écrivait madame Chappe; « incessamment il fera son jubilé, je n'en serais pas étonnée, afin de pouvoir dire à ceux qui voudront le croire que vous l'avez toujours empêché de faire sa religion. »

Madame Chappe avait l'art de faire saigner le cœur de Louise à 'chaque trait de plume; elle lui rapportait les moindres propos de Molinchart relatifs à sa fuite, et quoique Louise se trouvât heureuse dans son intérieur, elle ne pouvait s'empêcher de bonger qu'elle servait de fable à une petite ville, que son nom était cité à tout propos, et qu'elle passait pour une femme déshonorée. Ces réflexions la tenaient plus vivement le soir, où elle restait souvent seule, car le comte avait pris l'habitude de retourner à son cercle.

Six mois passés presque sans sortir n'avaient pas affaibli la passion de Julien; mais il craignait que la satiété vînt d'un côté ou de l'autre, et il avait essayé de conduire Louise en société; mais Louise préférait vivre seule. L'été étant arrivé, Juhen se décida à faire un voyage en Allemagne et en Suisse, et cette nouvelle combla Louise de bonheur : elle allait donc échapper à ce Paris bruyant qui lui pesait.

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